CAI-DEROX. — COMEDIES HEROÏQUES. — LE MEDECIN DE SON HONNEUR
Parmi les comédies héroïques de Calderon, nous n'en connaissons pas qui réunisse à un si haut point les traits distinctifs de la tragédie que celle qu'il a appelée le Médecin de son honneur.
Le début en est vif et caractéristique. Pierre le justicier et son frère l'infant D.Henri deTrastamare se sont récemment réconciliés. De la Castille où la guerre civile les avait conduits ils reviennent ensemble à Séville, leur résidence habituelle. A peu de distance des murs de cette capitale, Tinfant tombe de cheval et reste évanoui sur le coup. Pierre, après s'être assuré qu'il n'est pas mort, le laisse entre les mains des gentilshommes qui l'accompagnent et se hâte de continuer son voyage; il semble craindre que son absence prolongée ne cause quelque désordre à Séville. « Certes, » s'écrie un des gentilshommes en le voyant s'éloigner, « il vient de nous donner une
» nouvelle preuve de la dureté de son caractère. » Quel autre que lui eût ainsi abandonné son frère » se débattant dans les bras de la mort ! — Silence, » prenons garde à nous, » répond un autre serviteur du prince, « ne savez-vous pas que si les murs ont » des oreilles, quelquefois aussi les arbres ont des » yeux? »
L'infant est transporté dans une maison de campagne qu'on aperçoit à quelque distance. C'est elle qu'habitent D. Gutierre Alfonso Solis et sa jeune épouse Mencia d'Acuiïa. Doîïa Mencia, récemment mariée, avait inspiré naguères une violente passion à l'infant qui, entraîné au loin par les troubles de ces derniers temps, ignore ce qu'elle est devenue. Lorsqu'en reprenant connaissance il se voit seul avec elle, lorsque, pour arrêter les transports de joie et de passion qu'il laisse éclater en la retrouvant, elle est forcée de lui avouer qu'elle n'est plus libre, le désespoir de Henri éclate avec emportement. Il veut partir à l'instant même malgré l'état de faiblesse où il est encore. Gutierre, qui s'est empressé d'accourir pour présenter ses hommages à l'infant, s'efforce de le retenir jusqu'à ce qu'il ait repris ses forces : « Votre Altesse, » lui dit-il, « peut-elle avoir, « pour hâter son départ, des motifs tellement impé- « rieux qu'ils l'obligentà exposer une vie si précieuse?
L'INFAXT.
» Il faut que je sois à Séville aujourd'hui même.
D. GUTIERRE.
» Je crains de paraître importun en insistant, >• mais mon dévouement...
L'INFANT
» Et que diriez-Yous si je vous faisais connaître les » motifs que j'ai de me hâter?
D. GUTIERRE.
» Je ne les demande pas à Votre Altesse. Une telle » indiscrétion me conviendrait mal.
L'INFANT
» Je veux vous les dire. J'ai eu un ami que je re- » gardais comme un autre moi-même. Forcé de m'é- » loigner d'une lemme qui était mon âme, ma vie, » en qui j'avais placé tout mon bonheur, je l'ai con- » fiée aux soins de cet ami. Il m'a trahi. Il a livré à » un autre ce cœur dont je lui avais remis la garde. » Qu'en dites-vous ? croyez-vous qu'on puisse sup- >■> porter avec calme une telle douleur?
D. GUTIERRE.
» Non, seigneur.
L'INFANT
» Depuis cette trahison, tout m'accable, tout me » tourmente. La cause de mes chagrins m'est sans » cesse présente, ici même elle frappe mes yeux, et » c'est pour cela que je veux m'éloigner, parce qu'il » me semble que je la laisse derrière moi.