‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 52 sur 61 · LÉONOR · texte numérisé non relu

LÉONOR

» Exercez-la sur moi si je le mérite.

GUTIERRE.

» A cette condition, prenez ma main. » Le Médecin de son honneur est certainement une des œuvres les plus tragiques que présentent les théâtres des nations modernes. Il abonde en situations fortes, rattachées l'une à l'autre avec tant d'habileté qu'elles tiennent l'intérêt constamment éveillé sans blesser la vraisemblance. L'action tout entière est dominée par une sorte de fatalisme m3'stérieux qui s'empare puissamment de l'imagination et qui ne choque pas la raison parce qu'au fond, ce n'est autre chose que l'entraînement presque irrésistible des situations une fois prises et des passions auxquelles on n'a pas résisté dès le premier instant. Les caractères

sont admirables. Jamais D. Pèdre, avec son sentiment profond des devoirs de la roj'aiité, son amour passionné de la justice, son énergie sauvage, un peu capricieuse, et les sinistres présages qui planent sur son avenir, n'a été mieux dépeint. Gutierre est une conception tout à fait neuve : la tendresse qu'il éprouve pour Mencla et h, laquelle se mêle d'abord une confiance si touchante^ son agitation douloureuse lorsqu'il commence à entrevoir la vérité, ses efforts pour repousser les soupçons qui se glissent dans son esprit et ensuite pour se soustraire à force de prudence et de ménagements à la nécessité de la vengeance, enfin, lorsque ses efforts ont échoué, la fermeté calme, inflexible qu'il apporte dans sa terrible résolution, tout cela est d'une originalité profonde et du plus grand effet dramatique. La douce et timide Mencia inspire d'autant plus de pitié que le poète, avec un art bien remarquable, laisse dans une sorte de vague la nature de ses sentiments pour Henri et permet de supposer qu'elle n'est pas tout à fait coupable. La fierté courageuse de Léonor, la mâle et généreuse élévation de ses sentiments, sauvent ce qu'il y aurait de pénible et d'humiliant dans sa position à l'égard de Gutierre : on sent que, bien mieux que Mencia, elle était faite pour devenir sa femme. Parmi les personnagesprincipaux, l'infant est le seul dont la physionomie ne présente que des traits généraux et trop peu distincts.

Le style de cette pièce est presque constamment à la hauteur du sujet, ferme, noble, soutenu, vigoureux. Dans un petit nombre de passages seulement.

les orne monts exagérés du gongorisnie et les plaisanteries, d'ailleurs ingénieuses, du Gracioso rappellent l'influence du temps où écrivait Calderon. Encore est- il à remarquer que le rôle de ce Gracioso est un contraste assez habilement employé pour faire ressortir la sévère tristesse de D. Pèdre.

Le Médecin de son honneiir a été traduit en allemand, et on le joue avec succès sur les théâtres germaniques.

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