‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 53 sur 61 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

CALDERON. — LE PEINTRE DE SON DESHONNEUR. A SECRET AFFRONT SECRÈTE VENGEANCE.

Il est une comédie de Calderon dont le titre singulier et, jusqu'à un certain point, le sujet, rappellent le Médecin de son honneur, c'est le Peintre de son déshonneur. Un vieillard, dont la femme a été enlevée de force, abandonne son pays, sa fortune et se met à parcourir le monde pour découvrir et punir le coupable. Errant au hasard, sans asile, sans ressources assurées, il a recours pour vivre à celles qu'il trouve dans son talent pour la peinture. On l'appelle dans une maison où un amant veut le charger de faire le portrait de sa maîtresse. Il reconnaît le ravisseur et l'épouse que la violence a entraînée à l'adultère, il les immole à l'instant de sa main, et les familles des deux victimes, loin de chercher à l'en punir, applaudissent au sanglant sacrifice qu'il vient de faire à l'honneur.

Bien que cette comédie porto on plusieurs endroits

l'empreinte du génie vigoureux de Calderon, elle ne nous paraît pas avoir un mérite assez particulier pour que nous devions nous y arrêter davantage. Il n'en est pas de même de celle qui porte ce titre terrible : A secret outrage secrète vengeance. Le sujet en est puisé'dans le même ordre d'idées.

L'action se passe à Lisbonne, sous le règne de D. Sébastien, au moment où ce prince va entreprendre sa funeste expédition d'Afrique. Don Lope d'Almeyda, gentilhomme portugais, de retour des guerres de l'Inde auxquelles il a pris une part glorieuse, vient d'épouser une jeune castillane, Léouor de Mendoza. Avant son mariage, elle avait aimé un de ses compatriotes, D. Louis de Benavides, et elle n'avait consenti à épouser D. Lope que parce qu'elle croj- ait que son amant avait péri dans les guerres de Flandres. Ce n'était qu'un faux bruit. Bientôt D. Louis Vient lui reprocher son infidélité. Croyant céder seulement au désir de se justifier, elle consent à le recevoir en secret, et peu à peu il reprend sur elle "son ancien empire. Déjà les assiduités de D. Louis ne sont plus un secret pour personne. D. Lope seul les ignore encore, mais de nombreux indices le forcent bientôt à ouvrir les yeux. Cédant à l'enthousiasme universel qui porte toute la noblesse portugaise à accompagner le roi sur la terre d'Afrique, il croit devoir user de quelques ménagements pour annoncer à Léonor une résolution dont sa tendresse conjugale pourrait s'effrayer. Bien loin de là, tout en affectant une vive affliction, elle met à l'encourager dans ses projets belliqueux un empressement dont il éprouve quelque

surprise. Tout au contraire, un de ses amis, I). Juan de Silva, l'engage à ne pas s'éloigner. Frappé de ce contraste entre les conseils prudents d'un homme et les conseils hardis d'une femme, il l'est bien plus encore du langage par lequel le roi accueille l'offre de ses services : « — Je ne veux pas, » lui dit ce prince, « vous séparer si promptement de la femme que vous » venez d'épouser : quelque grande que soit l'entre- » prise que je vais tenter, quelque utile que me fût » certainement le secours de votre bras, je crois, » D. Lope, que votre présence est encore plus néces- » saire dans votre maison. » — D. Lope, qui commence à concevoir des soupçons, se persuade que les paroles du roi contiennent un avertissement indirect. Une lutte violente s'engage dans son esprit : il rougit de s'avouer à lui-même la jalousie qu'il éprouve, il cherche à se rassurer à force de raisonnements, et il n'}' peut parvenir. Cette situation rappelle celle du Médecin de son honneur ; l'expression en est même, en quelques endroits, complètement identique. Il existe pourtant entre D. Gutierre et D. Lope une différence bien considérable : dans l'âme du premier, l'amour lutte contre l'honneur tandis que l'orgueilleux Portugais, peu accessible aux sentiments tendres, n'est arrêté dans ses pensées de vengeance que par la crainte de publier sa propre honte.

Cependant, ce même B. Juan de Silva qui, tout à l'heure, le suppliait de ne pas suivre le roi en Afrique, s'inquiète de plus en plus des propos qu'il entend tenir sur l'infidélité de Léonor et sur la patience de son

époux. Il craint, en ne l'avertissant pas de ces bruits fâcheux, de manquer aux devoirs de l'amitié ; il craint aussi de l'oifenser en lui parlant de ce que, peut-être, il lui convient d'ignorer. Dans sa perplexité, c'est à I). Lope lui-même qu'il pense à demander conseil. Cette scène est d'une véritable originalité.

D JUAN

» Mon cher D. Lope, je viens vous prier de me tirer » d'un doute qui me tourmente.

D. LOPE (à part).

» Je tremble qu'il ne s'agisse de moi. {Haut.) Par- » lez.

D. JUAN

» On m'a soumis une question assez difficile sur » laquelle je veux vous consulter. Deux gentils- » hommes jouaient ensemble, il y a eu un coup » douteux, et, dans la contestation qui s'est élevée, » l'un des deux a reçu un démenti. Au milieu du » bruit, il ne l'a pas entendu. Un de ses amis l'a » appris, il a appris aussi qu'on en parlait mal. Il » désirerait savoir s'il doit avertir son ami pour qu'il » puisse s'en venger ou s'il doit le laisser dans son » ignorance.

D LOPE

» Permettez-moi à'y penser un moment. {A part.) » Honneur, honneur, ceci te regarde ! C'est un nou- » vel avis qui m'est donné après tous ceux que j'ai » déjà reçus. Evidemment, I). Juan a appris quebiue » chose, et c'est de lui-même qu'il parle. L'engage- » rais-je à s'expliquer plus clairement ? Je ne le ferai

» pas. {Haut.).!). Juan, j'}- ai bien réfléchi. Voici » mon avis. Un affront ignoré de celui qui l'a reçu, » n'est pas un affront ; il n'y a de honte qu'à laisser » impuni l'outrage dont on a connaissance. Ce que » je puis vous affirmer, c'est que si un ami tel que » vous, dans la situation où nous sommes ensemble, » venait me faire une semblable révélation, c'est sur » lui que je me vengerais d'abord, car enfin, ce sont » là des choses trop dures pour qu'on puisse sup- » porter de se les entendre dire face à face. Je ne » comprends pas qu'on puisse venir dire à un » hor^.me : vous avez perdu l'honneur, que parce » qu'on est mon ami, on se croie en droit de me faire » .souffrir la plus cruelle humiliation, de me faire » entendre des paroles telles que, si je devais les en- » tendre de ma propre bouche, je me donnerais la » mort à moi-même.

D. JUAN

» Il sufllt ; je vais engager celui qui m'avait de- » mandé conseil à garder le silence. »

Ce dialogue est d'un grand efïet et prépare merveilleusement le dénouement. lien est de mêmed'une autre scène que nous allons indiquer d'une manière plus succincte.

D. Juan a tué autrefois en duel un certain D. Manuel de Sosa qui lui avait donné un démenti. Malgré une aussi complète réparation, le souvenir de l'affront qui l'avait rendu nécessaire n'est pas encore effacé. Passant sur une place i)ublique,son nom prononcé dans un groupe frai)pe son orf^ille; il s'entend désigner comme celui qui a re<;u jadis un démenti

350 ESSAI StJR LE THÉÂTRE ESPAGNOL

de D. Manuel. Il vent châtier l'homme qui vient de rappeler ce pénible souvenir, mais il ne peut l'atteindre. D. Lope, qui le rencontre l'épée à la main, l'interroge sur la cause d'une si vive émotion. Il lui raconte ce qui vient de se passer, puis il ajoute : « Voilà, D. Lope, ce qui me désespère, ce qui me » donne la tentation de me jeter à la mer ou de me » percer moi-même de ce fer pour ne pas mourir de » douleur. Faut-il donc qu'on parle toujours de l'af- » front qui m*a été fait et jamais de la satisfaction » que j'en ai tirée? Dépendait-il de moi de l'éviter? » Pouvais-] e faire plus que d'exposer ma vie pour » l'effacer? Hélas, il n'est que trop vrai : souvent, en » vengeant une injure, on ne réussit qu'à lui donner » plus de publicité. » Cette observation, si naturellement amenée, frappe D. Lope comme un trait de lumière. Il s'en fait aussitôt l'application. 11 se vengera, mais, par un raffinement d'orgueil, il ne donnera aucun éclat à sa vengeance, il attendra le moment favorable, et, en l'attendant, il saura se contenir.

Cette résolution est mise à une terrible épreuve. Rentrant chez lui la nuit, il trouve son rival caché dans sa maison. Loin de s'emporter à des violences dont il serait difficile de dissimuler le motif, il affecte de croire aux explications embarrassées que lui donne D. Louis, il l'aide à sortir sans que personne puisse l'apercevoir, il fait plus, il lui offre ses services et, par ses protestations d'amitié, parvient à lui inspirer une sorte de confiance.

Quelques jours après, le rencontrant sur le bord

(lu Tage où il cherche vainement une barque pour traverser le fleu^^e, il lui propose de lui donner passage dans la sienne. Arrivé au milieu de la rivière, il le frappe d'un coup de poignard, fait chavirer la barque, et s'échappant à la nage, parvient, non sans • peine, à gagner la rive. L'infidèle Léonor y attend en ce moment même l'amant à qui elle a accordé un rendez-vous. D. Lope lui raconte froidement qu'il vient de courir un grand danger, que l'embarcation qui le portait a échoué par l'effet d'un accident et qu'un certain D. Louis de Benavides, un brillant et courtois gentilhomme qui lui avait demandé la permission d'y monter avec lui, a péri dans les flots. Léonor s'évanouit. « Vous voyez, » dit D. Lope en se tournant vers son ami avec une atroce ironie, « vous voyez quelle émotion elle éprouve en appre- » nant le danger que j'ai couru. »

La nuit venue, on aperçoit tout à coup des torrents de flammes qui sortent de la maison de D. Lope. C'est lui-même qui vient d'y mettre le feu après avoir, de sa main, donné la mort à sa malheureuse femme. Le roi, averti de l'incendie, s'empresse d'accourir. D. Lope s'écrie avec les démonstrations de la douleur la plus profonde que, malgré tout ce qu'il a fait pour sauver sa bien-airaée, sa noble, ^a chaste » Léonor, il vient delà voir expirer au milieu du feu. » Et maintenant » ajoute-t-il, « il me reste une con- » solation. Libre comme je le suis, je pourrai servir » Votre Majesté sans qu'elle me dise que ma pré- » sonce serait plus nécessaire encore dans ma mai- » son, j'irai sur ses traces chercher dans les combats

352 ESSAI SUR LE théat;;e espagnol

» la fin de mes peines. Et vous, brave D. Juan, dites » à celui qui vous a demandé conseil comment il » doit se venger sans que personne le sache pour » que la vengeance ne donne pas de publicité à » l'affront. » Le roi, instruit par D. Juan du sens de ces mystérieuses paroles, déclare que le monde n'a jamais vu une action plus mémorable, et qu'en effet, une offense secrète veut une secrète vengeance.

Il est impossible, en lisant cette tragicomédic, (c'est le nom que lui a donné Calderon,) de ne pas être Trappe des nombreuses ressemblances qu'elle présente avec le Médecin de son Jionneu7\ Dans plusieurs scènes, ces similitudes sont complètes, textuelles. Il y aurait quelque intérêt à savoir lequel de ces deux drames a été le premier dans l'ordre des temps ; on aimerait à reconnaître les procédés par lesquels un esprit tel que Calderon, après avoir créé et développé une première fois une grande conception dramatique, en est arrivé à la refondre, à la reproduire sous une autre forme, à perfectionner ou à affaiblir son œuvre première. Malheureusement toute information positive nous manque et nous en sommes réduits aux conjectures. Nous pouvons nous tromper, mais dans la vigoureuse et large conception du Médecin de son lionneur, dans l'unité du sujet, la marche si bien conduite de l'action, l'originalité et la beauté des caractères, nous croyons reconnaître le premier jet du génie. Calderon, s' attachant à un sujet dont il avait su tirer des effets si puissants et sentant qu'il ne l'avait pas tout à fait épuisé, a voulu y revenir. II y a

certainement trouvé encore d'assez heureuses inspirations pour qu'on n'ait point h le regretter, mais, ne voulant pas se répéter d'une manière absolue, il a été naturellement conduit à exagérer, à outrer ses idées : il est tombé de la terreur dans l'horreur.

Nous devons, au surplus, faire remarquer que la conception caractéristique de ce drame, la combinaison imaginée par le mari offensé pour faire périr les coupables sans révéler sa honte, se trouve complètement indiquée dans une comédie peu connue de Trrso de Molma, le Jaloux prudent ; seulement, elle n'3' figure que comme un projet bientôt abandonné parce que le mari ne tarde pas à découvrir que ses soupçons n'avaient aucun fondement.

Le dénouement vraiment atroce de la singulière composition que nous venons d'analyser, celui du Médecin de son honneur et de bien d'autres pièces plus ou moins semblables qui passeront plus tard sous nos yeux, donne sérieusement à réfléchir sur l'état moral de l'époque où vivait Calderon. Il est évident que dans sa pensée, et par conséquent aussi dans celle du public dont il recherchait les suff"rages, la conduite de D. Lope n'était pas contraire aux lois de l'honneur, bien plus, que c'était le sentiment de l'honneur exalté jusqu'au scrupule qui en était le mobile. Quelle idée se faisait-on donc alors de ce sentiment?

Il n'en est pas auquel il soit f:\it de plus fréquents appels par les poètes dramatiques de l'Espagne. L'honneur est en quelque sorte pour eux ce que la fatalité était pour les tragiques grecs. Ils nous le

montrent comme une puissance mystérieuse planant sur Texistence entière de leurs personnages, les entraînant impérieusement à sacrifier leurs affections et leurs penchants naturels, leur imposant, tantôt des actes du plus sublime dévouement, tantôt des crimes, des forfaits vraiment atroces, mais qui perdent ce caractère par l'effet do l'impulsion qui les produit, de la terrible nécessité dont ils sont le résultat. L'honneur, pour eux, n'est pas la vertu, en tant du moin? qu'on voudrait donner au mot de vertu sa signification chrétienne; c'est quelque chose de tout à fait distinct, souvent même d'absolument contraire, qui semble plutôt se rapprocher des instincts d'une société encore barbare dans ce qu'ils peuvent avoir de généreux et d'aveugle tout à la fois. Tenir à tout prix la parole une fois donnée alors même qu'elle ne peut être tenue qu'en violant les lois de la morale et de la justice et à bien plus forte raison si, en la donnant, on n'a compromis que sa propre existence et ses plus chers intérêts, défendre envers et contre tous la cause, quelle qu'elle soit d'ailleurs, de son roi, de son père, de son ami, de tous ceux qu'on est appelé à protéger soit par la nature ou par une obligation positive, soit parce qu'on a été invoqué par eux au moment du danger, repousser énergiquement et laver dans le sang tout outrage, toute insulte, toute apparence même d'insulte, tels sont les devoirs de l'honneur comme on les concevait en Espagne à l'époque représentée par Calderon.

Ces idées ne sont pas assez absolument différentes,

dans leur essence, de celles qui dominent encore la société européenne et, bien qu'adoucies et en partie rectifiées, il nous en est resté encore une empreinte trop forte pour que nous puissions beaucoup nous en étonner. Restreintes dans de certaines limites, elles ont incontestablement un côté brillant, elles répondent à de nobles inspirations ; mais l'exagération qu'y portent souvent les poètes dramatiques rend parfois méconnaissable le principe primitif auquel elles se rattachent. Si, en les poussant au-delà des limites de la raison, ils s'élèvent en quelques occasions à un degré de sublimité qui exalte et ravit l'âme, souvent aussi, à force de vouloir vaincre la nature pour rehausser la puissance de l'honneur, ils tombent dans l'absurdité, dans l'horreur même. Ce n'est jamais impunément qu'on secoue l'empire du bon sens. Tôt ou tard la fête tourne à ceux qui s'écartent des voies éclairées par sa lumière, et leur imagination égarée no produit plus que des monstres.

C'est surtout dans les drames où l'idée de l'honneur se confond avec un sentiment non moins impérieux, celui de la jalousie, qu'elle devient pour les poètes espagnols la source des émotions les plus puissantes, mais aussi des plus étranges aberrations. Nous en avons déjà vu des exemples frappants ; nous en verrons encore de non moins remarquables. Ceci exige quelques explications.

S'il est un trait de mœurs assez universellement reproduit dans les anciennes comédies espagnoles pour qu'il soit impossible de n'y voir qu'une fiction

356 ESSAI sua le théâtre espagnol

poétique, c'est la jalousie, moins encore, peut-être, celle qui tient aux délicatesses du cœur ou à l'exaltation des sens que la jalousie de l'honneur, celle qui, fondée siir des devoirs et des convenances plutôt que sur des affections, a le même caractère, se révèle par les mêmes symptômes dans le père, dans le irère, dans le mari, presque dans l'amant. Ce que les mœurs modernes ont conservé de cette terriV)le passion peut à peine nous faire soupçonner ce qu'elle paraît avoir été alors en Espagne. Il semblerait que, par l'effet du long séjour des Arabes, quelque chose des idées de l'Orient mahométan s'était mêlé aux idées de l'Occident chrétien dans la manière de concevoir l'existence des femmes et leurs rapports sociaux. Que voit-on, en effet, dans toutes ces comédies, même dans celles qui, par le choix des personnages et des sujets, ont évidemment pour objet de nous présenter le tableau de la vie commune plutôt que quelque scène exceptionnelle d'une nature romanesque et tragique? C'est qu'il suffit, pour compromettre une femme, qu'un étranger pénètre sans motif connu dans la maison qu'elle habite ou même se promène le soir sous son balcon ; c'est que quebjues mots échangés avec elle emportent presque la conviction d'une liaison coupable ; c'est que la certitude d'un tel fait ou même le simple soupçon, en engageant bien plus encore que son propre honneur l'honneur de l'homme chargé de sa garde et de sa protection, met celui-ci dans la nécessité de ne reculer devant aucun moyen de réparation ou de vengeance. Sa raison peut se révolter contre une

telle nécessité ; on le voit même assez souvent se récrier contre l'inflexible loi qui le force à subir ainsi les conséquences de fautes et d'entraînements auxquels il est étranger. Ces plaintes, que Molière rend si naïvement plaisantes dans la bouche du poltron Sganarelle, prennent parfois un caractère pathétique et élevé chez les poètes espagnols qui les prêtent à des hommes pleins de courage et de délicatesse. Mais quelle. que soit leur répugnance, ils n'hésitent pas. Sous peine d'être déshonorés eux-mêmes, ilfautqu'ils versent le sang, non seulement de l'audacieux qui a osé adresser ses hommages cà leur fllle, à leur scew% à leur femme, mais même de l'imprudente qui les a acceptés ou qui ne les a pas assez énergiquement repoussés. La coupable le sait si bien d'avance que sa première pensée au moment où elle se voit soupçonnée est celle de la mort qui la menace et qu'elle paraît considérer comme la suite toute naturelle do sa faiblesse. Dans les drames les moins tragiques, au milieu des scènes les pi us gaies, on voit fréquemment un frère ou un père tirer son épée ou son poignard pour en frapper, sur un simple soupçon, celle qui a ou le malheur d'en devenir l'objet. Le dénouement ordinaire, c'est qu'à cette heure de crise, l'amant propose un mariage qu'on accepte avec empressement.

On le voit, les poètes espagnols, même dans leurs compositions les plus enjouées, nous montrent en perspective le meurtre, tranchons le mot, l'assassinat, comme un accessoire naturel de la jalousie et de l'amour. Lorsqu'ils aspirent à des effets

plus tragiques, ils ne s'arrêtent pas là. C'est un mari qu'ils mettent en scène, et comme alors l'aflfront est irréparable, comme il n'y a pas d'excuse pour des tentatives dont le but était nécessairement criminel, comme, dans la terrible logique de l'honneur, la volonté d'y porter atteinte ne peut pas plus être pardonnée que le fait accompli, le sang doit couler de toute nécessité.

Une considération nous frappe encore en présence des étranges conceptions de Calderon et de ses émules. Les Espagnols de cette époque entendaient bien autrement qu'on ne le fait aujourd'hui la vengeance de l'honneur outragé. Aujourd'hui, en exigeant, dans des cas bien rares, une satisfaction sanglante, on se propose moins d'assouvir son ressentiment, de punir son ennemi que de faire soi-même preuve de courage, de prouver qu'on ne méritait pas l'injure dont on a été victime, de s'en relever et par là d'échapper au mépris. Cette préoccupation n'était pas celle du seizième siècle, peut-être parce que, dans la classe seule soumise alors aux exigences de l'honneur, le courage personnel était, par l'effet de l'éducation et des habitudes, une chose trop ordinaire, trop naturelle pour qu'il fût nécessaire de la prouver. Ce qu'exigeait absolument l'honneur offensé, c'était un sacrifice sanglant, seul capable de laver la tache qu'il avait reçue. La vengeance proprement dite, ce sentiment implacable, si fortement enraciné dans le cœur de l'homme que la plus extrême civilisation réussit à peine, non pas à l'étouffer, mais à en adoucir les manifestations, la vengeance, dans sa forme la

ESSAI SUR LE THÉÂTRE ESPAGNOL 3i39

plus rude, la plus cruelle, tel était encore l'impôrieux besoin de l'honneur compromis. Pourvu qu'elle fut terrible, peu importait qu'elle fut atroce, qu'elle eut été préparée par les moyens les plus perfides. Le but promptement, complètement atteint, justifiait les moyens. Tout était permis contre le provocateur. C'était le code de la vie sauvage, prolongeant sop empire au milieu d'une société civilisée, à tant d'égards, jusqu'au raffinement. Il ne faut rien exagérer : l'empire de pareilles idées n'était sans doute ni absolu, ni universel. Lethéâtre espagnol lui-même, où nous recueillons tant de témoignages de leur influence, atteste qu'il s'y mêlait souvent de plus généreuses, de plus nobles inspirations qui semblaient les contredire. Il n'en pouvait être autrement, car la nature humaine, si incomplète, si inconséquente dans le bien, l'est heureusement beaucoup plus encore dans le mal ; mais ce n'étaient là que des exceptions, et il est incontestable que les auteurs des drames du seizième et du dix-septième siècles ne choquaient pas le public, ne dégradaient pas leurs héros en leur prêtant les plus affreuses, les plus impitoyables vengeances que, tout au contraire, la physionomie de ces héros, présentée de la sorte, paraissait plus énergique, plus passionnée, plus digne d'intérêt.

Comment de tels écarts pouvaient-ils se concilier avec l'exaltation pieuse qui dominait tous les esprits, qui animait toutes les imaginations ? Pour résoudre cette question, il sufiit de se rappeler ce que les Espagnols avaient fait alors d-u christianisme. Là où

un fanatisme cruel et absurde, appuyé sur les bûchers et les tortures de l'inquisition, avait pris la place du sentiment religieux, il n'y avait pas lieu de s'étonner de voir Thonneur, cette image de la vertu, aussi étrangement dénaturé; peut-être même était-il difficile qu'il en fût autrement. Nous doutons, en effet, que la morale puisse longtemps rester saine lorsque la religion qui en est la base a reçu, non seulement dans ses accessoires, mais dans son principe même, des altérations aussi profondes, aussi monstrueuses.

Il n'est pas sans intérêt de rechercher par quelles voies les Espagnols étaient arrivés à d'aussi prodigieux égarements dans un siècle qui n'était certes pas un siècle d'ignorance et de barbarie. Peu de mots suffiront pour l'expliquer. Il est, il était surtout dans la nature de l'esprit espagnol de tout exagérer, de chercher l'excès en toute chose, de poursuivre, non pas seulement ce qui est grand, mais ce qui est gigantesque, de pousser l'approbation jusqu'à l'enthousiasme, le blâme jusqu'cà l'indignation, l'affection et le dévouement jusqu'à l'adoration aveugle, le mépris et l'antipathie jusqu'à la haine la plus furieuse, la plus impitoyable, de suivre jusque dans ses dernières conséquences cette terrible logique de la passion et du fanatisme qui exerce sur les imaginations prévenues un si funeste et si dangereux empire. Dans des âmes ainsi organisées, il y a peu de place pour ces instincts d'humanité et de bon sens que la Providence a déposés en nous pour suppléer à l'imperfection de notre intelligence et qui seuls peuvent nous

retenir lorsque nous nous laissons égarer, soit par les sophismes d'un argument captieux, soit par les illusions de l'orgueil ou de la vengeance. Ces bienfaisantes, ces saintes inspirations ne s'appuyent pas sur le raisonnement, c'est en elles-mêmes, c'est dans leur évidence que réside toute leur force. Lorsqu'on est parvenu à en obscurcir la clarté, à se persuader qu'il y a quelque chose de plus vrai que la raison, quelque chose de plus sacré que la vie des hommes, à croire qu'il peut être méritoire de fouler aux pieds comme d'indignes faiblesses, comme de vulgaires préjugés, le bon sens, la pitié, la bonne foi, alors il est impossible de fixer les limites des horreurs et- des extravagances auxquelles on peut se laisser emporter : on arrive à l'Inquisition, à la Saint- Barthélémy, au Comité de salut public ; alors aussi, ajouterons-nous en revenant à notre sujet, on en vient à applaudir comme autant d'actes magnanimes les vengeances de certains héros de Calderon.

Page 1