CHAPITRE XXXY
CALDERON. — DRAMES RELIGIEUX. — LE TURGATOIRE DE SAINT PATRICE. — LA DEVOTION A LA CROIX. — LE SCHISME D'ANGLETERRE
Les drames religieux de Calderon, ceux dont il a pris la matière dans la vie des saints, méritent de fixer l'attention moins par leur valeur intrinsèque que par le jour qu'ils jettent sur l'état des esprits à cette époque et sur la manière dont une nation douée alors d'un génie si brillant, mais égarée par le fanatisme, en était arrivée à comprendre le christianisme.
Le plus absurde de tous est peut-être le Purgatoire de saint Patrice^ qui ressemble plutôt à un mystère du xiii" siècle qu'à une comédie du xvii''.
Deux hommes sont jetés par la tempête sur la côte d'Irlande. Le roi qui se trouve là leur demande qui ils sont et quel motif les amène dans son pays. Il les avertit en même temps, pour qu'ils sachent à qui ils ont affaire, que son nom est Egérius, qu'il est le souverain de l'île, que s'il est vêtu de peaux
d'animaux, c'est parce qu'il se glorifie d'être un barbare et qu'il voudrait ressembler à une bête sauvage, enfin, qu'il n'adore aucun dieu et qu'il ne connaît que la naissance et la mort. A ce discours étrange, l'un des deux naufragés, Patrice, répond qu'il est chrétien et qu'il s'est consacvé dès son enfance aux études et aux pratiques du christianisme ; il raconte plusieurs miracles que Dieu a déjà opérés en sa faveur et qui semblent prouver qu'il est destiné à de grandes choses ; il annonce d'un ton prophétique qu'il va prêcher à l'Irlande la doctrine sacrée de l'Évangile et que la famille même du roi sera bientôt convertie. L'autre naufragé prend ensuite la parole. Son langage est assez curieux pour que nous le reproduisions textuellement :
« Grand Egérius, je suis Ludovic Ennius, chrétien » aussi, c'est le seul trait de ressemblance que j'aie » avec Patrice ; encore différons-nous, même en cela, » de toute la distance qu'il y a d'un bon à un mauvais >^ chrétien. Et cependant, pour la défense de ma foi, » pour ce dieu que j'adore et que je crois, je donne- » rais, s'il le fallait, mille et mille vies, tant cette » croyance m'est précieuse. Je n'ai point, d'ailleurs, » comme Patrice, à te raconter des actes de piété ou » des miracles du ciel opérés en ma faveur, mais des » vols, des meurtres, des sacrilèges, des trahisons de » toute espèce : c'est là ce dont je tire gloire. Je suis » né dans une des îles de l'Irlande, et je pense que » toutes les planètes ont combiné leurs plus funestes » influences pour en composer ma destinée. La lune » m'a donné l'inconstance, Mercure l'esprit de ruse
» et de tromperie, Vénus le goût effréné des plaisirs, » Mars la cruauté, (peut-on attendre autre chose de » Mars et de Vénus?) le Soleil m'a inspiré des senti- » ments généreux, mais n'ayant pas les moyens de » les satisfaire, j'ai recours pour y suppléer au lar- » cin et au brigandage ; Jupiter m'a rendu altier et » superbe, Saturne irritable, emporté et enclin à la » trahison. Mes actes ont répondu à de telles dispo-
» sitions J'avais suivi à Perpignan, en Espagne,
» mon père exilé de sa patrie pour des motifs que je » m'abstiendrai de rappeler. Resté orphelin dès ma » plus tendre jeunesse, l'amour des femmes et le jeu
» ont été les mobiles constants de ma conduite
» Il serait trop long de te raconter toute ma vie, je » me bornerai à t'en tracer une légère esquisse. Pour » enlever une jeune fille, j'ai égorgé son père, un » noble vieillard; j'ai tué dans son lit un honnête » gentilhomme dont j'ai ensuite déshonoré la
» femme Dieu veuille avoir l'âme de ces deux
» martyrs de l'honneur ! Forcé de me réfugier en » France pour échapper au châtiment de ce double » meurtre, j'ai pris part aux guerres que le roi » Etienne soutenait alors contre les Anglais, et je » lui ai rendus dans un combat d'assez grands ser- » vices pour qu'il ait cru devoir m'accorder eu ré- »• compense le commandement d'une compagnie. Je » ne te dirai pas comment je lui ai prouvé ma re- » connaissance. Qu'il te suffise de savoir que bientôt » après, de retour à Perpignan, jouant avec des » soldats dans un corps de garde, je me suis pris de » querelle avec eux, j"ai donné un soufflet à un ser-
ESSAI SUIJ, LE THÉATliE ESPAGNOL 409
» gent, tué UQ capitaine et blessé trois ou quatre de » leurs camarades. La justice ayant voulu m'arrèter » au moment où je me réfugiais dans une église, j'ai » frappé à mort un des alguazils qui me poursui- » vaient, seul acte méritoire au milieu de tant de » crimes '. Une de mes parentes, religieuse dans un » couvent du voisinage, eut la bonté de m'y donner » asile et de sauver ainsi ma vie. Pour prix de son » bienfait j'ai osé, j'ai à peine la force de le dire, le » crime est si affreux que je crois vraiment me re- » pentir de l'avoir commis, j'ai osé, pendant l'obscu- » rite de la nuit, pénétrer avec deux de mes amis » jusque dans sa cellule. En m'apercevant, la ter- » reur l'a fait tomberévanouie, et lorsqu'elle est re- » venue à elle, je l'avais emportée dans un lieu in- » habité où, sans doute, il n'a pas plu au ciel de » venir à son secours. Les femmes pardonnent facile- » ment les excès qu'elles peuvent attribuer à l'a- » mour : bientôt, je suis parvenu à sécher ses larmes. » Viol, inceste, adultère, sacrilège, elle a tout ou- » blié. Montés sur deux chevaux rapides, nous som- » mes promptement arrivés à Valence où je l'ai fait » passer pour ma femme et où nous avons vécu pen- » dant quelque temps assez tranquillement. Mais » lorsque le peu d'argent que j'avais apporté a été » dissipé, me trouvant sans amis, sans ressources, » j'ai voulu trafiquer de la beauté de ma prétendue » femme. Si je pouvais avoir honte de quelque chose,
1. Pour expliquer cette phrase, il faut dire f|ue les sarrasines coQtre les al^^uazils et autres agents intérieurs .le la ju.<tRe sont uu tle-5 lieux 'joiiimuu.-: do la i>laisauterie espagnole. |
4l0 ESSAI SUR LE THÉÂTRE ESPAGNOL
» ce serait sans doute d'une telle infamie. J'ai eu » l'impudence de lui en faire la proposition, elle a » feint prudemment d'y consentir, mais à peine » m'êtais-je éloigné qu'elle s'est réfugiée dans un » monastère où un saint religieux l'a réconciliée » avec Dieu. Elle y est morte après avoir égalé sa » faute par sa pénitence. Dieu veuille avoir son » âme ! c'est alors que, trouvant que le monde deve- » nait trop étroit pour mes crimes, je me suis » décidé à revenir dans ma patrie où je pensais être
» plus en sûreté contre mes ennemis Tu sais le
» reste de mon histoire. Maintenant, je ne demande » pas la vie, je ne demande aucune pitié, fais-moi » mourir au contraire, mets lin à l'existence d'un » homme tellement pervers qu'il ne lui est guère » possible de revenir à la vertu. »
Sur ce bel exposé, le roi, charmé de trouver dans Ludovic une âme aussi féroce et aussi sauvage que la sienne, lui déclare qu'il lui pardonne d'être chrétien, qu'il veut l'avoir pour ami et qu'il le traitera désormais comme son plus cher favori. Patrice,- au contraire, est accablé d'outrages, réduit en esclavage et condamné à garder les troupeaux. « Nous ver- » rons » lui dit le roi, « si ton dieu saura te délivrer » pour que tu ailles prêcher sa loi. » Avant de s'éloigner, Patrice, qui ne peut se défendre d'une inexplicable tendresse pour Ludovic, le conjure de ne pas oublier sa foi. Il obtient de lui la promesse que, vivants ou morts ^ ils se reverront encore dans ce monde.
A peine Patrice est-il arrivé au lieu de son exil
gii'un ange descend du ciel pour le délivrer; il le transporte successivement en France, oii saint Germain lui donne l'habit religieux, et à Rome où le Pape Célestin le sacre évêque d'Irlande pour qu'il puisse travailler à la conversion des Irlandais.
Cependant, Ludovic, par un digne retour des faveurs insensées dont il a été l'objet, vient de se livrer à de nouvelles violences. Il a tué plusieurs soldats chargés de l'arrêter. Le roi, furieux, le condamne à mort, en ajoutant, il est vrai que, « c'est » moins comme meurtrier que comme chrétien; » Ludovic, dans sa prison, attendant son supplice, se réjouit à l'idée de mourir en martyr. Un moment, cependant, il pense à se dérober à la main du bourreau en se frappant lui-même, mais il se rappelle qu'il est chrétien, il repousse une idée qu'il regarde comme une tentation de l'enfer; il ne veut ni perdre son âme, ni déshonorer par cet acte de désespoir la religion qu'il professe au milieu d'un peuple qui ne la connaît pas encore.
Ces saintes pensées ne se soutiennent pas longtemps. Une des filles du roi, dont il a su gagner le cœur, la princesse Polonia, réussit à corrompre les gardes de la prison. Il est libre. Elle lui propose de l'accompagner. A peine arrivé dans un bois écarté, il la dépouille de ses diamants et la tue pour qu'elle ne retarde pas sa fuite. Ne pouvant plus retrouver son chemin, il entre la nuit dans la cabane d'un paysan et le force, le poignard sur la gorge, â lui servir de guide, se promettant bien de se débarrasser aussi de ce malheureux dès qu'il aura cessé de lui être
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utile. Il passe enfin la mer et reprend le cours de ses voyages.
Sur ces entrefaites, Patrice est revenu en Irlande où il a commencé l'exercice de sa mission épiscopale, parcourant le pays, appelant les habitants à la pénitence, accumulant miracles sur miracles et multipliant les conversions, f^gérius, furieux de ses succès, engage avec lui une discussion théologique d'autant plus étrange qu'elle s'ouvre en présence du cadavre de sa malheureuse fille, dans le bois où Ludovic l'a égorgée et où on vient de la retrouver.
LE ROI
« Qui te porte àtroubler ainsi mes états par de troni- » penses innovations ? Je te l'ai déjà dit, nous ne con- » naissons ici que la naissance et la mort. C'est la » seule doctrine que nos pères nous aient transmise. » Quel est ce dieu que tu nous enseignes, qui, après » la vie temporelle, donne, dis-tu, la vie éternelle? » L'àme peut-elle donc exister séparée du corps et » éprouver de la souffrance ou du bonheur?
PATRICE
» L'esprit, en se dégageant de cette enveloppe ter- » restre qui n'est qu'un peu de boue, peut s'élever à » une sphère supérieure qui est pour lui le lieu du » repos s'il meurt dans la grâce après avoir reçu le » baptême et la pénitence.
LE ROI
» Ainsi, cette beauté, que nous voyons baignée » dans son sang, existe encore là-haut ?
PATRICE
» Elle existe.
» Prouve-moi que tu dis vrai. »
A la prière de Patrice, un miracle s'opère. Polonia ressuscite. Saisie d'efroi au souvenir de tout ce qu'elle a vu dans l'autre monde, elle demande à grands cris le baptême. Tous les spectateurs s'écrient que le Christ est le vrai Dieu. La colère du roi ne fait que s'accroître.
LE ROI
« Ce n'est qu'un tour de sorcellerie. Peuple in- » sensé, est-il possible que tu ne t'aperçoives pas » qu'on t'abuse par de vaines apparences ! Pour moi, » je ne croirai que si Patrice vient à bout de con- » vaincre ma raison par ses arguments. Ecoutez tous, » notre dispute va commencer. Si l'àme était im- » mortelle, elle ne pourrait cesser un seul mo- » ment d'être active.
PATRICE
» Cela est vrai, et nos songes le prouvent puis- » que les images qu'ils nous présentent ne sont autre » chose que les conceptions qu'elle enfante alors » qu'elle veille pendant le repos du corps, concep- » tions imparfaites, confuses, désordonnées, parce » que dans ces moments l'action des sens est in- » complète.
LE ROI
» Soit. Mais ma fille était morte ou ne l'était pas. » Si elle avait simplement perdu connaissance, où » est le miracle? Si elle était morte, cette âme dont » tu parles était nécessairement dans le ciel ou dans » l'enfer, c'est toi qui le dis. Si elle était dans le ciel,
» la bouté divine n'aurait pas permis qu'une fois » entrée dans ce lieu de grâce et de repos elle en » sortît pour revenir, au milieu des dangers du » monde, s'exposer à encourir une éternelle con- » damnation. Était-elle au contraire dans l'enfer? » Mais la justice n'admet pas ceux qui ont été con- » damnés à concourir de nouveau pour mériter la » grâce divine, etla justice, en Dieu, est inséparable » de la bonté, c'est la même cliose. Où était donc » cette âme?
PATRICE
» Voici ma réponse. En supposant que, pour une » âme purifiée par le baptême, il ne fût après la » mort d'autre destinée que la gloire du ciel ou les » souffrances de l'enfer, je reconnais qu'en vertu » des lois ordinaires de la Providence, une fois en- » trée dans une de ces demeures dernières, elle ne » pourrait plus en sortir, bien qu'en parlant d'une » manière absolue. Dieu eût toujours la puissance » de la tirer de l'enfer. Mais ce n'est pas là la ques- » tion. L'âme n'est admise dans Tune ou l'autre de » ces demeures que lorsqu'elle a, par la volonté cé- » leste, pris congé du corps pour ne [dus se réunir » à lui. Si, au contraire, elle doit plus tard être » jointe au corps de nouveau, elle reste comme en » voyage, suspendue dans l'univers dont elle ûiit » partie sans y occuper une place déterminée. La » puissance suprême qui, d'un seul coup d'œil, » embrasse tout l'avenir, au moment où elle a réa- » lise l'idée de ce monde conçue en elle de toute » éternité, avait prévu ce qui vient d'arriver. Cer-
» taine de la résurrection de ta fille, elle avait dê- » cidé que son âme resterait ainsi suspendue, tout » à la fois, dans l'espace et hors de l'espace... Ap- » prends, d'ailleurs, que ces séjours de gloire et de » souffrance ne sont pas les seuls comme tu le » crois ; il en est encore un autre ; c'est le Purga- » toire, où les âmes de ceux qui sont morts dans la » grâce expient les fautes commises dans ce monde, » car nul ne peut entrer au ciel, nul ne peut se pré- » senter devant la divinité qu'après avoir été com- » plètement purifié. »
Le roi demande encore à Patrice de lui prouver par un miracle la vérité de ses paroles. Patrice se met en prières. Un ange vient lui révéler qu'il existe en Irlande même, dans un lieu qu"il lui désigne, une caverne obscure et profonde où Dieu permet aux coupables qui se repentent de chercher, pendant qu'ils vivent encore, l'expiation de . leurs péchés ; il faut, pour cela, qu'avant d'y pénétrer, ils les aient confessés avec une entière contrition et qu'ils n'3' soient conduits par aucune pensée mondaine ; à cette condition, il leur sera permis d'y faire ainsi d'avance leur purgatoire; ils y verront les supplices dos malheureux livrés aux flammes éternelles; ils y verront aussi la gloire des élus. Mais si une vaine curiosité les conduisait seule dans ce lieu d'épreuve, malheur à eux ! Ils y resteraient à jamais condamnés aux tourments de l'enfer.
Patrice s'empresse de faire connaître au roi la révélation divine qu'il vient de recevoir. Le roi veut à l'instant même descendre dans la caverne. Vaine-
ment Patrice, pour l'arrêter, lui signale le danger auquel il s'expose. Egêrius pénètre dans l'abîme en s'écriant qu'il ne redoute ni le dieu des chrétiens, ni les enchantements par lesquels on essaye de l'effrayer. A l'instant même, la foudre éclate et il est englouti dans le feu éternel aux yeux de ses sujets épouvantés.
Des années s'écoulent. Patrice est mort après avoir achevé la conversion de l'Irlande. Avant de mourir, un envoyé céleste lui a appris que ce Ludovic, qu'il aime toujours malgré ses crimes, trouvera grâce devant Dieu.
Ludovic revient enfin de ses longs voyages. Ni le temps, ni le malheur n'ont pu le dompter. La pensée qui le ramène en Irlande, c'est celle de se venger d'un homme qui l'a autrefois offensé. Trois jours de suite, il l'attend, la nuit, pour lui donner la mort, mais toujours, au moment où il va le joindre, un inconnu enveloppé dans un large manteau se présente àl'improviste et, s'interposant entre eux, l'empêche d'accomplir sa vengeance. Il veut se débarrasser de cet obstacle, il se précipite l'épée à la main sur l'importun qui semble se plaire à lasser sa patience. Ses coups se perdent dans l'air. L'inconnu jette son manteau, et Ludovic ne voit plus qu'un squelette. Il recule épouvanté. « As-tu peur de toi- » même? » lui dit une voix; « ne te reconnais-tu » pas? Je suis ton propre portrait, je suis Ludovic » Ennius. »
A cette apparition terrible, Ludovic tombe évanoui. Lorsqu'il reprend ses sens, son âme, encore
SOUS le poi(îs de l'image effrayante qu'il a eue devant les yeux et des paroles qu'il vient d'entendre, est entièrement transformée. Il n'a plus qu'un désir, c'est d'aller chercher dans le purgatoire de Patrice l'expiation anticipée de ses forfaits. Il se jette aux peids de l'évêque successeur de Patrice qui, après avoir entendu sa confession, l'autorise à tenter répreuve qu'il sollicite avec tant d'ardeur et lui remet une lettre par laquelle il le recommande au prieur d'un chapitre de chanoines réguliers, préposé, en quelque sorte, à la garde de ce purgatoire. Le bon religieux, loin de céder aux premières demandes de Ludovic, le supplie de ne rien précipiter, de réfléchir mûrement à ce qu'il se propose, de ne pas s'exposer témérairement aux supplices de l'enfer ; il lui dit que, de tous ceux qui sont entrés jusqu'à présent dans la caverne fatale, on n'en a vu sortir qu'un bien petit nombre. Ludovic j»ersiste, et le prieur, cédant enfin, lui fait ouvrir la porte du gouffre qui se referme aussitôt sur lui.
Au jour fixé pour le terme de cette redoutable épreuve et où, par conséquent, il doit revoir la lumière s'il est destiné à la revoir jamais, les chanoines qui n'ont cessé d'invoquer le ciel en sa faveur l'attendent à l'entrée du purgatoire. La reine, fille d'Egérius, le roi son époux, celui même à qui Ludovic voulait naguère donner la mort, la malheureuse Polonia qu'il a déjà traitée avec tant de cruauté, l'attendent aussi. Le prieur ouvre solennellement la porte de la caverne, et Ludovic se présente à leurs yeux. Après avoir remercié le ciel de sa délivrance,
il leur fait un long récit des prodiges dont il vient d'être témoin, récit assez semblable à celui de D. Quichotte sortant de l'antre de Montésinos ou à une scJne de- réception maçonnique. A peine entré dans la caverne, il s'est vu entouré d'êtres monstrueux qui, moitié par leurs menaces, moitié par leurs mauvais traitements, ont essayé de l'effrayer et de l'engager à retourner sur ses pas sans pousser plus loin l'aventure. 11 les a mis en fuite 6n invoquant le nom de Jésus. Il a entendu les gémissements et les blasphèmes des damnés, il les a vus, au milieu des flammes, les uns percés de flèches ardentes, les autres attachés à la terre par des clous de feu, d'autres dont des serpents de feu dévoraient les entrailles. Plus loin, des démons pansaient leurs plaies en y versant du plomb et de la résine bouillante. On lui a montré le Bain des délices où les femmes livrées pendant leur vie aux recherches de la volupté étaient plongées dans un lac de glace. Des couleuvres cachées sous l'eau les déchiraient. Non loin de là, d'autres malheureux sortaient continuellement du sein d'un volcan enflammé et on les y rejetait à l'instant comme pour raviver leurs tortures. Passant de l'enfer dans le purgatoire, il y a vu des souffrances non moins grandes supportées avec courage et même avec cette espèce de joie qui s'attache à l'espérance : là, au lieu de chercher à l'épouvanter, on lui a prodigué des paroles d'encouragement et de consolation. Un fleuve de soufre, dont les rives étaient ornées de fleurs de feu, s'est ensuite offert à sa vue. Des hydres et des serpents en
•couvraient les flots. Sur ce fleuve s'élevait un pont tellement étroit que ceux qui essaj-aient de le traverser ne pouvaient s'y soutenir et tombaient l'un après l'autre au milieu des monstres qui les mettaient en pièces. Forcé lui-même de tenter cette terrible entreprise, c'est encore à l'aide du nom de Jésus qu'il est parvenu à l'achever. Arrivé sur l'autre rive, il y a trouvé les délicieux jardins du paradis, des bois de cèdres et de lauriers, la terre couverte de fleurs brillantes, le cliant harmonieux des oiseaux mêlé au murmure de mille ruisseaux limpides, et au milieu de tout cela, une ville étincelante de lumière, d'or, de pierres précieuses, où le glorieux saint Patrice, entouré d'une immense multitude d'anges et de saints, l'a félicité de son courage et lui a ordonné de retourner sur la terre pour y mériter d'être un jour admis dans la cité céleste. En terminant ce récit, Ludovic demande aux religieux de le recevoir dans leur communauté.
Ainsi linit cet étrange ouvrage. Si nous nous y sommes arrêtés aussi longuement, c'est parce (^u'à défaut d'un grand mérite littéraire il a une valeur historique très réelle. L'époque où de tels spectacles pouvaient être avec succès oflerts au public et où l'on croj'ait honorer la religion eu la présentant sous un pareil aspect, cette époque est suffisamment caractérisée.
Ce n'est pas, d'ailleurs, le seul drame où Calderon ait développé cette monstrueuse doctrine que la foi peut se concilier avec tous les excès de la pervei'sité et suffit pour les expier. Elle fait encore le fond de
la célèbre comédie la Dévotion à la croix, dans laquelle il y a incontestablement plus d'art et de poésie que dans le purgatoire de saint Patrice, mais qui, cependant, à notre avis, a été beaucoup trop exaltée par Guillaume Schlegel. Le héros est un chef de brigands, non pas, comme celui de Schiller, un brigand philosophique, un systématique adversaire de la tyrannie légale, mais un véritable bandit qui, retiré dans des montagnes presque inaccessibles, répand la désolation et la terreur dans les campagnes voisines. Cependant, au milieu de ses innombrables forfaits, il a conservé un sentiment de respect pour les signes extérieurs de la piété. Aprèsavoir blessé mortellement un de ses ennemis, il le porte lui-même à l'entrée d'un couvent pour qu'il puisse y recevoir les secours religieux. Sur la terre dont il recouvre les cadavres de ses victimes, jamais il ne manque d'élever une croix. Au moment d'outrager une jeune religieuse qu'il est allé enlever jusque dans sa cellule, il s'enfuit épouvanté à l'aspect de la croix dont l'empreinte est marquée sur sa poitrine. Un vieux prêtre qu'il rencontre sur un grand chemin et qu'il veut d'abord égorger devient l'objet de ses égards les plus empressés dès qu'il a reconnu son caractère. Tant d'actes méritoires ne restent pas sans récompense. Le brigand finit par succomber dans une rencontre avec les paysans soulevés contre lui. Mais la puissance divine le ressuscite pendant quelques distants pour qu'il puisse confesser ses péchés et gagner le ciel.
Ce serait une bien longue énumération que celle
ESSAI SUK LE THÉÂTRE ESPAGNOL 4'!l
(le loiis les drames dans lesquels Calderoii, luarchaiit plus ardemment que personne dans la voie suivie d'ailleurs partons ses contemporains, a ainsi foulé aux pieds, au nom et en l'honneur de la religion, les lois les plus sacrées de la morale. Une des idées qui se reproduisent le plus souvent chez lui comme chez les autres poètes de cette époque, c'est que l'infidélité et l'hérésie mettent en dehors des droits de l'humanité ceux qui en sont coupables et justifient également à leur égard la cruauté et le manque de foi. JNous pourrions citer sa comédie de la Vierge du sancluaire, où il nous montre la mère de Dieu glorifiant la violation des engagements pris par un traité formel avec les Maures de Tolède pour les maintenir dans la possession de leur grande mosquée et venant tout exprès proclamer qu'il n'est pas de plus grand péché que de tenir la parole donnée aux infidèles. Nous nous arrêterons de préférence à une autre pièce assez peu connue, le Schisme d'Angleterre, dont la conception a un caractère d'originalité tout à fait particulier.
(Jalderon y a embrassé un bien vaste sujet, la lutte d'Henri YIII contre le protestantisme naissant, puis ses amours avec Anne Boleyn, son divorce, sa rupture avec l'église de Rome qui en fut la conséquence, la disgrâce du cardinal Wolsey, premier auteur de cette révolution, la mort sanglante de la malheureuse Anne, et enfin, après tous ces faits historiques plus ou moins défigurés, un fait purement imaginaire, le repentir de Henri VIII et son retour, assez vaguement indiqué d'ailleurs, au catholicisme.
Une telle série (rèYéiiements, dont un seul a fourni à Shakespeare les éléments d'un beau drame, ne pouvait évidemment être dévelox)pée d'une manière satisfaisante dans les limites étroites que comporte une représentation dramatique. Aussi, Calderon n'en a-t-il tiré qu'une ébauche assez grossière et remarquable seulement sous le rapport historique, parce qu'elle explique l'opinion qu'on se formait alors à Madrid de la révolution qui avait changé la religion de l'Angleterre. Ce qui est curieux c'est que Calderon, en rejetant sur l'ambition 'et l'orgueil de AVolse}' et d'Anne Boleyn tout l'odieux de cette révolution, fait de Henri YIII un assez bon homme, un peu vif, un peu crédule, mais prompt à revenir, facile au repentir et dont un conseiller perfide ne réussit qu'à grand peine à surmonter un moment la profonde vénération pour le pape qu'il appelle un vice-dieu, un dieu même, doué sur la terre de la toute-puissance.
L'intérêt de cette pièce se concentre sur la reine Catherine, douce, tendre, résignée, généreuse, et particulièrement sur sa fille, celle qui épousa depuis Philippe II, qui porta sur le trône un zèle si outré pour le catholicisme et que les Anglais ont flétrie du nom de la sanglante Marie. Un tel personnage devait plaire à Calderon. Le caractère qu'il lui prête est d'une bizarrerie bien caractéristique et amène un dénouement aussi singulier qu'inattendu.
Le roi a ordonné la mort d'Anne Boleyn qu'il a surprise dans un entretien secret avec un ancien amant. L'illusion passionnée qui l'a cntrainé à corn-
mettre tant d'erreurs est complètement dissipée et il est sur le point de rappeler auprès de lui la reine Catherine, lorsque la princesse Marie, vêtue de deuil, vient lui annoncer que sa malheureuse mère a succombé à ses chagrins. En apprenant cette douloureuse nouvelle, Henri s'abandonne à l'expression de ses remords et de ses regrets ; il prie celle dont il a cau^é les soufîrances et la mort d'intercéder pour lui auprès de la divinité, il témoigne le désir de réparer le mal qu'il a fait à la religion. Dès ce moment même, afin d'assurer à la fille de Catherine la succession au trône, il veut que le parlement soit convo(jué pour la reconnaître en qualité d'héritière et lui prêter serment. Vainement, Marie le conjure de laisser quelques instants à sa douleur. Il faut que la volonté du roi s'accomplisse sans délai.
Le parlement est réuni. Le roi et la princesse sont assis sur un trône, et à leurs pieds est le cadavre d'Anne Boleyn, recouvert d'un voile que le roi fait enlever en présence du public. Ici commence une scène étrange.
MARTE
« Votre Majesté m'a dignement vengée puis- » qu'elle a mis à mes pieds celle qui voulait s'élever » au-dessus de ma tête. Cet heureux commencement » m'annonce, j'ose l'espérer, un avenir aussi glo- » rieux que fortuné.