LE DERNIER DUEL DE L'ESPAGNE
On a déjà pu remarquer que les poètes espagnols, si mal habiles à traiter les sujets de l'histoire ancienne et en général de l'histoire étrangère, puisaient au contraire dans la leur les plus heureuses inspirations.
Dans le siège de L'Alpujarra^ ou Aimer après la mort, Calderon a tracé un tableau aussi vrai qu'énergique d'un grand événement du règne de Philippe II, de l'insurrection des Maures du royaume de Grenade qui, poussés à bout par les mesures vexatoires auxquelles le gouvernement avait recours dans le but de les forcer à abandonner jusqu'aux derniers vestiges de leurs usages nationaux, prirent tout à coup les armes, abjurèrent la foi chrétienne, se retirèrent dans les montagnes de l'Alpujarra et s'y défendirent pendant trois années contre tous les ellorts de la monarchie espagnole.
Dans la première scène du drame, les Maures, restés fidèles en secret à la loi de Mahomet, sont réunis dans une maison de Grenade où ils célèbrent mystérieusement les cérémonies de l'Islamisme. La tristesse de leur situation actuelle, le souvenir tout à la fois doux et i^énible de leur ancienne domination, sont parfaitement exprimés par un chant grave, lent et monotone qu'ils récitent en commun. Tout à coup, ils entendent frapper violemment à la porte. Ils craignent d'abord que l'inquisition n'ait découvert leur retraite et n'envoie ses alguazils pour les arrêter, mais ils se rassurent en voyant entrer le chef d'une de leurs plus illustres familles. Le vieux I). Juan Malec vient leur raconter, avec l'accent d'une vive émotion, ce qui s'est passé un moment auparavant dans le conseil de ville dont il fait partie. Comme on y proposait d'interdire aux Maures la célébration de leurs fêtes particulières, l'usage de leurs bains, de leurs vêtements de soie, il a cru devoir exprimer l'avis que c'était par des moj'ens plus doux qu'il convenait de préparer la réunion complète du peuple vaincu avec ses vainqueurs. Un autre membre, 1). Juan de Mendoza, a répondu à ses représentations par des allusions injurieuses à son origine mahométaue. La querelle s'est échauffée, et malgré les efforts des assistants pour y mettre un terme, Malec a éprouvé le plus sanglant affront. Trop affaibli par l'âge pour combattre l'agresseur et n'ayant pas de fils qui puisse le venger, il supplie ses compatriotes de ne pas laisser impuni un outrage qu'il n'a reçu que parce qu'il défendait leur cause, qui, par conséquent,
rejaillit sur eux tous. Il les invite à se jeter dans les inexpugnables montagnes de l'Alpujarra, à s'y choisir un roi de la race de leurs anciens souverains et à commencer la lutte contre leurs oppresseurs. Ses paroles ardentes entraînent tous les esprits. A l'instant même la résolution est prise, et on commence les préparatifs de l'insurrection.
Les progrès de cette conspiration, le secret gardé entre les conjurés, leur profonde dissimulation, l'inutilité des efforts essayés par quelques-uns des principaux personnages de la ville pour réconcilier Malec avec Mendoza, l'hostilité flagrante des deux populations trouvant des aliments nouveaux dans les moindres circonstances et jusque dans les démarches tentées pour les rapprocher, tout cela est merveilleusement bien dépeint. C'est un morceau d'histoire à la manière de Shakespeare ; on voit marcher les événements, an reconnaît tous les ressorts qui agissent sur le cœur humain.
Le complot a enfin éclaté. Les Maures, après avoir achevé toutes leurs dispositions, après avoir réuni des armes et des munitions dans les positions les plus fortes de la montagne, à Galera, à Berja, à Gavia, ont jeté le masque et commencé les hostilités. Leurs incursions ont porté la dévastation et le meurtre jusque dans la plaine de Grenade, et les troupes envoyées pour les soumettre ont été repoussées avec perte. Ils se sont donné un roi qui a adopté le nom d'Abenhumeya, porté jadis par les souverains arabes de Cordoue. A son exemple, les insurgés ont repris, avec la religion musulmane, leurs noms mahomé-
tans. Déjà le bruit de leurs succès ébranle la fidélité chancelante des Maures d'Estremadure, de Castille et de Valence ; déjà on parle des préparatifs qui se feraient en Afrique pour venir à leur secours.
Pour arrêter les progrès du mal, Philippe II s'est décidé à opposer aux rebeller-! l'illustre vainqueur de Lépante, I). Juan d'Autriche, son frère naturel. D. Juan arrive et prend aussitôt le commandement. Il va visiter les positions de l'ennemi. Mendoza, qui l'accompagne, lui explique avec autant de précision que de lucidité les ressources que les rebelles ont su trouver dans la nature escarpée et la fertilité du terrain, les mesures qu'ils ont prises pour les mettre à profit, les progrès de la révolte, les causes même qui l'ont fait naître et qui, il le laisse clairement entendre, se rattachent à un système de rigueurs excessives et d'imprudentes provocations. Le récit de Mendoza, trop exact pour être bien poétique, a cela de remarquable qu'en moins de deux cents vers il contient à la fois un historique complet du soulèvement des Maures et une description parfaitement claire du pays qui en fut le théâtre.
Ce récit est suivi d'une scène plus épique, peutêtre, que dramatique, mais qui devait avoir beaucoup d'intérêt à une époque aussi rapprochée que celle où vivait Calderon des événements et des hommes qu'il mettait en jeu. D. Juan passe en revue les troupes placées sous son commandement. A mesure qu'elles défilent devant lui, il se fait désigner par Mendoza les différents corps et les officiers généraux qui les commandent.
« Quelle est cette troupe qui ouvre la marche ?
MENDOZA
» C'est la milice de Grenade et de la plaine du » Xenii.
D. JUAN
» Quel est son chef?
MENDOZA
» C'est le marquis de Mondejar qui, comme comte p» de Tendilla, est gouverneur perpétuel de l'Al- » hambra.
D. JUAN
» Je sais qu'en Afrique son nom est pour les » Maures un objet d'effroi. Nommez-moi ceux qui » viennent après.
MENDOZA
» Ce sont ceux de Murcie.
D. JUAN
» Qui les conduit?
MENDOZA
» Le grand marquis de Los Vêlez.
D. JUAN
» Son nom rappelle des souvenirs bien glorieux.
MENDOZA
» Vous voyez ensuite ceux de Baeza. Ils ont à leur » tête un guerrier qui mériterait qu'on lui dressât » des statues : c'est Sancho d'Avila.
D. JUAN
» Un mot suffit à son éloge : c'est le digne disciple » du duc d'Albe qui lui a enseigné l'art de n'être » jamais vaincu.
402 ESSAI sua le tiié.vtre espagnol
MENDOZA
» Le corps qui arrive maintenant, ce sont les vieux » bataillons de Flandres. Naguères encore, ils com- » battaient sur les bords de la Meuse, et les voici sur » ceux du Xénil.
D JUAN
» Par qui sont-ils commandés ?
» Par D. Lope de Figueroa, ce prodige de valeur -> et de générosité.
MENDOZA
» On m'a raconté d'étranges choses de sa bravoure » et de son caractère impatient.
» La goutte ne lui permet pas de prendre à la » guerre une part aussi vive qu'il le désirerait, et il » ne peut s'y résigner.
D. JUAN
» Je désire le connaître.
D. LOPE f.Viipproiîhant).
» Vive Dieu! je ne désire pas moins connaître » Votre Altesse. J'en veux surtout à ma goutte de ne » m'avoir pas permis plutôt de me mettre à ses » pieds.
D. JUAN
» Comment vous trouvez-vous?
D. LOPE
» Comme un homme qui, pour vous servir, ac- » court de Flandres en Andalousie. Puisque vous » n'allez pas en Flandres, il faut bien que la Flan- » dres vienne vous chercher.
D. JUAN
» Plùt à Dieu qu'il me fût permis d'y aller ! Vous » nous amenez de bons soldats ?
D. LOPE
« Si bons, Monseigneur, que l'Alpujarra, fût-elle » l'enfer et eût-elle Mahomet en personne pour dè- » fenseur, ils trouveraient moyen d'y entrer »
C'est bien là le D. Lope del'Alcalde de Zalamea. On voit que Calderon avait pour ce personnage une sorte de prédilection. Bien qu'il ne lui donne ici qu'un rôle secondaire, il ne perd pas une occasion de nous le montrer sous les mêmes traits, avec ce mélange de fougue originale, de raison, de justice et de bonté que nous avons admiré dans l'iinte du vieux Crespo.
Le caractère purement historique (^ui domine dans toute la première moitié du siège de l'Alpujarra s'altère ensuite. Les événements généraux cessent d'occuper le premier plan. L'intérêt principal est absorbé par les amours d'un des chefs maures dont la maîtresse périt, dans une ville emportée d'assaut, sous les coups d'un soldat chréiien. La douleur passionnée, le désir de vimgeance dont il est dévoré, le parti désespéré qu'il jirend de s'introduire, déguisé, dans le camp des chrétiens pour y chercher le meurtrier bien qu'il ignore son nom et qu'aucun indice ne puisse l'aider à le trouver, le hasard qui le lui fait rencontrer, la mort qu'il lui donne, tous ces incidents romanesques; bien qu'empruntés à un fait réel, rompent d'autant plus l'unité du sujet que, développés avec un grand talent dramatique, ils exci-
tent un puissant intérêt. Tout se termine, comme dans l'histoire, par la répression de la révolte.
Une des choses qui nous frappent dans cette pièce, c'est qu'elle a évidemment été écrite sous l'impression d'un sentiment de préférence pour la cause des Maures. Malgré quelques déclamations banales qui semblent dictées par les convenances plutôt que par une forte conviction, Calderon semble pénétré de l'idée qu'on avait été injuste envers eux, qu'avec des procédés moins violents on eût évité les malheurs de cette insurrection; il prête à ses personnages des paroles d'humanité, de modération, presque dg tolérance, fort remarquables de la part d'un poète espagnol du xvii" siècle et particulièrement de celui qui, plus qu'aucun autre, se montre animé, dans la plupart de ses ouvrages, de cette indifférence pour la vie humaine, nous avons presque dit de ce stoïcisme sanguinaire, suite naturelle de l'excès de la passion religieuse et du fanatisme de l'honneur.
C'est encore un drame tout historique que le Dernier duel de l'Espagne^ moins parce que le fait qu'il retrace est raconté par un des historiens de Charles- Quint que parce que Calderon a su faire entrer dans son cadre une multitude de détails précieux sur les coutumes et l'organisation militaire et aristocratique du xvi^ siècle. Tous les grands noms de ce temps y sont mis en scène. Les formes du combat judiciaire y sont reproduites avec une exactitude d'autant plus remarquable qu'elle n'ôte rien à l'élévation élégante de la poésie, et ce qui augmente encore le mérite de ce curieux tableau, c'est qu'il se lie à une action très
attachante. Calderon, suivant son usage, y a tiré un grand parti de la représentation animée des exagérations de la jalousie et de l'honneur chevaleresque. Il semblerait, au reste, que dans cette composition, il avait en vue un but philosophique. Charles-Quint^ en effet, forcé d'accorder à deux gentilshommes aragonais le combat judiciaire qu'ils réclament au nom d'une loi encore en vigueur, ne s'y décide qu'à regret; à peine sont-ils entrés dans la lice qu'il s'empresse de les séparer, et il charge son connétable d'écrire au pape Paul III pour lui demander de faire prohiber par le conseil de Trente, qui va se réunir, cet usage des temps barbares. Ce n'est pas la seule fois qu'on voit Calderon lancer en passant quelques traits contre les préjugés du moyen âge, si puissants encore à cette époque, mais, à la manière même dont il les combat, on sent tout l'empire qu'ils exerçaient sur sa vive et ardente imagination.