D. — MÉCANISME DU TRAITEMENT PRÉCONISÉ
Les dernières constatations, précises, indiscutables,montrent que l’iodure de potassium est par excellence un vaso-dilatateur ; autre part, nous savons que la belladone est un vaso-constricteur ; si donc la belladone agit réellement dans l’iodisme c’est par une influence sur l’élimination de KI, ou bien par l’antagonisme (sur la pression sanguine) des deux médicaments. Or nous avons montré (chapitre IV) que le traitement de M. Aubert est efficace et que l'élimination de l’iodure ne varie pas (ch. V, A.) sous l'influence de la belladone ; la dernière hypothèse reste donc seule valable, c’est-à-dire qu’il y a
(1) Médico chirurgical transaction. LXX VI, p. 113.
simplement lutte d’un médicament vaso-constricteur contre un médicament vaso-dilatateur, dans quelques cas ; cette théorie ne s'applique pas à la guérison de tous les symptômes d’iodisme, mais l'explication en sera facile, par le pouvoir qu’a la belladone d’affaiblir les réflexes (en agissant soit sur la moelle, soit sur les terminaisons nerveuses périphériques).
L'analyse des faits ne pourra que confirmer les hypothèses.
La vaso-dilatation peut expliquer l’albuminurie passagère iodique ; ilest possible que dans la suite de véritables lésions se créent, mais le seul fait de voir cette albuminurie disparaître avec la cessation de l’iodure montre bien qu’elle est due à un trouble circulatoire ; il est incontestable, après les expériences de M. Ch. Eioy, que l’iodure diminue la pression et la vitesse du sang. Or, l’albuminurie qui n’est liée à aucune altération du sang ou du rein, peut être fort bien hée à un trouble mécanique (théorie mécanique ou par changement de pression de Charcot) (1). Jadis on admettait que l’albumine apparaissait quand la pression sanguine augmentait ; mais Rüneberg a montré que la filtration des albuminoïdes et des émulsions était d'autant plus grande que la pression à laquelle on soumet la substance filtrée s’abaisse davantage. D’après Charcot, le passage de l’albumine à travers le rein est favorisée par (P égalant pression, V égalant vitesse) — P — V,en un mot quand il y a stase; s’il y a artériosténose, on a— P — V ; s’il yaphlébosténose, on a + P — V ; dans les deux cas, l’albuminurie apparaît, et
(4) Cnarcor : Conditions pathogéniques de l'albuminurie. (Progres
medical, 1SS1, p. 54).
OU
le facteur V étant seul constant, c’est lui qui agit. Or les expériences de MM. Trabost, Lapique, Eloy prouvent que l’emploi des composés iodés donne fort bien ces diminutions de pression et de vitesse ; 1l résulte donc a priori que toute cause d’élévation de pression pourra suffire à établir P et V à leur valeur normale et à supprimer l’albuminurie ; la belladone peut théoriquementremplir cette fonction ; pratiquement, nous avons vu, au chapitre IV, qu’elle atteint ce résultat.
On pourra objecter que tout traitement est inutile, en face de cette albuminurie transitoire ; mais ne sait-on pas que, d’après Semmola le passage de l’abumine dans le rein est lui-même une cause d’irritation ?
Voici ce que dit à ce sujet M. le professeur Lépine (1) : « En divisant les albuminuries, en albuminuries par altération du filtre, par modification circulatoire, par dyscrasie, on fait une analyse physiologicopathologique très intéressante, mais en somme schématique et qui au fond indique seulement qu’elle à été l’altération princeps, car une connaissance plus complète du mécanisme de l’albuminurie montre que des troubles circulatoires et des altérations dyscrasiques ne tardent pas à produire des lésions du filtre rénal. »
Cette albuminurie qui peut devenir nuisible mérite donc un traitement, et à ce point de vue, la belladone n’est pas inutile.
Il serait facile, mais très long, de prendre un à un chacun des symptômes de l’iodisme et de ramener la plupart d’entre eux à un phénomène vaso-dilatateur : l'ivresse
(1) Revue de Médecine 1882.
indique, la fièvre iodique relèvent de ce processus : les œdèmes sont produits également par la même cause.
Cependant la diminution de pression ne nous explique pas l’origine de l’hypersécrétion lacrymale, salivaire, pour laquelle il est impossible d'admettre le rôle de la vaso-dilatation : on sait en effet {pour la glande sousmaxillaire par exemple) que l'excitation du nerf (bout périphérique de la corde du tympan) produit une augmentation de la sécrétion glandulaire ; on observe en même temps une congestion de la glande et cependant ce n’est pas à cette congestion que l’on doit attribuer l’hypersécrétion, malgré ce que disait Claude Bernard (1852) : La vaso-dilatation ne fait que traduire dans la circonstance, d’une façon apparente, le phénomène intime de l’action glandulaire ; la sécrétion est stimulée par les nerfs excito-sécrétoires, agissant sur les vaisseaux, ou plus directement «ur les éléments de la glande, peutêtre même sur les deux à la fois (Ludwig) ; quoi qu’il en soit, le physiologiste ne perçoit que le fait apparent, la vaso-dilatation.
Or, on observe un phénomène semblable sur les glandes parotidiennes après ingestion d’iodure (Coindet). Si donc les phénomènes visibles (vaso-dilatation et hypersécrétion) sont semblables après l’action de l’iodure et celle de l'électricité sur un nerf. ne peut-on admettre que la substance capable d'arrêter la sécrétion dans un cas l’arrêtera dans l’autre ? Théoriquement c’est probable, et l’expértence nous a montré la réalité de ce raisonnement : la clinique nous a prouvé d’une façon indiscutable que tous les symptômes iodiques glandulaires (larmoiement, salivation, coryza) ont été amendés par la belladone ;
parallèlement, les physiologistes ont établi que l’atropine diminue ou arrête les sécrétions ; qu'après une injection de cet alcaloïde, toujours pour la glande sous-maxillaire, si on excite la corde, on n’a aucun écoulement de salive. Dans quelques manifestations de l’iodisme, la belladone nous semble agir par ce même mécanisme ; et si dans ce cas, la vaso-dilatation, n’est pas combattue par la vaso-constriction (puisque malgré l’atropine l’excitation de -la corde peut encore amener de la congestion), il faut reconnaitre toutefois que ce sont les deux seules manifestations que l’on peut physiologiquement percevoir ; et nous dirons, après ces restrictions : là encore vaso-dilatation et vaso-constriction étaient opposées, en même temps qu'iodure et belladone ; mais ces deux phénomènes n'étaient que la représentation de faits plus intimes et plus profonds que nous n’avons pas à rechercher.
Il conviendrait enfin de signaler une observation de Koœnig (cité par Ch. Eloy), d’après laquelle un malade eut de l’incontinence des sphincters après avoir pris de l’iodure de potassium; ce fait est intéressant, car l'action de la belladone est bien connue dans les cas analogues d'insuffisance des sphincters; cette opposition devait être mise en évidence. |
Il semble donc y avoir, non pas un antagonisme parfait entre l’iodure de potassium et l’atropine, mais une différence d'action assez grande, pour que la thérapeutique puisse en profiter, et c’est par ces effets contraires que nous expliquons la méthode de M. Aubert.
Tous ces faits seraient encore plus évidents si nous connaissions le point de départ exact de l'influence des
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iodures; malheureusement la physiologie intime de leur actionest inconnue etles suppositions seules sont permises; peut-être la salivation, l’épiphora, le larmoiement sont-ils dus à un réflexe des muqueuses conjonctivale, pituitaire et buccale, causé par l’iode éliminé, qui, sous une forme quelconque, irriterait les terminaisons nerveuses périphériques ; peut-être aussi le passage de l’iode dans les éléments glandulaires suflit-il à donner naissance au réflexe.
Et dans ces cas, l’atropine n’agirait pas seulement par son action antisécrétoire, mais peut-être aussi en diminuant le pouvoir réflexe de la moelle, ou l’excitabilité des terminaisons nerveuses, points de départ du réflexe.
Telles sont les considérations qui nous semblent expliquer physiologiquement l’action de la belladone sur certains accidents d’iodisme.