Essai sur les bases et les developpemens de la moralité
La philosophie professée à la faculté des lettres de Caen depuis i83o a été celte année et est encore , au moment où j'écris , attaquée avec tant de vivacité et d'acharnement dans des brochures expresses et surtout dans un journal du département, que je me vois contraint, malgré toute ma répugnance, à présenter à mes lecteurs quelques observations rapides qui les mettent à même d'apprécier la valeur et la portée de ces accusations.
Quand on se constituejuge d'une doctrine, c'est, à ce qu'il semble, pour le critique qui veut prononcer en connaissance de cause, un indispensable devoir, de se rendre, si cette doctrine est quelque part vivante et personnifiée, aux lieux où elle se montre à découvert et parle à haute voix. Avouer qu'on s'en fie, quand on eût pu voir de ses yeux, entendre de ses oreilles, à une image dont la ressemblance n'est jamais qu'imparfaitement garantie, à un retentissement affaibli et toujours plus ou moins infidèle, juger le maître d'après les rédactions informes de quelques-uns de ses élèves, ne
Vllj AVERTISSEMENT.
pas même prendre la peine de s'assurer, avant de passer outre, si le professeur est prêt ou non à signer tel ou tel compte-rendu de son cours, n'est-ce pas enlever à son jugement toute espèce de gravité, n'est-ce pas d'avance déconsidérer son arrêt?
Une accusation qui accepte si légèrement ses bases , mériterait qu'on la renvoyât sans lui répondre à de nouvelles et plus amples informations. Voyons cependant les principaux griefs qu'elle élève. La philosophie professée à Caen est aux yeux du parti qui la repousse de tous ses efforts coupable de matérialisme , d'athéisme et , ce qui d'un mot dit tout cela et bien plus encore, d'éclectisme.
Cette doctrine est-elle matérialiste? Qu'un lecteur impartial voie et juge. Le matérialisme n'admet qu'une source d'idées , la sensation : avec et d'après ses maîtres , le professeur refuse à la sensibilité le pouvoir d'introduire dans l'intelligence, non-seulement lesnotions que nous pouvons acquérir soit du monde divin, soit de nos modifications internes, mais encore celles que nous nous formons tous les jours de l'étendue et des corps. Le matérialisme nie la liberté et par conséquent la moralité: la liberté est le fait que l'enseignement de la faculté s'attache le plus à mettre en lumière, et le seul reproche qu'on ait jusqu'ici adressé à la morale qui s'y est produite, c'est qu'elle est trop sévère et trop pure. Le matérialisme croit l'âme composée de parties : nous avons cherché à démon-