CHAPITRE PREMIER
De l'éducation et de ses élémens. — Importance hypothétique de la volonté.
Nul être actif ne se plaît à dépenser en pure perte une partie de sa force ; nul ne se donne , comme une aimable distraction , le spectacle de son impuissance. Ne demandez pas d'effort à la volonté , si préalablement vous n'avez fait luire aux yeux de l'intelligence quelque chance de réussite, soit prochaine, soit éloignée. L'agent, quand il sort de son repos , croit plus ou moins , mais croit nécessairement à la vertu de son acte ; et c'est le plus
souvent avec une foi aveugle, toujours avec quelque confiance , que la cause attend son effet.
Il en est ainsi généralement de tous les êtres animés et spécialement de l'homme : c'est une loi • de la nature vivante , à laquelle notre espèce ne se dérobe jamais. Point de mouvement humain, qui n'ait sa raison déterminante dans la perspective d'un résultat , sinon assuré , du moins probable ou possible. Retrancher de la sphère où se meut l'humanité , ici la certitude , là l'espoir du succès , c'est en retrancher l'action.
Parmi les actes nombreux qui trahissent notre énergie native, il en est qui évidemment veulent, quel que soit d'ailleurs l'intérêt qui nous guide , exalter ou déprimer dans autrui les tendances de notre nature. Tous les jours on rencontre des hommes qui consacrent la meilleure partie de leur vie, qu'il y ait de leur part dévoûment ou orgueil, à refaire , d'après un plan qui leur est propre , ceux de leurs semblables sur lesquels il leur est permis d'agir. Que signifient ces conseils dont nous sommes si prodigues? Pourquoi distribuer à tout propos l'éloge et le blâme ? Ce n'est certes pas sans dessein que nos institutions se hérissent de menaces et s'embellissent de promesses. Les membres de la grande famille humaine échangent continuellement entre eux, tantôt par des voies douces et persuasives, tantôt par la violence et un commerce sanglant, les fruits de leur expérience respective; et la société, envisagée sous ce point de vue, n'est qu'une vaste école d'enseignement mutuel : l'homme
travaille journellement, à modifier l'homme : il croit donc à la possibilité de cette modification.
Mais croire, est-ce savoir? La foi est-elle la mesure et le gage de la réalité? Si ce qui nous apparaît comme possible était impossible en soi ! doute factice, que le philosophe ne parvient qu'à grand'peine à graver sur son front; que l'homme ne porte jamais au fond du cœur! doute impuissant, qui naît et meurt enfermé dans les limites de l'imagination logique , et qui ne saurait aller, pour la soumettre à son influence, jusqu'à l'activité! Croire, quand nous avons fait de notre force intellectuelle un légitime usage, c'est savoir : un résultat mille fois obtenu, mille fois constaté emporte à bon droit, sur la solidité du procédé qui le donne, l'assentiment de tous.
Ce qui est vrai d'une des divisions de la durée ^ l'est-il donc de toutes? Ce qui fut, doit-il être? A moins que les lois qui régissent le monde des esprits et le monde des corps, ne soient complètement bouleversées, nous ne saurions admettre que la même force, au milieu des mêmes circonstances , aboutisse , en descendant à la causalité, à des effets divers : l'identité d'origine conduit nécessairement à l'identité de nature : c'est ainsi du moins que marche notre logique , et il ne nous est pas donné d'en changer le cours. La vie n'est et ne peut être qu'une continuelle induction ; il n'est pas un de nos gestes , pas une de nos pensées qui ne porte cette indélébile empreinte : vivre, c'est tendre vers l'avenir sur la foi du passé.
Nous pouvons donc légitimement suivre la route dans laquelle se sont engagés nos pères, marcher à la lumière de la réflexion dans la voie où jusqu'ici nous nous précipitions sous le fouet d'un aveugle instinct. ISous pouvons hardiment, et sans rien sacrifier de notre besoin de succès , cultiver la nature humaine. Mais quelles sont les conditions et les lois de cette cullure? En quoi nous est -il permis de contribuer au perfectionnement de l'homme?
Que nous recevions , à chaque instant , ce qu'on appelle des leçons, d'une force distincte de la notre, c'est un fait que notre existence externe et interne met trop souvent en relief, pour qu'il nous soit possible d'en douter.
Il y a des instructions précises pour celui qui se livre aux caprices des mers, dans les symptômes précurseurs du calme et de l'orage; pour celui qui demande un tribut annuel à la terre, dans la succession des saisons; pour tous, quelle que soit la direction que nous imprimions à notre activité corporelle, dans ces mille accidens physiques, qui sont pour nous, selon les rapports que nous établissons enlre eux et notre organisme, des auxiliaires de la plus haute importance ou des ennemis mortels : le monde entier est un livre rempli d'utiles avertissemens pour qui les y sait voir, et de bienfaisantes sollicitations pour qui veut y obéir : il nous enseigne et nous prêche toute une face de la vie.
Si, à l'extérieur, la nature me conseille et me stimule, à l'intérieur, sa voix ne se fait pas moins entendre; son action ne se fait pas moins sentir. Telle
condition, au moment où j'acquiers une connaissance , a-t-elle été remplie? le souvenir se présente comme de lui-même et sans être appelé: cette condition manque-t-elle? la mémoire défaille, et je réclame inutilement le dépôt que je lui ai confié. Ouvert sous certains auspices , mon travail intellectuel aboutit à son fruit légitime, à la vérité ; exposée à telle influence maligne , ma pensée meurt stérile , ou n'enfante qu'un monstre, l'erreur. Ce n'est pas en vain, si je suis sage , que mes développemens internes , tantôt me conduisent sans fatigue à un terme qui me répugne , tantôt me traînent péniblement à une fin qui me plaît. Si mon existence matérielle a profité des enseignemens du corps, pourquoi les enseignemens de l'esprit seraient-ils perdus pour mon existence intellectuelle? Cette face de la vie, que la nature éclaire, peut-elle, plus que celle que les sens constituent, être, sans dommage, aban-
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ommage.
donnée à l'arbitraire et livrée à l'irréflexion?
La nature joue donc un grand rôle dans le perfectionnement de notre double existence ; et , si notre reconnaissance est juste , nous lui ferons ici une large part : mais quelle est cette part enfin , et que lui devons-nous? Quand la conscience ou les sens déposent sous l'œil de l'esprit un fait physique ou intellectuel, ne nous y trompons pas, il y a là pour nous simple connaissance; l'instruction n'est pas encore ; ce témoignage du passé ne nous dit rien de l'avenir : jusque-là , il est purement historique; pour qu'il devienne didactique, il faut qu'une opération spéciale de l'intelligence le touche et le modifie :
l'induction , qui nous appartient en propre , que nul ne peut ni nous transmettre , ni nous enlever, l'induction qui veille sur nous à notre entrée dans la vie et ne nous quitte qu'au départ, transforme, dès qu'elles apparaissent, les données de l'observation. Ainsi élaborée, l'expérience n'illumine plus seulement ; elle dirige : le dogme naît ; le précepte est conçu. Les accidens extérieurs ébauchent tout au plus la leçon ; c'est en nous et par nous qu'elle s'achève ; l'élément pédagogique ne nous est point importé du dehors , il' croît en nous , il est notre ; à vrai dire, le moi n'a qu'un maître, c'est le moi.
L'homme fait seul son éducation ; le précepteur, c'est le disciple. Cependant ces accidens extérieurs et intérieurs, qu'il métamorphose en maximes, n'affectent-ils pas une disposition préalable plus ou moins favorable , plus ou moins contraire à cette transformation? Cette disposition ne nous place-t-elle pas, selon les circonstances, ici, sur le chemin glissant et large qui dérive vers l'erreur et le mal , là , sur la voie étroite et raide qui aboutit au bien et à la vérité ? Si , dans cette situation , nous n'avons à craindre ni à espérer aucune influence directe, ne semble- t-il pas que l'on puisse indirectement nous nuire ou nous servir? Isolé, solitaire, le travail définitif se place , qu'on me permette cette expression , hors de toute atteinte immédiate ; mais les travaux préliminaires n'en sont pas moins abordables; une force extérieure y peut passer et laisser sa trace: le sanctuaire de l'éducation est impénétrable sans doute; mais en traversant le parvis, en mettant le pied dans
la première enceinte, on modifie encore, par un contre-coup nécessaire , l'œuvre mystérieuse qui se consomme au fond du temple et loin des profanes regards.
Supposons donc un être ami ou ennemi, distinct du sujet dont l'éducation est en cause ; donnons à cet être uu pouvoir absolu, relatif, peu importe, sur les phénomènes de ce double monde où végète le corps , où s'exerce l'esprit; cette éducation ne trouvera-t-elle pas en lui un moyen ou un obstacle?
Existe-t-il en dehors de son idée, que toute intelligence conçoit une réalité infinie , éternelle , disposant ou pouvant disposer à son gré , dans un ordre plus ou moins utile à l'homme, les scènes que la nature physique et intellectuelle déroule sous nos yeux , c'est une question sur laquelle l'humanité n'a pas, aujourd'hui du moins, une solution arrêtée, universellement reçue; et comme nous voulons, autant qu'il sera en nous, ne mettre partout en avant que des principes incontestables et incontestés, nous laisserons pour le moment ce problème dans l'ombre; mais ce que nul ne nie et ne peut nier, c'est que ce monde enferme des êtres, sous l'action desquels tombent ces deux séries de phénomènes.
Au su et au vu de tous, l'homme déplace, ordonne, bouleverse, dans certaines limites, les faits matériels qui se trouvent à sa portée; autrefois esclave de la nature extérieure , il en est aujourd'hui le roi ; il s'est fait un palais de ce repaire , un Eden de ces marais fangeux et infects; il a partout changé
la boue en or ; l'industrie , qui tient le globe terrestre sous ses lois, et qui, quand il lui plaît, en renouvelle la face , peut donc aider ou contrarier notre éducation matérielle; nous dépendons par ce coté de ceux qui nous devancent dans la carrière où nous marchons ■ et qui préparent la lice où nous descendrons à notre tour.
Ce que l'industrie a fait et peut faire dans le cercle des choses physiques , la science l'a fait et le peut faire dans le domaine intellectuel. Ce monde de pensées, d'émotions, de désirs, où la vie spirituelle se passe, a été soumis, exploité comme le monde de formes, de couleurs, d'odeurs, de saveurs et de sons dans lequel la vie corporelle s'écoule. Je puis , ce n'est pas sans de longs combats que nous avons conquis ces précieux avantages , ordonner avec plus ou moins de bonheur les modifications sans nombre que ma conscience me présente ; ce travail , non-seulement je l'opère en moi ; je puis encore, grâce aux moyens de communication qui me permettent de passer de mon âme dans celle d'autrui, le répéter dans toutes les intelligences où je pénètre, où je m'établis; ailleurs, comme chez moi , je compte les phénomènes que supporte le sujet pensant ; ailleurs , comme chez moi , je les distribue , je les groupe ; et par là je les rends plus propres à ce haut enseignement qui semble être leur but. Au lieu de l'adresse et de la bonté que je m'accorde , supposez-moi de la gaucherie et de la malice; faites du maître, ce qu'il est trop souvent, le mauvais génie de l'élève; me voilà
jetant le désordre au milieu de ces élémens; brisant, au lieu de l'achever, leur harmonie commencée par la nature; plaçant continuellement les choses sous un faux jour ; les forçant à de perpétuels mensonges, et d'un moyen de bien-être faisant un instrument de misère.
Dans le champ où nous nous sommes transportés, on le voit , le moi n'est plus abandonné à sa seule énergie ; il trouve au-dehors des secours ou des entraves : l'homme concourt à l'éducation de l'homme.
Nous avons constaté les limites où s'arrêtait, dans le fait dont nous cherchons à déterminer l'origine , l'influence de la nature : ne nous abusons pas sur la portée de l'influence humaine. L'homme ne fait pas le précepte; il ordonne les élémens naturels desquels l'induction personnelle doit le tirer. Rendre plus facile et plus sûre l'opération inductive , c'est là sa tâche ; son effort se tendrait en vain pour aller au-delà.
Reconnaissons donc dans le travail complexe d'où sort toute éducation , trois facteurs distincts ; le moi, l'homme et la nature; la nature donne le germe , l'homme le dispose , le moi le féconde.
Que si l'homme veut consp irer avec la nature au perfectionnement d'autrui , qu'il n'oublie pas ce qu'il peut en pareille occurrence. Il ne doit songer qu'à ranger, dans Tordre le plus convenable, les accidens naturels dont l'élève, en les pressant, exprimera des leçons.
Les matériaux sont là; nous avons sous la main
le ciment qui les doit unir; il ne nous reste qu'à toucher, pour en faire un harmonieux ensemble, ces phénomènes épars et discordans; touchons4es donc. Mais ici un obstacle imprévu nous arrête. Ces élémens que nous voulons ordonner, quels sont-ils? Où sont-ils ?
Ce n'est pas , songeons-y bien , sur les objets de nos connaissances, c'est sur ces connaissances ellesmêmes, que l'induction opère : au fond elle ne sait que l'idée. Quelle que soit la nature des faits que nous prenions pour point de départ , physiques ou moraux, il les faut ramener, en dernière analyse, à des modifications intellectuelles; et c'est dans la pensée de l'élève, que l'ordre conçu par le maître doit aller s'établir. Pour aborder une intelligence étrangère , la nôtre ne connaît qu'une voie , le symbole : nous disposons, à l'extérieur, sous les yeux du corps, une série de phénomènes matériels ; et il se trouve qu'à l'intérieur, sous les yeux de l'âme, se dispose, dans un ordre analogue, une série parallèle de phénomènes intellectuels. De ces deux momens, dont l'un commence, l'autre achève notre œuvre, le premier n'est pas celui qui nous effraie : tant que nous ne dépassons point les limites du monde physique, notre tâche est facile; les accidens matériels, que nous attaquons, ou cèdent sans combattre, ou n'opposent qu'une faible résistance; nous n'avons qu'à laisser errer notre méthode sur ces faits désordonnés ; l'esprit de système , après avoir un instant plané sur ce chaos, le pénètre et le débrouille; la poussière se lie et s'organise; et, par un ineffable
THÉORIE DE LA VOLONTÉ. l3
mystère, l'unité sort de son contraire, de la multiplicité. Arrivé là , vous n'êtes point au but : c'est au second moment que la difficulté vous attend et se lève; en vain organisée, la matière est muette encore, ou plutôt son langage est stérile. Vous pariez; mais qui vous assure qu'on vous écoutera? Vous frappez à la porte de mon intelligence; qui vous dit qu'on vous ouvrira? Qui vous répond, quand vous venez promener chez moi Péquerre et le niveau, que je vous laisserai et regarderai faire? La plante croît ou meurt sous le coup de certaines influences extérieures ; vous la pouvez toujours, et sans craindre qu'elle ne vous résiste, placer dans les circonstances qui la font vivre ou la tuent; et là nécessairement elle prospère ou dépérit : sa vie entière est sous l'empire de la fatalité. Mais l'homme ! ne nous semble-t-ii pas tantôt se refuser avec colère, tantôt se prêter avec amour à une action étrangère? Ne le voyons-nous poin t par fois tendre au joug qu'on lui présente une tête docile, par fois se révolter obstinément contre la main téméraire qui le veut enchaîner ? Placée dans les mêmes circonstances , soumise aux mêmes penchans, sollicitée par les mêmes motifs, comment se fait-il que mon activité prenne des directions différentes, aboutisse à des résultats divers? Que, sans raison apparente, le lendemain je donne à ma conduite de la veille un démenti formel ? Pourquoi , quand il est question du cours et de la marche des astres, ces prédictions si hardies, si confiantes? Pourquoi, au contraire, ces conjectures si humbles, si modestes, quand il s'agit de déterminer l'orbite ,
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que décrit la vie humaine? Les choses acceptent et parcourent la route qui leur est ouverte ; l'homme aurait -il le privilège de s'ouvrir et de se frayer la sienne?
Serait-il donc en nous une force particulière, qui, d'après ses lois propres, pourrait , selon les temps et les lieux , secouer ou recevoir, redoubler en s'y ajoutant, ou neutraliser en s'y opposant, l'action des forces extérieures? Ce n'est là qu'un soupçon; mais ce soupçon est sérieux. Admettez cette force spéciale, et aussitôt tout change autour de nous; notre tâche se complique ; notre point de mire se déplace. C'est de cette puissance que dépendent les résultats probables de nos enseignemens ; t lie domine tous nos moyens d'influence; elle est comme le grand ressort de l'éducation: c'est à elle, non à l'intelligence, qu'il se faut adresser.
Il nous importe donc, il importe à toute doctrine, à tout système pédagogique, qui comprend sa mission et la veut dignement remplir, de s'assurer d'abord, si cette force, que nous croyons entrevoir, existe; et, si elle est, d'en sonder la nature et d'en constater les lois.