‹ Essai sur les bases et les developpemens de la moralitéChapitre 7 sur 21 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Existence de la volonté.

L'âme est elle étendue ou inétendue? C'est un problème, que seules jusqu'à ce jour la passion et la poésie ont osé résoudre avec leurs aperceplions partiales ou légères : grave et désintéressée, la science ici ne se prononce pas. Mais esprit ou matière, l'âme est une sans contredit : la simplicité du moi, l'indivisibilité de la personne humaine, sont de ces vérités triviales reconnues et consenties de tous.

Autant le sujet pensant est identique et un dans son essence, autant il est multiple et divers dans ses manifestations. Loin de se concentrer en elle-même , et de s'enfermer stérile dans une sphère inabordable et silencieuse , cette unité féconde s'épanouit avec force sans se briser, se développe avec éclat sans se dissoudre; et soit qu'elle dispose, comme en se jouant, les fautômes brillans de la nature extérieure, soit qu'elle noue et dénoue avec effort les fils subtils et serrés d'une trame métaphysique, qu'elle vive de joies ou de douleurs, dans le passé par le regret, dans l'avenir par l'espérance, elle projette sans cesse,

sous l'œil de la conscience, des phénomènes d'une richesse merveilleuse et d'une inépuisable variété.

La multiplicité, dans le monde pris comme il est, n'est pas, indépendamment de l'unité, détachée de la substance; la forme n'est qu'un mot; le mode, c'est le sujet modifié, rien de plus : cependant pour les besoins de la science, dont une vue synthétique et concrète des choses entraverait la marche, l'intelligence a séparé des faits inséparables en eux-mêmes; et le langage, en fixant ce divorce, est venu donner, en quelque sorte, de la consistance à des ombres, de la réalité à des abstractions. Ce procédé de l'esprit est légitime par cela seul qu'il est nécessaire ; et d'ailleurs les résultats, auxquels il conduit, ne présentent que des avantages , pourvu qu'on n'en perde pas de vue l'origine, et qu'on n'en dénature pas la valeur. Mettons donc de côté , en faisant ainsi nos réserves, l'unité du moi; et n'envisageons que sa multiplicité.

Ces modifications, qui couvrent à-la-fois et révèlent le sujet pensant, se pressent en si grand nombre sur la scène oii le moi se produit ; elles s'y présentent par momens dans des circonstances si défavorables à l'observation, si inconciliables avec l'analyse, que la philosophie ne doit pas songer à en donner une description complète. La première enfance , l'extrême vieillesse, la maladie, l'évanouissement, le sommeil, se prêtent peu à une enquête sévère : ces diverses phases de la vie intellectuelle , où nous ne pénétrons que sur la foi de vagues souvenirs ou d'analogies grossières , semblent condamnées par la

nature des choses à une éternelle obscurité; la connaissance exacte, minutieuse, achevée, de ces différentes situations ne sera jamais : il faut s'en tenir à des notions éparses, décousues; n'espérons ici que des fragmens. L'état normal et habituel de nos développemens internes dans leur maturité sans contredit oppose à l'observateur moins d'empêchement; les faits qui le constituent sont plus faciles à enregistrer. Mais qu'on ne s'imagine pas qu'il soit possible d'arriver, même dans ce cercle restreint, à un inventaire satisfaisant. Quelle analyse apportera dans son œuvre assez d'exactitude, pour tenir compte de ces innombrables accidens ; de précision, pour assigner leur date réelle à ces mille évènemens qui se succèdent, et que nous dirions contemporains; de finesse, pour démêler ces nuances qui se fondent, et saisir au milieu de ces élémens qui se touchent, se croisent, s'unissent, se combinent, s'enlacent, le point qui les sépare, le nœud qui les unit; de promptitude enfin, pour suivre, pour atteindre dans leur fuite ces phénomènes indécis qui glissent , sans s'arrêter, devant la conscience, et se précipitent, sans laisser de trace, dans l'abîme de l'oubli? Ici, comme partout, le savoir humain péchera éternellement par omission et par confusion; il ne verra qu'un coté des choses, et il le verra mal; toute science est condamnée à l'incomplet: c'est une règle générale, à laquelle la psychologie n'est pas destinée à faire exception.

Et ne nous plaignons pas de cette imperfection des connaissances humaines ; c'est à ce défaut que tient la plus précieuse de leurs qualités. Nous ne

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sommes certainement pas nés pour être des sa van s : nul de nous ne consentirait à prendre dans le grand drame de la vie universelle un aussi pauvre rôle : la science doit être un moyen, non un but ; faites- la complète, elle devient un but, elle cesse cesse d'être un moyen ; c'est une étude encore, mais c'est une étude pure, sans application , avec laquelle la vie positive n'a rien à voir. Les modifications distinctes que le savant poursuivra dans leurs détails les plus variés, ne donneront que des souvenirs désordonnés et inutiles. Décrire dans leur diversité, dans leur originalité, ces accidens qui passent pour ne plus revenir; observer le coté incessamment changeant des choses ; voir surtout dans les faits les dissemblances qui les séparent; c'est détruire l'analogie, et avec elle l'induction ; c'est étouffer en germe, au sein même de la durée qui fut, tous les enseignemens qu'on en pourrait tirer pour la durée qui doit être. Pourquoi user à des travaux oiseux notre force intellectuelle, que tant d'intérêts réclament? Une science superflue et futile convient-elle à la faiblesse et à la dignité de l'homme? La vie humaine serait-elle bien employée au spectacle gratuit et improductif d'un insignifiante fantasmagorie? Entre l'exactitude et l'inutilité d'une part, l'utilité et l'inexactitude de l'autre, dans l'état actuel du monde, il ne nous est point permis de balancer. Une monographie complète de la partie formelle du moi est impossible à-la-fois et frivole : pour connaître l'homme et le servir, il le faut abréger. Il n'y a pas dans le monde interne deux modifications qui ne se distinguent par quelque diversité;

c'est un fait : mais il n'y en a pas deux non plus qui ne se rapprochent par quelque ressemblance; si chacune d'elles nous offre des caractères particuliers, toutes nous présentent des caractères communs. Après avoir, par l'abstraction , détache le phénomène de l'être , je puis séparer dans le phénomène lui-même, par une opération analogue, de l'élément de ressemblance l'élément de diversité; et sans oublier que les choses ne sont pas absolument comme je les sais; que ma science est en partie fidèle, en partie mensongère; je puis, après avoir d'abord négligé l'unité pour la multiplicité, négliger maintenant la multiplicité pour l'unité.

Quand je réunis sous un seul point de vue, sous celui de leur identité, tous les faits de conscience; quand, en étudiant l'un d'entre eux, je prends une idée de tous; quand chaque partie me donne l'ensemble , chaque élément la combinaison , chaque pierre l'édifice, certes ma tâche est légère; ainsi simplifiée, la science est facile : mais sera-t-elle utile? Évidemment non, si elle s'arrête à ce premier travail. Ces hautes ressemblances décolorent les faits; elles les resserrent dans une trop étroite partie d'eux-mêmes, et ce qu'elles négligent, ce qu'elles laissent en-dehors, nuit plus, méconnu et oublié, que ne sert, connu et mis en ligne décompte, ce qu'elles considèrent exclusivement.

Dans le phénomène, comme dans l'être, l'unité est oiseuse , et la vie n'en peut rien tirer. Ce que je veux connaître après tout, ce qu'il m'importe de comprendre, c'est la multiplicité; il me faut sortir

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au plus vite de ces généralités qui la tuent; il me faut, autant que la science le permet, me rapprocher de la réalité sans l'aborder, descendre vers l'individualité sans m'y perdre. Laissons donc , à coté des caractères communs, poindre çà et là quelques caractères particuliers : créons des espèces dans le genre: mais, si nous ne voulons voir crouler sous nos pieds cet échafaudage élevé à grands frais, ne dérivons pas jusqu'à l'individu.

Ne remarquons -nous pas à chaque instant dans notre organisation corporelle des mouvemens, dans notre intelligence des pensées que nous attribuons au moi , dont le moi est à nos yeux le principe et l'auteur? Physiques ou intellectuels, ces faits ne nous apparaissent-ils pas avec un caractère, qui leur convient à tous, et ne convient qu'à eux; qui les unit entre eux, et les sépare des modifications différentes; qui les groupe au-dedans, et les distingue au-dehors? Ces produits nous révèlent tous notre force productrice ; notre puissance causatrice se lit visiblement dans chacun de ces effets : sous ce rapport, l'homme est un agent; les symboles qui nous le figurent ainsi, se peuvent nommer phénomènes actifs.

Il y a peu d'actes extérieurs ou intérieurs, qui ne présupposent et n'annoncent une modification d'une toute autre nature , une peine ou un plaisir. Ces joies et ces douleurs appartiennent encore au sujet pensant, mais non au même titre, que les mouvemens organiques, que les opérations intellectuelles; nous y apercevons l'empreinte d'une main étrangère; ces

choses se font en nous, sans nous, quelquefois malgré nous: dans cette situation, l'homme n'agit plus; il pâtit, il sent.Cesphénomènes sont passifs, ou plutôt sensitifs.

Ces faits actifs et sensitifs supposent nécessairement, les premiers, une puissance habile à les produire ; les seconds, une propriété apte à les recevoir. De là, sous les modifications actives, une faculté que nous appelons activité; sous les modifications sensitives, une capacité que nous nommons sensibilité.

Est-ce là tout l'homme? Certes, les situations internes ne manquent pas, où, après avoir passé par le sentiment , nous semblons arriver aussitôt à l'action. Une attention vulgaire ne découvre point entre ces deux états un état intermédiaire distinct de l'un et de l'autre et leur servant de lien : je me savais sentant ; je me sais agissant : il y a comme une brusque transition du fait passif au fait actif. Mais , sans rien préjuger sur la valeur de cette apparence , ne sommes-nous pas en droit d'affirmer que, dans d'autres circonstances > et pour l'observateur le moins attentif, oettesuccession habituelle d'une situation sensible et d'une situation active n'a pas heu, comme le plus souvent on la croit observer? Après avoir éprouvé un plaisir ou une douleur, que suivait ordinairement une disposition active, le moi n'arrête-t-il pas quelquefois l'activité qui se précipitait? Au lieu de regarder faire notre force productrice, ne lui demandonsnous pas, avant qu'elle se déploie, compte de sa direction ? Au lieu de nous soumettre à ses conditions, ne lui imposons -nous pas les nôtres? L'activité ne voguera plus au gré de ses inspirations pro-

près, à la garde de ses instincts : pour son bien ou son mal., je ne sais, le navire a changé de pilote; la force universelle abdique entre les mains d'une force individuelle; la nature se retire; l'homme saisit le gouvernail : le voilà en possession de son activité, maître chez lui , roi de lui-même.

Cette situation psychologique n'est pas une modification sensible : il n'y a pas là émotion ; le plaisir et la douleur pourront suivre, ont pu précéder; ils ne sont pas.

Ce n'est pas une modification active ; je ne vois rien de changé, rien de créé, ni dans l'âme ni dans le corps : il y a dans ce fait si peu d'activité, qu'il vient, dans la circonstance où nous l'avons placé, contenir et supprimer momentanément notre énergie active.

Ce phénomène n'est ni actif ni passif; il est neutre : ce n'est ni un sentiment ni une action ; c'est un fait à part de son espèce , qui n'a point son semblable : nous l'appelons une volition. D'abord je sentais; puis j'agissais; cette fois j'ai senti; puis j'ai agi; mais avant d'agir, j'ai voulu. La volition est un point de vue des choses internes tout aussi réel, tout aussi vivant que l'émotion ou l'action.

Si l'action et l'émotion , manifestations constamment individuelles et qui se répètent indéfiniment, nous ont conduits, la première à une faculté générale qui la produit, à l'activité; la seconde, à une capacité générale qui la supporte , à la sensibilité ; nous devons, de toute nécessité, puisque nous reconnaissons des faits d'un troisième ordre, innom-

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brables, individuels comme les premiers, et que nous désignons sous le titre de volitions, nous devons, dis -je, leur reconnaître pour principe une capacité, une faculté, ou plutôt une propriété qui tienne le milieu entre la faculté et la capacité, et à laquelle ces mille rameaux se rattachent. Cette propriété générale, d'où s'échappent, sans s'épuiser jamais, ces volitions sans cesse renaissantes, nous l'appelons volonté.

Le moi est, dans sa partie formelle, sentant, agissant, voulant; il est par cela même sensible, actif* volontaire. Nous constatons en lui des sentimens, des actes, des volitions; il est donc doué de sensibilité, d'activité, de volonté. Ce triple attribut repose sur la même base, nous est donné parle même travail intellectuel , est vrai au même titre. Cette trinité psychologique est de tout point inattaquable» On ne peut nous refuser la capacité de sentir ; on ne peut nous contester la faculté d'agir, on ne peut pas davantage nous enlever la propriété de vouloir.

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