‹ Essai sur les confessions de Saint AugustinChapitre 13 sur 13 · V XI · texte numérisé non relu

V XI

(5) Xï, 27-28.

(6) Cf. Thomassin; De Deo, IV, c. XI, 13.

éternelle elle a l'idée de réternilé, par son action dans le temps» elle conçoit ridée du temps.

Mais si le temps est l'impression produite dans l'esprit par la succession des choses, il s'ensuit que le temps ne peut pas même se concevoir en dehors de la création. Supprimez les créatures , et vous supprimerez le temps. On demande à saint Augustin : « Que faisait Dieu dans les siècles innombra- 9 bles qui précédèrent la création? » Pnisqu'avant le ciel et la terre il n'y avait pas de temps , répond-il , pourquoi deroande-t-on , Seigneur, ce que vous faisiez alors? 11 n*y avait pas d'alors où il n'y avait pas de temps (i). Dieu seul était, Dieu, l'immuable, l'éternel.

VéternUé, c'est le mode de la vie divine. Ne comparez pas le temps et l'éternité : « Tout être soumis à la loi du temps, » dit Boèce , lors même qu'il n'aurait eu ni commencement » ni fin, comme Aristote l'a pensé du monde , n'est pas en- » core tel qu'il puisse porter le nom d'éternel. » Ecoutons saint Augustin : « Ce n'est pas par le temps que vous pré- » cédez tous les temps; car alors vous ne précéderiez point » tous les temps. Mais vous précédez tout le passé de toute » la hauteur de votre éternité toujours présente , et voas » dominez tout l'avenir, parce qu'il est encore à venir et 9 que, lorsqu'il sera arrivé, il sera déjà passé; mais pour M vous, vous êtes toujours le même et vos années ne défait* » lent point, vos années ne vont ni ne viennent, et les nôtres » vont et viennent... Vos années demeurent toutes à la fois, » parce qu'elles demeurent. Elles ne se chassent pas pour se » succéder parce qu'elles ne passent pas... Vos années sont » un seul jour ; et votre aujourd'hui ne cède pas la place au » lendemain, il ne succède pas à la veille. Aujourd'hui, pour » vous, c'est l'éternité (2).

(1) XI, 13. Non erat iunc, ubi non état tempus, et plus loin (XI, 30), non dicitur nunquam ubi non erat teropus.

iTj XI , 13.

Quelle étonoante profondeur ! Qui sut mieux percer les mystères de la nature divine ? 11 est donné à certains esprits d'approcher plus près du sanctuaire et de soulever un coin du voile mystérieux. Exceptons un court passage du Timée : qui donc avait ainsi parlé de TEternet ? qui avait osé dire : L'avenir et le passé n'existent pas pour lui ! Qui avait, sous son regard, immobilisé les siècles? Un jour nouveau vient éclairer d'obscurs problèmes » la prescience n'est plus que la science : Dieu ne prévoit pas, il voH les actes des hommes dans rinaltérable lumière d'un présent éternel. Le créateur du temps subirait la loi du temps ! L'Etre immuable vieillirait avec le monde et serait entraîné dans la fuite rapide dos siècles ! Non : le Tout • Puissant est affranchi du temps , comme il Test du lieu : l'éternité n'est qu'une autre sorte d'immensité. Que si de telles vérités nous accablent et si rinlelligence humaine ploie sous le fardeau , c'est que , malgré tous les progrès de la théodicée, le dogme fondamental est toujours l'incompréhensibilité divine.

Il était difficile à saint Augustin d'aborder ces problèmes sans traiter de la création.

Dieu est le principe des êtres contingents ; mais de quelle sorte? Nous disons communément : Il est créateur, il est providence, il est rémunérateur et vengeur. Avons*nous envisagé Dieu sous tous les aspects? C'est impossible : nous ne sommés pas même assurés d'avoir mis en lui toutes les qualités humaines qui sont le reflet de sa nature excellente et divine. Ce qui reste évident , c'est l'imperfeclion de la connaissance de l'homme, et voilà le principe d'une imperfeclion radicale, inévitable^ dans la conception des rapports de Dieu avec les êtres contingents.

Nous concevons toutes choses sous ce triple aspect du passé, du présent, de l'avenir. De là nous imaginons un Dieu créateur pour le passé, rémunérateur pour l'avenir, providence pour le présent : de là une succession qui ne saurait

exister dans Taction divine. C'est un seul acte qui rend compte du développement de réternelle puissance.

Saint Augustin se tire à la fois des périls du dualisme et du panthéisme.

H a dès longtemps repoussé ce dualisme grossier qu'avait popularisé la religion de Manës. Il repousse également le système de la formation (1). Pourquoi supposer qu'il faille ane matière à Dieu pour construire le monde ? Il a fait le monde. Et l'homme , dans sa misère , se demande à sot* même : Avec quoi l'a-t-il fait? Quelle puérilité ! Ne pouvant s'élever jusqu'à Dieu, ils l'abaissent jusqu'à l'homme! Un sculpteur" fait une statue, un architecte un palais. Avec quoi? La question est sensée. On a fourni le bronze et le marbre. Mais ici ! Les matériaux, d'où viennent-ils ? Vous n*avez fait que reculer la difBculté ! Dieu n'a besoin que de soi pour faire le monde.

Il ne faut pas prendre à la lettre ces expressions de saint Augustin : El inspexi cœlerainfra le, el vidi nec omnino esse, nec omnino non esse. Esse quidem, quoniam abs te suni ; non esse aulem^ quoniam id quod es non sunl (2). Saint Au* gustin n'a jamais prétendu absorber l'univers en Dieu ni voir dans les attributs répartis entre les différents êtres les modes du développement des attributs divins dans le temps et dans l'espace. L'évêque d'Hippone n'est pas un panthéiste.

Nul n'avait encore philosophiquement enseigné au monde avec cette netteté, cette hardiesse, cette vigueur, le dogme de la création (3).

Dieu, l'être nécessaire, Dieu, le principe et la cause pre*. mière, ne saurait être qu'une cause toute-puissante , sage # justeetbonne, en d'autres termes,Dieu ne saurait être quecréa*

(l) XI, 5.

(2) vn,ii.

(3) V. Conf. XI , passim. Cf. De Givilatc Dei , Xll, 15-17.

leur et providence. Il est créateur, car c'est une cause libre, intelligente et sage ; il est providence , car il est éternelle* ment l'immuable principe, c'est-à-dire il est créateur et con* servatenr tout ensemble, puisque l'action divine est indivisible (1). Voilà ce qui découle de la doctrine même de saini Augustin sur Dieu, le Temps et l'Eternité.

Mais la volonté, dans l'homme, est distincte de la puissance^ delà force efficace, de l'effet qu'elle poursuit. En Dieu , la puissance et la volonté sont identiques; ce qu'il veut est par là même. La volonté humaine s'exerce par des actes successifs; la volonté divine s'exerce en dehors du temps; elle n'admet ni succession, ni commencement, ni fin.

Saint Augustin accumule dans un court chapitre (2) toutes les objections contre la création : « Que faisait Dieu avant de >» créer le ciel et la terre? S'il demeurait dans l'inaction, » pourquoi en est-il sorti, pourquoi y est-il rentré ? S'il s'est » accompli en Dieu un acte nouveau, une volonté nouvelle , » pour donner l'être à une créature, est-il une éternité vraie » là où nait une volonté qui n'était pas? car la volonté de Dieu » n'est pas la créature ; elle est antérieure à la créature. » Nulle création sans préexistence de la volonté créatrice. » La volonté de Dieu appartient donc à sa substance. Que » s'il est survenu , dans la substance divine , quelque chose » de nouveau, on ne peut plus, en vérité, la dire éternelle. » Et si Dieu a voulu de toute éternité l'existence de la 9 créature, pourquoi, elle aussi, n'est^elle pas éternelle ? »

Saint Augustin réfute plus nettement ces objections dans la cité de Dieu (3).

La matière ne peut pas être coélernelle à Dieu. Saint Augustin le démontre par la différence des deux natures. La

(1) Cf. XI , 31 . . . sine distinctione actionis tuœ.

(3) XII, 15-17. Du reste, toute cette théorie est éparse dans les Confessions.

matière ne peut exister qoe dans le îenips , qd impliqae une snccession. Dieu ne peul exister que dans Vélemité , qui n'implique aucune succession (1).

Ceux qui voient un changement dans la volonté divine, se font un Dieu à leur taille , et mesurent sa volonté sur la noire. H n'y a pas pour Dieu deux états distincts, le repos et Taction. Ne nous imaginons pas un Dieu au repos qui se tient bien tranquille, et puis un Dieu en action qui se met au tra* vail. Dieu agit sans sortir de son repos et il se repose sans cesser d'agir. Il applique à une œuvre nouvelle non pas une pensée nouvelle , mais une éternelle pensée. C'est dans TiBUvrc et non dans l'acle qu'il faut chercher le commencement et la succession : c*est ainsi que l'œuvre nouvelle n'accuse aucune mutabilité dans son auteur; c'est une seule et même volonté qui a fait d'abord que ni le monde ni le temps n'existaient , puis qui les a fait sortir du sein de l'immuable unité (2).

Nous terminons cet Essai comme saint Augustin lui-même a terminé ses Confessions. C'était entrer dans sa pensée. 11 a voulu faire succéder l'enseignement direct à l'enseignement qu'ofl'rait sa vie. Nous avons laissé sa vie pour étudier sa doctrine. Quel meilleur hommage pouvions-nous rendre au livre et à l'auteur?

(1) DeCivit. Dei,XlI,l5.

(2) DeCivit, Del, XII, 17.

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