X. En ung tout seul lieu soit son cœur perseyerant
Qui ces commans ne garde Secret et obéissant , Aux biens d'amours qu'on garde, Ne soit participant.
Le io.« commandement semble en contradiction avec la doctrine du chapelain qui dit expressément : Unam feminam nikU prohihet a duohu9 amariy et a duabus muUeribuê unum. M.iis Tun des deux manuscrits de la bibliothdqne gueUbertynienne porte feininœ prohibetur t^duahus amariy et a duobus mulieribus unum, Martin Franc , dans son Champion des Dames, réprouve également le
Cœur qui de dame en dame saulte , A Tune tire, à l'autre court Et sans arrêt trompe et saulte.
Voyeu Ehtti. Ueberlieferungen zur Gesch , etc. (Tome 1 , p. 175).
{Note du Trad.)
vitate, quas ipse rexamoris ore proprio dicitur protulisse ,.et eas scripias cuDctis amantibus direusse. » Il raconte ^lors comment ces règles d'amour sont tombées au pouvoir d'un che« valier breton, et passe au chapitre dernier, a De reprobatione amoris. t>
On lit à la fin : Editum a magistro Andréa Reginse capellano. Qui liber alio nomine dicitur flo$ amoris. On y cite fréquemment les saintes écritures, Donat, Ciceron, voire une sentence d'Ovide.
Quant à ce qui regarde les arrêts relatés au chapitre VU > il &ut annoter que la plupart portent le nom de la dame-juge dont ils émanent. Nous lisons successivement : l.o Mingarda ou domiiHt Narbonemis; 2«o Regina Alienora; 3.^ M» (initiale du nom] eomitissa Campaniœ; 4-^ Comitiua Flandriœ. Nous.possédons, sous la date de 1174, une lettre de la comtesse de Cham-^ pagne. Guidé par cet indice , Raynouard cherche à constater , dans le cours du XII.® siècle, l'identité de ces diflEêrentes dames et son explication est séduisante. Dans Mingarda Narbonensiê, il reconnaît la vicomtesse Ermengarde de Narbonne (11434194); dans Regina Alienora , la reine Éléonore , unie d'abord à Louis VU, roi de France, et plus tard à Henri d'Angleterre. La eomitiêta Campaniœ serait Marie , fruit du premier hymen d'Éléonore , et qui devint l'épouse d'Henri I.®', comte de Champagne (1153). La comtesse de Flandre n'est pas nominativement désignée; il la tient pour Sybille d'Anjou , mariée en 1134 au comte Thierry.
Nous serions donc une fois nantis d'arrêts d'amour authentiques, rendus par des darnes^ dont l'histoire a recueilli les noms; partant d'un documeut précieux pour l'histoire des mœurs au moyen-âge.
Il nous semble néanmoins qu'on n'a pas estimé avec assez de circonspection la valeur historique de ce livre en l'acceptant tacitement et sans restrictions. Loin de pouvoir préjuger la vérité dans une œuvre aussi fabuleuse y aussi remplie de con-
(84) tradiclions , il &at Tétayer de preuves irrécusables, car, nous le demanderons 9 quel garant avons-nous ici que ces soi-disant sentences judiciaires ne soient , comme ce château de l'amour , comme cette découverte des règles d'amour, une création poétique, introduite par forme d'embellissement? Suspecter leur légitimité, lorsqu'elles se présentent en pareille compagnie, c'est une méfiance qui n'a rien de déraisonnable \ mais dès-lors ne parlez plus de l'authenticité des faits contenus dans l'ouvrage; nous sommes retombés sur la pente glissante des conjectures.
Le clairvoyant éditeur du Choix de poéites des troubadours se fait fort, il est vrai , d'établir que Tune des dames-juges , la vicomtesse de Narbonne , aurait effectivement tenu une cour d'amour, en arguant d'un passage de l'jlr^ de vérifier les dates et d'une note de Gésualdo, qui semblerait, dans son commentaire sur Pétrarque, confirmer la supposition.
Nous répondrons : l'assertion des Bénédictins est puisée dans r Histoire de Languedoc (t. III, p. 89), qui l'avait empruntée à Caseneuve , lequel nous a donné une traduction erronée d'un texte provençal, où il est dit de Pierre Rogier : « e venc s'en a » Narbona en la cort de ma dona Esmengarda ; d (et il s'en vint à Narbonne, à la cour de madame Esmengarde); ce même texte a fourni la note de Gésualdo ; c'est la pierre angulaire de tout l'édifice , mais l'inscription n'y porte pas : cours d* amour, L^histoire nous rapporte que cette femme de noble caractère avait mainte fois aplani les différends survenus entre les grands seigneurs, présidé les tribunaux judiciaires de son vasselage, mais ne sonne mot de sa cour d'amour, bien digne cependant d'être remémorée.
Ce n'est pas tout : deux troubadours renommés, Peire Rogier et Bernard de Ventadour, célébrèrent à l'envi cette princesse et la reine Ëléonore; ils énumèrent avec complaisance leurs moindres titres à l'admiration de la postérité \ d'où vient donc l'omission maladroite de si honorables prérogatives.
Une question plus pressante , c'est de déterminer Tépoque où vivait Tauteur in traetatusy car elle doit nécessairement régler notre confiance en sa véracité.
Ici 9 nous voilà de nouveau dénués de documents ad rem , et y tâche difficile , forcés de tirer induction de Tœuvre ellemême. Raynouard ^ sur un passage de la Fabrieii biblioiheea latina med. et inf. œt.y a cru pouvoir fixer Tannée 1170, mais Tanonyme de Leipsich objecte avec raison que cette date repose uniquement sur la lettre de la comtesse de Champagne , insérée dans l'ouvrage sous le millésime de 1174 (1]> ce qui nindique en rien l'ancienneté de son éditeur. Pourquoi vouloir nous insinuer après cela : qu'André se trouvant nommé dans le cours du livre, on doit en inférer qu'il ne lui appartient qu'en partie et aurait été achevé postérieurement? Certes, en dépit de l'argument , la contradiction subsiste et force nous sera d'attribuer le tout au chapelain , attendu qu'à l'exception du manuscrit de Munich , les diverses leçons et impressions évidemment indépendantes les unes des autres, le reconnaissent comme leur auteur.
Une autre circonstance ferait présumer que le chapelain fleurissait dans la première partie du XI V.^ siècle (2).
(i) Déjà Crescembini , dans ses commentaires (T. II, p. r , p. i48) , dit au sujet de Gésualdo : u Tutti questi scrittori anno per fondamento il codice 3io4 délia Vaticana, ove a car« s si dice, che egii fu d*AlTeniia, — che ando a Narbona in Gorte di M. JSsmengarda.
(a) fibert déjà, dans son traité si riche de contenu , met en doute une ancien' noté reculée et place le chapelain au commencement du XV.* siècle, u Car, dit-il, André s^intitnle regiœ aulœ capellanus , et avant Charles VI il ne s'était pas tenu de cour d'amour dans une cour de roi. Il parle d'une' participacion des biommes aux séances; ce qui n'avait jamais eu lieu dans les cours d*amour, antérieures à Charles VI. Enfin il cite la nouvelle dlsotta et Blanciflore , dont la composition est antérieure au XIL* siècle. — La réponse e?t facile : i.« Au lieu d'être attaché à une cour d'amour, le chapelain n*exerçai^il pas dans une cour de roi, aula regia? i.« Il n'est pas démontré que les cours d'amour n'étaient composées que de " femmes. 3.o Les romans de Tristan et FIos ont devancé le XII.« siècle. Car Aambaut d'Orange, vers ii5o« nomme Tristan (Aayn., II,3i3), et la comtesse de Die, sa contemporaine, nomme Floris et Blancaflos (Rayn^ 3o4-)
Attendu rimporlance et la vogue du sujet, le iraetaius devait captiver TattentioD des contemporains et Ton doit s'attendre à le retrouver peu de temps après son apparition , traduit en langue vulgaire ou cité tout au moins par les poètes nationaux. Ceci paraîtra logique à quiconque connaît Tesprit de la poésie au moyen-âge. On Ta effectivement reproduit en plusieurs langues; mais, fait assez explicite, ce n'est qu'au commencement ou au milieu du XY.^ siècle. La traduction italienne Libro dCamore» dont Crescembini(CommefitoruyiIy p. lyp.96) adonné des extraits, répond à 1408; celle d'Hartlieb, en langue allemande , est postérieure. Il faut noterencore une autre contrefaçon italienne qui semble avoir échappé à nos critiques :J!>ia(ojfo d'amore di G.Boeeaeio, interlocutori il sigt^orAleibiade e Fiktterio CHovane tradotto di latino in volgare, da M, Angelo AmbroHm opéra molto dilettevote. Venez., 1584* Nous ignorons pourquoi Tauteur a prêté l'original à Boccace, mais sa version se distingue du livre d'André par une grande érudition; et, chose remarquable, le prononcé des arrêts, réduits à 9 , et dont deux sont étrangers au chapelain , est placé dans la bouche du dieu d'amour. Ces tardives imitations ne trahissent-elles pas la jeune vieillesse du modèle ?
Les règles d'amour contenues dans le chapitre VIII semblent militer également pour l'ère moins reculée de leur auteur ; et n'oublions pas que , servant de motifs aux considérants des arrêts, elles partagent la même prévention d'illégitimité ou d'invention gratuite. Suivant le récit du chapelain, un chevalier breton en aurait parfait la conquête à la cour du roi Artus , et les aurait propagées dans l'univers à l'effet de servir de charte fondamentale à tous les amants, a Et dominarum plurimarum » curia convitata prœdictas régulas patefecit amoris, et eas » singulis amantibus sub régis amoris intimatione firmiter » servandas injunxit. Quas quidem universa curi» plénitude » suscepit et sub amoris pœna in perpeluum conservare pro-
» misit. Singuli autem, qui ad curiam vocati conveAeraatj B regalas jam dictas in scriptis reportaYeru0t , et eas per » diyersas raundi partes remotis amantibus edideruot. i» Sur ce, l'on a pris conclusioii , et ces règles » constituant en partie la jurisprudence des arrêts recueillis par André, on les a décrétées un tout régulier : le corpus juris des cours d'amour, sanctionna en quelque sorte par la promulgation traditionnelle du roi Ârtus ; et les arrêts, semblant appartenir à la période intermédiaire entre 1134 à 1200 , sont venus témoigner à leur tour de la haute ancienneté de ces tables de la loi. Mais une objectiw péremptoire va les ramener à Taucore du XYI.® siècle. Comment expliquer, en effet, que les premiers chantres de la lyre romane n'invoquent jamais ce droit canon de Térotique si universellement répandu; bien plus, qu'ils n'y fassent jamais allusion ? D'où vient que ces arrêts ne fournissent pas un seul terme d'application à ces tribunaux d'amour, que nous avons rencontrés plus haut dans la poésie provençale ? D'où vient que Ramon Vidal ait recours aux maximes des troubadours ? tout simplement de ce qu'elles n'étaient point encore élaborées.
Ouvrons le Roman de la Rose de Guillaume de Lorris (vers 1S50] , et notre hypothèse sera corroborée à souhait. L'amant s'adresse au dieu d'amour (vers 2072):
Sire , fis- je , pour Dieu mercy , Avant que tous partez d*icy , F'os eommantUmens m'enchargies
Le dieu 4'aii^ours lors m'encharja , Tout ainsi que vous orres ja; MoUà^mot, ses commandemehs Comment le dient les rommans.
Encore un poète qui ne veut rien savoir de ce code du roi Artus , si célèbre de par le monde et qui vous renvoie aux principes généraux de la doctrine contenus dans les romans ; et de fait les commandements énoncés par l'amour dans cette occurrence
n*ont aucune analogie avec ceux de la tradition bretonne. Ainsi y que Ton demande ces règles d'or, aux poètes antérieurs au Xiy.<"^ siècle et dont les productions se meuvent absolument dans la même spbère d'idées ? De toutes parts une réponse significative et tout à notre avantage , le silence. Plus tard il en est autrement, car dès 14A4, apparaît Tiraitation allemande.
Il &udra s'y résoudre, et qu'elles soient ou non l'œuvre du chapelain André, rapporter ces règles d'amour, ensemble le livre qui les contient au XIV.<»« siècle (1). Alors prédomine réellement et se manifeste de cent manières la croyance en une loi d'amour positive. Alors, aussi, défilent en masse ces allégoriques cortèges du dieu d'amour. Tel celui décrit dans le traitée! qui nous a reporté mainte fois au triomphe d^amour de Pétrarque (2).
(i)Il faut admettre que les régulât amoris ,ont fait scission d'avec le tractatus^ «t ont eu leur existence à part , individuelle. Cerlne, leur traducteur allemand, ne semble pas avoir eu connaissance du traité. (V. Busching et Yanderhagen , Grunàriss , £squiss«8.) Du Cange , dans son glossaire , mentionne : Btitoni» militis regttlœ amoris comme un écrit isolé, indépendant.
(a) En preuve de notre impartialité, nous donnons en regard de nos conjectures un passage historique, le seul qui se trouve dans le manuscrit de Paris (fol. ai) , il semble jeter quelque lumière sur l'époque de Pexistence de notre auteur. « Bex » est in Ungaria intensa plurimum habens crura simulque rotunda, prolixes D squalesque pedes , et omnis fcre decoris specie destitutus. Quia tamen nimium * morum invenitur probitate fulgere, regalis coronœ meruit suscipere gloriam , et » per universum pêne mundus (sic) ejus résonant prœconia laudis. •
Nous ne mettons pas en doute que ce portrait n'ait en vue Louis-le-Grand, dont les hauts faits remplirent toute l'Europe, ce qui ne pourrait se dire de tom autre roi de Hongrie. Les chroniques hongroises contiennent même une allusion à sa difformité. Nous lisons dans Joh. von Thwrocz, Chronica Hungarorum ,p. III, cap. 54. « Fuit autem homo competentis proceritatis , oculis elatis , labiosus et « aliquantulum in humeris curvus. • Le chroniqueur en dit moins , il faut donc attribuer le reste aux exagérations de la renommée dans un temps où les documents étaient de tradition orale. Louis régna de ïZ^% à iSSa, conséquemment à l'époque que nous assignons au chapelain.
CB&Jdée se fait jour daiis^4;et ouvrage , c'est celle d'un ordre de l'amour y dont les membres sont tous les vrais amants et dont le dieu ou roi d'amour sera considéré comme l'invisible grand maître.
Le^ type semblerait être Tordre de la chevalerie ; de là sans doute ces expressions de : « in amoris milittay exercitu mtlitare, in eastris militare amorii , amoris milites (1). Lors de sa réception» le chevalier faisait vœu d'obéissance à certains statuts; notre auteur ne se contente pas, à l'iustar des poètes , d'enseigne^' ments généraux à l'usage des amants; mais il rédige un formulaire en trente et un articles ; et comme on exigeait pour conférer l'ordre sublime, et la noblesse d'extraction et la virilité, il détermine dans son chapitre : a Quœ personœ aptœ sint ad amorem ; » l'âge et les qualités requises dans l'aspirant à l'ordre de l'amour. De part et d'autre , il faut un noviciat , une initiation aux pré-
Note commwniijuée. Depuis la puLlicatîon de notre traité sur les cours d'amour on a retrouvé plusieurs manuscrits du traetatus^ à savoir : i.» dans la biblioth. ambrosienne ; 9.<* dans celle de Wolfenbuttel: S.<* dans celle de Leipsick. Millin, dans son Voyage dans les départements du midi de la France , avait déjà cité une leçon qui se trouvait à Aix en Provence. £h bien! de toutes ces leçons diverses il n'en est pas une qui remonte au-delà du xiv.« siècle.
(i) Il n'est guère admissible qu'André soit redevable de cette idée à Ovide qui ^ en maint endroit f nomme déjà l'amour une sorte de milice. C'est plutôt chez lui réminiscence des métaphores employées par l'ancienne poésie romane. Dans le poète romain ce n'est qu'une comparaison. (Ars amat. , ii , a.33.)
Militiœ speeies amor est , discedite segnes : Non sunt hsc timidis signa tuenda viris.
Nox et hyems longsque viae ssvique dolores Mollibus his eastris, et labor omnis inest.
Ovide a consacré toute une élégie au développement de cette idée.
Militai omnis amans , et habet sua castra Cupido , Attice , crede mihi , militât omnis amans, etc.
ceptes de ladoetrine.N'eD doutons pas; le chapelain voulait que son livre y nommé dans le manuserttde Paris Flos amorisy fût vénteé comme l'arche dépositaire des dogmes erotiques. Quelques citations pourront édairer le lecteur.
Dans un des dialogues , Tinterlocateur conseille à Tamant qui tomberait en désaccord avec sa bien^-aimée d'en appeler aux préceptes de Tauteur (Fol. 54f manuscrit de Paris). « Nam ea » cecus sine dubio continetur et amens» qnos ab amoris curia » penitus esse remotos , amatoris Ândreœ aulae régies Capellani x» evidenter nobis doctrina demonstrat. »
Ailleurs y sans prendre garde à la contradiction flagrante, une des dames^jugesy la comtesse de Flandre , invoque ce même livre d'André qui se trouve rapporter Tarrôt qu'elle va prononcer : a Vir iste , qui tanta fuit fraudis machinatione versatns, utrius- » que meretur amore privari , et nullius probœ feminsB débet » ulterius amore gaudere, cum impetuosa in eo cernatur regnare » voluptas, quœ amoris est penitus inimica » ut in capellani doc- » trina melius edocetur. »
« Cet homme , doué d'une aussi astucieuse malice, doit perdre l'amour de toutes deux et que nulle honnête femme ne lui accorde désormais ses bonnes grâces ; car il a fait preuve de cette volupté effrénée qui est pour ainsi dire ennemie de l'amour, comme on l'apprend plus au long dans les enseignements du chapelain. »
L* anonyme de Leipsick voudrait pallier l'anachronisme : » La comtesse , dit-il, avait sans doute en vue l'un des commandements d'amour dont le chapelain est l'auteur y bien qu'on ne puisse lui attribuer la totalité du traetatus qui ne fut complété que plus tard. »
Mais, nous l'avons démontré plus haut, on ne saurait refuser à André la propriété de l'œuvre entière.
D'ailleurs , il faut aussi tenir compte de l'expression docfrma. Est-elle employée dans le sens de la loi d'amour ? Nullement,
vous liriez: prœe$ptumj régula, norma amoriê. Doctrina ne^ signifie pas autre chose qu'^ueignemeiit; telle est son unique acception soos la phine de wAre écrivain. Il est donc manifeste que doetrifM cafellani désigne le traité > c'est-à-dire le manuel des amants. En efEet , dès la première page <m y discute déjà cette proposition : <k La volupté met-elle empêchement au véritable
amour? •
Ce n'est point ainsi qu'on tranchera le nœud gordien et nous en conclurons de deux choses l'une : ou l'arrêt de la comtesse de Flandre est entièrement supposé; ou il est âe la faconde l'éditeur. Peu soucieux du contre-sena, il "^ voulait que les expressions qu'il prêtait à la dame^juge vinssent mettre en relief un de ses préceptes et lui donner sanction.
Quant à Tauthenticité des arrêts , on a £iit sonner bien haut le jugement rendu en toute forme , c'est-à-dire avec indication du jour et de date, par la comtesse de Champagne.
Une particularité qu'on semble avoir négligé met à nu le caractère apocryphe de ce rescrit.
Le chapelain domne à ses leçons la forme d'entretiens , les interlocuteurs étant tour à tour des hommes et des femmes de diverses conditions. Naturellement ces dialogues^ pures fictions, ne peuTont être de quelqu'autorité dans un cas donné. Dans l'un de ces colloques, un homme et une femme de la classe noble se posent le dilemme suivant: a Le véritable amour peut-il exister entre personnes non mariées ? » Les deux antagonistes ne s'ac> cordent pas : puisqu'il en est ainsi » observe André, à la place dugeràlfaiMBme, voici , Gauthier, ce que vous auriez à répondre : (fol. 55). « ArUtrem (1) super bac discordia plena sit vobis concessa potestas. Verum tamen non masculi sed femin» volo
( i) Nous continuons k donner textaellonent le manuscrit, en n*y faisant que les nctifications in£spcnsabl«ai toutefois nous changeons l'e en œ lorsqu'il est final:
(92) » stare juditio, cui mulier, si vobis placet , mihi videtur Gam^ » paniflB comitiMse super hoc honeranda negotio ac discordia » sopienda. Gui sic respondeas : hujus per omnia judicium pro- » fiteor in perpetuum stabilitotenore servare et illibatum penitus a custodire» quia de ejus sapientiœ ac judicii recto libamine » nuHus unque recte poterit dubitare : » Utriusque tgitur nostrum eoncemu ae wluntaU seribaiur epystola Kttis [id est Lilis) a demoMtram tenorem et eotnpromissionem in eam factum » itgmfieam. a Autrement dit : Vous devez en référer à une dame-juge , soit la comtesse de Champagne , lui faisant promesse d'obtempérer pleinement et à toujours à sa décision. Vous lui adresserez donc ensemble une lettre qui contienne et votre différend et votre adhésion à sa sentence. Vient effectivement la lettre donnant le résumé du débat et la réponse de la comtesse*
Gertes , deux lettres faisant suite à un dialogue imaginaire ^ ne doivent être qu'une fable de plus ajoutée dans le but de faire intervenir dans une discussion ardue un arrêt imposant. Préteudra-t-on que les deux lettres ont fourni Toccasion du dialogue ^ il faudra convenir encore que de la manière dont on nous les présente , tacitement assimilées à des conférences pseudonymes 9 elles ne laissent pas de conserver une physionomie fort équivoque.
Nous croyons avoir suffisamment justifié nos doutes, au prononcé réel de ces arrêts d'amour. Reste à savoir s'ils ont été imaginés ou simplement retravaillés par le chapelain? — Problème qui se refuse à une solution complète. Les apparences , toutefois, sont contre la seconde hypothèse. Si l'auteur les avait simplement façonnés aux proportions de son cadre , ils devaient dériver de quelque source écrite. On conservait par écrit les arrêts en matière d'intrigues amoureuses ; l'affaire de Guillaume de Berguedan et de sa bien-aimée en est un exemple ; mais il est peu croyable qu'on ait pris la même peine pour les arrêts
en matière de questions amoureuses , simples passe^temps de société. Ceux d'André rentrent presqu'intégralement dans cette dernière catégorie. D'ailleurs, quel fortuné hasard l'aurait rendu possesseur de ces feuilles disséminées, sans nous en transmettre une seule 9 alors que nous voyons les compilateurs de la poésie occitanienne (et plusieurs de nos dames-juges étaient provençales) enregistrer scrupuleusement toute strophe en&nt perdu d'une lyre princière* Les a-t-il composés ? Supposition plus vraisemblable. Il importait dès lors à ses fins de les replacer sous le prestige du passé , et de les attribuer nominalement à des dames dont la finesse d'esprit « le dilettantisme poétique , étaient certainement encore un vivant souvenir.
Bien que ce livre accuse plutôt la fiction que la réalité , il n'est pas absolument dénué de valeur historique. Ainsi on peut, sans hésiter reconnaître , dans les tribunaux d'amour qui s'y rencontrent^ une coutume en vigueur au temps du chapelain/c'est-* à-dire au XIY .me siècle , attendu qu'il en parle constamment comme d'un fait notoire « et qu'en fùt-il autrement, son langage eût été quelque peu inintelligible à ses contemporains. Dans le dialogue précédent (la requête épistolaire à la comtesse de Champagne) , il s'exprime sur l'opportunité d'élire un juge comme sur un moyen conciliateur qui s'offrait de lui-même : Arbitrem super hoc diseordia nomitMndt plena vobû sit coneessa potestas. La plupart des arrêts rapportés ne sont, au fond, que des réponses aux questions proposées, c'est-à-dire aux subtilités de la théorie erotique (1) ; — un jeu dont nous avons rendu
(i ) £xemp. Quidam ergo ab eadcm domina postiilavit, ut ei faceret manifestum , ubi major sit dilectionis a£FectuB, an intei amantes, au inter. conjugatos , cui eadem domina philosophica considcratione respondit. Ait enim : Maritalis a£fectus et coamantium vera dileetio penitus jadicantur esse divena , et ex moribus omnino differentibus suam sumont originem , et ideo inventio ipsius sermonis equivoca actus comparationis excludit , et sub divcrsis facit eam speciebus adjungi. Cessât
compte. Dans d'autres il est difficile de décider si le cas était soumis par l6s parties intéressées ou , ce qui est plus probable en soi , par l'entremise d'un tiers (1).
Somme toute » il y a donè peu d'exemples que les amans soient venus en personne exposer leurs griefs et entendre la sentence du juge (2).
Mais ce qui rend le tractatus plus particulièrement remarquable 9 c'est cette première apparition de cours d'amour ou mieux de réunions de société où Ton donne des décisions sur des intrigues amoureuses ; et nous le répétons , nous sommes fondés À 7 voir un usage du temps d'André : attendu qu'il en présuppose toujours la connaissance au lecteur. » Prœterea si ob aliquam causam ad dominarum devenerint amantes judida »
enim collatii comparandi per magb et minus inter tts equivoce sumptas , si ad actionem > eu jus respecta dicuntur equiyooa, comparatio refcratur (f. 94.)
Est* ce entre amants ou entre époux qu^existent la plus grande affection , le plus vif attachement? Jugement d'£rmengarde deNarbonne.
L'attachement des époux et la tendre affection des amants sont des sentiments de nature et de mœurs tout-à-fait différentes. 11 ne peut donc être établi une juste comparaison entre des objets qui n*ont pas entre eux de ressemblance et de rapport. (Ray., traduct. libre, 1. 11 . p. cvii-cnii.)
(i) Cum domina quœdam sive paella idoneo sfltia copularetor amori, bonorabili post modum conjugio sociata , suum coamantem subterfugit amare , et solita sibi penitus solatia negat. Sed hujus mulieris improbitas Mingardie Nerbonensis dominse taliter dictis arguitur. Nova superveniens fœderatio maritalis recte priorem non exdudit amorem, nisi forte mulier omni penitus desinat amori vacare et ulterius amare nullatenus disponat. (Fol. 94*)
Une demoiselle f attachée à un chevalier par un amour convenable , s*est ensuite mariée avec un antre ; est-elle en droit de repousser son ancien amant et de lui refuser ses bontés accoutumées ?
Jugement d*Ermengarde» La survenance du lien marital n'exclut pas de droit le premier attachement , à moins qae la dame ne renonce entièrement à l'amour et ne déclare y renoncer à jamais. (R. , 1. 11 , p. CYIU.)
(a) Miles quidam dum cujusdam dominœ postularet amorem , et ipsum domina penitus renueret amare, miles donaria quœdam satts decentia contulit , et oblata mulier alacri vultu et arida mente suscepit. Fost modum vero in amore nullatenus mansnescit ; sed peremptoriâ sibi n^atione respondet. Conqueritur miles quasi
amantiùm personœ nunquâm debent judicantibus indicari (1). Toutefois on se fôrnierait uoè idée fort exagérée de ces cours , en se figurant des cours judiciaires dans le sens actuel du mot. Ces judicia ou curiœ dominarumne sont, à vrai dire, que des réunions fortuites d'invités où Ton débattait avec Tenjoùement d'un badinage de société , plutôt qu'avec un sérieux judiciaire 9 des questions d'amour et des querelles d'amants. Telles qu* André nous les dépeint , on y chercherait vainement ces formes juridiques qui permettraient de les considérer comme de véritables tribunaux. On s'y garde soigneusement de tous les termes de citation , compétence , appel , prise de corps , significations et autres rubriques judiciaires. L'ouvrage n'en contient pas une syllabe.
mulieramorecongruenliasiiscipiendo muuuscula spem sibi âedisset amoris , quam ei sine causa conatur aufferre. Hia autem taliter regina respondit : aut mulier mimuscula intuitu amoris ol>lata lecuset, aut susccpta munera compeiiset amoris, aut meretricum patienter sustiueat cœtibus aggregari (fol. 97).
Un chevalier requérait d'amour une dame dont il ne pouvait vaincre les refus. Il envoya quelques présents honnêtes que la daine accepta avec autant de bonne grâce que d'empressement ; cependant elle ne diminua rien de sa sévérité accoutumée envers le chevalier, qui se plaignit d'avoir été trompé par un faux espoir que la dame lui avait donné en acceptant les présents. Jugement de la reine ïlléonore.
U faut, ou qu'une femme refuse les dons qu*on lui offre dans des vues d'amour, ou qu'elle compense les présents , ou qu'elle supporte patiemment d'être mise dans les rangs des vénales courtisanes. (K. , cxvi.)
(i) Voici l'arrêt qui se rapporte à ce passage :
Miles quidam , dum pro cujusdum domina laboranet .amorc , et ei non esset pcnitus oportunitas copiosa loquendi^ secretarium sibi quondam in hoc facto de consensu mulieris adhibuit, quo mediante.» uterqiie alteiiiu.i vicisatm ^fainKiis valeat agnoscere voluntatem, et sua ci seentiu^ indicwrf , etper qacm etiam amor occoltius inter eos possit perpetuo gubemari...Qf|i sfif retariua «; O0kio legationis assumptO) sociali fide coiifraGtà,amantîs:sibi nofwn'>«i8ampAit« ac pro se ipso tantum cœpit esse aollicitusi Ci^iis piwfata domio» cfl^it. ûwrbaiie fcaii4«biM aasentire, sic tandem cumipso complevit amoremy^ «JHS/aniyDffla.votA'pirefit^- Miles autem pro fraude sibi fact^ commotus Campa»^ camitififoe • tofam oegotii . seriem indicavit , et dum ipsius et aliarum dominarum nefas prsedictum postulavit humihter judicari , et eiusdem eomitisssB ipse fraudulentus arhitrium collaudaTÎt,
L'on a prétendu que ces cours étaient uniquement composées de dames. Voici qui répond yictorieusement : a Et dominarum B plurimarum atque militum curia convitata. » Quoi de plus naturel que les chevaliers prissent part active à des entretiens, dont le charme ne pouvait qu'être rehaussé par le rapprochement des deux sexes. Toutefois le vote était 9 ce semble, exclusivement dévolu aux femmes.
Il est possible et môme vraisemblable que cette coutume ait devancé le chapelain dans la France proprement dite; mais cette question ne se laissant guère aborder corps à corps , il sera plus prudent de la rattacher à l'époque même où il vécut. Qu'elle se soit naturalisée en Provence , c'est ce que dément le silence absolu des poètes occitaniens.
Comitûsa Tero, sexagenario sibi accersito nomeio dominaram, rem tali jadido diffinÎTit : Amator iste dolosns , qui suia meritia dignam reperit mulierem , qnas tanto non erobuit facinori assentire, maie acquisito fruatur amplexii si placet , et ipaa tali digne fruator amico , uterque tamen in peq)etanm a cujualibet alterius personœ maneat segregatus amore, et neuter eorum ad dominarum cœtiis vd militum curias ulterius convocetur, quia et ipse contra militaris ordinis fidem commiait, et illa torpiter, et contrk dominarum pudorem in secretarii conaensit amorem. (Fol. 97.)
Un chevalier aimait une dame , et comme il n^avait pas souvent occasion de lui parler, il convint avec elle que, par Fentremise d'un secrétaire, lisse communiqueraient leurs vœux. Ce moyen leur procurait l'avantage de pouvoir toujours aimer avec mystère. Mais le secrétaire, manquant aux devoirs de la confiance, ne parla plus que pour lui-même , il fut écouté favorablement. Le chevalier dénonça cette affaire à la comtesse de Champagne , et demanda humblement que ce délit fût jugé par elle et par les antres dames. L'accusé lui-même agréa le tribunal. La comtesse , ayant convoqué auprès d'elle soixante dames , prononça ce jugement :
Que cet amant fourbe , qui a rencontré une femme digne de lui, jouisse s'il le ▼eut de plaisirs si mal acquis , puisqu'elle n'a pas eu honte de consentir k on tel crime ; mais que tous les deux soient , à perpétuité , exclus de l'amour de toute antre personne ; que ni l'un ni Tautre ne soieut désormais appelés à des assemblées de daines ; à des cours de chevaliers , parce que l'amant a violé la foi de la chevalerie, et que la dame a violé les principes de la pudeur fénfctntne lorsqu*dle s'est abaissée jusqu'à l'amour d'un secrétaire. (R. €xym.)