‹ Essai sur les cours d'amourChapitre 15 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ÉNVlIliaiATIOlV BES OFFICES D'UNE €OUR D'AIVOUR.

Le seul document susceptible d'établir rexistence de ces cours d'amour formellement constituées ^ et qui s'obstinent à se dérober , jusqu'à présent, à nos recherches , parut, en 1773, dans V Histoire de l'académie des inscriptions et des belles-let-très (t. vu, p. 287). Notice d'un manuscrit de kt court amou^ reuse. Ce manuscrit contient le nom et les armoiries d*enTiron cinq cents personnes, formant une corporation qui a nom : court amoureuse. Les premiers feuillets manquent , et le manuscrit débute par une énumération des plus illustres seigneurs de France , Bourgogne , Flandre et Artois, dont on ne saurait pré* ciser les charges à la cour amoureuse; la perte du commencement nous privant de cette indication. L'éditeur les regarde eomme les chevaliers de la cour. Viennent alors 4eux grands veneurs; 188 trésoriers des Chartres et registres; une suite d'auditeurs parmi lesquels un maître de théologie ; des chanoines de Paris , Tournai , Cambrai , St.-Omer. Maintenant comme conseillers de la cour : 59 chevaliers d'honneur tous nobles d'extraction ; on y distingue Eustaehe de Grécourt , grand'fauconnier de France, mort en 1415; 52 chevaliers thré^ soriers: de ce nombre, un chsgngeur et unliourgeois de Tournai ; 57 maistres de requestes qui comprennent de» chanoines de Tournai , Paris et Lille; 52 secrétaires, en partie chanoines de Laon et chapelains de Tournai ; 8 substituts du procureurgénéral, de ce nombre : un abbé de Tournai , un chanoine de Lille; 4 concierges des gardins et vergiers amoureux et 10 ve* neurs.

On ne saurait attaquer l'authenticité de ce titre; en revanche,

il s'élève de très-graves objections contre l'emploi qu'on en veut faire , attendu qu'il ne contient aucune donnée sur la juridiction des offices énumérés. L'éditeur nous dit reconnaître , à certains noms historiques , que la tenue de cette cour d'amour correspond environ à l'année 1410; que l'on sait, d'ailleurs , combien une semblable institution devait être du goût de Charles YI et de sa femme, Isabeau de Bavière; bref que le factum aurait trait à la cour d'amour de ce prince.

A l'égard de cette dernière , il ne nous est point parvenu de document positif, et les nombreux historiens dont on fiiit montre n'ont pas d'autres pièces justificatives que notre ma-*

nuscrit.

Admettons maintenant qu'on ait érigé , sous Charles YI, une sodété dite court amoureus€9 et dont les différents offices se trou^ veraient consignés dans le rôle en question. Certes, le nom est bien loin de déterminer la chose , et seron&-nons tenus de reconnaître une véritable cour de justice dans une assemblée , bizarre aggrégation d'éléments disparates^ et dont les membres, pour la plupart dignitaires ou. bourgeois de villes éloignées, ne devaient résider à Paris qu'acddentellement. Il serait incompréhensible que l'histoire n'eût pas enrichi se» «inales d'un fajt si mémorable.

Disons-le : cette eouri n'est qu'une mise en scène de la cour allégorique de l'amour; conséquemment un jeu de circonstance. Le nord de la France aimait de passion ces sociétés, cea pompes burlesco-solennelles (1), pourquoi la cour plénièrè, oit le lit de justice de l'amour tant de fois dtéy décrit parles poètes; n'aurait-il pas eu son tour de représentation ? On peut le con*

(i) U suffira de rappeler la feste du forestier à Bruges , du prioce de Plaisance et du prince de TEstrille, à Y alenciennes , dn roi des ribauds, à Cambrai, du prévost des étourdis , à Bouchain , et dans beaucoup d'autres lieux celle de bebours. (TradueUur,)

jecturer à bon droit, le cortège aura figuré plus d*une fois dans ces puys d'amour, ÎDJustement réputés cours d'amour , mais dont la juridiction esthétique reste incontestable , et s'exerçait encore dans le cours du XY.® siècle et même plus tard. Martin Franc, d'ArraSy un des poètes les plus considérés d'alors » leur décocha maint trait satirique dans son Champion des Dames ; mais ses mordantes descriptions n'en jettent pas moins une vive lumière sur ces institutions qui n'avaient pas encore été convenablement illustrées. Voici comme il a caricaturé les membres de ces sociétés dont le président portait le titre de prince d'amour (Voyez Goujet , Bibl, française , t. ix , p. 215) :

Pour amours balUdent et riment , Lear hault engin tout j employent , Bu celle, estude leurs jours liment , La toute vertu y desployent, Au service d^amours s'employent Comme cil fut omnipotent , Mal font quant ils ne se leployent Contre lui , qui est impotent... .

Maistre prince pour présider En son pais amoureuas se met , Ou deubt s'esjouir et présider Qui de sens plus grant s'entremet , Moult de bien annonce et promet , Faites rimes , dictez , farsez , Labeur aux amoureux commet , Qui enfin s'en treuvent farsez....

Ils font rondeaux , ballades , lays , £n telles rimes amours louent , Non pas tant seulement les lais^ Mais plusieurs clercs à ce se vouent , Le prince en son pub tout avout , Tous avouent son sacrifice.

Merveilles est , que les yeux clouent Ceux qui ont de pugnir office (i).

(i) Il s'agit certainement ici des marqueurs ; qui , les yeux fermés , vérifiaient la quantité des vers dont on faisait lecture.

Va-l'en aux fcstcs à Touraay , A celles d'Arras et de Lille , D'Aipiens , de Douay , de Cambray , Oe Valenciennes, d'AbLeville , La verras-tu des gens dix mille Plus qu'en la forêt de T&tîùh , Qui servent par sales , par villes A ton dieu le prince des folz.

Si cette citation ne réussit pleinement à sanctionner notre croyance aux représentations allégoriques de ces sociétés, il suffirait de rappeler , sous la garantie de Thistoire, une coutume bien connue d*Aix , en Provence. Le roi René , de Sicile , créa, pour rembellissement de la procession de la Fête-Dieu » l'emploi d'un prince d'amour, sans parler des intendants et officiers de suite .Cette institution remonte au milieu du XV.® siècle, s*est perpétuée jusqu'à l'année 1791 , mais n'offre en rien le caractère d'une cour d'amour : c'était un jeu de fête emprunté sans doute au puys d'amour du nord de la France (1).

Il serait donc possible qu'on eût imaginé une fête du même genre pour récréer la noire mélancolie du roi Charles VI, et que cette kyrielle de bourgeois de Tournai, Lille, St.-Omer et Cambrai, qui se trouvaient à Paris » ou qu'on y avait fait venir, fussent appelés, comme adeptes de l'art, à contribuer consiliOf maniaque au divertissements En quoi consistait-il ? en scènes mimiques ou dialoguées ? C'est ce qui reste irrésolu. Toujours est-il que rien n'autorise à reconnaître ici une cour d'amour dans le sens identique du mot. Une dissertation critique sur les réunions poétiques du nord de la France , que faciliteraient d'ailleurs les essais de nos devanciers, comblerait une lacune sensible dans l'histoire de la poésie , et^ serait un travail digne de reconnaissance.

(i) Il j eut un prince d'amour à Tournai.

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