‹ Essai sur les cours d'amourChapitre 2 sur 17 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

du Traducteur.

La France réédifie une époque monumentale... son moyenâge. Nul ne s'étonnera du zèle qu'elle apporte à cette œuvre de réhabilitation. A leurs frères aines nos derniers siècles n'ont que trop prodigué les superbes dédains.

Au moyen-âge il y eut des hommes nés pour de grandes pensées comme pour de grandes actions. Chevaliers > ils maniaient puissamment la hache d'armes et la lance , prenaient la défense de l'opprimé; et s'ils cédaient à l'entraînement de passions , inséparables compagnes d^une vie toute d'énergie» parfois aussi leur bras levé sur un vassal sans défense se détournait soudain à la vue d'une croix. Le noble preux se rappelait que le lendemain peut-être , sur un champ de bataille , il aurait à invoquer en tom bant ce signe rédempteur dont la garde de sa bonne épée figurait l'emblème.

Troubadours ou trouvères » ils touchaient avec délicatesse et suavité la lyre du poète : ou » tirant de la harpe du barde des

accords mâles et guerriers y devenaiétat créateurs de ce cycle épique national , que le dix-huitième siècle condamnait éloquemment à Toubli.

Au moyen^âge encore ^ d'autres hommes» volontairement ensevèlis dans le silenoe des cloîtres » consacraient leurs veilles à sauver du naufrage les trésors intellectuels de Vantiquité. Humbles copistes, ils nous ont légué les labeurs d'une viecente-^ naire , sans même attacher un nom à ces œuvres pénibles et méritoires.

Telle était Tépoque que notre ère moderne , prompte en ses jugements 9 a traitée dignorante et barbare.

Justice devait se faire ; le temps avint où d'autres cénobites que dévoraient le zèle de la maison de Dieu et celui de la science, vouèrent à leur tour les forces de leur existence à fouiller le passé. Savants judicieux et éclairés » les Bénédictins comprenaient que l'expression d'un temps qui n'est plus résidait tout entière dans son histoire et dans sa poésie. Marchant d'un pas ferme et assuré dans cette double voie «ils firent immensément ; ils auraient tait bien plus encore..; nul doute que

l'épopée romane n'eût trouvé sa place dans le panthéon colossal qu'ils élevaient aux gloires de la patrie. Faut-il rappeler quelle tourmente est venue disperser ces pieux travailleurs ? Dix-huit grandes pages de notre histoire (1) étaient à jamais soustraites à

(i) L*ouv^agê des Bénédktîns , SeripUfres rerum gnlUearÊfn , ete.

l'action dévorante du temps. Mais Condorcet proposa Tauto-da-fé et combiett d'autres prospérités littéraires y périront ! a Le S2 » féyrie? 1793 » il fut ordonné de brûler sur la place des Piques » trois cent quarante-sept volumes et trente-neuf boHes (1). »

Espér(His-le ; à quelque commotion sociale que soit encore réservé le beau pays de France, pareil vandalisme ne se renouvellera plus. L'œuvre des Bénédictins est rej^ise par des mains habiles; et pour ne parler que de cet art divin ^ inné chez les peuples et qui , à défaut de bronze , éternise les gestes des ancêtres dans la mémoire des générations, chaque année voit surgir de la poussière des bibliothèques quelque épopée chevaleresque » drame palpitmt , aux proportions hardies et qui laisse planer au-dessus de nous les ombres majestueuses de Charlemagne et de ses pairs» ces fiers apôtres. qui prèdiaient l'évangile Tépée à la main.

L'Allemagne aussi, la studieuse Allemagne reporte ses regards scrutateurs eu arrière. Les échos du beau fleuve lui ressent la chanscm du Minne$ang$r et plus bas le chant belliqueux du Nibelung (2). Mais son zèle ne s'est pas borné à Tin-

(0 Voyez Chateaubriand , préface des Études historiques.

(«) La restavation des I9«b«ktBgen eit r«avre du ctfèbra Charles Lacbmann , un beau g^nie, dit M. d'£cksteiik, ipù lepcamicr a su coordonner ces poèmes et leur donner Tiinilé et la régidarité. Le poète Simrodc , de Bonn , en a donné une excellente traduction en allemand moderne et en vers.

Où habitaient les Nibelungen ? le professeur MûUer, de Wurzbourg, dans un travail entièrement neuf sur le territoire des Francs-Saliens , leur assigne le

vestigaiion de son vaste domaine romantique. Dès long-temps elle s'est tournée vers la France et d'une voix pressante Fa sollicitée de réouvrir les catacombes où reposaient les débris de sa grandeur littéraire au moyen-âge.

« C'est un Allemand , dit avec raison le philologue F. Wolf (de Vienne] , qui a reconnu le premier toute l'importance de l'ancienne épopée française et l'a caractérisée de mainde maltre> faisant preuve d'une sagacité et d'une profondeur de jugement d'autant plus éminente qu'il n'avait que bien peu dematériaux à sa disposition. »

En 1813 /en effet , le célèbre poète Uhiand écrivait en tète d'un article de haute critique (1) : a la langue romane fran* i> çaise a ev&xkié un cycle véritablement épique

» La reproduction d'une époque puissamment héroïque y la » création d'un cycte^fidsceau de traditions , nationales , l'objec- B tivitéy le développement progressif de l'action dramatique , 9 la diction à la hauteur du sujet, l'emploi constant du rhythme x> mtisical: tels senties traits distinctifs qui établissent une ana-

iucatas inter Carbonariam et Mosamy et établit par des inductions étymologiques la synonymie des noms : Nibelunge; — Nehulones; -^ JSburones , les Eburons. Voyez son livre Der leœ salica und der lea Anglioram et Werinoium Jlter nud Heimath, (Age et patrie de la loi salique et de la loi des Angles et des Wames, p. i84, x84o, Francfort*8ar-le»Mein. Nous avons donné Panalyse de cet ouvrage dans les Ardiives du nord de ta France et du midi de la Belgi^e, premier numéro de i84i.)

(i) Voyez le recueil intitulé les JAvaes ^ die Muien , publié par Lamotte Fouquet, troisième trimestre , Berlin ^ iSis.

» logie entre les chansons de geste , les rapsodies homériques

» et les chansons des Nibelong.

» On a reconnu , il est vrai, dans les épopées de Chailemagne

» et de ses pairs, un des cycles fabuleux les plus remarquables.

» L'Allemagne accorde le caractère épique au roman des lY fils

D AymoB et à celui de Stricker (1) , qui accusent une origine

» française. Nos voisins eux-mêmes ont tant bien que mal donné

Tù leurs vieux romans pour l'épopée du temps (2). Mais personne

» n'a encore caractérisé jusqu'ici la sphère d'activité , l'affinité

D mutuelle , la forme primitive de ces étonnantes productions; et

» les opinions accréditées en France sur l'épopée ont mis obs-

B tacle À leur digne appréciation, d

En 1826, le bibliophile Ébert s'écriait à son tour (3) : « S'il est B an moyen-âge une contrée qui ait produit une littérature

» nationale; remarquable par son caractère d'individualité » par

(i) La chanson de Aolland allemande , poème du prêtre Conrad. (1173—77), pottérieurement reversifiée par Stricker.

(s) En 1 781, le Grand-d'Aussi disait, dans sa préface des fabliaux et contes .* « Ce n^est pas , au reste , que je prétende attacher un grand prix à un genre de composition qu'heoreusement pour nous , de meilleurs ouvrages ont anéanti. Je sais d'autant mieux l'apprécier que j'en ai lu un grand nombre. Mais enfin c'était nne production de longue haleine , c'était l'épopée du temps ; encore une fois on ne connaisfait rien de mieux. *

JBn 1819 y M.. Berger de Xivrey , dans ses Âeeherches sur les sources antiques àfi la littérature française, déclarait les sermons de saint Bernard et la chronique de Yillc-Hardoain : « les deux plus anciens monuments de notre littérature. •

{3) Voyez Ueherlieferungen zur Geschicht^, literatur, etc» , Dresde, i8t6, tome I, p. 149.

» TulHquité de son action sur ses contemporaines » c'est la » France. A dater de cette seconde période du moyen-Age dont x> les croisades ont marqué l'aurore , elle devint la mère-patrie d de la civilisation et de la littérature en Europe. Le Midi , si 30 largement doté et de si bonne heure , recevait d'Orient de » nouvelles richesses et les dispensait à la Sicile , à l'Espagne et x> à l'Italie. Le Nord avait emprunté Tétoffe poétique bretonne , omais par la hardiesse , l'originalité de sa mise en. œuvre » lui » avait fait subir une transformation telle que la Bretagne mé- » connaissait sa propre création. La cour de Bourgogne importa D les idées et les mœurs françaises dans les Pays-Bas , d'où elles 9 se propagèrent avec une rapidité inattendue dans toute la » basse Allemagne; toutefois la végétation de ces plantes vivaoes » trahissait l'action et la nature du nouveau sol. Une ramificax> tion si vigoureuse et si multiple explique l'influence que la » France n'a cessé d'exercer jusqu'à nos jours, avec plus ou » moins d'empire , sur toutes les littératures nationales de TEu- » rope et devait rendre infructueuses ces tentatives tant de » fois répétées de rompre à tout jamais avec la mère-école de la civilisation en Occident. Qu'on les renouvelle encore , et la D critique n'en restera pas moins l'œil flxé sur une contrée où B convergent tant de fils intellectuels » où tant d'impulsions D prennent naissance , et qu'il faut reconnaître comme la souche » de l'arbre généalogique de la civilisation européenne. Nous » renouvellerons ici un vœu déjà exprimé : puisse un critique D français nous donner bientôt sur la littérature romane un traité D didactique dont le besoin se &it vivement sentir I x>

Le noble appel a été entendu : les Francisque Michel , les Paulin Paris > les lubinal, en un mot toute une ardente milice formée à TÉcole des Chartes ^ s'adonnent avec ferveur à cette entreprise de patriotisme littéraire (1] ; VÀttemague, de son côté, ne cesse de seconder leurs efforts , soit en restituant à la France ces productions de la muse romane égarées sur le sol étranger , soit en élaborant > avec cette consciencieuse industrie en matière de recherches qui la distingue , des ouvrages didactiques ; soit enfin en soumettant au creuset d'tine saine critique les nombreux produits de la presse française (2).

Cette active coopération a reçu de la part de quelques savants français un juste tribut d'éloges; mais> il faut l'avouer, elle est pour ain» dire ignorée de ce public lettré sans doute , mais qui se borne au rôle passif de lecteur.

(i) Avec de tels ouvriers la moisson devait être abondante et productive Déjà Ton peut juger l'épopée romane avec connaissance de cause.. Mais ne aerait-il pas temps de la populariser , de la mettre à portée de ce monde de lecteurs -^i ne saurait la comprendre que le glossaire en main? M. £dward Le Giay a traduit des épisodes de Maoul de Cttmbrai et du roman des Loherairu; c'est un style qui sent son moyen-Âge. Ne Mraitptl pat à soulnàter qu'il trouvât des imitateors?

(i) En 1807, Gôrres , dont le pinceau semble emprunter ses couleurs à la palette de Chateaubriand , adombrait à grands traits le caractère épique des ly Fils Jymons, (Voyez die Teutschen Voïkshueher,)

£n i8a5. Scbmidt , de Halle, trop tM enlevé k la science, inséra dans l'An» nuaire de Vienne ( Wiener jakrhucher^ N.« xxix et xxxi) , deux articles sur les romans en prose des cycles Arthurien et Carlopingien* Ce judicieux critique y caractérise les deux cycles avec beaucoup de sagacité , présente des aperçus d'une haute portée , et fait preuve d*une érudition peu ordinaire.

C'est ce qui nous a décidé à entreprendre une suite de traduc^ tions y de résumés , d'analyses dont nous offrons un premier spécimen.

Devenu habitant d'une contrée féconde en souvenirs , mais surtout hospitalière (les bords du Rhin) , nous sommes entré en relation avec quelques sonunités littéraires et historiques de l'Allemagne. Fort de leur approbation, nous avons travaillé bien long-temps , mais coït amore , dans la solitude du cabinet. Une défiance de nous-mêmes , trop fondée sans doute, nous retiendrait encore , si un de ces hommes dont les années peuvent se

En iSsg. Emmanuel Bekker, savant helléniste et profeweiiT à Berlin, publia le roman proYençal des Fierabrat , en y joipiant celui d'Agolan^ des extraita de Girard de Viane et des IV Fils Jjmont en langue romane du nord. II a donné depuis une vie de saint Tliomas en vers , diaprés un manuscrit de Wolfenbuttel , et des extraits des manuscrits de la bibliodièque Saint-Marcns , à Berlin , comprenant un roman Carlovingien , sans titre , — le roman d'Jspremont , en deux dialectes. C*est le même que celui qui porte le nom hypoUiétique d^Jgolan , écrit dans un troisième dialecte et imprimé en tête du Fierabras. (Voyez Mém. de VAead, de Berlin , i84o.)

En i83i. Bosenkranz, professeur, à Halle , a tenté , dans son Manuel d'une histoire générale de la podsie , une classification raisonnée de la littérature romane. (Voyez Handbueh einer allgemeinen Gesehichte der Poésie,)

En i833 , Ferdinand Wolf, bibliothécaire à Vienne, a jeté un coup-d'œil critique sur les nouvelles publications des philologues fiançais. (Uber die neuesten Leistungen der Franzosen fur die herausgahe ihrer nationaUheldengedichU , etc.). U s*y occupe principalement du poète Adenez le roi , de la chanson de Roneevaua f àsL xoTSkO^ de Berie aux grands pieds, et fait coouaitre, comme termes de comparaison , une ancienne poésie allemande [^Anonymi poema de Caroli M, origine et genealogia)y et deux romans espagnols : Historia de Enrique fi de Oli^a ^ rty de Jherusalem , emperador de Constantinopla^

compter par les émiaents services qu*ils rendent à la science, M. le docteur Le Glay , archiviste général du département du N^dy n'était venu nous tendre une main encourageante et se porter notre parrain d'arihes , dans Tarène périlleuse de la publicité.

Entre les nombreuses productions de la critique allemande , notre choix s'est arrêté de prime-abord sur les ouvrages de M. Frédéric Diez , professeur de belles-lettres à l'université de Bonn 9 lesquels forment une trilogie qui offre un cours complet de littérature provençale.

SefUUiy 1498. -^ Historia de la reyna Sebilla. Seyille, i53s. Depuis, M. Wolf a donné un compte-rendu du Romancero français , de M. Paulin Paris , et un traité didacti^e sur les lais. {Uher die Lais, Setfuenzen und Leiche, i84i.) Ce traTail trds-i«Biarqaab]e est enrichi de notes et d'excursions {eaeurse) y où il y a beaucoup à apprendre. M. Wolf est un critique consciencieux , dont la collaboration est infiniment précieuse pour les philologues français.

£n i836. Keller de Tubinge a édité le roman des sept sages de Rome^ en donnant dans l'introduction un spécimen des remaniements du sujet en diverses langues, et depuis, un fragment «io» Chei^àlierau Léon, extrait d'un manuscrit du Vatican. Ce roman a été édité en entier d'après le manuscrit de Paris , par lady Guest , en appendice de son livre intitulé : 7%e mabinogiam from the Ifyfr eock ofHergest (Lès contes du Livre-Aouge d'He^est , etc.). M* Keller vient de parcourir l'Italie > et nous promet un grand travail, fruit de ses pérégrinations» On nous a également assuré qu'il se propose d'éditer l'épopée des IV f ib Ajmons , d'après le manuscrit conservé en Allemagne.

En f835. Gervinus, professeur, à Gœttingue, dans son histoire de la poésie allemande (fieaehitkte der poetischen national litteratwr) , s'est livré à des con« sidérations étendues sur l'épopée française, el particulièrement sur les quatre versions allemande, flamande, française et latine, da roman du Renard, Ce travail a reçu nombre de modifications dans la seconde édition.

1.0 L'Essai sur les cours d'amour {Uber die Mtnnehôfe) ^ Berlin , 1825.

2.0 La Poésie des troubadours {die Poésie der Troubadoure), un yol in-8.0, 360 p., Lèipzick« 1826 (1).

3.0 Les vies et les œuvres des troubadours [Leben und Werke der Troubadours) , 1 vol. in-8.o, 616 p., Leipziok , 1829.

Raynouard avait frayé la route en la parcourant avec éclat ^ néanmoins M. Diez a trouvé à glaner après ce grand maître ; et»

En x836. Mone , bien connu par son Indicateur du moyen -âge , Anzeiger des Mittelalters , a donné une analyse du Tolumineux Garin^ d'après le manuscrit de Bruxelles. (Voyez Untersuchungen zur Geschichte der teutschen heldensage, Qiiedlimburg et L«ipiiek.)

En 1 837^38. Friiedrich Diez a publié les dwx. prepiiers volumes de sa .gfAinmain comparée des langues, romanes; le troisi^Cf comprenant la syntaxe, est sous presse.

En i83o. Seknapenburg a fait paraître m fiançais : Tableau .synoptique des idiomes populaire» ou patois delà Fronce., sfiit^i d'un choi^ de jnoreet^uv en çers et en prose dans les ptincipul^s nuAnee» de tous les dialectes ou patois de la France.

En i84i* M. San Marte s'est h^VKOt^p occupé des cycles Arthur ien et du Graal; il a écrit mr le premier «ne disser^atiw qui a été couronnée en Angleterre, et a traité à fond l'importante queMion duGra^il dans le second volume delà vie de Wolfram von JSsehenbach, Nous saveps que le poète Simrock .se prépare à lui répondre contradicteirement en tête de, sa traductioa du ParziçaL

En i84»* A.-W. de Schlegel vient de réimpwer divers opuscules écrits ^n français: de ce nombre un traité sur la laqgue .provgiçale , et unex^^en critique, du eours de Mv Fauriel.

(i) Voici l'analyse de ce travail- telle que Ta donnée Rayneuafd {Journal des Savants , juin t898) :

») Ecrivant dans un royaume où la langue et la poésie des troubadours étaient presqu'ignorées, M. Diez a dû entrer dans des explications préliminairfs pour

nous oserons le dire , il a agrandi le champ d'exploration et reculé la limite où la philologie française avait planté son drapeau. En toute occasion il s'est piu à rendre hommage à son devancier et, s'il diffère d'opinion , s'il émet un système contradictoire , la lutte est toujours engagée et soutenue à armes courtoises. Pouvait-il en être autrement? M. Diez appartient à cette classe de savants allemands dont le savoir n'est surpassé que par leur extrême modestie.

préparer ses lecteurs à la connaissance d'une langue et d'une littérature nouvelles pour eux.

Dans la première section , il a cherché à expliquer l'esprit et le sort de la poésie des troubadours , et il a profité de toutes les indications que nous avions sur l'art sur l'état des troubadours, des jongleurs, sur les récompenses obtenues par les uns et les autres et leurs nombreux protecteurs.

II a marqué trois époques en désignant les traits qui les caraetérisent.

La deuxième section est consacrée à indiquer les termes de la poésie des troubadours , les strophes , les refrains , la rime et ses nombreuses variantes les jeux de rimes et les jeux de mots , les noms des différentes espèces de poèmes.

La troisième section traite de la poésie lyrique et de ses diverses espèces. Les sirventes et les tensons y sont compris.

Dans la quatrième il a classé la poésie narrative qu'il a divisée en romans nouvelles , légendes et chroniques rimées ; la poésie didactique , les poèmes moraux et les fabliaux.

La cinquième section présente les rapports de la littérature des troubadours avec les littératures étrangères. Cette partie du travaU de M, Diez offre beaucoup d'aperçus nouveaux el pourrait devenir l'objet de plusieurs discussions. Ensuite il ttaite de la langue provençale , donne une idée de la grammaire , en recherche l'origine, parle de son harmonie, de son euphonie. Enfin il publie en appendice quatre manuscrits inédits de la bibliothèque du roi. Nous ajouterons simplement à cette analyse qu'en traitant de la partie lyrique , M. Diez a cherché , par de nombreux extraits , à formuler la doctrine erotique , la philosophie , en un mot , les idées sociales des troubadours.

Raynouard de son c6té rendit justice à son émule, a Ayant eu » r avantage de conférer avec ce savant , je me suis convaincu » de son habileté... Je regarde les éloges que M. Diez veut » bien donner à mon entreprise comme une récompense de mes » propres travaux , car j'ose dire que s'il parvient à faire mieux » que moi , ce sera de mes ouvrages mêmes qu'il aura appris à

» me surpasser Le livre de M. Diez est d'une vraie impor-

» tance pour la langue et la poésie des troubadours. Je souhaite » qu'il oblienne le succès qu'il mérite. »

Après cela , n'a-t-on pas quelque droit de s'étonner que Raynouard n'ait pas dit un seul mot de l'Essai sur les cours d'amour ? qu'il n'ait pas rompu une nouvelle lance en leur faveur ? Il y a pourtant question de vie et de mort entre les deux systèmes.

Le philologue français est le tenant a de ces tribunaux plus

» sévères que redoutables où la beauté prononçait sur l'in-

p constance et l'infidélité des amants. »

<i Son adversaire lui répond : Il n'a jamais existé de cours jD d'amour formellement constituées et permanentes où les » amants seraient venus, contre toutes les règles de la bien- ». séance « livrer à la publicité et leurs différends et le secret de » tendres relations. Mais en cas de mésintelligence ou de querelle » et faute de pouvoir s'entendre » le couple amoureux s'en rap- » portait à l'arbitrage d'une ou plusieurs personnes , autrement » dit d'un petit tribunal de circonstance , élues par les parties )) intéressées 9 et auxquelles d'ordinaire elles ne se confiaient

. » que sous la sauve-garde de l' anonyme et par Tentremise d'un B tiers.

» I) n'a pas existé davantage de loi ou code d'amour dont les » cours ou les juges auraient pu faire l'application. Mais dans » les réunions fortuites , dans les cercles d'invités , les nobles » chevaliers et les avenantes châtelaines aimaient à s'exercer aux » subtilités d'esprit; on soulevait les questions ardues de la doc- » trine erotique; on les discutait ; on en donnait la solution. Ce » n'était là qu'un simple passe-temps de société, o

Tel est, réduit à sa plus simple expression, le système que M.Diez a développé avec une logique très-serrée et en l'étayant d'aperçus neufs et piquants , de rapprochements pleins d'intérêt et de nombreuses révélations manuscrites. Un tel travail devait commander l'attention de la critique française; et cependant il a passé, semblerait-ii , complètement inaperçu. Puissions-nous aider à réparer cette injustice involontaire.

Nous avons été traducteur fidèle et consciencieux. Le texte original a subi bon nombre de modifications , de corrections et d'additions. Les unes nous ont été fournies par l'auteur ; les autres ont obtenu son assentiment.

Mais pourquoi donner la version française des citations latines? En l'honneur de nos lectrices. Un essai sur les cours d'amour se recommande de lui-même aux séduisantes châtelaines qui , dans les splendeurs gothiques d'un ogival boudoir, révent parfois une vie moyen-âge. Soit dit en toute humilité : elles n'auront pas sans doute poussé leurs études classiques jusqu'à la langue d'Ovide , car Tadage de nos pères disait :

Femme ^ui parle latin N'arrive pa« à bonne fin.

Nous avons en portefeuille la traduction du livre de H. Diez sur la poésie des troubadours. En la publiant , nous désirerions y joindre un abrégé des vies de ces mêmes poètes. Quittes alors envers la poésie occitanienne» nous entrerons dans le domaine de la langue d*oi7. Ici, nous venons de le voir, FAllemagne se présente à la France les mains chargées d'offrandes. Nous voudrions faire part à tous de ce riche butin ; nous voudrions activer » multiplier les relations entre les grandes villes universitaires de rAUemagne et la province française, afin qu'il n'arrive plus que le savant du Midi, que Tantiquaire du Nord viennent à se rencontrer dans une re cherche avec le critique de Heidelberg ou dléna , sans se douter qu'ils pourraient s'éclairer mutuellement. C'est un vœu que nous exprimions publiquement à la dernière assemblée générale des philologues à Bonn (184<1) , un vœu qu'accueillaient avec la plus vive sympathie les Lachmann , les Thiersch de Munich, les Gheel de Leyde, et tant d'autres I Car nous leur disions : les relations intellectuelles sont un puissant lien entre les nations , qui les fait marcher de concert , les entraîne vers ce qui est beau, grand, noble et utile ,qui féconde sans cesse le germe du progrès dans les sciences et dans les arts.

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