DES SÉCRÉTIONS CUTANÉES CONSIDÉRÉES COMME CAUSES DES MALADIES
l..oBsERvATION. Un voiturier âgé de vingt-sept ans, bien musclé, vigoureux et sanguin, entre le 1°, mai dans la Seine pour laver son corps sali par la poussière de charbon. Albin Barbier ( tel est le nom du malade) ne prolonge point son Bain au-delà de quinze ou dix-sept minutes, mais sa peau en y éntrant se trouvait dans une moiteur légère , et il y fut saisi d’un frais désagréable.
Trois jours après d'assez vives douleurs se font sentir dans les jambes, dans les bras et le long du dos. Quoique très-incommodé par elles , le malade ne tente rien qui puisse les modérer, et se contente de garder le lit ou seulement la chambre pendant deux septénaires entiers, c’est-à-dire jusqu’au 17 mrai. Ce jour-là même il se fait conduire à l'Hôtel-Dieu. Reçu dans la salle Sainte-Madeleine et couché au n°. 17, on lui pratique immédiatement une saignée de douze onces, à raison de la grande chaleur de sa peau, de la vigueur et de la
(e20) plénitude du pouls , et encore de sa fréquence ; un soulagement sensible et la diminution de tous les phénomènes fébriles se manifestent presque aussitôt. En outre, dès le lendemain 18, il se fait à la surface des membres abdominaux, des membres thoraciques et du tronc, une éruption dont voici quelques-uns des plus saillans caractères.
Elle consiste en des plaques circulaires de deux lignes de rayon , les intervalles qu'elles laissent entre elles sont irréguliers et peu considérables ; leur coloration est exactement celle de la rougeole ellemême , mais dans le centre de chaque ‘disque enflammé existe une petite élevure rouge que l’on ne rencontre jamais dans celle-ci ; il v a peu de démangeaison ; le sentiment qui prédomine est celui d’une cuisson insupportable; enfin à mesure que cette éruption devient plus confluente , les douleurs primitives des membres supérieurs et
des membres inférieurs diminuent proportionnellement.
Le lendemain 19, eu égard à l’état fébrile , persistant encore en partie, eu égard surtout à l'amertume de la bouche, à la présence d'un enduit sale et jaunâtre à la surface de la langue , à l'inappétence, aux envies de vomir, et à quelques voinissemens dan liquide visqueux, amer, et verdâtre, enfin à une diarrhée de même nature, M. le professeur Récamicer prescrit vingt quatre grains d'ipécacuanha en quatre doses. Le malade vomit abondamment de la bile presque pure, va un grand nombre de fois à la garde-robe et se trouve notablement soulagé.
Le 20, vers les onze heures du matin, une transpiration s'établit si abondante que tout son corps paraît inondé. Le lendemain, 21, je le trouve suant encore, mais beaucoup moins que la veille. Ce n’est que le 22, vers le soir, c’est-à-dire environ cinquante-quatre heures après son début, que la diaphorèse commença à devenir insensible. À cette époque , l'exanthème n'existait plus; il avait disparu pendant cette singulière transpiration.
La convalescence ne se fit pas attendre, puisque, le 28 mai, Albin Barbier pu sortir parfaitement guéri.
IF. osservarion. Marie Billaud, blanchisseuse, âgée de trente ans, conserva pendant la journée entière du 13 février ses pieds extrêmement humides. Dèsle lendenraïn, d’assez vives douleurs se firent sentir dans presque toute l'étendue des deux membres abdominaux, qui d’ailleurs devinrent le siége d’une légère taméfaction. Fort bien portante sous tous les autres rapports, la dame Billaud ne erut pas, la menstruation se faisant d’ailleurs avec sa régularité ordinaire, devoir rien entreprendre contre l'affection peu grave dont elle était atteinte.
Les choses demeurèrent donc en cet état jusqu’au 10 avril, c'est-à-dire pendant un intervalle de près de deux mois , avec quelques variations cependant dans l'intensité de la douleur d’une part, et dans le degré de tuméfaction de l'autre. Mais à cette époque l'un et l’autre de ces deux phénomènes cessèrent subitement, et dès le lendemain 11, ils se trouvèrent remplacés par une éruption , à la surface de la peau, de plaques nombreuses dont voici les principaux caractères : 1°. Elles avaient exclusivement leur siége sur la peau du visage, du cou et des membres thoraciques; 2°. larges de trois à quatre lignes et longues de cinq à six, leur relief à la surface du tissu envahi pouvait être d’une à deux lignes; 5°. extrémement dures et résistantes à la pression , leur forme était à peu près celle de la moitié d’un ovoïde qui aurait les dimensions indiquées, et qui reposerait sur la peau par sa surface plane; 4°. quant à leur coloration, elle ne différait pas de celle de l’érysipèle même ; seulement elle tirait un peu vers la nuance lie-de-vin. |
Le 12 avril, la malade étant entrée à l'Hôtel-Dieu , on lui fit une saignée qui calma un peu l’intolérable cuisson dont elle se plaignait. Trente sangsues furent en outre appliquées à l’anus.— Du 12 au 20, le mieux se soutint, et pendant tout ce laps de temps, il ny eut d'employés que l’orangeade, et l'acide borique, à la dose de six ou huit grains dans un julep béchique. Enfin le 20 avril, d’abondantes sueurs se manifestèrent pendant la nuit. En moins de six heures, deux chemises furent complètement mouillées. Depuis ce jour jusqu’au 26,
(15) la transpiration m'a pas cessé, quoique graduellement moins abondante. Ce qu’il importe de remarquer dans ce fait, comme dans le précédent, c’est la disparition successive de l’exanthème à mesure que la transpiration s’est établie ; il y a plus, car dans la journée du 23 , la diaphorèse s'étant tout à coup supprimée, je ne sais par quelle cause, l’éruption sembla recouvrer immédiatement ses caractères primitifs. Mais cet accident ne fut que de peu de durée , et le 28 avril, la dame Billaud put quitter lhôpital, se considérant comme à peu
près guérie.
HI. ossenvaTion. Jean-Baptiste Mabilote, tailleur, âgé de vingtsept ans, fut pris le 1%. mai 1830, sans cause appréciable aucune , d’un accès fébrile de neuf heures de durée. Le frisson fut de trois heures, la chaleur de trois heures encore, et pendant trois heures enfin persista une sueur légère, qui termina les accidens. Outre ces trois stades, qui communément caractérisent tout accès fébrile, le malade présenta encore quelques signes spécifiques : ainsi sa langue se montra jaune et salie par un mucus épaissi ; sa bouche devint le siége d’une amertume très-désagréable ; il y eut du dégoût, de la sécheresse à la gorge , des envies de vomir et des vomissemens bilieux ; du reste , le pouls restait souple et sans tension ; le ventre n’était le siége d’aucune douleur. ( De l’ensemble de ces phénomènes résulta le diagnostic : Fièvre bilieuse quotidienne. )
Le lendemain, 2 mai, un accès tout-à-fait semblable à celui que je viens de décrire se nranifesta à la même heure et eut une égale durée ; :
Il en fut de même le 35 mai;
De même encore les 4 , 5 et 6 du même mois ;
Mais au septième jour, l'accès fut beaucoup plus violent et dura douze heures au lieu de neuf, laps de temps au-delà duquel il ne s'élait jamais prolongé pendant les six premiers jours. — Rien n’a été fait contre la maladie pendant ce premier septénaire.
Le 8 mai, Jean Mabilote se présenta à l’'Hôtel-Dieu, où il fut reçu
Car
dans les salles de M. le docteur Husson. Là, du 8 au 15, on lui administra le sulfate de quinine, Je ne sais à quelle dose; mais l'effet en fut tel, qu'au bout de ce court espace de temps l'accès fébrile, réduit à la durée d’une heure, consistait seulement dans un peu de chaleur et en un léger sentiment de malaise dans les lombes et dans lés jambes. Sur la demande dû malade, sa sortie lui fut accordée à cette époque. Mais le 21 mai, soit imprudence, soil défaut de persévérance dans lemploi du sulfate de quinine, la fièvre se montra de nouveau présentant les mêmes caractères et affectant le même type, et le sieur Mabilote se vit forcé de rentrer à l’'Hôtel-Dieu , le 26 mai.
Le 25, un grain d’émétique dans trois verres d’eau fut prescrit
7° par M. le professeur Récamier, à raison des signes bilieux concomitans, Quoique administré par mégarde pendant laccès lui-même , au lieu d’être donné une où deux heures avant, le tartre stibié n’en fut pas moins suivi de bons effets; car après quelques vomissemens effectués sans effort, et après quelques selles bilieuses , l’accès se termina par une diaphorèse abondante au bout de six heures de durée.
Les 28, 29, 30 ct 31 mai, on vit diminuer graduellement les périodes de froid et de chaleur , et le stade de sueurs augmenter en proportion. On se contenta de faire prendre au malade la boisson de la salle.
Le 1°”, juin, le sulfate de quinine fut prescrit à la dose de douze grains, en trois prises, de demi-heure en demi-heure, deux heares avant l'accès, qui par suite manqua presque complètement, et consista en une simple courbature dans les lombes. Ce jour-là la diaphorèse a été plus considérable encore que les jours précédens.
Du 1°. au 7 juin, le sulfate de quinine fut soigneusement administré chaque jour avant l'heure présumée de l'accès; car celui- ci n'existait plus , et les deux stades de chaleur et de froid semblaient avoir été remplacés par celui de la sueur, dont la durée égalait celle des trois stades réunis.
Le 8, la sueur fut beaucoup moins abondante.
Le 9, elle diminua encore : il en fut de même Je 10, le 11 et le 12;
(15) jour auquel Mabilote sortit de l’hospice , emportant avec lui plusieurs paquets de sulfate de quinine, dont l'usage lui fut scrupuiensement recommandé pendant plusieurs jours encore.
IV°. o8sxrvaTion. Une couturière ( Louise Descombière ), âgée de vingt-deux ans , et douée d’un tempérament éminemment sanguin, éprouva une suppression incomplète de ses règles le 51 mai 1830. Trois jours après, un accès fébrile se manifesta de midi à six heures du matin. Pendant cet espace de dix-huit heures, le frisson ne s’est pas prolongé au-delà de trente ou quarante minutes, la transpiration à été nulle; d’où il suit que la chaleur a duré presque autant que l'accès lui-même.
Da 3 juin au 16 du même mois, un accès tout à fait semblable à celui que je viens de décrire s’est journellement montré à la même heure et accompagné des mêmes circonstances, Si on en eroit la malade, elle éprouvait une chaleur incomimode dans toutes les parties de son corps, en méme temps qu'un senlimeut d'exirêine faiblesse la forçait à se mettre au lit et d'y rester. Le ventre était soupie ct sans douleur, les selles de bonne nature, etc. ; le pouls était fréquent et remarquable par sa plénitude ; le sang d’ailleurs , se portant avec énergie à la surface du corps, donnait à la peau un aspect rost uniforme ; la respiration était un peu gênée ; la inalade éprouvait encore une forte pesanteur de tête, des tintemens d'oreilles et des éblouissemens ; toutes les autres fonctions paraissaient être en bon état.
Le 16 juin, Louise Descombière entra à l'Hôtel-Dieu. Or, ce jourlà même une diaphorèse abondante s'établit spontanément et dura trois jours entiers, au bout desquels la malade entra immédiaiemnent en convalescence. Le retour à la santé fut si prompt, que «lès le 21 elle put quitter la salle Saint - Lazare, où élie avait été placée, et reprendre ses occupations accoutumées. Rien n’a été fait contre eeite
Là \
fièvre quotidienne, qui a cédé à une transpiration de trois Jours de
durée et spontanément établie. On s’est contenté de prescrire le séjour au lit, un régime doux et léger , l’usage de boissons fraîches.
Remarques. J'aurais maintenant à examiner jusqu’à quel point ces quatre observations militent en faveur des crises et des jours critiques. Mais comme les réflexions auxquelles donnerait lieu cet examen , pourraient être également applicables aux faits que je décrirai plus tard quand il sera question des autres genres de crise, je crois préférable, pour éviter d’inutiles et fatigantes répétitions, de le renvoyer à l'époque où tous ces faits ayant été décrits, il me sera par là plus facile de grouper leurs conséquences. Pour le moment, je dois me contenter de noter les principales circonstances qui, dans chaque observation, ayant des rapports immédiats avec le double problème proposé, pourront servir un peu plus tard à en décider la solution. Or, pour commencer par les faits qui précèdent, on remarquera dans la première observation : |
1°. L'invasion de l’état fébrile et des douleurs dans les bras et dans les jambes, justement un demi - septénaire après l’action du bain frais, cause probable du trouble survenu trois jours plus tard ;
2°. La persistance à un certain degré d'intensité de la fièvre et des douleurs , pendant deux septénaires entiers ; À
3°. La diminution de cette même fièvre et des douleurs concomitantes, puis l’apparition de l’exanthème cutané, dès le moment qu'une saignée opportune faite le 17°. jour dela maladie eut ramené l’économie à un degré convenable de ton et de stimulation ;
4°. L'établissement d’une diaphorèse abondante, puis la disparition graduelle et concomitante des plaques éruptives, à dater du moment où plusieurs évacuations bilieuses provoquées par 24 graïns d’ipéca= cuanha eurent levé tous les obstacles qui semblaient s'opposer à son existence.
Ce qu’il y a de ‘plus essentiel à noter dans la seconde observation, c'est :
1°. Un état fébrile et des douleurs daris'les membres, soit pelviens soit thoraciques, survenus par la même cause que chez le sieur Albin
( ux,) Barbier, mais persistant pendant deux mois entiers, au lieu d'une durée de quatorze jours seulement ;
2°. L'éruption de plaques enflammées, apparaissant spontanément au bout de ce temps là et déterminant la disparition complète des
douleurs primitivemenL fixées dans.les membres supérieurs et inférieurs ; :
3°. Le peu d'effet des émissions sanguines sous le triple point de vue d’un soulagement notable, de la diminution de l’exanthème, et de l'établissement d'une transpiration avantageuse ;
4. L'apparition spontanée d’une diaphorèse de plusieurs jours,
pendant la durée de laquelle l'exanthème a presque complètement disparu. Je dois faire observer que ces sueurs étaient liées à l’exanthème par des rapports d'existence si peu équivoques, que quand elles venaient à augmenter, celui-ci diminuait d’une manière proportionnélle, et réciproquement ; je désire que l’on apporte quelque at-
tention à cette dernière circonstance, car elle me semble concluante pour la solution du problème.
Les circonstances principales que présente le troisième fait me paraissent être les suivantes :
1°, La parfaite égalité dans la durée des troispériodes fébriles, ‘frisson, chaleur, sueurs , et probablement, à raison de cette égalité même, l'insuffisance de la transpiration pour produire une solution avanta-
geuse , laquelle ne me semble possible que du moment où la diaphorèse a pris une prédominance convenable ;
2°. Le redoublement non équivoque survenu au septième accès;
3°. L'emploi du sulfate de quinine pendant huit jours seulement, et l'amendement notable qui en est la suite;
4. La rechute manifestée le vingt-unième jour, fin du troisième
septénaire, précisément sept jours après avoir cessé l’usage du fébrifuge ;
(18 ; 5°. L'administration du tartre stibié ; ses effets propres et directs sur l'accès lui-même; mais surtout son influence sur le sulfate de qui-
nine, dont à corpter de ce moment l’action devient et plus prompte et plus positive ;
6. Enfin, l'établissement d’une transpiration soulageante , remarquable surtout par une durée de plus de douze jours; car il en restait encore des traces lorsque Mabilote quitta l’Hôtel-Dieu.
La quatrième observation est celle d'une jeune fille qui éprouve :
1°. Une suppression incomplète de ses règles par une cause qu'il lui a été impossible de saisir et que je n’ai pu apprécier moi-même ;
>. Un accès de fièvre inflammatoire, survenant encore après un demi-septénaire, à compter du moment où la cause perturbatrice a agi;
3°. Puis, pendant deux septénaires entiers , les accès fébriles quotidiens et tout à fait semblables au premier ;
4°. Enfin, des sueurs spontanées et copieuses , apparues le dix-septième jour de la maladie, mais touchant à leur fin le vingt-unième.