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DES REPRÉSENTATIONS DE LA MORT DANS L'ANTIQUITÉ

| uelles qu'aient été leurs diverses opinions sur la nature de l'ame, ! il est «certain que les anciens ont généralement imaginé et revêtu déformes poétiques un monde invisible d'où les esprits des morts communiquaient souvent avec les vivants. On souhaitait au cadavre, comme s'il eût conservé quelque sentiment, que la terre lui fût légère; et, contradiction bizarre, Famé

la Mort; et l'image de cette dernière rappelait également , aux spiritualistes des grandes époques dont nous venons de parler, les conditions de l'homme dans Tune et l'autre vie; mais la manière dont la figuraient les anciens ne pouvait se comparer à celle qui fut généralement adoptée dans le moyen-âge. En effet, plusieurs peuples de l'antiquité, notamment les Lacédémoniens , en avaient fait une déesse, titre que lui confirmèrent Virgile et plusieurs autres poètes, et, selon Plutarqne, un temple lui fut même consacré 1 . C'eût été, alors, un énorme contre-sens que de la représenter dans un état de dissolution cadavérique, comme l'ont fait les chrétiens dans leurs monuments et dans toutes leurs danses macabres. Puis, à part même cette inconvenance sous les rapports religieux, les Grecs et les Romains, obéissant à l'impulsion de leur goût exquis, excluaient ordinairement des productions de l'art, et même dans la décoration des tombeaux, les images dont l'aspect eût révolté leur délicatesse. Mais, s'ils repoussaient tout ce qui

1 Cette assertion de Plutarque détruit celle de M. Peignot, qui, dans l'introduction de son ouvrage (p. 14 ) , donne comme certain que les Grecs et les Romains n'ont jamais élevé a la mort ni temple ni autel.

plus qu'une charogne infecte et rongée par les vers. Ainsi, hormis un très -petit nombre de cas très-exceptionnels dont nous parlerons plus tard, loin d'ajouter, par les simulacres des crânes décharnés et des hideux squelettes, à ce qu'a de sinistre l'aspect des tombeaux, la mort n'était, chez les anciens, figurée sur le dernier asile des hommes que sous des formes élégantes et souvent gracieuses, ou par de simples attributs que l'artiste associait avec goût à l'ensemble du monument; tels étaient, par exemple, des flambeaux renversés, des masques scéniques ou des tètes de Méduse, souvent représentées belles, sans grimaces, et pourtant ingénieuses et parfaites images de l'immobilité, de la froideur et de l'exanimation du cadavre.

Ailleurs se voient, toujours comme images de destruction , des oiseaux dévorant des serpents et des lézards, ou béquetant des fruits; des chèvres broutant des vignes, des coqs combattant, etc.

La figure du sphinx était aussi fort communément employée sur les sépultures. Outre que cette image, comme celles des aigles et des griffons qui s'y rencontrent fréquemment aussi,

forme d'une petite figure humaine que paraît exhaler lA bouche du personnage expirant.

Des couronnes ou des guirlandes de cyprès et de pin décoraient aussi les sépultures antiques; car le premier de ces arbres était consacré à Pluton et le second à Proserpine; mais, parfois, ces divinités infernales elles-mêmes ou lés Parqués/ souvent figurées gracieuses et belles, étaient représentées sur les tombeaux des riches et des grands. On y voyait encore des sacrifices, des combats, des chasses (venaliones), et jusqu'à des scènes domestiques; en un mot, le polythéisme déroulait sur ces monuments ses innombrables mythes.

Maïs c'était» alors, une espèce de monstruosité que d'allier, à ces nobles images, les têtes de morts et les affreux squelettes si communément employés dans le moyen-âge 1 .

Il en fut de même chez les chrétiens, dans les

' Une chose qui dépose en faveur de la délicatesse du goût qui présidait, en France et en Italie, aux arts de la Renaissance, c'est qu'à cette époque on repoussait presque généralement des tombeaux qu'on exécutait alors , les images des hideux cadavres rongés de vers, et des squelettes. Il est à remarquer que ces dernières redevinrent chez nous de plus en plus de mode , en raison de l'abâtardissement progressif des arts, jusqu'à l'apparition de l'école de Yien.

expression, qui se lisait sur une infinité de tombes, était, au reste, parfaitement en rapport avec ces mots du dix-septième chapitre de Job : « J y ai dit à la pourriture, tu es mon pire, et aux > vers, vous êtes ma mère et ma soeur. » Et quel langage convenait mieux, après tout, que la poésie sublime de cet antique arabe aux rites funèbres de l'Eglise, au higubre formulaire des tombeaux 1 .

Mais revenons pour un instant aux temps qui précédèrent l'invasion du christianisme. Si les artistes de ces hautes époques représentèrent la mort sous des Symboles en rapport avec ses re-

1 On était tellement habitué, dans les xiv« et xv siècles, aux idées de putréfaction, qu'on les exprimait jusque dans le langage le plus familier ou le plus badin , comme pour corriger ce que présentaient d'obscène la pensée de certains organes et les images d'amour et de volupté. L'anecdote du Clerc châtré, dans les Cent Nouvelles Nouvelles , où le bon I*a Fontaine a puisé de si jolis contes, nous offre un exemple de cette discordante rhétorique.

Un clerc de procureur ( les chroniques scandaleuses ont, de tout temps, tympanisé le front des procureurs ) fait accroire à son bénin patron , vieux et jaloux mari d'une jeune , vive et jolie femme, qu'il est réduit a la neutralité dans laquelle moururent Origènes et l'amant d'Héloïse; le bonhomme, aussitôt, fait du cauteleux gars, dont l'aveu mensonger le ravit secrètement d'aise , le surveillant de sa fringante moitié , qui savait mieux que personne a quoi s'en tenir sur le compte du faux eunuque, se trouvant souvent avec lui dans certains cas , on, dès la première fois, n' espar gnèrent pas , dit le texte , les membres qui en terre pourriront.

SUR LES. DANSES DES MORTS» ?f

banquet de ce Trimalcion, dans lequel pu a long-temps cru reconnaître l'abominable élève de Séoèque et de Burrhus.

Cependant, comme on Ta supposé quelquefois, y avait-il en cela, je ne dirai pas un sens religieux, une pensée psychologique, mais seulement une intention humainement morale ?...

Non, très-probablement; c'était du matérialisme exploité au profit de la sensualité des hommes, souvent tels que celui à qui appartenait cette crapuleuse épitaphe antique :

CE QUE j'Ai MANGÉ

CE QUE j'Ai BU CE QUE j'Ai DISSIPÉ

je l'ai maintenant avec moi

ce que j'ai laissé

je l'ai perdu.

C'est à-peu-près ainsi que parlaient chez les Juifs ces hommes, tout charnels auxquels Isaïe fait dire : « Mangeons et buvons, car nous mourrons demain * » . Un chapitre de saint Paul cite

1 lsaïc, cap. XXII, v. 13.

Mors est le fin de le bataille , Ame et cors à nient devient.

xxiv str.

Piecha que celle errer conmenche De celé seculer * sentence Dont fa la vies phylosophie , Nascui oeste pesme » science Kî tost 3 à Dieu se providence , Ki dist qu'autres siècles n'iert mie ; Selonc che 4 a la meillor partie Chil qui s'abandonne à folie, Que cil qui garde continence :

Car certes s'il n'est autre vie Entre ame à home et ame à truie N'a donques point de différence.

Non-seulement ceux qui faisaient profession de philosophie chez les anciens n'étaient pas tous matérialistes, comme semble les en accuser Thibaud, dans sa strophe précédente, mais encore il s'est trouvé, dans le cours de ces hautes époques, des hommes qui révérèrent le dogme de la résurrection. Si, toutefois, les vers de Phocylides, qui renferment le précepte suivant , n'ont pas été, comme on l'a quelquefois pensé, sup-

1 Seculer, mondaine.

' Pesme, de pestima; ce mot est ici pour détestable.

1 Ki to$t, qui enlève.

* Selonc che, d'après cela.

apprendre ce que je crois seulement nécessaire de leur rappeler; c'est que le moyen-âge, dont les idées n'étaient souvent que le reflet plus ou moins lumineux des conceptions antiques, pourrait toujours être soupçonné d'avoir emprunté d'elles les types de ses Danses Macabres , si , lors de l'apparition de ces derniers , l'étude des monuments grecs et romains eût déjà donné seulement le moindre signe de vie.

Pour ne parler d'abord que des poètes , Ànacréon , dans la fin de sa quatrième ode , introduit une sorte de danse de la Mort dans les réjouissances des âmes parties pour l'Elysée ; et , parmi les Romains , nous retrouvons cette idée développée dans ces vers de Tibulle :

Sed me, quod facilis tenero sum semper amori , lpsa Venus campas ducit in Elysios.

Hic choreœ cantus vigent

Virgile fait également danser et chanter les ombres :

Pars pedibus plaudunt choreas et carmina dicunt \

Il ne serait pas impossible de produire quel-

• Lib. 1, Eleg.ui.

"iEoeid.Lib.VI, v. 644.

ques autres exemples de ce genre; niais nous

v bizarre assemblage d'ossements décharnés 1 ? » On pourrait , au reste , fonder sur les paroles précédentes cette double question : Est-ce parce que les larves n'étaient pas réputés malfaisants qu'on ne les craignait plus? ou ne les craignaiton plus parce qu'on avait cessé de croire à leur existence ? Cette dernière raison me semble , beaucoup plus que l'autre , susceptible d'une réponse affirmative.

Ce qu'il y a de plus clair dans le passage de Sénèque , c'est qu'on se figurait les larves sous la formé de squelettes, et nous allons tout-àl'heure en offrir une autre preuve, non moins positive , après avoir , toutefois , fait observer en passant que les idées des anciens , sur les qualités respectives des larves et des lémures , étaient loin d'être identiques et d'accord entre elles.

Apulée, dans son éloquente et vigoureuse apologie contre ceux qui l'accusaient de magie, nous apprend que des simulacres de squelettes entraient déjà dans l'attirail des sorciers de son temps ; et je rapporte d'autant plus volontiers ce passage tout entier, que la curieuse défense dont

Senec. Epist. XXIV.

d'aller promptemerit et de me rapporter de ma demeure cette petite image de Mercure , que m'a sculptée Saturnin '. Tenez , qu'on la voie, qu'on la manie, qu'on l'examine , voilà ce que ce scélérat ( iEmilien , son calomniateur ) appelait un squelette * / t Entendez-vous maintenant les murmurés d'étonnement de tous ceux qui vous entourent?

Entendez-vous la condamnation de votre mensonge? N'avez-vous pas honte enfin de tant de calomnies? Est-ce là un squelette? Est-ce là une larve? Est-ce là ce que vous qualifiez de démon? Est-ce là un simulacre magique, ou plutôt n'est-ce pas une image aussi solennelle que généralement vénérée? Prenez-la , je vous prie, Maxime (le proconsul auquel est adressée son apologie), et contemplez-la ; un objet consacré ne peut être mieux placé qu'en des mains aussi pieuses , aussi pures que les vôtres. Voyez com-

1 Apulée , dans un passage précédent de son apologie , exalte le rare talent et les vertus de cet artiste , qu'il nomme Cornélius et Saturninus. La figurine de Mercure ( Mercuriolus ) , dont il s'agit, était en bois d'ébène.

9 Quem scelestus ille sceletum nominabat.

Ce membre de phrase offre une espèce de jeu de mots auquel l'intention de l'auteur n'était penl-ttre pas étrangère.

9 Pour loi, iËmilien, qu'en punition de ton » mensonge , ce dieu , messager des divinités ce- 9 lestes et infernales, t'attire l'animadversion des t uns et des autres ; que , sans cesse , il fasse » passer devant tes yeux des fantômes de mort » et tout ce qu'il y a d'ombres, dé lémures , de * mânes et de larves ; qu'il rassemble en outre » devant toi toutes les apparitions des nuits , » toutes les terreurs formidables des bûchers , 9 tous les épmvantemenis des sépulcres dont te 9 rapprochent tant d'ailleurs ton âge et tes mé- 9 rites. »

Revenons maintenant , une bonne fois pour toutes, aux danses de morts dans l'antiquité; les citations que nous avon& produites sur celles qu'exécutaient les ombres dans l'Elysée ne se rattachant que bien faiblement aux danses ma-, cabres du moyen-âge, c'est donc ailleurs qu'il faut chercher de plus vives analogies, mais malheureusement on ne les trouve qu'en fort petit nombre, et je ne crois pas qu'il soit possible d'en exhiber de beaucoup plus remarquables que les suivantes 1 .

Voyez dans l'ouvrage de M. Peignot sur les Danses des Morts,

Gori , dans son Musœum Florenlinum , tome i , pi. 91 , n° 3, décrit une agathe-sardoine antique sur laquelle un squelette danse devant un vieux pâtre assis et jouant de la double flûte. — Dans la galerie de Florence, ce sujet, que nous reproduisons dans notre planche VI bis x y se trouve gravé d'après l'excellent dessinateur J.-B. Wicar ; mais l'étrangeté de cette scène a donné quelque défiance à Fauteur du texte sur l'authenticité de ce petit monument.

« Il est difficile , écrit en effet M. Mongez , de » dire quelque chose de raisonnable sur cette bi- » zarrerie. Peut-être même la gravure n'est-elle » pas antique; car les anciens n'ont presque v jamais représenté des squelettes, ni des têtes * décharnées. Ce n'était point sous des emblév mes hideux qu'ils représentaient la mort elle- « même, etc. » C'était en 1804 que M. Mongez s'exprimait ainsi. Cinq ans après , une découverte singulière, dont nous allons parler, offrait , dans un monument d'une antiquité incontestable , un nouveau témoignage des dérogations

page xiv de l'introduction, une note dans laquelle sont indiqués plusieurs auteurs , citant des monuments antiques on se voient des squelettes dansant.

1 Par erreur , cette planche porte le chiffre VII bis.

Googk

des anciens à la pureté de goût qui caractérisait leurs conceptions en tous genres.

En janvier 1 809 , des paysans fouillant sur les bords du lac de Liscola, près de Cumes et de l'ancienne voie Domi tien ne, découvrirent.un tombeau recelant trois sarcophages qu'ils brisèrent, dans l'espoir d'y trouver de l'or; trompés dans leur attente , ils se vengèrent sur trois bas-reliefs en stuc qui décoraient l'intérieur des chambres sépulcrales, et les mutilèrent. M. le chanoine André de Jorio , custode de la galerie des vases peints , au musée de Naples , instruit de cet événement , accourut sur les lieux , fit dessiner ce que la grossière barbarie des paysans n'avait pas encore entièrement anéanti , et cette intéressante découverte lui fournit le sujet du mémoire qu'il publia l'année suivante , sous le titre de Schelelri Cumani dUucidati dal canonico Andréa de Jorio. ( Les squelettes de Cumes , expliqués et publiés par le chanoine André de Jorio). Napolij nella siamperia Simontana , 1810, 72 pag. et 4 pi.

L'un des bas-reliefs , gravé pi. I , et que nous reproduisons dans notre planche VI bis, représente une danse des morts, si toutefois on veut prêter une action de ce genre aux deux figures

des extrémités. Quant à celle du milieu , dans

* ment couchés autour d'un triclinium f , et une t jeune fille danse devant eux. Ce dernier bas- 9 relief nous offre la fin de l'heureuse allégorie » qui à été commencée dans les deux précé- » dents. Vivre sans soins, sans inquiétudes, se 9 livrer à un nonchalant repos , entendre des » chants divins, voir des danses agréables et lé- 9 gères, entretenir la conversation par des récits 9 intéressants , la ranimer par des mots heu- 9 reux , et prolonger ainsi les plaisirs de la table , 9 était chez les anciens le souverain bonheur, 9 la volupté la plus réelle. Les dieux d'Homère

* passent ainsi le temps dans des banquets con- 9 tinuels et à entendre les chœurs des Muses ; et 9 Fidée des anciens , si heureusement exprimée » par Virgile, était que les hommes justes re- > trouvaient dans l'Elysée les mêmes plaisirs qui 9 les avaient charmés sur la terre. Il est donc 9 naturel que la troisième scène figurée dans ces 9 bas-reliefs neus montre Famé qui a été reçue 9 dans l'Elysée , admise à ces banquets. 9

Celte conclusion de Millm emprunte tout ce qu'elle a de probable , non-seulemen t aux croyan-

** M. Peignot( Iiitroduct., p. x\) fait judicieusement observer que Millin se sert d'une expression impropre , dans ces mots : couchés autour ; c'est : couches sur un triclinium qu'il fallait dire.

ces grecques et romaines , mais encore à celles

plus difficile d'en trouver qui puissent être comparés aux Danses Macabres composées de personnages vivants, telles qu'en ont incontestablement exécuté nos pères. Il est vrai que , dans l'antiquité , soit dans certains mystères religieux , soit dans certains jeux scèniques , on agissait , on dansait même , déguisé sous des masques hideux de larves et de spectres , mais je ne vois rien dans tout cela qui se rapproche autant des créations sépulcrales du moyen-âge que le fait suivant , par le récit duquel nous terminerons ce chapitre.

Ce fut Domitien qui, dans ses cruelles fantaisies, nous, légua le souvenir d'une scène vivante qui rappelle non-seulement eelui de nos Danses Macabres vivantes, mais qui se rattache encore, par de vives analogies, à l'introduction d'un cor» tége funèbre et de cercueils dans la Lucrèce Borgia de Victor Hugo '.

Nous rapporterons cette antique et bizarre anecdote telle que l'a traduite l'abbé Legrand, dans V Avants Coureur de F Éternité , où le jésuite Drexelius, auteur de cet ouvrage ascétique, l'a racontée..

u V. \ipMfn. hi Dvmitiano*

9 cruauté de ce prince. Mais qu'arriua-t-il après » cela? Rien autre chose, sinon que l'empereur, » pouuant en tirer vne leçon fort salutaire pour » luy et ses sénateurs, il n'en remporta que de t la vanité. »

Il ne dut en effet rien rester de cette étrange comédie â un païen de la trempe de Domitien , que le plaisir barbare d'avoir, pendant quelques heures, glacé de terreur de malheureux courtisans qui ne connaissaient que trop sa folie sanguinaire.

90 ESSAI lUSTOlHQUi:

Leber, cet infatigable et judicieux explorateur du moyen-âge a répandu un vif et nouvel intérêt sur le sujet qu'avaient traité les auteurs précités. Or, pour mon propre compte, jaloux de rendre à César ce qui appartient à César, lorsqu'il m'arrivera d'emprunter quelque chose à mes recommandâmes prédécesseurs dans la carrière où je me suis engagé, je ne le ferai point sans me déclarer hautement leur débiteur. Ce chapitre surtout m'en fournira plusieurs fois l'occasion.

Nous ferons observer d'abord que ce mot macabre , mot d'origine si obscure et si contestée, a été multiplié sous d'autres formes, dans ceux de marâtre, marcade, machabée , et même macrobe. Ceux qui, deMACABER ou macabre, ont fait le nom propre d'un allemand, qu'ils ont considéré comme l'auteur des premières poésies morales appliquées à d'anciennes peintures ou estampes des danses de la Mort, n'ont basé cette opinion que sur le titre d'un ouvrage de ce genre, donné et corrigé par P. Desrey, en 1 490 ; ce titre est ainsi conçu : Chorea ab eximio Macabro versibtis Alemanicis edila et à P. Desrey nuperemendala, etc. Sans répéter tout ce qui a été dit pour et contre les inductions qu'on a tirées de ce titre, en faveur de la réalité de l'existence du prétendu

92 ESSAF IttSTOKfQUE

Maeabre , je me range à lavis de M. PeignoC qui regarde comme possible que celui qui adonné l'édition latine, trompé par quelque traducteur

Innocents de Paris , avait-il trouvé dans ces derniers, ce que M. Douce n'admet pas , le Macabre qu'il introduit dans sa traduction ? En ce cas , ce personnage était-il ce Marcade, poète parisien, auteur de la Danse des Morts des Innocents, selon Noël Du Fail > comme nous le verrons tout-àl 'heure? La meilleure réponse à cette dernière question , c'est de renvoyer à ce que dit M. C. Leber de ce même Marcade , dans sa lettre annexée à notre propre travail.

Parmi les noms d'hommes qui présentent le plus d'analogie avec celui de Macabre, M. Douce cite celui d'un poète provençal du xiv* siècle, appelé Macabres, Mareabrus ou Maceabrées; mais en s'empressant d'ajouter que c'est à tort ( injudictously) qu'on a voulu rattacher au sujet qui nous occupe ce rimeur dont les ouvrages n'ont pas le moindre rapport avec lui. Le fait suivant, bien que loin d'être à l'abri de toute contestation, présente néanmoins quelque chose de plus substantiel. Chorier fait mention de moulins et de prés dépendant d'un domaine appelé Macabrey, qui fut donné au chapitre de Saint-Maurice de Vienne, en Dauphiné, par un certain Marc Apvril, citoyen de la même ville , et dont ce domaine a retenu le nom. « Je n'ignore pas néan-

M. Van-Praet , ancien conservateur de la Bibliothèque royale ; il Fa fait dériver de l'arabe magbarak, macbourah ou magabxr, qui tous signifient cimetière : or. Danse Macabre voudrait dire Danse de cimetière. Un écrivain, auquel on ne peut d'ailleurs contester beaucoup de talent, M. Paul Lacroix , caché sous le pseudonyme du bibliophile Jacob , s'exprime de la manière suivante , à l'égard de l'opinion précédente , dans la préface de son roman de la Danse Macabre, adressée au voyageur Taylor, son ami et le mien, après être convenu qu'on ignorait pourquoi cette danse s'appelait ainsi. « Quelques écrivains, dit-il, ont 9 voulu donner à ce mot une origine arabe , i quand il était bien convenu chez nous que tout » venait de l'Orient , jusqu'à l'ogive des arabes i qui n'ont jamais eu d'ogive dans leur monu- 9 ments. » Sans nous arrêter à la partie architectonique de cette citation, nous nous bornerons à rappeler que notre langue s'est approprié, soit par un des résultats des croisades, soit par nos rapports avec les maures d'Espagne, une foule de mots arabes que M. Paul Lacroix connaît tout aussi bien ou mieux que qui que ce soit. Mais M. Peignot s'est , dans ses savantes Recherches , attaché d'une manière beaucoup plus

sérieuse à atténuer ce que l'étymologiede M. Van-

d'étranger aux dogmes et aux rites mahométans dos danses des morts, peintes ou sculptées, et surtout l'intention morale que nous y attachons; or, s'il m'était permis de parler ici pour M. Van Praet , je ne craindrais pas d'affirmer que, dans Tétymologie qu'il nous a donnée, ce docte bibliothécaire n'a vu que l'emprunt d'un mot et non celui d'un usage; distinction qui laisse subsister son opinion dans toute sa valeur.

C'est surtout dans le ténébreux et vaste dédale des étymologies qu'il est pardonnable de s'égarer ; mais aussi n'est-il pas ridicule de s'y engager sans y porter avec soi la moindre parcelle de lumière? c'est pourtant ce que parait avoir fait Villaret, dans son Histoire de France, tome xiv, page 300 , en rapportant qu'après la bataille d<H Yerneuil , en 1422, une Danse Macabre eut lieu au cimetière des Innocents de Paris. Dans là supposition que ce spectacle fut exécuté par les Anglais victorieux , c'est de leur langue même qu'il^ fait dériver l'expression macabrée dont il se sert et qu'il croit trouver dans les deux verbes to make { faire) et to break (rompre, briser).

Si l'on y regardait aussi peu de près que cet historien , qui nous empêcherait de donner , comme de la bonne monnaie , une étymologie

ter le pas, etc. , en parlant également de mourir.

J'abandonne aux réflexions des lecteurs cette particularité qui n'est pas plus ridicule /après tout, que l'opinion du marquis de Paulmy qui , notant une danse macabre de sa riche bibliothèque, actuellement fondue dans celle de l'Arsenal , prétendait sérieusement que tnacaber dérivait de deux mots grecs, signifiant une danse infernale; assertion dont il serait impossible de vouloir vérifier l'exactitude sans trouver, dans le grec , un sens tout différent de celui qu'on est en droit d'exiger dans le cas dont il s'agit.

Parmi les diverses étymologies sur le mot macabre, recueillies par M. Douce dans son important volume, il en est une que nous allons rapporter en traduisant littéralement les paroles du savant anglais ( page 237 ).

« M. Corn pan, dans son Dictionnaire de Danse, * 1787, in-12, sous l'article Macabrée, affirme t fort gravement, dit M. Douce, que l'auteur de t l'ouvrage de ce nom l'a tiré des Machabées, t qui, comme tout le monde sait, dansèrent, et en ont t fait époque pour les morts; puis, il rapporte en- 9 suite quelques lignes d'une édition moderne » de la Danse Macabre, où le mot Machabées est » par ignorance substitué à celui de Machabre. »

A Ihorame et femme est naturelle Mort nespargne petit ne grant.

En ce miroir chascun peut lire Qui le conuient ainsy danser , Saige est celuy qui bien si mire Le mort le vif fait auancer.

Tu vois les plus grans commencer, Car il nest nul que mort ne fiere:

Cest piteuse chose y panser.

Tout est forgie dune matière.

Nous rapportons d'autant plus volontiers tes vers suivants que, en les comparant à ceux qui précèdent, et sur lesquels ils sont calqués, on peut apprécier à sa juste valeur la prétention des éditeurs qui se vantent, dans leur titre, d'avoir tourné , dans le langage le plus poli de leur temps, l'ancienne Danse Macabre française f .

Texte des éditions de 1723 et 1729.

O créature raisonnable Qui désire le firmament,

• Nous ne parlons ici que de deux Danses publiées à Troyes, l'une et l'autre sous le titre de La Grande Danse Maeabie des hommes et des femmes, etc.; la première chez Pierre Garnier, rue du Temple, sans date , mais avec privilège donné en 1728 ; et l'autre cbez la veuve de Jac. Oudot et Jean Oudot fils , rue du Temple, 1720. Ces deux Danses, in-fol., avec fig., se composent également de 38 feuillets.

Oudin, dont le privilège porte la date de 1651 , Danza délit Marti est traduit par la Danse Machabée f .

Il y a plus, sans examiner avec M. Douce ce que peut présenter de ridicule l'opinion de Gompan, affiliant la Danse Macabre aux personnages bibliques des Machabées, est-ce bien avec raison que le savant anglais regarde comme un trait d'ignorance d'avoir écrit, dans les éditions modernes, Danse Machabée et Danse des Machabées, pour Danse Macabre? En effet, M. Douce luimême pouvait- il traduire autrement Machabœorutn Chorea ? et pourtant il savait fort bien que cette expression latine, fort antérieure aux premières Danses imprimées, se trouvait, sous la date du 10 juillet 1453, dans un manuscrit de l'église de Besançon , dont nous ferons tout à l'heure une mention très- particulière, La critique de M. Douce a donc une portée plus rétroao

1 Une variante encore bien plus ancienne du mot Macabre se présente à nous dans l'Inventaire de la Bibliothèque royale de Blois, dressé en 1544, dont un article est ainsi conçu ; Ung autre grand Hure en parchemin imprimé, intitulé La Danse Macabrée, rouvert en tripe de velours. Ce volume , grand in-fol. , appartenant à une édition publiée par Antoine Y c raid, vers 1500 r porte cependant le titre de Danse Macabre.

tive qu'il ne parait s'en être aperçu lui-même, el pourtant qui peut, aujourd'hui que les siècles ont enveloppé cette question d'un voile probablement impénétrable, prononcer pour ou contre ceux dont les uns, dans le cours du xv* siècle, écrivaient, à Besançon , Danse des Machakées, et les autres, à Paris, Danse Macabre. Rien, sans doute, ne contribue plus puissamment que la notable différence de ces deux locutions à embrouiller la question , et à rendre extrêmement problématique l'existence du prétendu Macabre, que l'on a fait l'auteur de ces Danses, et cela quelque soit le pays dans lequel on fait naître ce personnage probablement imaginaire. Tout en rendant hommage à la supériorité des lumières de MM. Peignot et Douce, je crains que, dans le cours de leurs savantes investigations, ils n'aient pas apporté , à l'objet de la remarque précédente, toute l'attention qu'il me parait naturellement appeler.

Quant à Compan faisant danser ses héros hébreux, rien ne l'empêchait de rappeler plus gravement ces antiques personnages, en supposant que, dans le cours du moyen-âge, on institua un spectacle funèbre , mêlé de prières pour les morts , en accomplissement de cette conclusion

du ohap. xii du deuxième livre (v. 46) des Machabées :

Sancta ergo et salubris est cogitatio pro defunetis exarare^ ut a peccatù solvantur.

• N'eût-ce pas été , cependant , se laisser aussi lé* gèrement entraîner dans l'immense et tortueuse carrière des conjectures, que de s'arrêter à croire que la translation des squelettes des Machabées, envoyés d'Italie à Cologne, en 1 1 64 *, aurait pu donner lieu à quelque mystère sépulcral dont les Danses Macabres ne seraient qu'une transmission ? Au surplus, nous verrons bientôt M. Leber s'arrêter, dans sa savante Lettre imprimée à la fin de ce volume, à des présomptions bien autrement entraînantes sur ce même mot de Machabées. J'ai déjà dépassé de beaucoup les bornes que je me proposais de donner à ce chapitre; mais, puisque les voici franchies, faisons quelques pas de plus, en continuant d'observer ce qui peut encore se rencontrer sur notre chemin. Sans nous arrêter ici à l'antériorité de l'une ou de l'autre, les Danses Macabres se divisent en deux

1 VeL script, et monutn. ampl. coll., aucl. D. Marleiio. I, iy, col. $64.

classes fort distinctes : les Danses exécutées par des personnages vivants , et de simples peintures représentant cette action. C'est sur les murs des églises et des cimetières que ces sujets furent exécutés avant leur multiplication biblioiheonique. Dans la basse latinité,, nous trouvons macheria pour.jMrtes, mur *. Or, la Danse Macabre, à Minden, à Basle, à Paris, ou dans tant d'autres lieux, était une véritable maeheriœchorea (prononcez makeriœ), danse du mur ou de la muraille, si tant est que la plus rigoureuse logique ne puisse. me contredire sur. ce point dans ce qu'il y a de purement grammatical. Je ferai, du reste, observer au lecteur que je ne prétends garantir, sous aucun autre rapport, la justesse de cette étymologie, ni de celle qui, fondée sur l'intervention obligée des cadavres et des squelettes dans les Danses Macabres, nous donnerait les mots machabœorum chqrea pour l'expression corrompue de macrarum choreaj la Danse des Maigres ou des Amaigris.

. Je ne terminerai pas ce chapitre sans mentionner une autre opinion sur l'étymologie du

1 V. Ducangc , Gloss. V° Macheria.

mot macabre ; mais , religieux observateur de la maxime : Sux mcuiqut, je m'empresse de déclarer d'avance que cette hypothèse et l'exposé des faits dont elle parait fortifiée, appartiennent à M. Douce , dont je ne suis ici que le simple traducteur.

. Dans le cours du xm e siècle, il parut un ouvrage français , en vers, sous le titre de : Li trois Mors et li trois Vis 1 (les trois Morts et les trois Vifs). Il en existait trois exemplaires apparemment contemporains dans la noble bibliothèque du duc de la Vallière, mais qui présentaient quelques différences et fournissaient le nom de deux auteurs : Baudoin de Condé et Nicolas de Marginal *. Ces antiques poèmes racontent que trois nobles jeunes hommes, chassant dans une forêt , furent arrêtés par un pareil nombre de spectres hideux, image de la mort, desquels ils reçurent une leçon terrible sur la vanité des grandeurs humaines. Une très-ancienne allusion, la première peut-être, à cette vision pa-

1 Francis Douce ; The Danse of Death , London , 4833 , in-8% p. 31 et soiv.

■ Catalogue de U Vallière , n° 2736 — 22 , 23 et 26. Il paraît que chacune de ces pièces sortait d'une plume différente. M. Peîgnot fait observer que le nom d'un des trois auteurs est resté inconnu.

Ce qui signifie à-peu-près : * Si notre esprit se v mortifie à cette vue, notre orgueil et notre y vaine gloire s'anéantiront dans la pensée de la v mort. » De son autre main , le saint ermite dirige l'attention des nobles cavaliers sur trois cercueils ouverts , sur lesquels sont un squelette et deux cadavres , dont l'un est celui d'un roi.

Une semblable vision, qui n'a pas une connexion si intime avec le sujet en question, et à laquelle, jusqu'à présent, on n'a pas fait attention , se trouve à la fin des vers latins attribués à Macabre, dans l'édition de Goldasti du Spéculum omnium slatuum, à Roderico Zamorensi K Trois personnages apparaissent à un ermite endormi , dont le nom n'est pas mentionné. Le premier est décrit comme un homme revêtu d'habits royaux ; le second comme un notable bourgeois, et le dernier comme une belle femme , ornée d'or et de joyaux. Tandis que tous trois préconisent, pleins de vanité , leurs conditions respectives, surviennent trois horribles spectres, sous la forme de cadavres humains , dévorés par les vers , qui les réprimandent sévèrement de leur

Hanov. I6J3,(d-4«.

arrogance. Ceci est évidemment, pour le texte, une autre version des trois Morts et des trois Vifs. Mais, quant à l'antériorité de Tune ou de l'autre de ces deux versions, c'est ce qu'il est impossible de décider. Celle dont nous venons de parler est composée de rimes alternées, dans la manière et probablement par Fauteur de la vision de Philibert ou Fulbert, touchant le Débat du Corps et de VAme ', ouvrage attribué à saint Bernard, et quelquefois à Gautier de Mapes. Il en existe des traductions en français et en anglais.

C'est à Yasari * que nous sommes redevable dfc savoir que Termite de la peinture d'Orgagna, au Campo-SantO; est saint Macaire, et lorsque, dans la vie de cet artiste , il consigne ce fait, on ne peut douter qu'il ne possédât, à cet égard , des documents traditionnels. Il nous apprend même qu'on a voulu représenter Andréa Uguzzione délia Fagivola , dans le personnage à cheval qui se bouche le nez. Au-dessus est une figure noire et hideuse de la Mort, abattant sous sa faulx les 'hommes de. tous les rangs et de toutes les

1 Cette pièce , traduite en vers français , se trouve fréquemment à la fin des Danses Macabres , publiées dans la même langue.

' Vasari; Vite de PUtori, 1. 1 , p. 183, édit. de 1568 , in-4«. '

conditions. Yasari ajoute qu'Orgagna avait rempli son tableau 1 d'un grand nombre d'inscriptions , pour la plupart effacées par le temps. Il en rapporte cependant une dans son ouvrage; elle s'adresse à quelques vieillards estropiés. Il parait que là , comme dans la Danse Macabre , les différents états de la vie étaient apostrophés par la Mort, fialdinucci, dans sa notice sur Orgagna 8 , fait , en parlant de cette peinture -, mention de l'Histoire des trois Rois et de saint Macaire; et Morona 3 , dans sa Pisa illuslrata, adopte, en décrivant également ce sujet, le nom du même saint. Les figures de cette composition sont tous des portraits dont on trouve les noms, tant dans Yasari que dans Morona , avec quelques variantes, néanmoins, dans les descriptions.

L'Histoire des trois Vifs et des trois Morts faisait partie des peintures de la Danse Macabre du cimetière des Saints-Innocents de Paris ; et, sur le portail de l'église du même nom, elle avait

1 II est peu de personnes qui ne sachent que ces peintures d'Orgagna furent exécutées a fresque.

• Baldinucci ; Disegno, u , 66.

1 Morona ; Pisa illustra (a , t , 359.

4iQ. rssài msTORiniiF

quemment et sans autorité , comme celui d'un poète allemand inconnu , appartient vraiment au saint dont le nom a subi une légère corruption , qu'il est facile d'apercevoir. En effet , lej mot Macabre ne se trouvant que dans les auteurs français seulement , le nom du saint, qui , dans l'orthographe moderne de la même langue, est Macaire, peut, dans beaucoup de manuscrits anciens , avoir été converti en Macabre au lieu de Macaure, par la substitution du 6 à Vu, résultat du caprice, de l'ignorance ou de l'inattention des copistes.

Puisqu'on ne peut, avec certitude , considérer comme originale aucune édition allemande des vers décrivant les peintures , attachons-nous au texte latin , qui peut avoir lui-même ses droits à l'originalité. L'auteur, dans son début, s'adresse aux spectateurs , et leur dit que la peinture qu'ils vont examiner s'appelle la Danse de Macabre.

C'en est fait alors du nom de Macaber , qui , ne pouvant plus s'appliquer à l'auteur des vers , mais bien aux tableaux eux-mêmes , comporte assez évidemment la confirmation de la conjecture précédente 1 .

M. Douce ayant invoqué, a l'appui de son éiymologie tirée du

pourtant , dans le préliminaire ci-dessus mentionné , le même Lydgate a cru devoir employer le mot traducteur ( translater) au lieu de celui d'auteur ( author ) ; mais cela ne présente pas plus d'importance que ces paroles : Machabric, le docteur ( the doctor ) , qui , n'étant pas dans le texte français , sont probablement une interpolation. 11 appelle aussi l'ouvrage la Dame (the Dance) ; mais on peut remarquer, une fois pour toutes, que deux versions à peine se trouveront parfaitement semblables , chaque éditeur ayant cru pouvoir se permettre de nouvelles licences , comme cela se faisait généralement autrefois.

cependant rigoureusement empêcher qu'on ne suppose aussi qu'un ancien poète, n'importe de quel pays , ait rimé des pensées morales sur la mort, dans lesquelles il aurait, comme le comporte si naturellement le sujet, fait intervenir toutes les conditions humaines, puis que les peintres, adoptant cette idée, l'auraient ensuite rendue doublement frappante , en figurant , aux prises avec la mort, les personnages mis en scène par le poète ? Fiat lux!

SUR LES DANSES DES. MORTS. f 17

société, évoqué qu'une seule et simple idée, celle des peintures , dessins ou gravures généralement connues sous les noms précédents. Holbein , si digne par son génie de sa haute renommée , ne doit , peut-être , la plus grande part de la célébrité populaire attachée à son nom , qu'à la fameuse Danse des Morts de Basle , qui lui fut si long-temps attribuée, bien que cette œuvre anonyme , qui date des environs de 1441 , soit fort antérieure à la naissance de cet illustre artiste, qui ne vit le jour qu'en 1498. Avant l'in^l vention de l'imprimerie et de la gravure , admirables moyens de multiplier à l'infini des types uniques jusqu'alors > les Danses Macabres , reléguées dans les cloîtres , les cimetières et les églises , n'étaient guères connues que dans les localités qui possédaient ces sortes de peintures. Mais, vers la fin du xv° siècle, le burin pro-' pageait immensément ces bizarres images , qui bientôt devinrent et sont restées jusqu'à nous une mine féconde de curiosités bibliotechniques et iconographiques. Ces compositions , plus ou] moins remarquables par la verve et le génie de leurs auteurs, obtinrent donc une place importante dans la critique des arts. Mais alors, comme depuis, l'archéologie a-t-elle, autant au

fois mises en action mimique par des personnages vivants?

2° Ce fait bien positivement avéré, les repré^ 1 sentations pittoresques de ces sortes de danses, ont elles donné lien aux actions réelles , ou ces dernières ont-elles fait naître l'idée des images Tj

Cette seconde et double question me paraît tellement insoluble , que je tremblerais de m'y engager ; ainsi , je ne m'occuperai spécialement que de la première, à l'aide de quelques arguments irréfragables qui la résoudront, je l'espère, de la manière la plus affirmative ; il me suffirait, pour cela, d'invoquer seulement le supplément au Glossaire de l'illustre Ducange ,. où se trouve, à son ordre alphabétique, l'article suivant :

« MACHABiEORUM cborea , vulgo Dance Macabre , v ludicra quaedam ceremonia ab ecclesiasticis v pie instituta, qua omnium dignitatum, tam » ecclesi» quàm imperii personae choream sit mul ducendo, alternis vicibus à cborea eva- 9 nescebant, ut mortemab omnibus suoordine v oppetendam esse significarent. Hujusce ritus t mentio fit in veteri Codice Ms. ceci. Yesont. r w laudato in Mercur. Franc, mens. sept. an.

» t742, pag. 1955. Sexcallus solval D. Joanni

9 la Danse des Machabées, dans l'église de ? Saint-Jean-1'Évangéliste , à l'occasion du chav pitre provincial des Frères Mineurs, »

On vient de voir , dans l'article précédent , la Danse Macabre désignée t non sous ses rapports pittoresques, mais comme une pieuse farce ecclésiastique, dont les acteurs figuraient, comme dans les tableaux et les gravure» que nous connaissons , et par une action réelle , des pontifes et des rois soumis , comme le commun des hommes , à l'inévitable atteinte de la mort. Telle fut, incontestablement, la danse dont il est question dans le manuscrit de Besançon , action qui parait avoir été spontanée , de courte durée, de peu d'instants , peut-être. On conçoit , en effet , qu'un ballet puisse s'exécuter avec cette promptitude, mais non un vaste tableau. C'est par cette conséquence, prise en sens inverse , qu'il ne parait pas moins judicieux de penser 9 avec M. Peigoot, qu'une scène mimique ne put pas exiger les six mois de durée qu'on donne à l'exécution de la Danse Macabre du cimetière des Innocents de Paris , en admettant que, dans la circonstance dont nous allons parler , il ait été réellement question d'une action vivante, comme l'ont pensé plusieurs auteurs. Voyons cependant si quelques

t (pour Macabre ) aux Innocens , et fut corn- » mencée enuiron le mois d'aoust et acheuée t au karesme suiuant » ; et plus loin il est dit : § En Tan 1429, le cordelier Richart, preschant » aux Innocens , estoit monté sur ung hault » eschaffaut qui estoit près de toise et demie de 9 hault, le dos tourné vers les charniers ent contre la charonnerie, à l'endroit de la Danse 9 Macabre. 9

« Il est bien certain , d'après ces deux cita* tions textuelles , poursuit M. Peignot , que la Danse des Morts, faite aux Innocents, commencée enuiron le mois d'aoust et acheuée au karesme suiuant, n'était point une danse exécutée par des personnages vivants, mais bien une peinture dont l'excessive dimension a exigé six mois de travail ; et ce qui le confirme, c'est que le cordelier Richart, cinq ans après, a prêché monté sur un haut échafaud placé vis-à-vis de cette peinture. 9

Quant à la peinture en question , nous nous garderons bien d'en contester l'existence ; mais examinons si la tradition suivante ne peut ré-

il fout se reporter au temps des chroniqueurs , où le style était plus ou njoips appauvri.

» Il J « I J « ~.» 'm, <• V>*^ V^

» représentées au vif les effigies des hommes 9 de marque de ce temps-là, et qui dansent en » la main delà Mort. Parmy lesquelles peintures » y a, des deux costez du Cimetière, deux poury traits, d'un Lion rouge, et d'un Serpent verd ', » illec fait mettre par iceluy Flamel,avec bonne » dotation pour l'entrctenement d'iceux. »

Voici donc, suivant Noël du Fail, la célèbre/ Danse Macabre de Paris , peinte par ordre de Charles V, mort le 6 septembre 1380. Il en ré- \A suite que celle de Minden, regardée comme la plus ancienne de toutes celles dont la date est connue, n'ayant été exécutée que trois ans après ^^*^ v *' v v la mort de ce monarque , en 1383 , se trouve- <\--*~ : rait par là dépouillée de son droit d'ainesse a . -w\'r \

Eji 1389 et en 1397, Nicolas Fiamel et Nico- ^ vV " n v las Boulard firent construire une partie du charnier des Innocents ; d'après du Fail , ce premier fit peindre des animaux emblématiques sur les murs de cette enceinte funèbre, et M. Dulaure

1 Dans les emblèmes de la chimie, le serpent vert représentait ( la dissolution de la matière , et le lion rouge , je crois , la couleur , et l'activité dévorante du feu. ^"*

• Nous relèverons , en passant , une erreur échappée a la plume élégante du savant rédacteur des Voyagea pittoresques et romantique* dans t 'ancienne France, qui, dans la description de la Danse des Morts de l'abbaye de la Chaise-Dieu, en Auvergne , dit que celle des Innocents , à Paris , était sculptée.

OLM-i -CK

Ce personnage est évidemment celui que nous retrouvons dans les gravures de quelques vieilles Danses Macabres, où nous le voyons figuré comme un nègre, coiffé d'un tortil , vêtu d'une

tunique courte, les jambes et les bras nus, bran-

dont la solidité avait résisté aux intempéries de quatre ou cinq siècles ?

. Il n'est pas plus facile, après tout , de se prononcer affirmativement sur ce qui précède , que de distinguer le Marcade, poète parisien de Noël du Fail, du Macaber ou Machabréc,. prétendu rimeur allemand , cru le premier auteur de la Dame des Morts, personnage tellement obscur, qiie son existence a été comme tacitement méconnue par ceux qui , dès le xv* siècle même, écrivaient Machabœorum charea pour Macabri, etc., observation qui retombe, au reste, sur notre Marcade français, dont je ne puis ni ne prétends plaider la cause.

Quelle que soit la véritable date de la Danse des Morts du charnier des Innocents de Paris, JohnLydgate, bénédictin anglais, de Saint-Edmondsbury, mort vers 1440, à l'âge de soixante ans, traduisit dans sa langue, non mot pour mot, comme il le dit lui-même (nolword by wofd, but following in substance ) , mais en substance, les vers français de la Danse Macabre de Paris. Si véritablement ers peintures furent exécutées en 1424, conséquemment pendant l'occupation de notre capitale par les Anglais, il n'est pas surprenant de trouver dans les vers de Lydgate

ail eu lieu précisément à 1 époque où les Anglais étaient maîtres de Paris , époque dans laquelle, il est vrai , se trouve comprise Tannée 1424.

Villaret (Hist. de France, t. XIV, p. 300 ), soit d'après des documents qu'il n'a pas cités , soit en brodant une anecdote mensongère sur le passage du Diarium, relatif à la Danse Macabre des Innocents, rapporte que, en cette année 1 424 , le cimetière de co nom fut le théâtre d'un spectacle où des personnages des deux sexes, de tout âge et de toutes conditions, passèrent en revue cl exécutèrent diverses danses, ayant la mort pour coryphée; triste et dégoûtante allégorie , dit-il , qui s'appelait la Danse Macabrie, expression de laquelle cet historien donne l'audacieuse étymologie que nous avons rapportée dans un des chapitres précédents.

Villaret, au moins, ne donne pas au spectacle en question la durée de six mois que le Diarium (le journal de Charles VI ) accorde à l'exécution , de la Danse Macabre des Innocents, sans en déterminer la nature; mais M. De Barante, dans son Histoire des Ducs de Bourgogne , t. V, p. 1 82 ( édit. de 1 825) , s'exprime à cet égard de là manière la plus formelle , en parlant des fêtes qui curent lieu à Paris quand Philippe- Ic-Bon ,

132 ESSAI UISTOMQl'E

| duc de Bourgogne , y vint en 1 424. « I! n'y avait '» point des divertissements , dit-il, pour les sei-

v toire de Verncuil par une fêle qui parut plus

v étrange même que les revers des Français,

» et il en plaça le théâtre au centre de la capj-

» taie, dont les habitons commençaient à peine

» à oublier l'horrible famine qui venait d'en

» moissonner la plus grande partie. Nous vou-

» Ions parler dé cette fameuse procession qu'on

9 vit défiler dans les rues de Paris sous le nom

» de Danse Macabrée ou Infernale , épouvan^A ^^'\

v table divertissement auquel présidait un sque- -

9 le t te ceint du diadème royal, tenant un sceptre

v dans ses mains décharnées , et assis sur un

* trône resplendissant d'or et de pierreries. Ce^ » spectacle repoussant , mélange odieux de « deuil et de joie, inconnu jusqu'alors, et qui ' » ne s'est jamais renouvelé , n'eut guère pour té- » moins que des soldats étrangers, ou quelques 9 malheureux échappés à tous les fléaux réunis,

* et qui avaient vu descendre tous leurs parens, 9 tous leurs amis dans ces sépulcres qu'on dé- » pouillait alors de leurs ossemens. Tandis que 9 cette hideuse fête témoignait d'une manière si 9 indécente le barbare orgueil des vainqueurs , 9 les évènemcns successifs de la guerre avaient 9 forcé Charles VU à errer de ville en ville pour » en réclamer des renforts, etc. »

Le passage précédent nous parait beaucoup plus remarquable par l'élégance du style qu'allusif à une véritable Danse de la Mort, mais il

SUIl LES DANSES DES MORTS. 135

» resme suiuant. » Kb bien! cotte paraphrase, fût-elle entièrement dénuée de documents authentiques, restera toujours d'accord avec les probabilités en faveur dune action mimique, tant que l'opinion qui consiste à ne voir, dans la danse en question , qu'une simple peinture, n'opposera pas à la présomption contraire des autorités précises incontestables.

On objecte, il est vrai, comme nous l'avons déjà dit, et cette objection ne peut manquer^ d'en imposer au premier abord , qu'il ne parait pas vraisemblable qu'un spectacle, composé de personnages vivants, ait pu se prolonger pendant un temps aussi considérable, et qu'une longue suite de peintures ne soit pas ce dont il est ici question. On ne peut néanmoins se défendre de quelqu'indécision , en songeant à la facture, à l'immense complication des anciens drames connus sous le nom de Mystères, et à l'impossibilité fréquente d'en renfermer la représentation dans un temps bref et déterminé.

Nous trouvons dans V Histoire de Valenciennes, par O'Outreman , témoin oculaire, qu'en 1547, un sep) Mystère excita, pendant vui-t-cinq jours de scènes variées , l'admiration des habitants de cette ville. Dans l'Histoire du Théâtre Français ,

des frères Parfait , on lit qu'une représentation

nàt à une seule représentation , quand, de no& jours même, une œuvre dramatique en obtient quelquefois quatre-vingts ou cent dans le cours d'une saule année? Âpres avoir joué certains Mystères, on détruisait quelquefois le théâtre dont on vendait les matériaux devenus inutiles; les curieux avaient donc bien fait alors de se repaître d'un spectacle dont le renouvellement devenait ou douteux ou remis à vingt ans peutêtre. Telles sont les considérations qui me font f regarder comme possible que la Danse Macabre y \ des Innocents, foite en 1424, et considérée * c

comme spectacle vivant, ait occupé les pieux loisirs des Parisiens pendant six mois, — '

On objectera peut-être que l'enchaînement des événements de l'ancien Testament ou de la vie de Jésus-Christ comportaient une foule d'épisodes, conséquemment une prodigieuse variété d'actions dent les spectacles mortuaires paraîtraient avoir été dénués ; mais ces derniers étaient-ils réellement aussi monotones, aussi pauvres de moyens accessoires qu'on le pense d'abord?

Je ne le croîs pas, et ne regarde pas comme probable qu'ils se bornassent toujours a de simples mouvements do danse entre lu Mort et de*

SUIt LES DANSKS DES MORTS, 139

fort bien aussi nous offrir des réminiscences do plusieurs des anciennes scènes dont se compo-r sait l'étrange conception des Danses Mac^bres^j

Ce qui parait certain <au moins, c'est que ce spectacle était parfois entremêlé d'intermèdes 1 bouffons dans lesquels le fou ou le soi (fafuus), le farceur obligé du moyen-âge , égayait les spectateurs par dés lazzis convenables à son rôle* Ce personnage , qui se voit représenté dans plusieurs vieilles publications des Danses de la Mor]^> est figuré dans un ancien recueil que possédait mon honorable confrère sir Francis Douce, de la société royale des Antiquaires de Londres»

On l'y voit soutenant un rude combat avec son adversaire, la Mort, et le souffletant avec une vessie pleine de pois ou de petites pierres, instru ment encore en usage parm] les paillasses. Cette gravure, qui parait évidemment l'ouvrage d'une main étrangère, fait penser à M. Douce que ces sortes de farces étaient en usage sur le continent. Le fou de la Mort n'en était pas moins connu de Shakespeare, puisque celui-ci en fait mention dans plusieurs de ses ouvrages, notamment dans Périclès , prince de Tyr. acte ni , scène 2 , et dans Mesure pour Mesure, acte m , scène 1 ". Au reste, mon savant confrère et ami M. John

140 ESSAI HISTOR1QLB

SM LfiS DANSES DÉS MORTS. 141

du célèbre Germain Pilon ■. C'est ainsi que les mystères de la Foi , représentés en cire , dédommageaient les Parisiens du regret de. ne plus voir ces pièces pieuses jouées par de véritables personnages. Ces simulacres. étaient exposés en plein air, et , parmi les principaux , la naissance du Christ attirait, dit-on, le plus de spectateurs *.

Quelque jugement que Ton porte sur le véritable sens de la citation douteuse qui nous a si

. » « Le deux novembre , les curieux vont voir, aux charniers de » Saint-Innocent, le squelette de Pilon, fomeux sculpteur. » Véritable calendrier chronoL pour l'année 1728, p. 96. Paris, H. S. P. Gissey.

. Le squelette dont il s'agit ici fut recueilli , dans la Révolution , par mon honorable ami le chevalier Alexandre Le Noir, conservateur du Musée des monuments français , et placé dans ce précieux établissement, si regretté par 1rs véritables amis des arts. Le sque. telle en question fut aussi, selon M. Alex. Le Noir, attribué a François Gentil , de Troyes.

. « Le vingt-cinq décembre on voit , k un des bouts du pont de l'Hôtel-Dieu , le Mystère de la Nativité , en cire colorée. • Calendrier précité , p. 101.

Paris n'était pas la seule ville de France où, le 25 décembre ou le l eT janvier, on rappelait annuellement le retour de ce dernier usage. Celte agrégation de figures se nommait , dans beaucoup de lieux , la crèche, et dans d'autres , notamment en Flandre , le bctkléetn, en patois bètliem.

Set bra> «ont comme chen de «Lire Qu'un met à chet pHils enfants, An béthem qu'an va vire Le premier jour de Tan.

Chantons de F. de Cottignks dit Rrûle-Maiso*.

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