‹ Essai...sur les danses des morts, Volume 1Chapitre 18 sur 32 · SUR LE PERSONNAGE DU FOU · texte numérisé non relu

SUR LE PERSONNAGE DU FOU

'ancien personnage du Fou , si généralement répandu dans le cours du moyen-àge, et dont nous ne voyons aujourd'hui que le côté ri»

dicule, renfermait peut-être, dans les premiers temps de sa création , un caractère symbolique dont le véritable sens n'est pas venu jusqu'à nous. On sait que ,

Outre ce qui précède, il est une preuve encore plus convaincante que le titre de fou dénotait jadis une véritable profession. C'est qu'il est presque sans exemple de ne pas trouver, parmi toutes les autres conditions sociales , le personnage du Sot ( fatuus) et celui de la Sotte ( fatua ) dans les Danses Macabres iconographiques.

Il est probable qu« les gens désignés par Villon sous le nom de fous ou de sots étaient, non les écoliers et bazochiens qui formaient une confrairie régulière dont le chef portait le titre de Prince des sots, mais des espèces de baladins qui couraient les rues de Paris et amusaient par leurs momeries le peuple qui n'avait pas le moyen , comme les grands seigneurs , de tenir à gages ces sortes d'histrions. Dans la xix e ballade du Grand Testament de Villon, après un huitain dans lequel ce poète si original crye mercy a chascun , notamment aux chartreux , aux célestins , aux mendiants, aux dévots , aux filles mignotes, aux cuidereaulx d'amour transis, etc., vient le suivant :

A fillettes moDStrans tetins

Pour auoir plus largement faostes

A ribleurs meneurs de hutios [débauchés, tapageurs )

A basteleurs traynans marmottes

A folz et folles , sotz et sottes

Qui sen vont sifflant cinq et six,

A marmousetz et mariottes

Je crye a toutes gens merciz \

Je crois que ces espèces de fous remplissaient quel-

CEuvres de Fr, Villon. La Haye , Moetjens, 1742, in-8*, p. 183.

ques rôles burlesques et niais dont celui de nos paillasses est une sorte de copie ; car, dans la basse latinité, les mots follis, follu •» n'ont pas toujours désigné un homme en état de démence ; ils avaient beaucoup d'autres acceptions parmi lesquelles ils exprimaient souvent aussi un esprit stupide et borné; c'est de là que notre Charles-le-Simple est qualifié de Karolus follm dans quelques vieilles chroniques , et notamment dans celles de Maillezais et d'Angers.

Il ne faut pas , au reste , croire que le bas peuple seul prit plaisir aux sottises de ces soi-disant fous. Sous François I er encore , à cette époque immortalisée par la poésie , la littérature et les arts , la ville et la cour se disputaient le bouffon que l'élégant Clément Marot lui-même appelle le très gentil fallût Jean Serre, excellent joueur de farces. L'illustre poète de Cahors, qui n'a pas dédaigné de l'honorer d'une épitaphe, exalte dans cette pièce la renommée de ce facétieux personnage, et nous donne, dans les vers suivants , un échantillon des beaux talents auxquels cette espèce de fou dut sa vogue extraordinaire :

Sa science n'estoit point vile , Mais bonne : car en ceste ville ( Paris) Des tristes tristeur détournoit Et rhomme aise en aise tenoit.

Or, brief , quand il entroit en salle Avec une chemise salle, Le front , la joue et la narine Toute couverte de farine , Et coiffé d'un béguin d'enfant Et d'un hault bonnet triomphant

1 V. Dncange , Gtoss., au mot Follis.

Garni de plumes de cbappons ; Avec tout cela , je respons , Qu'en voyant sa grâce niaise On n'estoit pas moins gay, ni aise , Qu'on est aux champs Elysiens.

Après l'espèce de célébrité dont j'ai vu de nos jours s'entourer d'insipides grimaciers, je me garderai bien d'assurer que le gentil fallot Jean Serre qui , cent quarante ans avant Molière et Regnard ,

gaigna bruit et crédit

Amour et populaire estime ,

ne trouverait place aujourd'hui parmi nous que sur les tréteaux de la foire.

Du nom des fous ou sots furent appelées soties ou sotties certaines compositions théâtrales dont le fond et la forme, également grossiers , étaient en rapport de trivialité avec les acteurs. Il paraît, au reste, que le costume chargé de grelots qui , dans le moyenâge , était particulier aux fous , remonte à une trèshaute époque. Un fort ancien commentateur de Jean de Garlande , écrivain anglais qui vivait vers le milieu du xi e siècle », en offre la preuve dans le vers léonin suivant :

Non opu$ est Folio euspendere tympana collo.

» Il n'est pas besoin d'attacher des clochettes au cou d'un fou pour le faire connaître. »

1 Jean de Garlande a écrit, entre autres ouvrages, un livre des Miracles de la Vierge , et un autre, De MysterHt Eeclesiœ.

Au reste , le fou , caricature vivante et banale dont le ciseau reproduisit mille et mille fois l'image dans nos vieux monuments , était une espèce de personnage satyrique sous l'habit duquel on caractérisait généralement tous les travers de l'humanité; c'est ce qu'on peut voir, par exemple, dans le Stultifera navis , de Sébastien Brandt », qui comprend un grand nombre de gravures sur bois , publication gothique de la fin du xv e siècle , et que les curieux recherchent avec empressement aujourd'hui. Quant au fou de la Mort ( the Death's fool ) , dont parle Shakspeare dans ses deux pièces, Périclès, prince de Tyr, et Mesure pour Mesure, plusieurs commentateurs anglais, tels que Reed *, Warburton , Ritson , Steevens, Malone et sir Francis Douce , n'ont pas balancé à voir, dans les deux passages du grand poète , leur compatriote , des réminiscences du fou introduit dans les anciennes Danses Macabres en action, et dont nous retrouvons la figure dans toutes les peintures ou gravures de ces Danses. Seulement , M. Douce fait observer que M. Malone , trompé par une assertion du docteur Warburton, avait eu tort de répéter, d'après ce dernier, que des scènes entre la Mort et le Fou faisaient partie des Moralités { pièces parlées), tandis qu'au contraire il est reconnu , ajoute-t-il , par les plus habiles

1 Imprimé originairement en allemand , a Baie et à Nuremberg * en 1494.

' Voyez les notes insérées par ce premier dans son édition de Shakspeare ( 1803 et 1813 , 21 vol. in-8' ), vol. 6 , p. 289-290, et vol. 21 , p. 272-273*

antiquaires de la Grande-Bretagne et du continent, que ces deux personnages ne se voyaient aux prises que dans le spectacle vivant de la Danse Macabre. Quoique la partie négative de cette opinion ne me paraisse pas , j'ose l'avouer , encore incontestablement établie, il est certain au moins qu'en Angleterre des parades populaires offraient encore naguère , comme on va le voir, des traces de la Danse Macabre dans des luttes entre la Mort et un bouffon. M. Douce , auquel on a dû depuis tant de précieuses recherches sur les Danses des Morts, parcourant un jour une foire qui se tenait dans un grand bourg , aperçut une figure qui , seule et assise sous une tente , paraissait épuisée de fatigue. Sur le vêtement noir et serré de ce personnage , étaient peints des ossements de manière à imiter un squelette. Etant fort jeneakua et ne possédant pas encore la moindre notion des antiquités théâtrales , M. Douce eût pu, sans la circonstance suivante, rester longtemps persuadé que l'objet qu'il avait vu n'était ni plus ni moins que le héros de la pantomime bien connue sous le titre A' arlequin Squelette. Mais voici ce qu'il apprit plus tard : Un respectable ministre, clergyman, âgé de plus de quatre-vingts ans , entendant parler de cette circonstance , raconta qu'il se souvenait d'avoir rencontré , il y avait plus de cinquante ans , une semblable figure à Salisbury. Se trouvant dans cette ville , à l'occasion de quelque rassemblement public, il lui arriva de se rendre chez un chirurgien au moment même où le représentant de la Mort fut apporté pour être saigné; et cela à cause d'une chute qu'il

avait faite sur le théâtre en poursuivant son antagoniste ( a merry Andrew , littéralement un Andrè-le- Gay l ) , un Paillasse , qui , pour le dire en passant , plein d'anxiété et en habit de caractère, l'accompagnait à la maison du phlébotomiste. Quelque jours après, le même ministre, cédant à sa curiosité, fut voir le spectacle de la danse dont notre emblème de la Mort était un des acteurs. Cette danse, dit-il , ne consistait entièrement que dans les tours de la Mort pour surprendre le Paillasse , et dans les efforts de celui-ci pour éviter les stratagèmes de son ennemie qui finissait par avoir le dessus. Ce dénouement était accompagné de circonstances qui rappellent l'exil du Dragon de Wantley.

Certainement les vers suivants de Shakspeare, dans Mesure pour Mesure , ne pouvaient être mieuï mis en action qu'ils ne l'étaient par cette parade t

« — Merely thou art Death's foolj

» For him thou iabourst by tby flight to shun »

» And yet run'sl towards him still. »

« — Simplement tu es le fou de la Mort; » Car tu t'efforces de l'éviter par la fuite , » Et toutefois tu cours fers elle: »

Au reste , la farce dont il vient d'être question dut avoir aussi quelque vogue en Allemagne; on peut

1 Dans de belles Heures a l'usage de Rome , imprimées pour Simon Vostre, par Pigouchet, en 1502 , in-8°, dans l'Adoration des Bergers, les noms de ceux-ci sont inscrits de la manière suivante » Gobin le Gay, le beau Roger, A loris , Ysauber, Alison et Mahault*

du moins le présumer d'après la description qne nous donne Bruckmann, dans ses Epistolœ Itinerariœ ( vol. y , epist. xxxn ) , de la chapelle de la Mort , dans l'église des Augustins de Vienne , où , parmi les autres sujets macabres peints dans cette chapelle , par frère Abraham de Sainte-Claire, moine du même couvent , on remarque, dit Bruckman, le personnage d'Arlequin faisant des grimaces à la Mort. N'estce pas toujours le fou du moyen-âge, reproduit sous un costume scénique de la renaissance ' ?

1 On sait que Michel-Ange ne dédaigna pas de composer et de dessiner lui-même les masques d'Arlequin et de Polichinelle , et de plusieurs autres personnages de l'ancien théâtre italien.

APPENDICE

SDR L'EMPLOI DES VÊTEMENTS SACERDOTAUX DANS LES REPRÉSENTA- TIONS DES MYSTÈRES ET MORALITÉS.

l existe dans Rabelais un passage relatif à l'usage d'employer des vêments sacerdotaux dans la représentation des Mystères. C'est dans le livre iv du Pantagruel , ch. xiii , intitulé : Comment , a Vexemple de tnaistre François rtllon y le seigneur de Basché loue ses gens. Ce pas-

sage est d'autant plus curieux qu'il renferme un tableau des hideuses farces connues dans le moyen-âge sous le titre de Diableries, et dont le but moral était d'inspirer la terreur de l'enfer, comme celui de la Danse Macabre était de faire méditer sur la Mort. Mais passons au récit de Rabelais.

« Maistre François Villon sus ses vieux jours , se » retira a Saint Maixerit , en Poitou, soubs la faveur » d'un homme de bien abbé du dict lieu. La , pour » donner passe temps au peuple, entreprint faire » jouer la Passion en gestes et languaige poictevin. » Les rolles distribuez , les joueurs recolez , le théâtre » préparé , dist au maire et eschevins , que le mystère

• pourroit estre prest a l'issue des foires de Niort , » restoit seullement trouver habillements aptes aux » personnaiges. Les maire et eschevins donnarent » ordre. Il (Villon) , pour un vieil palsant habiller, » qui jouoyt Dieu le père, requist frère Estienne » Tappecoue ' secretain des cordeliers du lieu , lui

• prester une chappe et estolle. Tappecoue le refusa » alléguant que par leurs statuts provinciaulx estoit » rigoureusement défendu rien bailler ou prester » pour les jouants \ Villon replicquoy t que le statut » seullement concernoyt farces , mommeries et jeux » dissolus, et ainsy que l'avoit vu praticquer a Bru-

1 Nom burlesque probablement forgé par Rabelais. 11 signifie Tapequeue , et parait renfermer un sens obscène.

' La prohibition alléguée par Tappecoue est une preuve du fréquent emploi des ornements sacerdotaux dans de pareilles circonstances, et n'est que le résultat évident de la crainle de cet abus.

» ainsy conduicts avecques contentement du peuple » et grande frayeur des petits en fans, finalement les » mena bancqueter en une cassinehorsla porte en la » quelle est le chemin de SainctLigaire. Arrivants a » la cassine, de loing il apperceut Tappecoue qui re- * tournoyt de queste , et leur dist en vers macaro- » nicques :

• Nie est* de patria , natus de gente Bellûtra, » Qui solet antiquo bribas portare bisaceo.

» Par la mort diene , dirent adoncquea les diables , » il n'ha voulu presier a Dieu le père wm paovre » ckappe : faisons luypaour. C'est bien die t, respond » Villon , mais cachons nous jusques a ce qu'il passe , » et chargez vos fusées et tizons. Tappecoue arrivé » au lieu, toute sortirent on chemin au devant de » luy en grand effroy , jectants feu de touts coustez » sus luy et sa poultre : sonnants de leurs cymbales , » et hurlants en diables. Hho , hho , hho , hho : » brrrourrrourrrs , hrrrourrrs, rrrourrrs. Hou, hou, » hou , Hho , hho , hho. Frère Estienne , faisons nous » pas bien les diables? La poultre toute effrayée se » mist au trot, a pets, a bonds, et a gualot : a » ruades , fressurades , doubles pédales et petarra- » des : tant qu'elle rua bas Tappecoue , etc. »

Passons sur le tableau dégoûtant que nous trace Rabelais de ce pauvre moine qui , ne pouvant déga-

* C'est-à-dire : Voici Tappecoue , de la race et de la patrie des Bélîtres ( des gueux ), qui a coutume de porter force bribes de pain dans un antique bissac.

été déjà inséré dans cet ouvrage , quelques détails nouveaux.

En tête de ces travaux , nous citerons, comme les plus intéressants et les plus complets sans contredit, la dissertation sur le Personnage de la Mort , de M. Alfred Maury ', de l'Institut, et celui de M. Jacob Grimm, inséré dans sa Mythologie allemande •.

C'est principalement dans les curieuses recherches de ces savants éminents que nous avons puisé les renseignements qui suivent et dont nous eussions regretté l'omission. Nous avons tâché d'en tirer un résumé succinct des caractères de la Mort dans l'antiquité et au moyen-âge, et, afin de ne pas tomber dans de trop longs détails, nous renvoyons, pour la plupart des citations , aux ouvrages mêmes que nous résumons.

Pour suivre , autant que possible , Tordre chronologique, nous commencerons par décrire l'idée que. l'on se formait du personnage de la Mort dès les époques les plus reculées.

Les premiers hommes se figuraient la Mort comme un ange invisible qui venait frapper, ostensiblement dans les combats et mystérieusement dans les maladies, ceux à qui le Seigneur, comme punition , destinait le trépas. Ce n'était pas alors un ange spécial , distinct des autres messagers divins. Dieu l'envoyait

1 Voyez la Revue Archéologique. Paris , 5 e livraison de 1847 , et 10«, 11 e et 12 e livraisons de 1844.

> Deutsche Mythologie von J. Grimm. Gottingen, 1844 , in-8, p. 799-815.

pour punir les coupables; il venait chercher les âmes pour les conduire , et on lui donnait alors le nom d'Ange du Seigneur ou Ange Exterminateur. Les Hébreux rappellent Schemckazias et Azaël; les Chrétiens de l'Abyssinie le connaissent encore sous le nom de Maleaka Moté (de l'hébreu moth , qui signifie mort); les Rabbins le désignaient par le mot Douma, qui signifie meurtre , deux caractères rappelant son rôle; enfin, les Persans le nommaient Mordad, et les Arabes Azraël, nom tiré du mot hébreu , dont on retrouve encore un dérivé , Esrel , chez les Tchouvaches, en Sibérie 1 .

Mais , dans la suite , cet ange exterminateur se distingue des autres; ses fonctions sont, en quelque sorte, de calomnier, de perdre les mortels devant le Seigneur, comme l'indique le nom qui lui est dèslors appliqué de Satan (ennemi, accusateur, caractère que les Chrétiens continuent à lui donner en l'appelant le Diable , JW£©xor, calomniateur, et Asmodée, du persan azmû-dan, calomnier, accuser) \

Enfin , après la captivité d'Israël , les Juifs rapportèrent d'Assyrie des croyances tirées de la religion perse, attribuée à Zoroastre; ils donnèrent le nom de Sammaêl (chez nous, Samiel ; en hébreu, poison de Dieu) à leur Satan, qu'ils assimilaient au dieu méchant des Persans, Ahriman, et au Typhon des Egyptiens , et ils le regardèrent non plus comme le

1 Maury, p. 320, 309.

>lbid,326.

serviteur du Seigneur, mais comme son adversaire et le seul principe du mal *. Une confusion régna longtemps entre la Mort, le Diable, Y Enfer et le Péché , dont le Démon est toujours la source ; mais admettant à la fin une distinction entre ces êtres terribles, que Ton voulut personnifier, l'Enfer et la Mort furent toujours destinés à accompagner Satan.

Nous verrons plus loin comment les Chrétiens personnifièrent Thanatos; mais auparavant jetons un coup-d'œil sur les idées des Grecs et des Latins à cet égard.

Les Grecs s'efforçaient , comme nous l'avons déjà vu dans le chapitre iv , de retirer à la Mort toutes ses horreurs. Ils la représentaient sous les traits d'un génie ailé , endormi et éteignant un flambeau , ou posant le pied sur l'ame , 4> v X n > comme s'il en prenait possession. Us la désignaient spécialement sous le nom de Moip* % la Parque , et lui donnaient encore ceux de Avct^xw, Ai?*, ncxpoyx*™ ; ces mots, dérivant de pu?», <fW<», wopuv, indiquent l'idée de partage. Elle était ainsi censée apporter à chacun

1 Par suite , Apollon dit , dans ta tragédie d'Alcette , d'Euripide ( Te» 64 ) , en parlant de la Mort :

E^Ôpoiç yc Gwitccç, xott Ocotç avyrvovfuvecç

Elle est un sujet d'horreur pour les mortels et de haine pour les Dieux ).

2 C'est , selon M. Maury ( p. 693 ) , ce nom allégorique de Moipa qui , en subissant chez les anciens peuples de l'Italie les altérations de morsa, morta, produisit le latin mors, d'où nous vient notre mot de mort. Ce dernier mot vient peut-être aussi directement du sanscrit mri , mourir ?

chez les Juifs, souvent confondue avec Hadès ou Pluton. Quoiqu'elle n'eût point d'autels à Sparte ( Maury, 787 ) , la Mort , Gavo.™ ( de ôf tvt» , frapper ) , avait néanmoins une statue. Les Grecs se la figuraient noire , avec des ailes de la même couleur , la barbe et les cheveux hérissés '. Il est, du reste, à remarquer que , plus on avance, plus elle se présente sous un aspect hideux et formidable.

Cependant , les Etrusques donnaient au dieu de la Mort l'aspect d'un vieillard portant des ailes, une longue barbe , et tenant un marteau pour frapper ceux qui devaient mourir. Mais leurs Furies, qui devaient conduire les âmes aux Enfers, ont une phy-

1 Dans YAlceste d'Euripide, Hercule dit, vers 843:

tov pcJlafMrtirXov vtxpwv Bavarov yvXaÇa»

( J'aurai les yeux sur la Mort, la reine des ombres, aux noirs vêtements ) , et Alceste , la voyant planer sur sa tête , rappelle la Mort ailée ( vers 261 ) , en La confondant encore avec l'Enfer et Pluton :

Les Grecs donnaient aussi à la Mort un fer tranchant pour couper les cheveux de la victime, qui, une fois les cheveux coupés, appartenait aux Dieux infernaux.

dit Thanatosdans la même tragédie ( vers 75 ). L'usage était, chez les Grecs et les Latins, dès que quelqu'un mourait, de lui trancher l'extrémité des cheveux , comme prémice du sacrifice dû aux divinités de l'Enfer. Virgile , dans son Eneîde , dit , au sujet de Didon ( livre iv, vers 698-699 ) :

Nondum illi flavum Proterpina ▼ertice crinem Atutulerat , «lygioque caput damnaverat Orco

( Voyez le P. Brumoy. Théâtre des Grecs, 1630, II* vol., p. 88.)

Les Scandinaves se représentaient la Mort, sous le nom de Halya ou Htl , comme une déesse noire , ne tuant pas, mais saisissant les morts, à l'exception des guerriers tombés sur le champ de bataille; n'envoyant même pas de messagers comme le fait la Parque avec les Kères helléniques. C'est le dieu Odin qui, pour conduire dans son ciel, au Valhala, les âmes des guerriers morts, envoie les Valkyries, dont le nom (dérivé de valr, cadavre, et kiusa, kiora, choisir ) indique qu'elles remplissaient , dans les combats , un rôle qui se rapproche de celui des Kères ( Maury, 696). Seulement , elles conduisaient au Valhala, au séjour heureux, et non dans YHel ou l'Enfer. Ici, ce mot de Hel, pris à la fois dans le sens d'Enfer et de déesse de la Mort, reproduit la confusion qui, dans l'antiquité, a toujours régné entre ces deux significations. C'est encore de ce mot que viennent, de nos jours, l'anglais Hell et l'allemand Holle '.

Jusque là , nous n'avons pas vu la Mort représentée en squelette *. Mais bientôt les formes élégantes

1 D'autres divinités que celles du Monde souterrain s'emparaient également des âmes. Ainsi , dans la Mythologie des peuples du Nord, on admettait que Bàn, ta déesse de la Mer, attirail a elle avec un filet tous les corps de ceux qui s'étaient noyés dans ses eaux. Serait-ce par la tradition de cette croyance que des paysans bretons regardent les mouettes, don* le cri est plaintif et lugubre , comme Les âmes de ceux qui ont péri en mer ( Maury, 745 ) ?

* Les Romains avaient cependant des oeuvres d'art où l'on rencontre le squelette. On peut s'en convaincre en jetant les yeux

la Renaissance, lorsque, par la perfection des études, les artistes purent connaître l'anatomie humaine, qu'on la vit sous la forme d'un squelette régulier '.

Les poètes du moyen-Age continuèrent à s'emparer du personnage de la Mort et à lui donner un rôle souvent comique , mais dans lequel elle est toujours l'ennemi vainqueur de l'homriie.

Parmi ces poèmes, on remarque comme les principaux , au xn e siècle , en France , les Vert sur la Mort , de Thibaud de Marly ; au xin e siècle , en Allemagne , le Regenbogen ( Tarc-en-ciel ) » , de Schmied Barthel ; le Renner ( le coursier) , de Hugo de Trimberg, où la Mort décrit à un homme dont elle s'est faite la marraine , les maladies qu'elle lui envoie en guise de messagers , pour lui annoncer son trépas. L'Espagne revendique , au siècle suivant , la Danza gênerai de la Muerte, du juif Wundartz Rabbi Santo de Carrion ; on trouve , dans le Midi , le Trionfo délia Morte , de Pétrarque , et au xvi e siècle , dans le Nord, YHecastus, par Hans Sachs, ainsi que le poème anglais intitulé Every tnan (tout le monde) ,

1 H semblerait môme que c'est pour faire allusion a cela que l'auteur des vers allemands de la Danse de Baie fait dire à la Mort, dans le tableau du Médecin, seul tablean de toute cette Danse où la Mort ne soit pas peinte en un cadavre desséché , mais en véritable squelette :

Herr Doctor, b'ccbant die anatomey An niir, ob tic recbt g' macbet aey ?

[ Monsieur le Docteur, regardez sur moi si l'auatomie est bien laite ).

' Voyez Ellissen , p. 84 , d'après Hagen et Gcrvinus.

chasse , et ne se fait pas attendre auprès des malheureux, qui l'appellent à leur secours ». On connaît à ce sujet la fable de la Mort et du Vieillard , Tepov k&i Qavatoç , que La Fontaine a deux fois reproduite. On trouve également dans le roman du Renard ( vers 9995 ) : Mort , qar me pren , $% me délivre !

Elle est souvent montée à cheval % et elle a pour se battre toute espèce d'armes offensives. Tantôt elle tient un arc et des flèches , une lance ou une hache de combat ; tantôt elle frappe d'un fouet à quatre lanières 3 ou porte un filet pour enlacer, comme un

Ait Gavccv fu xat rod ovx teç avpTov Ov£ cç rptrav poc pjlvov cp^itou xaxoy

( Il me faut mourir, et , pour m'enlever, la Mort u'attendra ni le deuxième , ni le troisième jour du mois ) : Allusion, dit le P. Brumoy ( II e vol., p. 84 ), à la coutume qu'avaient les créanciers de donner à leur débiteur jusqu'au troisième jour pour payer leurs dettes , qui devaient être toutes soldées le premier du mois.

1 Mais tu qui joes a la cache De chiaus ou Dex paor n'a mis Moult fais grands biens par ta manacbe Car ta peors purge et saacbe L'ame aussi cou par un tamis.

( Tbibaud. de Marly, st. iv. )

1 Voyez dans la II* partie , l'explication de la plancbe XLVIII.

3 Grimm ( p. 806 ) , d'après Broun von Schoonebeck. — Ou trouve aussi a la fin de la Danse Macabre ( édit. de Troyes ) , à l'article intitulé : Mort menace l'humain lignage :

Par le moyen de ces trois verges dores .

Plus cruelle que les lions , Je moissonne les créatures Par centaines et millions.

280 ESSAI HISTOKIQUE

On la compare à un garde forestier, parce que celui-ci doit avoir l'œil sur les arbres du bois , qui , de leur côté , sont tous destinés à tomber. Kaisersberg lui donne ce titre (holzmeierj dans son livre de arbore hutnana (Grimm , p. 811 ). M. Douce ( p. 172) cite aussi deux gravures dans lesquelles la Mort est représentée en garde forestier; dans l'une , elle décoche des flèches contre un chasseur : et dans la seconde, où l'allégorie est complète, elle coupe un arbre sur lequel sont plusieurs hommes qui perdent l'équilibre et sont précipités dans un tombeau. On ne saurait mieux appliquer qu'à cette comparaison ce vers de Thibaud de Mari y (str. ix ) :

Mors, qui l'arbre plain de fruit esbrances.

Non seulement elle se bat les armes à la main contre l'homme , mais encore elle le cite devant un tribunal juridique. C'est probablement dans ce sens que Ton doit entendre le proverbe du xm« siècle : Encontre la Mort n'a nul ressort, et ce que dit le Bailli , dans les éditions originales de la Danse Ma-

li esi impossible de lutter avec la Mort et ses serviteurs , dit la Mort au Chevalier dans la Danse de Baie :

Tu lieves seur toz ta bannière ; Tu ne trouves qui te reponde Ne par force ne par faconde.

(Th. deMarly, str. xxu. )

Dans les Danses des Morts , comme à Baie , etc., les peintres ont aussi représenté le Squelette tenant uu drapeau orné de téUs de mort.

Celte expression : Bon à aller chercher la Mort , se dit surtout d'un domestique paresseux , et Ton entend par là qu'il va si doucement , qu'on pourrait, en l'envoyant chercher la Mort , conserver encore l'espoir de vivre longtemps. 11 est à remarquer que ce proverbe s'est conservé jusqu'à présent en Allemagne ' et chez nous, en Normandie ; Ton trouve, en effet , dans le conte de la Fée d'Argouges , recueilli par M. Frédéric Pluquet * : « Belle Dame, seriez » bonne à aller chercher la Mort ; car vous êtes bien » longue en vos besoignes. »

M. Grimm énumère ( p. 808-812 ) les nombreux et différents noms que les poètes du Nord ont donnés à la Mort pendant le moyen-àge. On l'appelle indifféremment VAmère ( bittere , hitterliche , — amara , *ix.pof ) , la Mordante ( scharf ) , la Commune ( gemeine ) , qui frappe communément tous les hommes ; la Furieuse ( grimme : grimmer Tod, dit le Paysan à la Mort, dans la Danse de Bàle) , ou encore la Jaune Mort ( der gelwe Tôt ) ; par ce mot , on désignait plutôt le mort que la Mort, et il en était de môme chez les Latins, qui, tout en l'appelant la Noire ( atra) , lui donnaient aussi l'épithète de Pâle [pallida ). Hagen l'appelle Chère Mort ( lieber Tod ) , Hans Sachs , Sainte Mort ( heilig Tod) ; et dans le Paysan de Bohême , on la décore du titre de Seigneur ( her Tôt ) , de même que l'auteur des rimes françaises de

' Grimm, p. 803.

' Contet populaires de l'arrondissement de Bayeux. Rouen , 1834, in-8, p. 7.

284 ESS\1 HISTORK» K

ou Main. Ce nom, qu'emploient Musœus, Claudius, Gotter et Shellenberg, se retrouve dans le petit volume des lettres initiales d'Holbein (Initial Buchstaben , Mans Molbein , Goettingen , 1 849 ) . Shellenberg , dans sa préface des apparitions de l'ami Mein (Freund Meins Erscheinungen , fVinterthur, 1785), avance qu'Asmus serait l'inventeur de ce nom. M. Grimm ( p. 811 ) ne partage point cet avis : il croit qu'Asmus a pu le répandre, mais que le nom est plus ancien. Nous ne pouvons pas non plus donner une solution sur l'origine de ce Hein , que M. Douce a pris à tort pour un jeu de mots, et au sujet duquel M. Grimm lui-môme donne plusieurs étymologies incertaines; seulement, il est à remarquer qu'en hollandais le mot Meinenkleed ou Miïnenkleid désigne un linceul , en allemand Todtenkleid (drap de mort), et qu'il doit y avoir certainement une analogie entre ces différentes expressions de Meinen et de Todten, dont la dernière signifie Mort.

Quant à l'origine de la représentation figurée de la Danse des Morts , qui ne paraît pas remonter audelà du xiv« siècle , il est bien difficile de donner une solution définitive : tout n'est ici que probabilité. Cependant, M. Grimm adopte à ce sujet l'opinion suivante : Si l'on se rappelle que, jusqu'à une époque avancée , la Mort est regardée comme un messager, et, d'autre part, que dans l'antiquité tous les messagers sont musiciens, on trouve un rapprochement naturel qui nous montre au moins comment un instrument de musique se trouve placé entre les mains de la Mort. Dans toutes les Danses , celle-ci tient un

286 ESSAI HISTORKJUK

lastiques , et dont le fond est une sorte de prosopopée dans laquelle la Mort s'adresse aux personnes de chaque condition. De ces sermons, cette idée passa naturellement dans les poésies vulgaires ', et donna naissance à des quatrains, à des versets d'après lesquels , comme nous l'avons déjà dit ( p. 1 15 , note 1 ), les figures ont dû être faites \ Ces dernières étaient dues, pour ainsi dire, au développement progressif de l'esprit. Il ne faut pas douter que le peuple, tendant toujours à s'émanciper, malgré l'oppression desgrands , n'ait accueilli avec enthousiasme ces sortes de caricatures de l'époque, qui lui offraient, sous une forme assez plaisante, une certaine consolation, en lui montrant les chefs de la société et les seigneurs traités sur le même pied que les plus misérables.

Seulement, le retour aux idées anciennes s'étant fait sentir au xvi« siècle, quelques artistes, heureusement inspirés, laissèrent alors de côté les formes dégoûtantes et décharnées sous lesquelles le moyenâge avait représenté la Mort, et donnèrent àcelle-

1 Outre quelques-unes des pièces déjà citées, on peot eocore en mentionner deux autres en vers latins , qui sont de véritables textes de Danses des Morts sans figures. L'une , publiée par M. Douce (p. 18-24 ) , est tirée d'un volume intitulé : Suzanna ( Anvers, 1533); l'autre, qui date du xiu» siècle, est l'œuvre du troubadour Gauthier Mapes, et, par les mots répétés de : Vado mort , elle offre des ressemblances avec les vers latins des édiUons de Guyot Marchant. ( Voyez 11* partie , p. 32.)

' Telle est aussi l'opinion développée par M. Manry, dans la dernière partie de son article sur le personuage de la Mort , qui n'est point encore paru , mais dont il a bien voulu nous communiquer cette conclusion. Nous nous empressons ici de l'en remercier et de lui en témoigner notre reconnaissance.

c'est elle qui a servi à les populariser eu France et probablement en Angleterre.

Quoique Guyot Marchant n'ait pas désigné , dans ses éditions , l'auteur sous le nom de Hachabrée , il est également certain que c'est dans cette peinture que le mot macabre a pris naissance, comme le prouve le poème de Lydgate , qui est bien plus rapproché de l'époque de ce monument que toute autre publication du même genre; Lydgate intitule même sa traduction anglaise : Danse de Machabrée (Daunce of Machabrée), et introduit, comme en étant l'auteur, le Docteur Machabrée ( Machabrée the Doctour ). On peut fort bien contester l'existence d'un personnage inconnu dans l'histoire littéraire ; mais il n'en est pas moins vrai que son nom , dût-il être imaginaire , dût-il avoir été inventé , est sorti de Paris. Ce mot est bien français , puisqu'en Allemagne il ne se rencontre pas dans les Danses des Morts ( Todtentanz), qui sont cependant antérieures aux nôtres , et que, s'il existe en Angleterre, c'est Lydgate qui l'a importé de France. Ainsi donc , dans la peinture des Innocents , l'auteur ou l'acteur était désigné sous le nom d'un certain Machabrée , et c'est de ce mot , popularisé par la peinture , que l'épithète de Macabre a été , par extension , donnée à d'autres Danses de ce genre , quoiqu'à proprement parler, il doive être réservé pour désigner les éditions de Guyot Marchant et les publications consécutives faites d'après les siennes.

Si maintenant on veut remonter au-delà de ce point de départ et chercher l'étymologie du mot lui-même,

on trouve , comme nous l'avons déjà vu , que les

numents à partir du xvi e siècle; nous voulons parler des plaisanteries naïves que Ton trouve communément, soit dans les postures et le rire impitoyable du Squelette , soit dans les attitudes des mortels qui refusent de suivre la Mort , soit enfin dans les vers qui , assez souvent , accompagnent les figures. Ces sortes de Danses sont , à vrai dire, des facéties, des scènes plaisantes qui se passent dans un cimetière, plutôt qu'une Danse réelle dont les acteurs ne seraient occupés qu'à gambader. Or, lorsqu'on rapproche les mots Danse Macabre de l'arabe tanz-dmakabiri, qui signifie plaisanterie, farce de cimetière , on trouve , syllabe pour syllabe , et presque lettre pour lettre , les deux mots français jusqu'alors regardés comme problématiques \

Ne serait-ce pas , par hasard , ce mot de tanz-dmakabiri qui , le premier, aurait formé la Dan$e de

1 EHissen, p. 79. —On a va comment MM. Peignot et Douce repoussent l'origine orientale de ce mot. Mai» M. Ellissen ajoute (p. 119 ), a l'appui de son assertion , qoe Murpby, dans ses Arabian antiquiiiesofSpain, et d'autres encore , nous montrent, par la reproduction de peintures v que les Arabes, on au moins ceux d'Espagne, ne se gênaient guère pour représenter des Ogures humaines, quoique lenr religion le leur défendit. Il cite de plus , d'après le Catalogue de la Bibliothèque de Gotha, de Moller, un dessin oriental représentant l'Ange de la Mort : il porte un costume fantastique avec des ailes vertes, tachetées de noir, et la figure est accompagnée de l'inscription arabe Axrajil. Nous savons , enfin , que ce génie joue, dans quelques contes de l'Orient, un rôle à la fois important et comique. Ainsi . voyez dans les Sept Journées, contes traduits de l'arabe et du persan . par Mayeux ( Paris, 1818 , 2 vol. in-12 ) , un conte intitulé : La Chaise enchantée ou le faux Axraël.

SUH LES DANSKS 1>ES MORTS. 291

leurs dépens à des satires bouffonnes? était-re , en un mot , la mise en action de ces tableaux peints ou sculptés dont nous avons donné quelques descriptions, et qui, sauf de légères variations, reproduisent toujours les mêmes scènes? C'est ce que nous ne saurions affirmer. Il ne reste qu'un nombre de faits extrêmement restreint pour établir que ces Danses ont été jouées par des acteurs vivants, et nous nous empressons d'ajouter à ce que nous avons déjà cité une nouvelle preuve irrécusable.

En 1449, une Danse Macabre fut jouée à Bruges, devant le duc Philippe-le-Bon , comme cela est établi par le fragment suivant , que nous trouvons dans les comptes de dépenses des ducs de Bourgogne , de 1382 à 1481, que possèdent les archives de Lille ■ :

« A Nicaise de Cambray, painctre , demourant en » la ville de Douay, pour lui aidier à deffroyer au »> mois de septembre Fan mccccxlix , de la ville de » Bruges , quant il a joué devant mondit seigneur, » en son hostel , avec ses autres compaignons , cer- » tain jeu , histoire et moralité sur le fait de la » danse macabre.... vm francs. •>

Voilà bien une Danse Macabre jouée à plusieurs personnages qui remplissaient probablement chacun

1 Ces comptes ont été publiés par M. de Laborde , dans son ouvrage intitulé : Les Ducs de Bourgogne. Etudes sur les lettres, les arts et Vindustrie pendant le xv siècle , et plus particulièrement dans les Pays-Bas et le duché de Bourgogne. ( Voyez tome l rr , 11* partie» preuves, n* 7300 des comptes. )

nombre de leurs acteurs la Mort, qui, presque toujours, était escortée du Diable; le clergé même le lui donnait, dans ses cérémonies, comme compagnon inséparable , et c'était souvent au rôle de l'Enfer qu'était dû le mérite de ces drames. Nous citerons quelques-unes de ces productions, mais sans avoir la prétention d'en offrir la liste complète l :

Dans la Moralité très singulière et très banne des Blasphémateurs du nom de Dieu *, on voyait la Mort accompagnée de l'Enfer et des fléaux de la Guerre , de la Famine, etc. M. Naumann cite également (p. 89) un drame allemand, de Rosenblût, intitulé Frau Yutta, qui parut en 1480, et qui comptait parmi ses acteurs huit Diables et la Mort.

Le 3 mai 1521 , on joua , à Lobau , en Prusse , en l'honneur de la découverte de la Croix , un mystère qui représentait les différentes scènes de la vie du Christ , tout en commençant par Adam et Eve et en finissant par le Jugement Dernier. La Mort y tenait sa place à côté du Diable et de Judas , et tous les rôles en avaient été confiés aux membres des

1 Nous nous bornerons k mentionner un certain nombre d'exemples de ces mystères. Quant aux solennités , entrées triomphales, etc.. dans lesquelles la Mort n'est qu'un personnage accessoire et allégorique , comme dans l'entrée de Henri II k Rouen , où, sur un char magnifique, elle était foulée aux pieds par la Renommée, on ne pourrait entreprendre de les citer, tant elles ont été nombreuses, surtout k partir de l'époque de la Renaissance.

1 11 n'existe qu'un exemplaire original de cette moralité, qu'un savant bibliophile de noire pays, l'abbé Germain Barré , curé de Monville, près de Rouen, acheta quelques sous, et céda plus tard, à cause de sa rareté , pour 900 fr., k la Bibliothèque Nationale.

Stïll LES DANSES DES MORTS. 2 4 .)5

2!M) ESSAI HISTOIUOLK

dattt que ses disciples ronflent, est consolé au jardin des Oliviers par deux Anges , dont les rôles étaient burlesquement confiés à de robustes paysans. Saint Pierre reniait son Maître ; mais avant et après cette scène , la Mort venait réciter deux monologues , et après la flagellation du Christ et le suicide de Judas , qui se pendait à un arbre à la grande joie du Diable, elle revenait débiter une nouvelle tirade à laquelle succédaient les lamentations de Marie , de Simon et de Véronique. Enfin , le Christ était mis en croix, il expirait , et aussitôt la Mort reparaissait, à la fois pour terminer ce drame qu'elle avait ouvert et pour mieux terrifier par un dernier monologue les spectateurs par la grandeur des tableaux que comportait ce mystère.

Plus tard, vers Tannée 1628 , une comédie latine, ayant pour titre : Mors, fut représentée dans le réfectoire d'un collège, à Douai. Cette pièce, remplie de traits plaisants et faite par un professeur anglais de rhétorique, William Drury, fut très applaudie, à ce que dit M. Douce , qui mentionne également (p. 17 ) un autre drame anglais , intitulé : Youth's Tragedy ( Tragédie de la Jeunesse , par T. S. 1671), qui n'est, ajoute-t-il, qu'une assez triste conception poétique en neuf scènes , et dont les acteurs sont : la Jeunesse , le Diable , le Temps, l'Ame et la Mort.

On trouve encore, parmi les productions dramatiques du poète allemand André Gryph , mort en 1664 , une tragédie intitulée : Charles Stuariou la Majesté assassinée, dans laquelle la Mort est au nombre de divers personnages allégoriques et muets.

la menaçaient de la frapper de leurs plaies. La Ville , effrayée de ces menaces , tombait en criant au secours et alors, à ses cris, arrivait l'évéque Grégoire avec la Santé , la Paix et l'Abondance, dont les chants et les paroles consolaient la pauvre Ville. Aidés des Anges et des Porteurs de piques, ils combattaient les trois ennemis, qui, bientôt vaincus, étaient emmenés couverts de chaînes. Puis, une danse plaisante, dans laquelle les écoliers chantaient, unissait cette fête remarquable , et le tout ne devait laisser dans l'esprit des spectateurs aucune idée triste ni lugubre.

L'exemple de la Mort dans un cortège , comme le présente la fête d'Ëisenberg, nous amène à dire quelques mots des processions du moyen-âge, dans lesquelles on trouvait aussi le personnage qui nous occupe. Une des premières et des plus connues dans ce genre est celle d'Aix , en Provence , que le roi René créa , en 1462 , à l'occasion de la Fête-Dieu , et qui fut célébrée chaque année jusqu'en 1806.

Toute empreinte des allures chevaleresques de l'époque, cette fête était censée représenter, dans une série de scènes sans aucune suite, le triomphe de la religion chrétienne sur le paganisme. Elle ne durait pas moins de cinq jours , et se composait de processions et de jeux appelés entremets ou intermèdes, parmi lesquels on remarquait ceux des Razcassetos ( Lépreux de l'Evangile) , de la Reino Sabo (la Reine de Saba allant voir Salomon), de la Bello Estello ( les Mages suivant l'étoile à Bethléem), plusieurs jeux de Diables, et enfin celui de la Mouert

SUIt LES DANSES DES MORTS. 299

» que chose à son quêteur. C'est le plus triste, le • plus désagéable et le plus horrible de tous les » entremets. »

Cette fête bizarre n'était pas la seule créée en l'honneur de la Fête-Dieu ; car Hirsching f en décrit une semblable, mais encore plus burlesque, dans laquelle on trouvait aussi la Mort.

Une autre procession , où quelques acteurs récitaient un rôle en vers et où l'on voyait aussi la Mort et le Diable, se faisait de même au xvi e siècle, à Gemûnd, en Souabe (Wurtemberg). Lors de la fête des Rameaux et de l'Ane, les magistrats et les prêtres conduisaient d'abord à l'église la statue du Christ, couverte d'argent et de fleurs, sur un âne paré, puis la procession commençait après l'office , et lorsque la pluie ne permettait pas de traverser la ville, on la faisait dans le théâtre.

Ici , contrairement à l'ordre suivi dans la fête d'Aix, la Mort, à cheval , ouvrait le cortège; puis venaient Geneviève et des chasseurs, Samson, couvert de chaînes; les sept Péchés mortels, enfants du Diable et de la Mort, traînés en carrosse; Adam et Eve, Longin, à cheval; des joueurs de trompette, Hérode et Pilate avec le sénat juif, à cheval ; Jésus portant sa croix , des Juifs , Marie , Marthe, Madeleine et Véronique, l'empereur Constantin, portant aussi la croix, et enfin , pour fermer la marche, de petits garçons habillés en hussards.

• Archives allemandes pour la connaissance des pays et des peuples , I. I' r , |». 220.

lui suggérait ses idées dans l'oreille avec un soufflet , et que la Mort levait sur lui un dard auquel des rats étaient suspendus \

bacchanales, des pompes et des triomphes, si recherchés en Italie, se renferma pour ordonner cette fête , qu'il fit préparer secrètement dans la salle du pape. Le soir d'un jour de carnaval, au grand étonnement des habitants, on vit paraître un char traîné par des bœufs sauvages, et peint en noir avec des croix et des ossements figurés en blanc. A l'extrémité du timon était un ange avec les attributs mortuaires , qui faisait entendre des sons de trompette aigus et lamentables comme pour éveiller les trépassés. Sur le haut du char était une figure colossale de la Mort , tenant sa faux à la main et montée sur des cercueils épars d'où sortaient des ossements. Enfin , autour du char on voyait des tombeaux fermés, qui, chaque fois que la procession s'arrêtait et que Ton entendait les sons rauques et plaintifs des trompettes voilées, s'ouvraient pour laisser sortir des squelettes vêtus de noir avec des ossements peints. Ces squelettes s'asseyaient sur le bord des sépulcres , et chantaient, sur des airs lugubres et habilement appropriés à la circonstance, divers cantiques, tels que Dohr Pianto et Penitenza, dont l'un, reproduit en allemand par le traducteur du Tasse , Karl Forster, est connu sous le nom de Char de la Mort ( Der Todeswagen ). Devant et derrière le char étaient des gens vêtus de noir et de blanc, portant des masques

doot M. Ch. Leber parle dans sa lettre, p. 7, a été décrite par Vasari , Félibien , Hawkins ( Hislory of Music ) , Wilï. Hone ( Ancient Mysteries. London, 1823), Kind et Naumann. Ce dernier lui donne pour date Tannée 1559; mais c'est uue erreur, car Piètre» Cosimo mourut en 153 1, et non 1621 , à l'âge de quatre-vingt-dix ans*

En Allemagne , dans beaucoup de fêtes populaires et de farces masquées *, au milieu des courses de bagues, des tournois, des banquets , la Mort jouait souvent un rôle avec le Diable.

Une des pièces les plus burlesques en ce genre est celle du Compère le Diable et la Commère la Mort ( Gevatter Tod und Gevatter Teufel), qui fut encore représentée , le 10 septembre 1677, à la cour de l'électeur de Dresde.

 l'exemple de celle-ci , nous avons chez nous une parade de Colin père , intitulée : la Mort dans le cime* tière , que l'on jouait, au siècle dernier , à Paris , sur les tréteaux du boulevard du Temple, et dans laquelle un acteur faisait simplement le rôle d'un mort pour effrayer un autre personnage.

M. Naumann avance (p. 90) qu'il y avait au moyenâge un ballet intitulé la Danse des Morts, joué par des danseurs réels, qui terminaient la danse en ayant l'air de poignarder et d'enterrer l'un d'entre eux. On ne doit pas s'étonner, ajoute-t-il , mais sans détails , que l'on ait vu à notre époque la Fraise des Morts, et même un ballet portant le nom de la Danse des Morts.

de la Mort ou Ogier-le-Danoit , celle-ci portait le nom d'tféto. On voit, dit la pièce ( p. 50), sa statue colossale en airain, et sous les draperies qui l'enveloppent , on aperçoit son lorse modelé sur un cadavre décharné.

1 Ce que l'on appelle en allemand Mummensckanz , Mummenspiel ( moraeries ). M.;Naumann indique y, p. 89) une vieille gravure représentant une farce semblable , qui se trouve dans la collection de gravures sur bois de Beckcr, a Dresde , 1" part., sect. B , n°9.

Nous n'avons pas à citer de semblables pièces; mais dans combien de contes , de romans, de poèmes,

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Nous ferons aussi remarquer que, en Italie et en Espagne , on ne connaît pas aujourd'hui de peintures que l'on puisse appeler de véritables Danses Macabres, et cela tient peut-être à l'influence du clergé. Quoiqu'en beaucoup de lieux on voie des Danses exécutées d'après les ordres des religieux dans leurs monastères mêmes , il ne serait pas étonnant que , dans les pays où il garda une influence absolue , le clergé se soit opposé , surtout à l'époque de la Réforme , à l'exécution de ces peintures , qui n'avaient alors de sel qu'à la condition d'afficher avec une extrême rudesse le niveau que la Mort établit entre les hommes. Les prêtres et les grands devaient, en effet, être peu disposés en faveur de ces sortes de caricatures sociales, qui reposaient sur l'égalité originelle et qui mettaient le Mendiant au rang du Pape et de l'Empereur. Ces représentations furent, au contraire, fort en vogue chez les peuples germaniques , car on trouvait chez eux une certaine tendance à résister au clergé , et surtout un esprit sérieux auquel pouvaient convenir des allégories de ce genre.

On ne peut citer sur l'Italie, outre les fresques du Campo-Santo, que ce que dit Blainville dans ses Voyages {t. III, p. 328 ; voir Douce, p. 49 ). Il rapporte que la Mort est représentée d'une manière singulière et fantasque dans l'église de Saint-Pierre-le-Martyr, à Naples. En entrant, à gauche, dans cette église, on voit un marbre qui figure grotesquement la Mort, avec deux couronnes sur la tête et tenant un faucon sur le poing, comme prête à chasser au vol. Elle foule aux pied» un grand nombre de personnes

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qu'il en ait existé dans ce pays , qui était placé entre l'Allemagne , la France et l'Angleterre , où de pareilles représentations étaient assez nombreuses. Un Anglais, le docteur Cogan, rapporte, dans son Voyage sur le Rhin, que, dans la salle d'Orange du palais du Bois, près de La Haye , la Mort est figurée , dans plusieurs compartiments , lançant des dards contre des groupes de mortels. Mais il ne faut pas voir ici des fragments de Danse des Morts ; ce sont des tableaux de maîtres , que M. Kist décrit ( p. 60 ), et dont l'un , dû au pinceau du Jordaens et représentant le Triomphe du duc Frédéric Henri , montre la Mort repoussée par la Renommée , tandis que l'autre, de la main de Van Everdingen et placé eu face du premier , rappelle la naissance de Frédéric Henri , dont le père, Guillaume , est près d'être enlevé par un Squelette.

On ne saurait mentionner tous les tableaux où , comme ici , la Mort joue un rôle allégorique et secondaire ; leur nombre , dans ces derniers siècles , est beaucoup trop grand. Mais nous ne passerons pas sous silence les représentations bizarres qui suivent et qui se rapportent à notre sujet principal.

Ainsi, la ville d'Avignon possédait une peinture singulière, dont la destruction eut lieu dans le cours delà Révolution.

Ce tableau, d'après le président de Brosses, qui l'avait admiré , et qui l'a décrit dans son spirituel Voyage d'Italie, existait aux Célestins d'Avignon , dont le roi René était le fondateur; il représentait non pas , à proprement parler, une Danse des Morts,

la fiancée de l'autre. Au-dessus de la tête de chacun d'eux se trouvait la figure de la Mort sur la muraille, et ces deux images pourraient faire supposer qu'elles appartenaient à une Danse des Morts , si leur position aux côtés opposés de l'église ne laissait pas la chose douteuse.

On voyait, avant la Révolution, aux Andelys, en Normandie , deux groupes représentant , disait-on , un seigneur de Montaigu et sa femme, exécutés de grandeur naturelle avec beaucoup de perfection. Ces personnages étaient somptueusement vêtus dans le goût du règne de Louis XII ; chacun d'eux était saisi par un affreux cadavre. Ces objets, collectivement désignés sous le nom de la Mort d'Andely , servaient fréquemment de comparaison au peuple de la Haute-Normandie, pour exprimer la maigreur et la pâleur extrêmes de quelqu'un. Ils étaient placés à l'extérieur du mur de l'ancienne chapelle de Sainte- Clotilde, dont on a fait depuis une vinaigrerie; on voit encore aujourd'hui les deux niches qu'ils occupaient.

Dans le village de Fluelen , situé au bas du Saint- Gothard , près d'Altorf , il existe , à côté de l'église, une petite chapelle funèbre dont le fond est occupé par un ossuaire semblable à ceux que nous avons déjà décrits (p. 146-148). Près du grillage qui retient les ossements humains, se trouve la peinture la plus extravagante que l'on puisse imaginer : un grotesque Squelette est peint sur un fond noir , et à ses côtés on voit, représentés jusqu'au buste et comme encadrés, deux personnages sous les

vêtements d'un homme et d'une femme à tètes de mort et coiffés de longues perruques.

Marot plaçait à la fin de ses œuvres. Cette affectation de style équivocal puérile, alors dans le goût du temps, nous rappelle les vers du vieux Guillaume Crétin, désigné par Rabelais, suivant Pasquier, sous le nom de Rominagrobis, dans le troisième livre de Pantagruel \ S'il était permis à ce rimeur gothique de faire de l'esprit de cette force , est-il concevable qu'un homme aussi savant que saint Augustin se soit lui-même sérieusement avisé de chercher dans le mot mors une misérable équivoque fondée sur la manducation du fruit défendu , en disant que de ce péché mors à morsu nomen accepit » ?

Outre la Danse des Morts que renferme le Temple Neuf de Strasbourg, le mur du porche de la cathédrale de cette ville offrait jadis une peinture analogue assez curieuse : c'était un tableau orné de vers latins et allemands , exécuté probablement dans le xv c siècle , mais déjà détérioré dès la fin du siècle suivant. Au-dessous d'un ange tenant un sablier, on lisait deux vers allemands dont tel était à peu près le sens : Homme , prends garde ! il s'agit de ta vie et de ton amef Vis-à-vis de l'ange, on voyait

1 On peut juger le slyle de Crétin par ces quatre vers, qui font partie d'une épltre adressée par lui a Honorât de la Jaille :

Par des Tins rerds Atropos a trop os Des corps humain* mes enuers en vers , Dontnn quidam uprc aux poU à propos A fort blasmc ses tours peruers par vers.

Les cent viugt-six vers de cette pièce sont taillés de la même étoffe.

2 5. Aug. Serm. 101, de Temp.

<lifl 1RS, HANSES IIES MORTS. /MF»

A toutes les époques , une fort grande quantité de monuments ou de pierres funéraires nous offrent naturellement, et comme ornement obligé , la représentation du Squelette. Nous sommes loin d'en vouloir entreprendre une description générale ; mais , outre la dalle mortuaire que nous reproduisons dans notre planche XXXVII , nous ferons mention de quelques sujets où Ton voit figurée une scène macabre. Ainsi, dans le comté de Sussex, en Angleterre, régi i se de Boxgrove renferme, sur la tombe de lord Delaware , une représentation assez grossièrement sculptée de la Mort aux prises en quelque sorte avec la Vie ; cette dernière apparaît sous les traits d'une femme , et la Mort , tenant une pelle , semble l'engager à la suivre (Douce, p. 226). Cette sculpture a, comme on le voit, de grandes ressemblances avec les bannières de Chemnitz et de Schlottau , dont nous avons parlé (p. 196).

A Lu cerne, on trouve dans le cimetière de l'église paroissiale d'Im-Hof un sujet placé sur la tombe d'un chanoine fondateur d'une société musicale, et qui se ressent de la proximité des deux Danses que possédait cette ville. La Mort vient , en jouant du violon, chercher le chanoine, qui semble assez résigné à la suivre et qui place tranquillement un signet dans un livre qu'il tient à la main. Ce groupe représente une scène véritablement dans le genre de celles des Danses Macabres; mais il ne doit pas être confondu avec ces monuments complets, comme on Ta fait maintes fois supposer.

IJ est encore plus naturel de rencontrer dans les

318 RSSAI HISTOIUQUK

£ay maintenant te que oouftra»

3itotr fait quanfc tu mourrai.

3c fu* mi* en ce lieu l'an 1526.

Cette statue était, dans le principe, horizontalement placée , et maintenant elle est incrustée dans le mur d'une chapelle, comme léserait un bas-relief. L'église de Gisors ayant autrefois possédé des sculptures détruites pendant la Révolution , et que leur beauté faisait attribuer à Jean Goujon , Ton a conservé dans le pays la même croyance à l'égard de ce cadavre de pierre. Cependant Jean Goujon mourut à Tépoque de la Saint-Barthélémy, en 1572 ; il eût donc été bien jeune pour exécuter ce travail en 1526, de sorte qu'il est peu probable qu'il en soit l'auteur. En tous cas, ia tête, les pieds et les mains de ce squelette sont admirables; mais le corps est médiocrement modelé , et l'artiste ne devait avoir qu'une connaissance insuffisante de l'anatomie humaine.

A l'instar des Grecs, qui lavaient les cadavres dans l'eau lustrale, l'usage était, dans les monastères , après le décès d'un religieux, de déposer, pour y être lavé , son corps dans une bière creusée en forme d'évier. Il est à croire qu'ici l'artiste s'est inspiré d'un sujet semblable , et que la forme insolite de la bière , dont le fond est arrondi, ne provient que d'une réminiscence de ces bières employées k laver les morts.

Ces funèbres représentations ne se rencontraient pas seulement dans les églises et les cimetières; on en trouvait aussi jusque dans de simples chapelles isolées au milieu dos champs et des bois.

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cras, corvi vox est; geme ut columba et tunde pectus. Ailleurs, le même Père représente les pécheurs surpris par la Mort et l'Eternité , en répétant ce fatal cras corvinus. Le jésuite Jérémie Drexelius , dans son livre De JLternitate Considérations, a fait un chapitre sous le titre de Corvus crocitans; c'est le troisième de sa Considération septième.

Les vieux peintres , outre le sens moral enveloppé dans cette allégorie , croyaient aussi , sans doute par une considération purement physique, introduire avec beaucoup de raison dans les scènes macabres , le corbeau , animal noir , vorace , au cri sinistre , et se repaissant de la chair des cadavres.

A côté des tapisseries que nous avons citées dans le cours de cet ouvrage et sur lesquelles on voyait brodée une série de gens enlevés par la Mort , nous mentionnerons d'autres monuments de ce genre moins remarquables, mais cependant en rapport avec notre sujet.

La cathédrale d'Evreux possède un petit tapis mortuaire bien conservé, du commencement du xn e siècle , et qui parait avoir été destiné à recouvrir une dalle tumulaire ou un cénotaphe les jours anniversaires. Sur le fond de velours noir, au pied d'une grande croix, est brodé un cadavre dévoré par les vers. Cette représentation est accompagnée de ces paroles brodées également en longues lettres gothiques d'argent :

<grtfr0 quoi rtfremptor mm* oivtt et in nooitatmà bit bc textà turmurtiB mm tt in cerne mra vifrrbo Jkum aoUatorcm mrum.

Maurice , qui sont ornés de sculptures tirées des Danses des Morts ordinaires. Sur celui de la Roche. Maurice , par exemple , on trouve un groupe composé de divers personnages, tels qu'un Pape, un Roi , un Moine , un Labogreur, etc., et près d'eux la Mort armée d'un long dard, avec cette devise : Je vous tue tous '. Il y a une analogie frappante entre ce monument et un tableau du xv e siècle , dont nous donnons la reproduction dans notre planche XXXVIII .

En Suisse, les ossuaires sont également nombreux; ils doivent être plus anciens que ceux de la Bretagne, et se ressentent du luxe qu'en ce pays l'on déploie dans la décoration des tombes. A Schwitz , il existe au milieu du cimetière un caveau connu sous le nom de Chapelle des Morts, dans lequel sont exposés des ossements humains ; mais , tandis qu'en Bretagne les noms des trépassés sont simplement tracés à l'encre sur les crânes , ici les tètes de mort portent toutes des inscriptions dorées.

On trouve encore à Altorf une crypte renfermant, dans une longue suite de casiers . une énorme quantité de têtes étiquetées ; puis auprès d'elles sont des

1 Voyez dans le Bulletin Monumental ( XVI* volume , 1850 , p. 457) la Relation d'une promenade archéologique faite en Bretagne par M. de Caumont , à qui nous empruntons encore ces détails : « Dans beaucoup de paroisses du pays de Léon (Finistère), les ossuaires ont conservé jusqu'à présent leur destination primitive. Lorsqu'ils arrivent a être entièrement remplis , le clergé s'y rend processionnellement, suivi des paroissiens; chacun des assistants se charge de quelques ossements , puis on les jette avec solennité dans une fosse creusée à cet effet , et l'ossuaire recommence dès-lors a s'emplir d'ossements nouveaux. *

celui de M. Massmann , de même que l'ouvrage de M. Douce est aussi le plus étendu pour la citation des gravures séparées qui renferment la Mort.

Nous essaierons de donner un résumé succinct , mais complet, des découvertes bibliographiques que ces savants ont faites , et nous mentionnerons le petit nombre d'éditions connues des premières Danses des Morts allemandes, qui sont, par le fait, antérieures aux nôtres, quoique celles-ci aient dans leur texte le cachet d'une époque un peu plus ancienne. Ces livres allemands, d'une rareté excessive , ne ressemblent pas à notre Danse commune, et les gravures en sont beaucoup plus grossièrement exécutées.

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