LES DANSES MACABRES
PAR M.^DBPPING.
es Danses des Morts ou Danses Maca»
bres du moyen-âge ont récemment occupé les artistes et les bibliographes > non seulement de France et d'Angleterre, mais aussi de l'Allemagne. Cette partie de l'archéologie finira par exiger une bibliographie spéciale. Depuis que M. Peignot a publié ses Recherches historiques et littéraires sur Us Ddnèes dei Morts et sur Vorigine des Cartes à jouer (Dijon et Paris , 1826) , le nombre des écrivains qui se sont occupés de ces danses s'est beaucoup accru , de même que les anciens monuments qui représen-
tent ce sujet deviennent plus nombreux. M. Ulric Hegner, dans un ouvrage sur Jean ou Hans Holbein jeune » , a fait connaître la plus ancienne peinture dans ce genre; c'est celle qui se trouvait sur un mur de l'endroit appelé Klingenthal , dans un faubourg de Bàle, et dont il reste encore quelques traces ; elle date de Tan 1312. Comme la chronique de Bàle, par Wursteisen, parle d'une épidémie qui désola la ville vers cette époque , M. Hegner voit , dans cette circonstance, une nouvelle preuve à l'appui de l'opinion qui trouve l'origine des Danses Macabres dans la terreur inspirée aux Chrétiens par les maladies meurtrières qui ravageaient alors fréquemment l'Europe. M. Grûneisen * a examiné, principalement sous le rapport de l'art, les peintures des Danses Macabres du xvi e siècle, qui nous sont les mieux connues. C'est surtout Nicolas Manuel Deutsch qui lui parait avoir cm en vue, dans son tableau du Cernent de» Dowbk cains, à Berne, la satyre des mœurs de son siècle. C'était peu de temps avant la réforme religieuse de Luther, que le peintre esquissa, avec un pinceau vigoureux, ses allusions satyriques aux mœurs corrompues des gens d'église ; tout y est plein d'allégories. La Mort dépouille de ses ornements le pape assis sur sa litière ornée de bas-reliefs qui représentent , l'un , les traficants chassés du temple par Jésus- Christ ; l'autre , la femme adultère , entourée des Pha-
• Hong Holbein derJUngere. Berlin, 1827.
' Kunttblatt, Stuttgart et Tubtague , 1830 , n« 22-36.
risiens et des Scribes coiffes de la mitfe d'évêque* Ailleurs , la Mort entraîne de gros moines , des refi* gieuses , des abbés , dont la conduite est censurée par des vers que l'artiste a ajoutés! sa peinture , pouf mieux exprimer ses sentiments au sujet des vices de son siècle. Holbein , venant après Nicolas Manuel , et à une époque où la réforme avait déjà triomphé , fut plus grand peintre que Nicolas Manuel ; mais il lui céda peut-être en invention. Chez Holbein, l'exécution est celle d'un grand-maître : tout est plein de vérité ; il y a des contrastes frappants; tel est celui du chanoine insouciant , qui, suivi de ses serviteurs et de ses fous d'office , va entrer dans-la cathédrale sous un dais, et à qui la Mort présente le sablier, et du pauvre abandonné sur la paille , qui appelle en vain la Mort à son secours. Chez Nicolas Manuel , qui n'a pas la réputation de Holbein , il y a des idées profondément senties, et, comme dit M. Grûneisen, vraiment poétiques. C'est ainsi que, dans son tableau , on voit le jeune ouvrier s'associer étourdiment et de bon gré à la danse funèbre , et ailleurs la Mort, penchée vers un enfant, l'attirer à elle en jouant, et traînant tout doucement la mère après l'enfant. La différence entre les manières des deux peintres de sentir le même sujet, se voit dans les attitudes différentes qu'ils ont données aux gentilshommes, chevaliers et militaires, vis-à-vis de la Mort. Holbein les a représentés dans une lutte désespérée contre le sort inévitable. Nicolas Manuel, qui avait été militaire lui-même, et qui nous a laissé des vers sur le combat de Bicocque, en Italie , auquel il avait pris part, figure la Mort coiffée
du bonnet de lansquenet ; elle vient par derrière , saisit de ses deux mains osseuses la lance du militaire, et s'efforce de la briser sur sa poitrine, sans que le militaire , cédant à l'impérieuse nécessité , fasse la moindre résistance.
Quoique ce monument curieux soit à peu près détruit, il en reste heureusement deux dessins, l'un, d'Albert Kaw, l'autre de Stettler; ce dernier a été publié par Haller, lithographe à Berne. Il faut mentionner aussi la Notice publiée par le pasteur Edel », et contenant les figures de la Danse des Morts qu'on a retrouvée en 1824 , sous une couche de chaux , dans l'ancienne église des Dominicains , à Strasbourg ; ce tableau diffère de beaucoup d'autres en ce que la plupart des groupes y sont de plus de deux figures \
Le premier, qui représente la prédication d'un dominicain, a môme dix figures groupées d'une manière naturelle et expressive. En général , les premiers groupes annoncent plus d'art que les suivants qui sont probablement d'un autre mattre. On pense que le tout n'est pas indigne d'appartenir à l'école de Martin Schoen. Il est à regretter que les derniers groupes aient été trop effacés pour qu'on ait cru devoir les conserver ; eu conséquence, on les a recouverts d'une nouvelle couche de chaux. On remarque encore, comme une particularité dans ces peintures, la Mort qui est
1 Dfe neue Kirehe in Stranburg, Von Fr. W. Edel. ; Strasbourg, 1825, in-8 , avec pi. lithogr.
Lettre de Schweighseuser dans le Kumtblatt de 18?4, n« 72.
figurée, non comme un squelette , mais comme un homme excessivement maigre , ou comme un mort véritable. On pense que ces peintures sont de la première moitié du xv« siècle. Il existait autrefois , dans le cloître de la cathédrale de Strasbourg, une peinture qui se rapprochait du même sujet , et qui était accompagnée de réflexions pieuses en vers.
M. Grûneisen, dont j'ai parlé plus haut, se donne beaucoup de peine pour expliquer comment le grotesque a pu se mêler aux représentations de la Mort dans ces peintures ; mais ce mélange du sérieux et du grotesque se retrouve, comme il le rappelle d'ailleurs , dans les sermons , dans les poèmes , dans les sculptures des cathédrales , et dans d'autres ouvrages du moyen-âge. Le peuple aime à passer du grave au doux , et c'est particulièrement pbur le peuple que travaillaient artistes , poètes et sermonneurs; c'est probablement parce que la réunion des idées grotesques et lugubres offrait un contraste plaisant, que les Danses des Morts firent une si grande fortune dans le moyenâge. Car, outre les monuments de ce genre que nous possédons, il a dû s'en perdre un bien plus grand nombre. Danser avec la Mort dut paraître une idée très-comique au peuple ; enfin, M. Grûneisen ne pense pas qu'il soit nécessaire , pour expliquer la vogue des Danses des Morts, d'admettre , avec M. Peignot, que c'est parce que la peinture avait heureusement imité les mouvements frénétiques des malades , pendant l'épidémie qui ravagea, en 1373, la France et l'Angleterre. Il y avait des Danses des Morts bien avant cette épidémie.
J'énon'cerai ici une conjecture à laquelle je ne voudrais pourtant pas attacher trop d'importance. Dans les premiers temps du christianisme , le clergé eut beaucoup de peine à empêcher les Danses dans les cimetières ; plusieurs conciles les prohibèrent ; cependant on continua ces réjouissances publiques en dépit de toutes les défenses. Alors vinrent les contes sur des punitions terribles que Dieu avait infligées quelquefois aux profanateurs des cimetières. Les moines consignèrent dans les chroniques qu'en 1012, la veille de Noël , douze hommes et trois femmes ayant dansé et chanté dans le cimetière de Colewiz en Saxe, le prêtre Robert, à qui ils avaient désobéi , prononça contre eux des imprécations, à la suite desquelles Dieu les condamna à danser un an sans relâche ; au bout de ce temps, plusieurs d'entr'eux moururent 1 . Ces contes firent de l'effet , et les danses au cimetière devinrent plus rares. Dans quelques contrées pourtant, la fête des Morts continua d'être célébrée par des solennités moitié profanes, moitié religieuses; elles avaient lieu dans la nuit du 1 er au 2 novembre, dans les cimetières ou dans leurs environs ; or, la danse nocturne faisait partie de cette fête. L'usage en existe encore, à ce qu'il parait , en Pologne, et c'est ce qui a récemment inspiré au poète polonais Adam Mickievicz l'idée de son poème patriotique de Dziady, ou la Fête des Morts. Il serait possible que des représentations mimiques aient été ajoutées à la solennité dans
1 Mattb. Westmonast. Flores Hiêlor. , lib. 1 , ad ann. 1012.
quelques contrées, et que de là soient venues et les peintures et les Danses Macabres.
Je continue ma revue bibliographique.
Un poète allemand , Bechstein % a pris pour sujet d'un poème la composition de Holbein , et ses vers servent en quelque sorte de paraphrase ou de commentaire à quarante-huit planches , dont les dessins sont gravés d'après Holbein. M. Schlotthauer a retracé avec plus d'exactitude encore, en cinquantetrois planches , la grande suite du célèbre artiste de Bàle , et il y a joint un texte explicatif \
On annonce en outre des recherches considérables sur la Danse des Morts, par M. Massmann, professeur à Munich, qui parait aussi en avoir fait une étude spéciale. A en juger par quelques fragments qui ont été insérés dans les journaux , ce sera un travail curieux. C'est ainsi que M. Massmann a fait connaître 3 une famille d'artistes, errante comme les Holbein, et dont le nom se rattache à l'histoire bibliographiqne de la Danse Macabre; ce sont les Denecker, graveurs sur bois, établis à Augsbourg, Leipzig, Vienne, etc. Jobst Denecker grava , en 1544 , la Danse des Morts de Holbein, d'après les quarante-une planches originales faites à Bàle, en 1530, et y ajouta des explications en vers. Le recueil de J. Denecker se distingue de tous les autres par la planche de l'adultère, qui ne
1 Der Todtentanz , ein Gedicht. Leipzig , 1831 . avec fig. 1 Hans Ilolbeins Todtentanz. Munich, 1632, in-8°, avec lîg. ' Kunslblatt. 1831 ,n°7(*.
se trouve ni dans les éditions de Lyon , ni dans celles de Cologne , Venise et d'autres endroits. Cette planche représente l'homme et la femme adultère couchés ensemble , le mari les surprenant et enfonçant son épée dans les corps des deux coupables , et la Mort, paraissant dans la ruelle du lit, saisissant de la main droite les cheveux de la femme adultère , et aidant de la main gauche à enfoncer l'épée du mari outragé. Il faut que cette quarante-deuxième planche ait causé du scandale, car il existe une autre édition dont les planches sont gravées d'une main ferme comme les précédentes , encadrées de la même manière, mais où cette quarante-deuxième planche a subi des modifications : le couple adultère , au lieu d'être couché , y est figuré assis devant le lit, et ayant les bras entrelacés, tandis que sur un des côtés la Mort fait voir un miroir et un sablier.
Ces deux éditions ont encore une autre planche représentant un crucifix , mais il leur manque l'Astrologue et le Soldat , qui ne se trouvent pas [non plus dans la Danse des Morts de Bâle, édition de 1530, tandis qu'on les voit dans les éditions subséquentes de Lyon. Il existe une contrefaçon des deux éditions de Jobst Denecker, faite àSaint-Gall (1581, in-8°), avec un titre imprimé en partie en rouge; la feuille de l'adultère y manque; le monogramme HL qu'on remarque au lit de la duchesse, dans les éditions de Denecker, n'est pas non plus reproduit dans la contrefaçon de Bâle.
David Denecker, peut-être fils du précédent, fit une troisième édition in-folio de la Danse des Morts, à
Augsbourg , où il ne reproduisit pas non plus la planche de l'adultère , ni les encadrements des autres planches, et une quatrième à Leipzig, avec des encadrements.
Ce David Denecker, auquel succéda ensuite, à Vienne , un Hercule de Necker, également graveur sur bois , mérite encore un moment de fixer notre attention. Il publia , à Vienne , une espèce d'album représentant les dix âges de la vie , suivis de la Mort ( 1579, in-4°): les gravures en bois sont encadrées, et exécutées avec beaucoup de netteté.
Ce qu'il y a de remarquable , c'est qu'il existait de vieux textes pour les représentations théâtrales de ce sujet. Un spectacle de ce genre fut composé à Bâle, en 1517, par Pamphile Gengenbach; il a été réimprimé plusieurs fois. D'après cela , on n'aura plus aucune difficulté , je pense, d'admettre que les textes poétiques des Danses des Morts ont été également débités sur la scène par des personnages qui représentaient les diverses conditions de la société. Enfin , M. Ferdinand Wolf « a porté l'attention du public sur un vieux poème espagnol : la Danxa gênerai de la Muette en que entran todos los estados de gentes , qui lui parait incontestablement du xiv c siècle , et dont Sanchez et Rodriguez de Castro ont donné des fragments ». C'est, autant qu'on sache, la plus an-
1 Beylraege zur Geschichteder kastU. National biteratur. Vienne, 1832, cah. I.pag. 131.
* Sanchez , Collect. de Poesias castill. ,1.1. — Rodr. de Castro, niblioth.espanola y l. 1.
cienne composition littéraire sur le sujet qui nous occupe. Je crois même qu'on peut la regarder comme le texte d'une représentation scénique de la Danse des Morts. En effet, tous les personnages y sont mis en action et parlent. Le poème pouvait se jouer d'un bout à l'autre sur le théâtre dressé dans un cimetière ou à l'entrée d'uneéglise, pour amuser les fidèles à la sortie des vêpres. Qui sait combien de fois ce poème a diverti les dévots espagnols 1
Après une courte exposition en prose , servant de sommaire, on voit paraître la Mort, qui rappelle à tous les mortels le sort qu'elle leur prépare. Un prédicateur lui succède pour exhorter les mortels à se rendre dignes d'une mort chrétienne par une vie vertueuse. C'était, pour ainsi dire, la consécration pieuse du spectacle. Le tableau de Strasbourg commence aussi par une prédication , comme on a vu plus haut. Dans le poème espagnol dont je parle , la Mort reparait ensuite et se met en action , en ouvrant le bal avec quelques jeunes filles dans la fleur de l'âge ; puis elle passe aux diverses classes de la société , en les prenant selon la hiérarchie admise alors , savoir : pape , cardinaux, patriarches , rois , évêques, seigneurs ecclésiastiques et laïques, moines, prêtres séculiers, et ainsi de suite jusqu'aux marchands et aux laboureurs. Le poète a consacré à chaque classe deux strophes de son poème , qui a soixante-et-onze couplets. Dans la première de ces strophes , la Mort invite à la danse la victime qu'elle a choisi , et dans l'autre celle-ci déplore son triste sort. Une dernière strophe, qui sert d'épilogue au poème, exprime les réflexions pieuses
des mortels qui attendent leur sort avec résignation. Peut-être, en fouillant plus profondément dans la littérature du moyen-âge , trouvera-t-on d'autres poèmes dramatiques de ce genre. On pourra décider alors si le poème espagnol est original , ou si c'est une imitation ; si les poètes ont inspiré les peintres , ou si , au contraire, les tableaux , sculptures et dessins ont donné lieu aux poèmes et au* drames, à moins que les uns et les autres ne tirent leur source de quelque circonstance inconnue. Jusqu'à présent, nous savons seulement que les représentations mimiques étaient en usage dans la première moitié du xv c siècle 1 . Quant au poète Macabre , c'est encore un personnage très-douteux.
Dans le manuscrit de ce poème espagnol , on lit, à la suite de la Danse des Morts , les stances sur le débat du corps et de Vame, qui se trouvent aussi à la suite des plus anciennes Danses Macabres françaises; par exemple, dans les éditions de Paris, 1486 et 1491, et qui paraissent avoir été composées originairement en latin par un religieux nommé Fulbert , sous le titre de Rixa animœ et corporis. La bibliothèque impériale de Vienne possède un exemplaire manuscrit de ces stances ; l'auteur y est désigné sous le nom de Philiber tus Francigena; mais, dans une vieille traduction allemande, il est appelé Fulbertus de Francia : la bibliothèque Bodléienne , en Angleterre , en possède une vieille traduction anglaise , à la tête de laquelle
1 Carpenticr, Glossar , loin. 2, art. uachabeorum rhorea.
se trouvent ces mots : Hic incipit carmen inter corpus et animam « ; enfin , dans le manuscrit espagnol cité plus haut, le poète est qualifié de sabidortn esta sciencia gaya; quel qu'il soit, il est évident que, dès le xiv c siècle, ses stances étaient jointes à la Danse Macabre, puisque le manuscrit espagnol parait être de cette époque.
Je ferai remarquer en terminant que le bibliographe allemand Ebert a a signalé, parmi les vieilles éditions de la Danse Macabre , un livre bohémien qui a échappé à l'attention des autres bibliographes : c'est une traduction du traité d'Erasme de Rotterdam sur la préparation à la mort : Knigha Erasmi Roterodamskeko ( Prague , 1563 , in-8°), à laquelle se trouvent jointes cinquante-trois figures gravées , en bois, de la Danse Macabre, avec des vers en bohémien. Il est probable que la plupart des peuples qui, au moyenâge, avaient une littérature, se sont approprié ainsi le sujet de la Danse Macabre.
1 Warton, HUtory ofenglish poetry, Londres, 1824, vol. 2, pag. 436.
• Allgenmn. bibliograph. Lexicon, Leipzig, 1830, art. Danse Macabre et Todtsntanz.