C. LEBER
reconnaître ait lu le livre auquel elle se rapporte. Voici un nouvel exemple de cette singulière confiance dans les catalogues , qui , sans doute , épargne bien du temps et des recherches, mais à la faveur de laquelle une bévue, une fois lancée, peut traverser dix générations avec toute l'autorité d'un fait avéré.
C'est une opinion généralement reçue , et qui n'a point encore trouvé de contradicteurs , que Jean Holbein a peint ou dessiné la Danse des MwU , dont la première édition , comme livre, avec un texte français , parut à Lyon en 1538 ; communément aussi, on attribue an même maître l'exécution de la gravure sur bois , an moins des quarante premières figures, la suite pouvant être d'une autre main. On croit être sûr de l'existence des dessins d'Holbein ; on les a vus et reconnus ; ils ont servi de modèle à Hollard , dont le burin a reproduit les mêmes tableaux au nombre de trente; on sait , enfin , qu'ils sont conservés dans un musée de Pétersbourg. Quelques doutes se sont élevés sur la véritable origine de la gravure sur bois de ces dessins. Des amateurs éclairés ont prétendu que J. Holbein n'en était pas l'auteur, et ont substitué à ce grand nom , un nom à peu près inconnu ; mais personne n'est allé jusqu'à suspecter l'origine même des dessins ; pas la moindre difficulté sur ce point ; l'honneur en est resté à Holbein.
Cependant, il résulte évidemment de VÊpUreà Vabbesse de Saint-Pierre de Lyon , qui précède les figures de la première édition de Lyon , Trechsel , 1538 , que l'auteur de ces images était mort quand le livre a paru, « Retournant a noz » figurées faces de Mort , très grandement vient a regretter » la mort de celluy qui nous en a ici imaginé si élégantes » figures. » 11 n'y a aucune raison de suspecter la date de cette édition ; son exécution matérielle est bien en rapport avec le millésime ; elle appartient certainement à l'époque qui s'y trouve indiquée ; elle est de 1538.
Or, c'est un fait non moins certain que J. Dolbein , victime de la peste de Londres, n'est mort qu'en 1554. Holbein ne peut donc être le peintre dont l'éditeur de 1538 déplore la
perte dans son épître dédicatoire j il ne serait donc pas l'auteur des tableaux recueillis dans ce livre de 4538, et constamment reproduits sous le nom d'Holbein , depuis près de trois siècles, ou plutôt depuis Hollar, d'où Terreur pourrait bien provenir.
On n'aurait point à objecter que le maître dont notre épître offre, en quelque sorte, l'oraison funèbre, doit s'entendre seulement du graveur, et non du peintre. Les regrets et les louanges dont il est l'objet ne peuvent convenir qu'au génie qui crée, à l'inventeur des tableaux , et non au simple talent du graveur. On en jugera par les traits suivants :
« La Mort craignant que ce excellent painctre ne la pai- » gniit tant vif ce, qu'elle ne fut plus crainte pour Mort , et » que pour cela luy-méme n'en devint immortel , que à ceste » cause, elle luy accéléra si fort ses jours, qu'il ne peult pa- » rachever plusieurs autres figures jà par luy trouées, mesmc » celle du Charretier froissé et espaulti soubz son ruyné » cbarriot ; les roes et chevaulx duquel sont là si espouven- » tablement trébuchez , qu'il y a autant d'horreur à veoir » leur précipitation que de grâce à contempler la friandise » d'une Mort qui furtivement succe avec uug chalumeau le » vin du tonneau effondré. Auxquelles imparfaictes histoires, » comme à l'inimitable arc céleste appelé Iris , nul n'a osé
» imposer l'extrême main Cessent hardiment les anti-
» quailleurs et amateurs des anciennes images de chercher » plus antique antiquité que la pourtraicturc de ces Morts , » etc ( Epit. , p. 4 et 5. ) »
Ces réflexions ne s'appliquent ordinairement qu'au peintre, à l'inventeur de ces images insignes que l'on présente ici comme un sujet d'admiration dans leur esprit et leur ensemble. On y voit que l'un de ces tableaux , le plus remarquable de tous par les détails de la composition , qui n'était qu'esquissé quand la mort surprit le peintre , demeura d'abord quelque temps dans cet état d'imperfection. Et , en effet, la planche du Charriot renversé ne se trouve point dans l'édition de 4538, qui ne contient que quarante-une figures. Elle n'a pris place que dans les éditions postérieures avec les
80 LETTRE DE M. C. LEBER A M. E.-H. LANGLOlS.
autres tableaux commencés et non terminés par Fauteur des quarante-un premiers.
Il suit de là ,
1° Que la tradition suivant laquelle Holbein aurait composé la Danse des Morts dont il s'agit, si elle n'est absolument fausse , doit paraître au moins fort difficile à expliquer d'après répitre dédicatoirede la première édition française ; et qu'il y a sujet de douter que les dessins de cette composition , attribués jusqu'ici et sans contradiction à Jean Holbein, soient réellement de lui ;
2° Que si Holbein n'est pas Fauteur des dessins , il est hors de toute vraisemblance qu'il ait fait les gravures, non qu'il eût absolument dédaigné de graver la composition d'autrui , mais parce que l'éditeur du livre de 1558 n'aurait pu donner au peintre des éloges aussi exclusifs , si un maître du mérite et de la réputation de J. Holbein avait participé , comme graveur, au chef-d'œuvre qu'il exalte , et qu'en pareil cas, il n'eût pas osé dire que nul ne s'était trouvé capable d'achever ce que le défunt avait commencé.
5° Qu'il est constant, enfin , que la plupart , si ce n'est la totalité des sujets ajoutés après coup k la suite de 1538 , ont la même origine que les quarante-un premiers tableaux, circonstance qui a toujours fait question , et sur laquelle on n'avait eu jusqu'ici aucun éclaircissement.