‹ Essai...sur les danses des morts, Volume 1Chapitre 8 sur 32 · MORT ENGENDRÉE D'ADAM ET D'EVE · texte numérisé non relu

MORT ENGENDRÉE D'ADAM ET D'EVE

(Ce«t U Mort qui parle.)

Adam, le jour de sa création ,

Commet péché par désobéissance ,

Et commettant prévarication ,

Se vit soumis à mon obéissance.

Dieu me donna sur lui cette puissance,

Et sur les corps de sa postérité ,

Pour les meurtrir de mon autorité.

Ainsy, dès-lors, me voyant en saisine,

J'anéantis toute (sic) humanité,

Vois , feuilles , fleurs , et boutons et racine '.

• La grande Danse Macabéê des hommes et des femmes.— Troyes, 1729, in-4°.

Si , en tête des vers précédents , la mort est simplement dite engendrée par nos premiers parents, ailleurs elle s'honore d'une bien plus noble et plus antique origine. En effet, dans la Historia délia Morte ( Trevigni, 1674, in-4° de quatre feuilles seulement) , poème en vers divisés par huitains, l'auteur suppose que, s'égaranl dans un bois, et que, fondant en larmes à la pensée accablante de l'approche de la mort, la toute puissante dominatrice du genre humain , il y est soudainement accosté par un épouvantable fantôme : c'était la mort elle-même.... « Elle était, dit-il,

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Ce groupe d'Adam cl d'Eve est d'une bonne exécution ( voyez pi. Y ) ; la figure d'Eve surtout , qui rappelle un peu la Vénus Môdicis , devait être fort gracieuse. II est à remarquer que le serpent est ici représenté comme une jeune femme dont le torse se termine en queue de reptile. C'est ainsi qu'on le trouve encore figuré dans de beaux

• longue , maigre et décharnée. Dans sa bouche obscure brillaient » des dents d'acier; deux cornes de fer se dressaient sur sa tête; » nul n'eût pu la voir sans perdre le goût du plaisir et des fêtes..., » A son aspect, tout mon corps frémit d'une horrible peur. »

L'ouvrage , au reste , ne consiste qu'en un long dialogue entre la mort et l'auteur; celui-ci demande à son effroyable interlocutrice si elle naquit de père et de mère. La mort répond qu'elle fut créée par Jésus-Christ, qui» dit-elle , est vo joyeux seigneur ( che e signor giocondo ) , en même temps que les autres anges ; mais qu'après le péché d'Adam, elle fut appelée la Mort. L'auteur lui réplique qu'il la prend plutôt pour un malin esprit, et lui adresse encore plusieurs questions pressantes ; elle le renvoie à la Bible et aui paroles de David sur l'ange exterminateur : • Quand » Rome fut désolée par moi , poursuit-elle , Grégoire me vit de ses

• yeux ( eon suo occhio honesto ), brandissant un glaive ensan- » glanté sur l'édiflce qui, pour cela, rat depuis appelé le château ■ Saint-Ange. »

Ceci n'est antre chose que la tradition qui rapporte que, pen^ dant une peste violente , le pape Grégoire vit un ange tenant une épée flamboyante planer et s'abattre sur le mole d'Hadrien , mais qui remit son épée dans le fourreau aussitôt que le pontife eut fixé son regard sur lui. La mort, enfin, satisfait à de nouvelles demandes de l'auteur avec une condescendance qui s'étend jusqu'à lui rendre compte de l'usage qu'elle fait de ses dents et de ses cornes. Il faut convenir que l'auteur de la Hiètoria délia Morte fait, dans son épouvantable description, subir à saint Michel une étrange métamorphose, cet archange étant regardé comme l'esprit céleste dont le pape Grégoire eut la miraculeuse vision.

reliefs du \vi e siècle , d'une maison de Rouen , rue de l'Ecureuil , n° 1 3. L'immortel Raphaël s'est contenté de lui donner , notamment dans les loges du Vatican , une simple tête de femme. Ce n'est point, au reste, aux artistes qu'il faut attribuer la première pensée de ce monstrueux amalgame, qu'ils ont puisé dans de graves écrivains du moyen-âge. Pierre Comestor assure , en effet , qu'avant la chute de nos premiers parents, le serpent ne rampait point, mais qu'il marchait debout comme l'homme ; et le vénérable Bede , qui , probablement , en savait encore plus long sur ce sujet que Comestor , nous apprend que le Diable choisit , pour tenter Eve, un serpent à face de femme , quod sxmilia ( inquit ) $xmilibus applaudunt. Imbu de cette galante tradition , ce bon prêtre anglais devait terriblement redouter l'accoin tance du beau sexe. Bien avant dans le xvii e siècle encore, beaucoup de savants continuaient à s'occuper du serpent tentateur, notamment Jean Frischmuth , de Wertheiin, en Franconie, Jean Paschasius et autres, parmi lesquels surtout Moïse Àmyrault , qui a traité cette matière ex professo , a cru , et a tâché de prouver , qu'il n'y avait point eu de véritable serpent, et qu'il fallait entendre proprement dit

démon ce que Moïse a dit trop laconiquement de cet animal 1 .

Quant aux figures d'Adam et d'Eve , leur emploi , nous le répétons , ne fut jamais plus convenable et plus commun que dans les danses de la Mort; aussi retrouverons-nous plusieurs fois l'image de ces deux premiers pécheurs reproduites dans les planches de ce volume , d'après des originaux appartenant à des époques plus ou moins reculées.

L'arbre de la croix , malgré la divinité de ses fruits , a surgi des racines amères de celui de la science du bien et du mal : de là l'image de nos premiers parents est devenue, chez nos aïeux, un des plus hauts symboles de leurs croyances évangéliques. La religion chrétienne se divise, en effet , en deux grandes et vastes catégories : l'ancien et le nouveau Testament ; et la nature de ces catégories peut se définir en deux mots : la Faute et la Réparation; l'une se traînant , proscrite et humiliée , dans le pénible sentier ouvert par Adam , l'autre marchant absoute et régénérée, sous la bannière triomphante du Christ;

4 V. Nouvelles de la République des Lettres , octobre 1701 , p. 373 et suiv.

figurait le délicieux Éden ; puis , errant nuit et jour , les pieds nus , dans les cimetières , dans les rues et hors des lieux saints, dont l'entrée lui était interdite, il ne pouvait que proférer seulement quelques paroles pendant le retentissement de la douzième heure de minuit , tant était rigoureux le silence qui lui était imposé. Enfin , il ne recevait d'autre nourriture que les aliments qu'il plaisait aux chanoines de la collégiale de lui fournir; mais le jour du Jeudi -Saint, cet étrange représentant du faible époux d'Eve , était ramené et réintégré dans le sein de l'église , solennellement absous en pompeuse cérémonie, et renvoyé chargé des aumônes du peuple : coutume singulière, locale peut-être, que le pape /Eneas-Sylvius et Yolaterran ne peuvent s'empêcher, en nous la racontant, de traiter de barbare.

Mais revenons au cimetière de Saint-Maclou , et donnons enfin la série des figures qui s'y voient aux prises avec la mort.

A la suite d'Adam et Eve, qui se retrouvent encore , mais exécutés , en bas-relief , dans une autre partie de l'édifice (voyez pi. IV, fig. 3), viennent :

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