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Essai sur les doctrines politiques de saint Thomas d'Aquin

Il y a, dans le partage de la vie et de la mort, un mystère redoutable et qui effraie la pensée. Nous trouvons là, devant nous, sous sa forme la plus sombre, l'éternel et désolant problème, toujours posé et toujours insoluble, de l'accord de la prescience divine avec la liberté humaine. Lorsque nous regardons l'ensemble, nous sommes forcés de croire que la distribution de la vie et de la mort est soumise à une loi positive, aussi rigoureuse que celle qui règle le cours des mondes. Lorsqu'au contraire nous étudions notre propre histoire, nous sommes obligés de reconnaître que, dans cet ordre inflexible, il y a une part pour la liberté et la prévoyance humaine. Mais cette part est bien petite ; aussi devonsnous remercier Dieu pour chaque jour qu'il nous donne. Et cependant, voir mourir ses amis, ses disciples et tous les siens, tel est le triste apanage d'une longue vie ; tel est le mien. Je me souviens du jour où nous formions une phalange serrée et complète. La mort, plus encore que la fatigue et la désertion, en a éclairci les rangs. J'aper-

cois déjà le commencement de la solitude. On ne remplace plus, à mon âge, ces intimités formées dans les premiers combats et dans les luttes de la vie. Heureux encore quand on ne voit pas s'éteindre avant soi, dans l'oubli, les idées auxquelles maîtres et disciples se sont dévoués! Par bonheur, quant à nous, le but que nous nous sommes proposé est si haut et si loin, qne notre espérance ne peut faillir. Aujourd'hui même elle nous éclaire et nous guide au milieu des ténèbres où tout semble plongé.

Feugueray était l'un de ces amis, l'un de ces intimes que l'on ne remplace pas, l'un de ces collaborateurs énergiques et fermes que rien n'ébranle ni ne fait reculer. C'était un homme qui avait fait beaucoup et promettait davantage. Il était cependant peu connu hors du cercle de nos opinions politiques et philosophiques ; mais là il était fort aimé, et on espérait beaucoup de lui. Puisse cette notice faire comprendre pourquoi nous l'avons tant regretté !

La vie que je dois raconter est toute droite et toute simple. Elle ne fut interrompue par aucun accident. Elle fut obscure et sans éclat; non pas qu'elle ne se soit trouvée mêlée à quelques événements importants de notre temps, mais parce qu'elle resta volontairement dans l'ombre. La fin que Feugueray se proposait n'était nullement personnelle : il travaillait, avant tout, pour être utile. H y a des travaux qui ne conduisent pas à la renommée, cette récompense permise aux âmes les plus pures. Il y a des travaux qui n'ont d'autre salaire que la satisfaction de les avoir faits. C'était ceux-là qu'il ambitionnait et auxquels il s'attacha d'abord. La mort ne lui a pas laissé le temps d'en faire d'autres.

Henri-Robert Feugierm naquit à Paris le 5 juin 1813. Il fit la plus grande partie do ses études, el les

iij termina, au collège Sainte-Barbe. C'était un bon élève, et de plus, un jeune homme studieux, grand liseur, lisant vite , et néanmoins retenant beaucoup.

A Sainte-Barbe, comme dans presque tous les collèges, à cette époque, on se piquait de libéralisme. Feugueray, à cet égard, ne se distinguait pas de ses camarades. Comme eux, il appartenait à l'opposition. Cette jeunesse ne comprenait guère et ne pouvait comprendre la portée politique de l'opinion libérale: elle lui appartenait cependant par sa vénération pour quelques noms illustres ou fameux , et par toutes ses inclinations intellectuelles. L'opposition, d'ailleurs, avait un côté qui allait merveilleusement à ses instincts : c'était son côté philosophique et sceptique ; c'était, disons le mot, son côté antiprêtre. On était alors au moment le plus vif des luttes qui signalèrent la Restauration. La révolution, qui se sentait menacée , ne se servait pas seulement des moyens de résistance que lui offraient la tribune et le système légal , elle avait encore repris toutes les armes du xvme siècle. On multipliait les éditions de Voltaire et de Rousseau ; on réimprimait Helvétius, d'Holbach, Voiney, Dupuis, le curé Meslier, etc. , et une multitude de livres que l'on tirait de 'oubli, où ils devaient retomber aussitôt que cette fièvre déposition serait passée.

Le champ de la politique offrait alors un beau spectacle, plein de vie et d'animation, bien propre à passionner la jeunesse. Tout le monde à cette époque avait du courage. On en avait dans la presse, dans les élections, à la tribune, au barreau, dans les chaires du professorat, et jusque dans les plus petites choses. Jamais victime , car il y eut des victimes, ne fut abandonnée ; jamais elle ne manqua ni de défenseurs, ni d'appui. L'opinion l'entourait de respects et d'honneurs, quand on ne pouvait faire plus; en un mot, on se soutenait et on s'aidait les uns les au-

très. Tout ce que la loi ne défendait pas, on le faisait. .Jamais livre ne manqua d'éditeurs. Les libraires se regardaient comme l'avant-garde du libéralisme; ils n'hésitaient ni devant une saisie, ni devant une condamnation.

Il s'est trouvé des gens qui ont mis en doute la sincérité de ce mouvement, c'est-à-dire la sincérité de nos alarmes et de nos efforts. On a donné à cette période de l'opposition libérale le nom de comédie de quinze ans. Quelle étrange comédie que celle où tout un peuple se serait entendu pour se jouer luimême !

La vérité est que la Restauration était pour la France le souvenir vivant de ses défaites et de son abaissement. Ce qui est vrai, c'est que la Restauration avait ramené avec elle deux partis, qui, comme on l'a dit tant de fois, n'avaient rien oublié ni rien appris. Ces partis n'étaient pas muets; ils parlaient à la tribune; ils avaient leurs journaux et leurs livres; enfin, ils avaient le pouvoir et disposaient de l'administration et de l'initiative. Or, la noblesse ne cachait pas ses prétentions, ni le clergé les siennes. La révolulion était réellement menacée ! Or, qu'était la révolution ? C'était les intérêts acquis, les habitudes prises, tout notre système civil, toutes nos idées de liberté et d'égalité. Supposons maintenant, à la place de cette vive action de l'opposition libérale, supposons le silence,lapeur, et l'obéissance servile; qui oserait dire que le passé tout entier n'eût pas été restauré? L'Empire avaitrétabli la noblesse, lesmajorats, et cette multitude de charges ministérielles, commerciales, etc., qui ne sont que des privilèges; pourquoi la royauté eût-elle été moins hardie? pourquoi n'eût-elle pas été plus loin ? et d'ailleurs, ne l'a-t-elle pas tenté à diverses fois? Le nom d'opposition, que la révolution avait donné à sa résistance sous la Restauration, peignait très bien le rôle qui lui était échu. Comme elle avait

deux ennemis, elle combattit chacun d'eux de la manière qui convenait le mieux : la noblesse avec les armes du droit commun; le clergé avec les armes de la philosophie et du scepticisme. Son action d'ailleurs n'était pas uniquement défensive. Elle voulait aussi reconquérir ce qu'elle avait perdu sous l'Empire .

La révolution de juillet initia la jeunesse à la vie politique. Elle lui montra cet autre côté du libéralisme qu'elle n'avait pas vu. Elle lui apprit, ce qui malheureusement a été vrai jusqu'à ce jour, que la discussion n'est que le préliminaire du combat.

Feugueray, à cette époque, finissait ses études ; il se préparait à l'examen du baccalauréat es lettres. Lors des grandes journées, il était à la campagne; il fut impossible de l'y retenir. Il accourut pour assister à ce spectacle qui passionnait sa jeune imagination. Il s'attendait à une suite d'événements dignes de ce grand commencement. Trop jeune pour y prendre part, il se réjouissait d'en être témoin. L'histoire ne lui avait pas appris encore qu'une révolution va rarement au delà de l'idée qui Ta produite, qu'elle se crée à elle-même ses propres obstacles, et qu'ainsi tout s'arrête ou même recule au moment où il semble que tout doit marcher. Il ne savait pas enfin combien lentement se développe même la logique des choses dans l'humanité. Néanmoins, le spectacle qu'il avait sous les yeux agrandit sa pensée. Il n'abandonna ni le scepticisme , ni la philosophie critique. Sous ce rapport, il resta fils du xvmc siècle ; mais il commença à s'enquérir avec passion des choses politiques. 11 s'attacha naturellement aux journaux et aux livres qui étaient conçus et écrits dans le sens de la révolution, et il suivit leurs inspirations. Ainsi, après avoir été, sous la Restauration, de l'opposition philosophique, il devint, sous Louis-Philippe, de l'opposition politique. Son histoire est celle

d'une grande partie de la jeunesse de ce temps.

Cependant, il fallait choisir une carrière. Feugueray fut inscrit à l'École de droit en 1831. Cette étude aride du droit pratique n'était peut-être pas celle qui allait le mieux à la nature de son esprit, mais il n'avait ni F âge, ni l'expérience suffisante pour choisir.

Les parents de Feugueray étaient parisiens. Aussi ses nouvelles occupations ne le séparèrent pas de sa famille. Il jouissait d'ailleurs d'une liberté complète, aussi complète que s'il eût été à cent lieues de son père et de sa mère ; mais il n'en abusa jamais. Il avait une répugnance extrême et en quelque sorte d'instinct pour tous ces abaissements de la pensée auxquels les passions entraînent la jeunesse, pour tous les amusements vulgaires et misérables d'une vie abandonnée. Les mauvais exemples qu'il avait sous les yeux, et qu'il rencontrait peut-être plus souvent qu'un autre, à cause de son activité, de sa facilité à entrer en liaison, et de son amabilité même, ces mauvais exemples le repoussaient au lieu de l'attirer. 11 devait cette heureuse répugnance aux sentiments élevés que sa mère lui avait inspirés dès son enfance; du moins, plus tard, et longtemps après, lorsqu'il réfléchissait aux séductions dont sa jeunesse avait triomphé, lorsqu'il se félicitait de n'avoir conservé, de ce temps, ni honteux ni mauvais souvenirs , c'était à l'action de sa mère, dans l'éducation de son enfance, qu'il en rendait grâce. Il avait très probablement raison. C'est en elï'et la mère, bien plus que le père, qui est appelée à faire le moral des enfants. C'est à elle qu'appartiennent les soins des premiers jours et des premiers ans. 3'est elle qui donne les premiers enseignements; c'est elle qui nous apprend à balbutier nos premières paroles, à prononcer nos premiers jugements : qui nous inspire en un mot nos premières

pensées. Par là, elle nous transmet, en quelque sorte, son cœur et son âme, et elle engendre ces habitudes morales primitives qui sont la seconde nature de l'homme. Ce qui a été donné dans l'enfance ne se perd jamais. Combien souvent ne voiton pas des hommes, sortis enfants de leurs familles, passer de collèges en collèges, d'écoles en écoles, au contact des plus mauvaises idées, et quelquefois des pires exemples, apprenant tout, excepté cette science morale qui plus tard doit exercer la principale influence sur les actions et sur la vie, et qui cependant, devenus maîtres de leurs actions, manifestent, de premier mouvement et jusque dans les plus petites choses, une haine du mal et un amour du bien qui ressemblent à un instinct ! Cherchez la cause, cherchez l'origine, et vous la trouverez dans cette éducation première que nous recevons dans le giron de nos mères! Mais revenons à Feugueray.

Ses nouvelles études étaient loin d'occuper tout son temps. Il continuait donc à lire beaucoup, fl suivait les cours de la Sorbonne et du Collège de France. Là, il retrouva plusieurs de ses camarades de Sainte-Barbe, et, par leur intermédiaire, il fit connaissance avec quelques autres. Parmi ces jeunes étudiants, quelques-uns formaient une sorte de groupe. Ils se réunissaient, le soir, chez l'un d'eux. Dans cette petite société, on jouait aux dames ou aux échecs; on causait; on philosophait à l'occasion. Ces jeunes gens étaient pauvres, etils avaienttrouvé ce moyen de passer agréablement quelques longues soirées d'hiver. Feugueray se joignit à eux, il apporta dans leur réunion la vie intellectuelle qui était, avant son arrivée, quelque peu languissante.

Ce qui leur manquait à tous, ce qui manquait surtout à Feugueray, c'était un but d'activité qui les sortît des étroites considérations de la carrière où leur vie semblait devoir les enfermer. Aucun d'eux

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ne se sentait assez fort ou assez faible pour borner sa passion aux simples caleuls d'un avenir seulement personnel. Ils voulaient voir plus loin que l'horizon restreint de leurs propres intérêts. Il leur fallait de l'espace et de l'air. Ils aspiraient enfin à quelque chose devant quoi ils pussent oublier leur petitesse et leur isolement. Pour avoir ce but, il fallait croire à quelque chose qui fût plus qu'eux-mêmes. Le scepticisme, où ils étaient tous, ne leur donnait rien. Ils trouvaient, dans les cours de la Sorbonne et du Collège de France, des affirmations sur le passé; mais, sur le présent, rien, sinon des raisons pour douter. Ils avaient besoin d'agir; le feu de la jeunesse brillait en eux ; ils voulaient prendre un parti au milieu des partis, car ils s'occupaient, comme tout le monde, de la politique courante ; ils voulaient enfin être utiles à quelque chose ; mais ils n'avaient que des doutes sur tout et à propos de tout. Ils en savaient assez pour découvrir le vide de certaines opinions, pour apercevoir les contradictions et deviner les intérêts qui se cachaient derrière. Cependant aucun d'eux n'avait le courage, si commun aujourd'hui, de se dire : tout est Uni ; tout es>t mort; les croyances s'en vont pour ne plus revenir; pensons à nous; faisons-nous la vie bonne; que nous importe le reste !

Un jour, Feugueray apporta, dans cette petite réunion, l'introduction à Y Histoire parlementaire de la révolution française, et quelques préfaces du même ouvrage (c'était en 1834). Cette lecture fit une révolution dans ces jeunes esprits. On commenta, on discuta ; et enfin on décida qu'il y avait là tout un système d'idées. On espéra y trouver ces convictions pratiques dont on avait besoin, et ce but auquel on aspirait. On se résolut à écrire aux auteurs, et c'est ainsi que j'arrivai à connaître Feugueray et ses amis. Inutile de dire que tout ce que

l'école avait produit, fut lu et relu ; que l'on se mit au courant dans de nombreuses conférences, que la conviction vint, ferme et complète, et donna ce but tant désiré. Bientôt, tous ces jeunes hommes participèrent à nos travaux, chacun dans la mesure de ses forces ; mais le plus fort, le plus actif, fut, sans contredit, Feugueray. Je dis cela en présence et avec l'approbation de ses amis qui vivent tous encore.

Nous formions alors une véritable école, école peu nombreuse, mais qui suppléait au nombre par l'activité et le travail. Nous publiions des brochures, des livres, des revues ; nous faisions des cours, des conférences ; en un mot, nous tentions toutes les voies de l'enseignement. Quoique nous pussions compter avoir parlé, dans nos cours et nos conférences, à plusieurs centaines d'auditeurs, nous avions acquis peu d'associés, peu de collaborateurs. C'est, il faut le croire, que la fermeté de nos convictions répugnait. Entin, ce qui tente beaucoup d'hommes nous manquait. Nos travaux étaient gratuits; on était certain de ne pas y rencontrer la fortune, et il était fort douteux qu'on y trouvât même la renommée qui, pour les nobles cœurs, vaut plus que la fortune. Nous avions bien la preuve que nos idées commençaient à prendre une certaine place dans le monde. Elles marchaient, elles entraient partout ; mais, quant à nous, nous restions sur la route. Nous étions aussi inconnus que le premier jour; heureux cependant, et encouragés de voir le succès de nos efforts, nous gardant de réclamer aucune priorité; car nous craignions qu'une réclamation ne nuisît à la propagation d'une idée. On nous empruntait souvent sans le savoir, souvent en pleine connaissance. Dans l'un et l'autre cas, nous nous félicitions de trouver des interprètes plus habiles ou plus écoutés que nous. Gela- ne méritait

peut-être pas le nom de dévouement ; mais on pourrait l'appeler une généreuse modestie. Quoiqu'il en tut, ce rôle convint à Feugueray, et il se hâta d'en prendre sa part.

Quoique, sans doute, la plupart des personnes qui liront cette notice n'ignorent pas de quel système d'idées il s'agit, je dois cependant en dire quelques mots. Sans cette explication préliminaire, les travaux de Feugueray, dont j'ai à parler, paraîtraient en quelque sorte disparates et sans lien entre eux. La mort ne lui a pas donné le temps d'y mettre l'unité qui existait dans sa pensée. Je vais donc l'indiquer.

Notre doctrine était celle du progrès. Quant à l'idée de progrès, en elle-même, nous sommes, j'ose le dire, de toutes les écoles qui l'ont adoptée, celle qui l'a poussée le plus loin, et avec le plus de rigueur, dans toutes les directions, dans les sciences comme dans l'histoire. Ce point de départ d'où est sorti, dans l'ordre des idées, tout ce que notre siècle a produit de nouveau, était bien assuré pour nous. Or, la doctrine du progrès, appliquée méthodiquement à l'histoire, donne des conclusions. Elle donne même des prévoyances, dans certaines limites. Appliquée à l'histoire moderne, elle nous a fourni deux certitudes; elle nous a donné deux affirmations : l'une, que notre civilisation était tille du christianisme ; l'autre, que la révolution française était, dans ses principes et ses tendances, nonseulement le terme le plus avancé de la ci\ilis,iUon moderne, mais le terme le plus avancé du christianisme appliqué. La première de ces at'lirniations est aujourd'hui généralement adoptée, et aussi incontestée qu'incontestable; mais, il y a trente ans, il y a vingt ans même, elle n'était rien de plus qu'un paradoxe et une étrangeté aux yeux de presque tout le monde;* c'était donc quelque chose que d'en

avoir la démonstration. La seconde affirmation est bien loin encore d'avoir l'assentiment général. Ce furent, cependant, ces opinions qui amenèrent Feugueray et ses amis à l'étude de la doctrine d'où elles émanaient, doctrine très nouvelle alors, et fort ignorée encore aujourd'hui, quoique le nom en soit partout. C'étaient aussi ces opinions qui dictaient la plupart de nos travaux, ceux au moins qui eurent le plus de publicité.

Ainsi qu'on vient de le voir, de l'étude du progrès, appliqué à l'histoire, nous avions déduit des principes pratiques appropriés à notre temps. Nous devions nous placer entre le clergé et le siècle, comme on dit, pour tâcher de les faire se comprendre l'un l'autre, e'est-à-dire expliquer au siècle le christianisme, et au clergé la révolution, afin- de les rendre tous deux révolutionnaires à titre de chrétiens, et chrétiens à titre de révolutionnaires. Un moment, nous avons espéré réussir. Il nous semblait voir les premiers signes de cette conciliation. Il y avait des commencements d'adhésion dans le clergé et de la part des hommes les plus éminents par le talent ou par l'influence personnelle. Du côté de la jeunesse laïque, il y avait une tendance réelle, une bonue volonté manifeste. Ce mouvement fut certainement en grande partie la cause de ce qu'on appelait, il y a dix ou douze ans, assez improprement, la réaction religieuse. Il est triste mais utile de le dire, ce ne furent pas les laïques qui faillirent : ce fut Je clergé, et il l'a fait d'une manière si brusque, si peu justifiée, si intempestive, qu'il n'a laissé de possible qu'une seule explication qui est pire que sa conduite.

L'étude de la loi du progrès nous avait encore 'Ion né la démonstration d'une autre affirmation pratique, qui était une tradition du xviue siècle, inscrite dans le livre de Condorcet, recueillie et précisée

par Saint-Simon, adoptée enfin par tous les novateurs de notre temps : c'est que le but de la politique était d'améliorer la condition morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse ; elle nous avait donné plus encore; elle nous avait inspiré des moyens. Par suite de toutes ces données pratiques que nous devions accepter, sous peine d'être sciemment en contradiction avec nos principes, notre position était des plus étranges, au moins en 1835 ; car il se trouvait qu'en même temps que nous apparaissions aux uns comme des défenseurs du passé, d'autres ne voyaient en nous que de fanatiques révolutionnaires, et tous enfin devaient nous trouver plus novateurs que les plus novateurs, plus révolutionnaires que les plus révolutionnaires.

Ce que je dis ici, ce que je viens de dire n'est pas, je le répète, inutile à la biographie que j'écris. Sans ces explications on ne comprendrait pas la conduite de Feugueray. Cette position lui plut, elle allait à son esprit actif, réfléchi, et en même temps militant et hardi. Elle ouvrait à son activité une carrière en quelque sorte sans limites. Aussi se mit-il à étudier avec ardeur. Il se hâtait en même temps de terminer son droit. Il reçut la licence le 16 janvier 1833.

Feugueray était, à cette époque, attaché à une étude de notaire où son père l'avait placé. 11 y resta, quoique le temps qu'il y employait fût à ses yeux à peu près perdu. Il avait déjà pris son parti. 11 ne voulait être ni avocat, ni notaire, ni rien de semblable. Ce n'était pas la crainte d'affliger son père qui le retenait; car celui-ci le laissait parfaitement libre. C'était un de ces nobles motifs qu'on ne peut révéler qu'après la mort pour n'en point altérer la pureté ; encore ne le fais-je connaître que parer qu'on m'y invite. Il avait un de ses amis, étudiant comme lui, clerc comme lui, qu'une honorable résistance avait privé des secours paternels. Placé dans

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les rangs inférieurs d'une étude, il ne recevait qu'une rétribution presque nulle. Pour ne pas céder dans une question où il avait pour lui la raison et la justice, il s'était réduit à vivre de pain sec; il cachait cela presque comme une chose honteuse. Feugueray devina son secret. Alors ce furent des instances qui ne cessèrent que lorsque son ami eut consenti à partager avec lui ses appointements. Il resta clerc jusqu'au moment où celui-ci eut acquit son indépendance par son travail. Ce fait, honorable pour celui qui donnait comme pour celui qui acceptait, est minime sans doute, mais il révèle 'homme. Feugueray allait droit au bien, et de premier mouvement, avec une ardeur irrésistible; et, ainsi que me le dit l'homme excellent qui accepta ce service, il y eut, dans sa vie, nombre d'actions de ce genre, restées inconnues ; car c'est de lui qu'il fut vrai de dire que jamais sa main gauche ne sut le bien que faisait sa main droite.

Feugueray se maria en 1840 avec MlleA.-M.-I. Aubrun. Il trouva, en Mlle Aubrun, une femme digne de lui, qui sut le comprendre, et qui fut pour lui une véritable et douce associée. Il gérait alors, pour son père, une charge de référendaire; il en touchait le revenu, qui l'aidait à vivre dans une médiocre aisance. Il trouva bientôt que ce travail enlevait trop de temps à des études et à des occupations qui lui paraissaient plus utiles, si ce n'est à lui, au moins aux autres. Après avoir hésité, il proposa à sa femme de réduire leur modeste intérieur, de renoncer à se faire servir et de se servir eux-mêmes. Sa femme accepta de grand cœur et avec joie, car elle partageait les convictions de son mari. En conséquence, la charge fut vendue.

Feugueray était, en effet, fort occupé. Il avait d'abord, comme je l'ai déjà dit, longuement et consciencieusement étudié ; car quel est l'homme non-

nête qui se déterminerait jamais à transmettre un enseignement dont la vérité ne lui serait pas démontrée? 11 est difficile, même pour soi, de se contenter d'un à peu près; mais, quand il s'agit des autres, c'est être coupable que d'affirmer ce dont on doute. Après donc avoir acquis la certitude dont il avait besoin, il était entré dans cette vie militante de l'enseignement propre à toutes les écoles qui commencent, qui n'ont point d'autorité, point d'auditoire régulier, point de chaire officielle. Il passait la plupart de ses soirées dans des conférences souvent très nombreuses, portant partout le même zèle, prenant souvent la parole et avec succès; car il avait un art de dire, des tours heureux qui le faisaient toujours écouter avec plaisir. Il faisait aussi des cours. Il en fit un sur l'histoire de France dont sa veuve possède en partie les cahiers. Cette activité le mit en relation avec toutes les classes de la société, avec des étudiants, avec des artistes, avec des ouvriers. Ses rapports avec ces derniers eurent bientôt un objet pratique. Feugueray s'intéressait vivement aux associations de travail entre ouvriers. Il y en avait une déjà qui prospérait. C'était un bon exemple à citer et à suivre, et notre ami contribua à en fonder de nouvelles; mais, il faut le dire, on fut malheureux dans plus d'une tentative. Plusieurs de nos amis, Deschamps, Hubert- Valleroux, Feugueray lui-même et quelques personnes qui s'y intéressaient autant que nous, comme M. Goudchaux, y perdirent de l'argent. C'est que, pour bien pratiquer l'association, il faut que l'ouvrier quitte les habitudes du calcul personnel qui lui ont été enseignées; c'est qu'il faut qu'il pense plus à la communauté qu'à luimême; ce n'est qu'en mettant de côté sa propre personnalité qu'il fait le bien de tous, et, par suile. e sien propre. Ces règles sont faciles à comprendre, mais difficiles à exécuter. Il est besoin, pour cela,

d'une force morale qui se rencontre rarement aujourd'hui..

Dans ce temps même, Feugueray écrivait dans le National. Il y rédigeait les feuilletons sur les arts, sous le nom de Henri Robert. Quant à y faire entrer quelques-unes de nos idées philosophiques ou de ces autres idées économiques que Considérant appelait plus tard socialistes, il y avait bien pensé, mais il dut y renoncer. Le rôle politique, adopté par le journal, ne lui permettait pas d'admettre ces excentricités que tout le monde alors considérait comme en dehors de la politique et même de l'économie politique.

Feugueray inséra aussi, vers cette époque, quelques articles dans le Correspondant. Cette revue, avant tout catholique, comptait cependant alors dans l'opposition. Elle n'en était pas moins écrite dans un esprit très opposé à celui du National. Aussi l'on ue comprendrait pas comment un écrivain de ce journal a pu participer, pour si peu que ce soit, à la rédaction de cette revue religieuse, si Ton ne connaissait ce rôle de conciliation et d'intermédiaire que le système des idées imposait à chacun de nous. Parmi les articles qu'il y inséra, il y en a un que je dois citer, sur cette question : Le catholicisme est-il hostile à l'industrie? On devine sans peine quelle était la réponse et où tendait la démonstration.

Feugueray prit aussi part à la rédaction de Y Encyclopédie du XIXe siècle. Parmi les articles qu'il y inséra, il y en a deux remarquables. Le premier est une esquisse de l'histoire des communes; le second est une rapide exposition de l'histoire de l'Empire. L'auteur y avait devancé l'opinion de son époque; il prononçait sur les choses de l'Empire le jugement qu'en porteront incontestablement ceux qui liront 1 Histoire de M. Thiers, la Correspondance du roi Joseph, les Mémoires du duc de Raguse, etc.

Dans l'esquisse sur le mouvement des communes, cette révolution était considérée comme un des termes principaux delà progression de la civilisation dans toute l'Europe. Il la montrait concluant d'une manière différente, selon les circonstances locales, mais avec une tendance et un avenir pareils ; tantôt, comme chez nous, à un simple affranchissement de la bourgeoisie et à la formation d'un tiers-état; tantôt, comme en Angleterre, à constituer un des éléments du gouvernement; tantôt à une république fédérative comme en Suisse; tantôt à des cités libres comme la Hanse d'Allemagne, etc.

En 1847, Feugueray devint un des rédacteurs principaux de la Revue Nationale. On trouvera, dans ce volume, deux des articles qu'il y inséra. C'était le commencement d'un travail complet sur les idées politiques et sociales éparses dans les Pères de l'Église. La revue ayant cessé de paraître, ce travail ne fut pas achevé.

Pendant les agitations réformistes de 1848, on devine de quel côté étaient les sentiments de Feugueray. Lorsque ce simple projet de banquet, ce simple mouvement de réforme électorale, eut été converti en une insurrection par la résistance maladroite du pouvoir et la brutalité, plus maladroite encore, d'une troupe de soldats sans chefs, chacun était appelé à prendre un parti. S'abstenir dans les mouvements politiques, ce n'est pas de la bravoure ; ce n'est pas non plus de la sagesse, car celui qui s'abstient a oublié que sa voix compte et que son absence, si elle est imitée, peut donner l'autorité et le pouvoir à une minorité. 11 y avait, à Athènes, une loi qui punissait tout citoyen qui ne prenait pas un parti dans les troubles civils. C'était une bonne loi, car le meilleur, dans ces circonstances, est de savoir tout de suite où est la majorité. Feugueray ne s'abstint pas; il n'hésita pas non plus. Il était avec

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«on bataillon, un bataillon de la 10e légion, auprès des Tuileries. Il s'eDquit de l'opinion de ses camarades; il espérait les entraîner; puis, voyant la masse immobile, il chercha des compagnons qui voulussent le suivre; enfin, ne réussissant à rien, trouvant l'hésitation partout, il sortit des rangs, déclarant qu'il allait, avec ses armes, se joindre à ceux avec lesquels étaient «on opinion et son cœur. On m'a dit que le maréchal Bugeaud fut témoin de ce fait, et que, voyant ainsi un homme sortir seul des rangs, sans être arrêté, après une pareille déclaration, il augura mal de l'esprit de la garde nationale et du succès de la résistance.

Sous le gouvernement provisoire, Feugueray fit ce que faisaient tous les hommes dévoués. Il allait partout. Personne alors n'avait ni assez de temps, ni assez de voix, ni assez de force, pour enseigner le bien et l'utile, et pour combattre les mauvaises passions et, ce qui est plus difficile encore, les mauvaises ambitions qui surgissaient de toutes parts pour exploiter l'inexpérience des masses. Feugueray était autant qu'un autre, et plus que beaucoup d'autres, digne d'une candidature à l'Assemblée nationale. Il était exceptionnellement préparé aux fonctions législatives par ses études précédentes. Il existait même un collège où il eût pu se présenter avec quelques chances ; mais il n'y pensa pas. Il ne pensa qu'à ses amis, et s'oublia lui-même. Les fonctions publiques qu'il remplit sous la République furent toutes très modestes, et de plus gratuites.

L'Assemblée nationale vota, le 5 juillet 1848, une somme de trois millions pour créditer des association* de travail. Une commission fut formée auprès du ministère de l'agriculture et du commerce, pour la distribution et le règlement de ce crédit. Feugueray en fit partie avec Gorbon, Ott et Danguy. C'étaient les seuls hommes qui fussent bien au courant de la

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question. Le mot d'association était alors partout ; mais la formule en était généralement inconnue. Ici, il ne s'agissait pasde distribuer le crédit, comme il est d'usage, soit sur garantie, soit en raison de la solvabilité probable ; on devait le donner à condition d'une certaine organisation fondée sur le principe que les hommes associés pour le travail l'étaient aussi pour les bénéfices. Il s'agissait donc de régler les droits et la discipline du travail, la répartition des salaires et des bénéfices la formation d'un capital social indivisible, etc. Je n'ai point ici à exposer le système de l'association : il me suffit de dire que. cette organisation n'est pas aussi simple qu'on le croit en général. Dans cette question, la présence de Feugueray, Corbon, Danguy et OU, fut d'une utilité infinie; ils eurent donc, au début, la plus grande influence et la principale autorité. J'ajoute, pour terminer, que, l'utilité de la loi sur les associations et les services de la commission sont incontestables. Si quelques-unes des associations fondées à cette époque ont disparu avec les circonstances, la plupart existent encore et même prospèrent.

Ces occupations n'empêchèrent point Feugueray de rédiger une charmante petite brochure : La République et la commune, qui eut un immense succès populaire en 1848, c'est-à-dire le succès qu'il avait cherché. Il l'avait destinée aux habitants des campagnes. 11 leur expliquait la république et ses avantages, en la comparant au régime municipal auquel ils sont si attachés. La France, leur disait-il, n'était qu'une grande commune, dont le maire s'appelait président, le conseil, assemblée législative, et dont les électeurs étaient eux-mêmes , etc. Je ne poursuis pas l'analyse de cet écrit dont le mérite est tout entier dans la forme et dans la simplicité de l'exposition. Je regrette bien vivement qu'il n'ait pas été possible de le joindre à ce volume.

Peu de temps après sa sortie de la commission dont j'ai parlé tout à l'heure, notre ami s'occupa d'un traité suffisamment étendu sur les associations de travail, et leurs formes nécessaires. Il le publia, en 1851, sous ce titre : L'association ouvrière, industrielle et agricole. Cet ouvrage, qui a eu un légitime succès parmi tous les hommes qui s'occupent de cette grave question, existe encoredanslalibrairie. Néanmoins, nous l'aurions joint à ce volume, quitte à le doubler, si nous n'avions rencontré le même empêchement qui nous a arrêtés à l'égard de La République et la commune.

Enfin repoussé, comme nous tous, des occupations de la vie libre et publique, il reprit ses travaux philosophiques, momentanément suspendus. Les mêmes convictions l'animaient toujours. La doctrine du progrès était toujours sa doctrine. Il y puisait consolation et courage. Elle nous apprend, en effet, que les retards et les échecs sont des accidents ordinaires de la marche de l'humanité, mais ne la changent ni ne l'arrêtent. Nul germe ne meurt parmi les hommes. L'arbre qui doit en sortir ne peut manquer de fleurir un jour. Nous ne jouirons pas de son ombre ; nous ne goûterons pas de ses fruits ; mais est-ce une raison de nous reposer, et de refuser au sol qui doit le porter les soins qui peuvent hâter sa croissance et sa fécondité ! Si nos pères avaient douté, s'ils avaient renoncé devant les obstacles, s'ils avaient pris des échecs pour des négations, le mal pour une impossibilité, et si enfin ils ne s'étaient pas fortifiés par le travail et la souffrance, où en serionsnous, nous leurs enfants ? Remercions nos pères de leur dévouement ; nos enfants nous remercieront du noire! Honte aux paresseux; honte à celui qui abandonne sa tâche ; mais honneur et respect à celui qui persiste ! Ce qu'il y a de plus beau au monde, c'est la fermeté, c'est la ténacité, dans une œuvre juste.

Feugueray, déterminé ainsi que je viens de le dire, à reprendre la vie purement littéraire, balança quelque temps entre deux sujets qui lui plaisaient également : une histoire des classes ouvrières au xuie siècle pour la quelle il avait déjà réuni des documents, et une histoire des sciences politiques au moyen âge. Il choisit cette dernière, et s'y attacha. Les matériaux qu'il a réunis sur ce sujet sont considérables. Il s'en occupa pendant trois ans. Lorsqu'il vit cette masse de documents devant lui, il trouva la matière immense; il pensa qu'un travail d'ensemble, suffisamment approfondi, était peut-être trop considérable pour un seul homme et une seule vie. 11 crut surtout qu'il dépassait ses forces. Il prit donc le parti de traiter ce grand sujet dans une suite de monographies. De cette manière, quel que fût le jour où un accident, la fatigue ou la mort même viendraient l'interrompre, il y aurait quelque chose de fait. Il semblait qu'il prévît déjà sa fin prochaine. Noble et sage prévoyance, mais trop tôt justifiée ! C'est à elle que nous devons Y Essai sur la politique de saint Thomas, que l'on va lire. Ce travail est heureusement complet. Seulement Feugueray voulait en revoir la conclusion ; mais la mort l'en a empêché.

Feugueray avait toujours été d'une faible santé. Il avait une affection de l'estomac et des intestins que la médecine n'a su ni définir ni guérir. Ces troubles gastriques ne pouvaient être soulagés que par l'abstinence ; et il est arrivé rarement à notre ami de passer quinze jours sans être obligé de recourir à ce suprême moyen. Ce régime affaiblissait son corps, mais non son âme. La moindre douleur morale, une simple émotion triste suffisaient pour provoquer ses souffrances. Aussi la chute de la République n'améliora pas sa santé. Ce n'était pas tant l'événement politique qui l'affligea, car la politique est sujette à des retours subits et fréquents, que la cou-

duite des représentants de la religion ; car Feugueray n'avait pas seulement la conviction philosophique de là vérité du christianisme, il était arrivé à la foi complète. Il était aninré d'une piété vive et sincère. Aussi , personne ne fut plus affecté que lui en voyant la majorité du clergé s'empresser, en quelque sorte, de donner un nouvel et définitif argument, non-seulement contre lui, mais contre la religion elle-même, agir enfin comme s'il n'avait pas pour juges ici-bas la nation, et Dieu là-haut. C'était, selon lui, pour ce corps entier^ un échec moral, dont il ne pourrait se relever, si jamais il se relevait, que dans lapersécution, parle dévouement, la souffrance et une réforme complète.

Vers la fin de juillet 1854, Feugueray se sentit malade. Il prit ce malaise pour un de ses dérangements de santé habituels. D'autres se seraient trompés comme lui ; il recourut à sa méthode ordinaire de traitement. Malheureusement, c'était le moment de la recrudescence du choléra, ce que, dans le silence de la presse, ni lui, ni personne ne savaient. Ses souffrances étaient les prodromes de cette terrible maladie ; on le reconnut trop tard, lorsqu'il ne fut plus temps, à ce moment où on ne réussit pas à sauver un malade sur six cents , c'est-àdire à la période algide, à la période de l'agonie. Notre ami nous fut enlevé en quelques heures. Il fut séparé de nous, dans la nuit du 28 au 29 juillet 1854, à minuit un quart. Dans ce moment suprême, il ne faillit pas à toute sa vie; il excita l'admiration du prêtre qui lui administra les derniers sacrements. Enfin, de sa voix brisée et presque éteinte, il encouragea sa femme, et nous dit adieu,

Feugueray était un esprit vif et charmant, doux et incisif à la fois, plein de curiosité, de saillies et d'entrain. C'était un des causeurs les plus agréable* que l'on pût rencontrer. Jamais avec lui la con-

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versation ne languissait. Il était très instruit dans les lettres et dans l'histoire. Il possédait sur toutes le parties de la science des connaissances suffisantes , et il savait en tirer merveilleusement parti. Il discutait souvent, car telle était, comme nous l'avons ^,la mission qu'il s'était assignée ; mais il ne disputait jamais. Il savait écouter aussi bien que répondre: lorsqu'il prenait la parole, son début était ordinairement si imprévu et d'un tour si heureux, qu'il saisissait tout de suite l'attention et éveillait la pensée. Lorsqu'il contredisait, on apercevait si bien, chez lui, la crainte de blesser, que l'on se sentait, à l'instant même, disposé à faire des concessions. On peut dire de lui qu'il fut un grand séducteur d'hommes. Aussi avait-i! formé, autour de lui, et eu dehors de nous, un cercle très étendu d'affections.

Sa mort a causé de nombreux et sincères regrets. Quant à nous, ses intimes, nous le regretterons toute notre vie ; mais nous pouvons nous glorifier de lui ; nous pouvons écrire son éloge ; il nous reste notre œuvre à continuer ; il nous reste toutes les espérances qu'il poursuivait, et nous avons son exemple ; mais, à sa veuve, il ne reste qu'un souvenir qui sera désormais l'unique pensée de sa vie et son perpétuel chagrin.

Madame Feugueray eût voulu élever à son époux un monument digne de lui, et qu'elle pût croire plus durable que la pierre et le marbre. Elle pensa que, pour un homme de lettres, le plus beau monument était une édition complète de ses œuvres. Elle a voulu l'élever, il s'est trouvé que cela était impossible. On a été obligé de renoncer à ce projet : il a fallu se résoudre à publier seulement cet essai sur la politique de saint Thomas, et quelques articles sur les Pères de l'Eglise.

Bucui /.

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