INTRODUCTION
Malgré le progrès des études historiques, Phistoire de la science politique au moyen âge esl restée jusqu'à présent fort négligée et presque inconnue. On a beaucoup étudié le moyen âge ; on Pa étudié dans ses institutions et dans ses mœurs, dans sa littérature qu'on ressuscite, dans ses monuments qu'on copie, dans sa philosophie dont on cherche à pénétrer les subtilités et les profondeurs, même dans ses sciences physiques et naturelles ; on Pa étudié et on Pétudie dans tous les produits de son activité, sauf dans les théories sociales et politiques qu'il a élaborées et enseignées , et que les historiens et les publicistes négligent également, convaincus sans doute
que la mine es! trop pauvre pour mériter qu'on la fouille.
J'ose m'inscrire en faux contre ce préjugé. Ceries, je ne prétends pas que le moyen âge ait été pour la science politique une époque capitale de développement et de progrès. Cet âge, je le sais, a été avant tout un âge religieux, où les questions sociales ont toujours eu moins de part dans les préoccupations de l'esprit public et dans les études des hommes d'élite que les questions théologiques et philosophiques. Il y aurait un anachronisme choquant, que je me garderai bien de commettre , à vouloir dépouiller ces siècles passés du caractère religieux et synthétique qui fait leur grandeur et qui a fait leur fécondité, pour leur attribuer les sentiments, les passions et l'esprit d'analyse et de pratique qui distinguent notre siècle, et dont le temps n'était pas encore venu.
Mais si , dans le développement intellectuel du moyen âge , la métaphysique religieuse a toujours occupé le premier plan , la science politique , reléguée au second, y a trouvé du moins une place encore large et honorable, où elle a pris un développement que l'histoire ne peut pas négliger, et où son contact avec la religion, au lieu de l'étouffer, lui a donné une physionomie nouvelle qu'il importe de bien saisir.
Si préoccupés qu'ils fussent de la religion, les hommes de ces temps n'avaient pas assez oublié leur destinée terrestre pour dédaigner les études sociales, politiques, et même économiques. Je ne parle pas seulement des jurisconsultes, dans le ressort desquels ces études rentrent naturellement , mais aussi des théologiens qui, pour la plupart , et même dans leurs travaux les plus abstraits et les plus en dehors des affaires du temps, ne se faisaient pas faute de poser et de résoudre les problèmes fondamentaux de la politique. Les Sommes de théologie, par exemple, — et il ne faut pas s'en étonner, car la théologie, de sa nature, tient à tout, — renferment souvent de longues controverses sur les points les plus importants du droit public et de la science sociale, et il en est de même des Commentaires sur l'Écriture sainte.
Sachons bien, d'ailleurs, qu'au moyen âge comme dans tous les temps, les luttes des champs de bataille et des places publiques, quand elles n'étaient pas les échos de celles qui avaient agité la science , retentissaient du moins dans les écoles et y suscitaient des partis parmi les docteurs comme il y en avait dans le sein du peuple. Théologiens, jurisconsultes, historiens, poètes, tous les hommes qui participaient à la vie de l'esprit, ont alors,
comme de nos jours, plus ou moins participé aux agitations de la société, et beaucoup d'entre eux sont même intervenus activement dans les dissensions civiles et les combats de leur temps. « Prince, disait Occam à Louis de Bavière en l'abordant pour la première fois, prêtez -moi l'appui de voire épée ; je vous prêterai celui de ma plume. » Le contrat fut signé, et le docteur invincible, comme on l'appelait, tint parole à l'empereur; on n'a qu'à ouvrir le troisième tome de la Monarcliio imperialis de Goldast , et l'on y trouvera ses œuvres politiques, qui occupent plus de mille pages in-folio, et où, pour défendre les prétentions de l'Empire contre celles de la Papauté, le logicien sévère qui avait ressuscité le nominalisme, fouille tous les problèmes de la théocratie et de l'impérialisme.
Faut-il donc laisser ensevelie dans la poussière et dans l'oubli toute cette masse de travaux ? ne faut-il commencer, comme on le fait le plus souvent, l'histoire de la science politique moderne qu'à Machiavel, le publiciste d'une époque de décadence et de corruption? ne faut-il tenir aucun compte des travaux d'une époque antérieure et plus pure? faut-il dédaigner, par exemple, et pour ne citer que les plus grands noms, les travaux politiques d'un Jean de Salisbury, que M. Cousin a justement
. appelé le plus bel esprit de son temps ; — d'un Gilles de Rome, le précepteur de Philippe le Bel et le publiciste classique de la royauté française; — d'un Bracton, ce jurisconsulte anglais qui, dès le xme siècle, défendait les droits du Parlement; — d'un Barthole, que les jurisconsultes ont pendant des siècles appelé la lumière du droit; — d'un Dante, qui n'a pas été seulement le plus grand poète du moyen âge, mais aussi le plus grand docteur de l'impérialisme universel ; — d'un saint Bonaventure, que l'ardeur de sa charité entraînait à une sorte de socialisme mystique;
— d'un Savonarole, martyr de la liberté et du patriotisme; — et enfin d'un saint Thomas d'Aquin, le plus illustre entre les illustres , la plus grande gloire de cette école de Paris, qui dès lors n'avait point de rivale et faisait de la capitale de la France la capitale scientifique de la chrétienté ?
Je ne le crois pas, et il me semble au contraire évident que l'oubli des travaux de la science politique au moyen âge nuit également à l'histoire et à la science politique elle-même :
— à l'histoire , car on ne connaît bien une époque que si l'on connaît les théories qui y ont eu cours et ont nécessairement influé sur les événements ; — à la science politique, car, pour elle comme pour toute science, l'étude
de son passé est une des conditions naturelles du progrès de son avenir.
C'est dans cette persuasion et dans l'espoir de combler, au moins en partie, une lacune doublement fâcheuse , que je suis entré dans l'étude des théories politiques du moyen âge, et que j'ai entrepris l'analyse et l'examen critique des principaux publicistes de cette grande époque.
Peut-être, après des travaux prolongés, un écrivain plus hardi se fût-il cru en droit de risquer une histoire générale de la science politique pendant cette période; pour moi, je n'ai pas eu cette audace, et j'ajoute qu'à mon sens elle serait une témérité. Le moment n'est pas venu d'élever un édifice quand les matériaux sont encore bruts et que le terrain est à peine déblayé. Avant d'en arriver à l'histoire suivie, fidèle et tant soit peu complète des doctrines politiques émises pendant tant de siècles, il faut d'abord éclaircir par des travaux détaillés l'histoire de chaque époque et de chaque doctrine en particulier; en un mot, il faut faire des monographies. Le développement logique de la science ne permet pas une autre marche.
C'est donc une série de monographies que j'ai entrepris d'écrire. J'espère achever bientôt celle des doctrines impérialistes depuis
Chariemagne jusqu'à Charles-Quint. Ensuite, et en opposition aux écoles gibelines, je ferai connaître les diverses écoles théocra tiques. J'espère aussi pouvoir montrer, dans les entrailles du moyen âge, les germes déjà développés et puissants de plusieurs des écoles socialistes de notre temps.
Aujourd'hui, je commence par l'analyse détaillée et fidèle, et par l'examen attentif des nombreuses théories politiques qui sont dispersées dans les œuvres de saint Thomas d'Aquin, et qui, réunies ensemble, forment un traité complet de la science.
Le choix que j'ai fait, pour mon début, de saint Thomas d'Aquin, ne m'a pas été inspiré par le hasard ni par le caprice ; il m'a été dicté au contraire par des raisons nombreuses et solides.
Ce sont ces raisons qu'il me reste à exposer.
D'abord, l'illustration de l'Ange de l'école, la souveraine influence qu'il a exercée pendant plusieurs siècles et la grande autorité que l'Église a toujours et justement attribuée à ses décisions, l'indiquaient naturellement comme un des organes les plus sûrs des opinions politiques du moyen âge et l'un des écrivains dont il importe le plus de bien connaître la doctrine.
Un autre motif, qui donne encore plus de
poids à ses opinions, est qu'il n'a jamais écrit dans l'intérêt d'un parti et n'a jamais traité de questions contemporaines. Se tenant dans l'abstraction, il n'a traité de la politique qu'en général et d'une manière scientifique. Aussi, peut-il mieux qu'aucun autre auteur donner une idée juste de l'ensemble de la science politique à son époque et dans les temps qui ont suivi, et peut-être même, quand on le connaît bien, en donne-t-il une idée plus exacte que ne le ferait une histoire plus générale, mais moms détaillée, des diverses écoles. Le caractère de son génie le rendait d'ailleurs éminemment propre à représenter fidèlement les idées de son temps. Saint Thomas, en effet, n'apparaît pas dans l'histoire des sciences morales comme un inventeur, comme l'initiateur d'une doctrine nouvelle qui soulève en même temps des adhésions enthousiastes et des hostilités passionnées. Sa tache, sa mission me semble plutôt avoir été de résumer et de coordonner, dans un grand esprit de modération, avec beaucoup de perspicacité, de logique et de bon sens, les doctrines les plus répandues ou du moins les plus puissantes de son temps, de manière à en former un ensemble harmonique et propre à l'enseignement; car, dans ses œuvres, on sent, toujours le professeur. Connaître la pensée de saint Thomas,
c'est donc connaître la pensée générale de son siècle.
Enfin, une dernière et décisive raison est que saint Thomas, dans l'ordre des temps, occupe le point culminant de la scholastique, celui où elle possède déjà toutes ses forces, où elle a posé toutes ses solutions, et à partir duquel elle ne fera plus que développer ses doctrines sans les modifier profondément.
Qu'il me soit permis, pour faire sentir toute la valeur que l'époque où elles ont été formulées donne aux théories de saint Thomas, de jeter un rapide coup d'œil sur l'histoire intellectuelle du moyen âge.
Le moyen âge, pris dans toute son extension, commence à l'invasion des barbares et ne finit qu'au protestantisme. C'est un espace de mille ans qui, considéré dans son ensemble, offre plusieurs traits généraux et persistants, et peut être désigné par un seul et même nom. Mais, dès qu'on entreprend d'analyser cette vague unité, aussitôt mille diversités, mille oppositions éclatent aux yeiix de l'historien. Comment comparer la barbarie mérovingienne à la théocratie de Grégoire VII etdTnnocentlII, ou l'empire carlovingien à la féodalité? Pour mettre quelque ordre dans leurs études, la plupart des historiens généraux ont donc tranché l'histoire du moyen âge en plusieurs épo-
— toques distinctes et notamment en deux grandes périodes, l'une qui précède le xie siècle, et l'autre qui commence avec lui. C'est vers l'an mille que se trouve la limite. Avant, c'est l'Europe barbare : les populations d'origine diverse ne sont pas encore fondues ; les langues modernes commencent à peine ; tout ce qu'il y a de civilisation n'est qu'un débris et un souvenir de la civilisation romaine ; — après, c'est l'Europe théocratique et féodale qui, par une suite de transformations, est devenue l'Europe monarchique, et enfin, l'Europe moderne, sans que, dans le cours de cette longue évolution, son développement se soit jamais complètement arrêté.
Dans l'histoire de la science, on trouve une division analogue; seulement la limite doit en être rejetée à une époque postérieure. Cette Limite ne se rencontre que vers le xne siècle, quand s'établit définitivement l'Université de Paris, quand les études philosophiques excitent une passion qui va jusqu'au fanatisme, quand se dessinent les sectes des réalistes et des nominaux. C'est le temps desaint Anselme, d'Abailard, de Gilbert de la Porée, de Pierre Lombard; c'est l'époque où commence la scholastique.
A partir de cette époque, l'esprit scientifique va toujours s'élever; mais il faut remar-
quer que, dans son premier essor, il n'aborde pas encore les sciences naturelles et morales, il se borne aux études dialectiques. Le premier âge de la scholastique est un âge purement logique. On dirait qu'avant d'aborder l'étude des sciences proprement dites, l'esprit humain sent le besoin de s'exercer et de se fortifier par le travail de la dialectique comme par une gymnastique intellectuelle.
Ce n'est que dans la première moitié du xme siècle que la scholastique, arrivée à son second âge, cAui de sa force et de son éclat, franchit enfin l'étroite enceinte où elle s'était jusqu'alors tenue renfermée, et étend assez le cadre de ses études pour y comprendre toutes les connaissances humaines.
Ainsi, au xie siècle, le réveil général de la société ; au xne, celui de l'esprit scientifique ; au xine, celui des sciences spéciales : voilà les trois moments que traverse l'intelligence de l'humanité catholique à cette grande époque de son histoire.
Ces jalons posés, si l'on se borne à l'étude de la dernière révolution scientifique, celle qui s'accomplit au temps de saint Thomas, on voit bientôt que ce furent les traductions des ouvrages d'Aristote qui en donnèrent à la fois le signal et le moyen. De la philosophie aristotélienne on n'avait connu jusque-là que quel-
ques ouvrages de logique; dès lors on la connut tout entière. La science grecque se trouva ainsi ressuscitée, et il ne faut pas s'étonner qu'en apparaissant sur l'horizon intellectuel du moyen âge et en l'étendant de beaucoup, elle ait conquis rapidement des esprits qu'elle enrichissait de connaissances réelles et précieuses; il est vrai qu'elle entravait par là même leur développement original, et peut-être le bienfait était-il payé trop cher. Mais quoi qu'il en soit , les sciences en général, et la science politique en particulier, éprouvèrent à cette époque un changement radical.
Antérieurement, pendant les sept premiers siècles du moyen âge, on peut dire que la science politique n'avait pas eu d'enseignement régulier ni de théorie complète. Jean de Salisbury lui-même, qui clôt cette longue période et qui , pour les sciences morales , est l'honneur du premier âge de la scholastique, Jean de Salisbury n'a traité que quelques points de la science , et l'a plus fait en littérateur qu'en théoricien. Jusqu'à lui les écrivains politiques sont peu nombreux ; ils se bornent d'ordinaire aux questions spéciales; les seules sources où ils puisent sont le droit romain, le droit canonique, quelques écrits des Pères et surtout de saint Augustin , et quelques traités
de Cieéron. Un général, le caractère de cette époque est une extrême aridité; les monuments sont rares, les controverses le sont plus encore : c'est un âge de barbarie.
Mais à partir du moment où Y Ethique et la Politique d'Aristote sont traduites et connues, le tableau change : les théories générales de la science politique grecque passent dans l'enseignement; la philosophie morale du maître est commentée dans toutes les universités avec autant de soin que sa métaphysique; de génération en génération, les écrivains et les professeurs en répètent et en vulgarisent les principes ; enfin commence, dès lors, en politique comme dans la philosophie proprement dite, cette domination du Stagyrite qui s'est perpétuée au delà du moyen âge, et dont la science se ressent encore aujourd'hui.
Or, si ce n'est pas saint Thomas quia donné le branle à cette révolution , c'est lui qui l'a achevée et sanctionnée. De tous les docteurs du xine siècle, c'est lui qui a enseigné avec le plus de succès la philosophie morale et sociale d'Aristote, et qui, en faisant entrer nombre de questions nouvelles dans le cadre de la Somme, a le plus contribué à en faire pénétrer les principes dans l'enseignement de la théologie. Le premier, il a longuement commenté V Ethique et la Politique, et, le premier
aussi, il a entrepris d'écrire, dans les taémes principes et à l'usage de son temps , un traité général de politique.
Pour savoir comment le moyen âge , sous l'impulsion d'Aristote, a entendu la science politique; quelles modifications il a fait éprouver à la pensée grecque, comment il a accordé les théories antiques avec les nécessités de son temps; pour connaître enfin la haute science politique du moyen âge , à qui donc peut-on mieux s'adresser qu'au grand docteur dont l'enseignement résume toutes les nouveautés de son temps, et dont, pendant plusieurs siècles, tous les lettrés ont suivi et répété les leçons?