FRATERNITÉ, ÉGALITÉ, HUMANITÉ, TYPE SOCIAL
Eh quoi: un flambeau a lui sur le monde pour lui faire voir la fraternité, et il y a des gens à faible vue qui crient de fermer la fenêtre. Tournez plutôt vos yeux à la lumière.
(Saint Augustin, De lande paeis, serm 357.)
On a déjà établi bien des fois que le dogme de la fraternité humaine n'avait pas été seulement violé sans remords, mais avait été inconnu dans toute l'antiquité païenne, avant le christianisme. La conscience manquait de cette lumière. Sans remonter jusqu'à l'Inde, où la séparation absolue des castes était, et est restée jusqu'à nos jours, le plus sacré des dogmes de la
religion, même dans les cités savantes et policées du monde gréco-romain , les plus beaux génies ne s'élevèrent jamais au-dessus de lidée de nationalité ou de race. Platon, par exemple, dans son utopie de la République, le livre le plus hardi de l'antiquité, ne propose d'adoucir les affreuses rigueurs du droit de guerre, tel qu'on l'exerçait de son temps, qu'entre les Grecs, qui sont amis par nature, dit-il; il approuve, au contraire, qu'on continue de les pratiquer à l'égard des Barbares, qui sont des étrangers, qui ne sont pas unis à la race hellénique par les liens dusang. (Lib. v.) Le même Platon, en outre, tout généreux qu'il fût, n'en posait pas moins la base de l'inégalité la plus radicale entre les hommes, en enseignant l'inégalité des âmes , dont les mieux douées étaient appelées à la contemplation des vérités éternelles, tandis que la foule ne pouvait s'élever au-dessus des phénomènes du monde sensible. Aux premières seules, dans ce système, c'est-à-dire aux philosophes, aux savants, aux capacités intellectuelles, appartenait la souveraineté, le reste du genre humain étant condamné à une obéissance aveugle, à raison de l'infériorité de sa nature spirituelle. Les autres philosophes, toujours avant le christianisme, n'ont pas été mieux inspirés. Il ne faut pas se faire illusion sur la valeur de quelques passages isolés qu'on a glanés çà et là dans leurs œuvres, par exemple dans celles de Cicéron, et qu'on a fort témérairement et fort mal interprétés. Le
droit naturel, dont les plus libéraux ont esquissé la théorie, n'avait pas du tout chez eux la portée qu'on lui a donnée chez les peuples chrétiens.
Dans le langage de la science du temps, le droit naturel, ou plutôt la loi naturelle, n'était que l'ensemble des lois physiologiques auxquelles obéissent les êtres animés, les brutes aussi bien que les hommes. Il suffit, pour s'en assurer, de parcourir les passages des jurisconsultes classiques, qui ont été réunis dans les Institutes de Justinien {De jure nalurali, gentium et civilî) et dans le Digeste [Dejustitia et jure). Or, si devant cette loi d'histoire naturelle, c'est-à-dire en dehors de toute société, à un point de vue purementphysique, on reconnaissait entre les hommes une certaine égalité, cette égalité disparaissait complètement devant le droit des gens, c'est-àdire devant le droit humain et social, qui était le résultat des conditions de l'existence humaine, et qui était institué par la raison naturelle. Aussi admettait-on la parfaite légitimité de l'esclavage, où l'on ne voyait rien qui blessât les règles de l'équité.
Le seul peuple de l'antiquité où la fraternité et l'égalité ne fussent pas niées en principe, était le peuple juif, qui admettait expressément l'unité d'origine du genre humain, ce que n'avaient jamais fait les philosophes; mais, pour les Juifs. ces dogmes sacrés restaient sans conséquence; c'étaient des germes précieux qui ne devaient
se développer que plus tard. A leurs yeux, en effet, l'élection de Dieu, en donnant à la race d'Abraham une mission et des destinées à part, lui avait conféré un privilège inamissible, qui l'élevait au-dessus de toutes les autres.
La monstrueuse inégalité qui régnait de fait dans tout l'empire romain où, d'après des évaluations très modérées, les deux tiers des hommes étaient esclaves, était donc, en outre, légitimée en théorie et parfaitement justifiée dans les consciences, quand Jésus-Christ vint renouveler le monde moral, et, par suite, le monde politique et social, par le principe de la fraternité humaine, dont la compréhension de plus en plus complète et l'application progressive forment la suite et l'unité de l'histoire moderne.
Il ne s'est passé depuis, chez les peuples chrétiens, aucun fait social de quelque importance, où ce principe n'ait agi comme le moteur de tout avancement et de toute amélioration. C'est le principe de la fraternité qui a changé les mœurs et les lois et a engendré tout ce qu'il y a de bon dans nos sociétés ; c'est lui qui fermente chez nous et qui pousse la chrétienté à des destinées nouvelles; c'est lui qui sera l'âme de la démocratie future. Il a affranchi l'esclave dans le passé ; dans l'avenir il émancipera les prolétaires. S'il est souverain en morale, il ne l'est pas moins en effet dans la politique, qui n'est qu'une dépendance de la morale, et qui repose, comme elle, sur la notion de la justice. La croyance à
Ja fraternité humaine et à l'égalité de droit qui en résulte, cette croyance, qui est l'essence même de la morale chrétienne, est la force vitale qui couve au sein de la civilisation moderne, et qui se manifeste incessamment par une action croissante, s'étendant dans un cercle qui s'élargit toujours, et exigeant toujours, par suite, des applications nouvelles, tout en restant la même en son fond.
Or, ce que nous devons étudier ici, c'est comment ce grand principe de la fraternité a été compris et défendu par les Pères de l'Église, et comment, sous leurs auspices, il a fait peu à peu son chemin dans le monde, malgré tous les efforts des préjugés traditionnels et de l'égoïsme, unis ensemble pour l'étouffer dans le sang.
Les simples paroles de Jésus-Christ : omnes fratres estis, sont le thème fécond que les Pères ont développé. Dès l'origine, saint Paul en avait fait le plus admirable de tous les commentaires dans ces énergiques paroles de YÉpîtrc aux Gâtâtes (m, 28) : « Il n'y a plus de Juif ni de Grec, » plus d'esclave ni de libre, plus d'homme ni de » femme ; vous n'êtes tous qu'un en Jésus- » Christ. » Mais, sans nous arrêter aux nombreux passages qu'on pourrait tirer à ce sujet des livres du Nouveau Testament, nous passons de suite à l'examen des ouvrages des Pères.
La première raison de la fraternité humaine est que nous sortons tous d'une même souche,
(le sorte que nous ne faisons qu'une race et qu'un sang. Saint Augustin a expliqué admirablement, dans la Cité de Dieu (1. xn, c. 21), pourquoi le Créateur a voulu qu'il en fût ainsi :
«Les autres animaux, dit-il Dieu ne lésa
» pas fait sortir d'un seul ; il les a créés plusieurs » à la fois. Mais, pour l'homme.... il a jugé à )> propos de n'en créer qu'un, non pour le laisser » sans compagnie, mais pour lui faire aimer da- » vantage par là l'union et la concorde, en fai- » sant que les hommes ne fussent pas seulement » unis entre eux par la ressemblance de la na- » ture, mais aussi par les liens de la parenté ; si » bien qu'il ne voulut pas créer la femme comme » il avait fait l'homme, mais la tirer de l'homme, » afin que tout le genre humain sortît d'un seul.» Mais cette parenté du sang, ce fait d'histoire naturelle que le christianisme a élevé à la hauteur d'un dogme, n'est pourtant qu'un titre secondaire : à la fraternité de la chair vient s'ajouter celle de l' esprit. «Nous sommes tous parents, » tous frères, tous fils d'un même père, dit saint » Basile (Nom. in aliquot Scripturœ locos). » Notre père, selon l'esprit, c'est le même Dieu ; » notre mère selon la chair, c'est la même terre, » du limon de laquelle nous avons tous été for- )) mes. En nous, la nature charnelle et la nature )> spirituelle sont également sœurs. » Des textes semblables abondent dans tous les anciens monuments de la littérature ecclésiastique. « Nous » sommes vos frères par droit de nature, s'écrie
» par exemple Tertullien, en s'adressant aux » persécuteurs (ApoL, ch. 39) ; et combien ne » méritons- nous pas davantage le titre de frères, )> ajoute-t-il, nous, chrétiens, qui n'avons qu'un )> Dieu, notre père, et qui puisons la sainteté » dans le même esprit ! » Minutius Félix, aussi dans l'Église latine et à peu près à la même époque, tient le même langage (tu Octavio) : «Nous » nous appelons frères, dit-il, parce que nous » avons un même Dieu pour père, que nous » partageons la même foi et que nous partici- » pons aux mêmes espérances. » Nous pourrions citer bien d'autres passages aussi formels. L'Orient et l'Occident, les Pères apostoliques et ceux qui ont écrit après Constantin, les laïques et les moines comme les évêques, tout le christianisme n'a qu'une voix pour proclamer la fraternité. Nous nous contenterons de reproduire quelques lignes extraites d'un sermon sur l'amour des pauvres, de saint Grégoire de Nazianze, où sont assez bien énumérés les principaux titres sur lesquels se fonde le premier principe de la morale nouvelle : « Les pauvres, dit l'orateur, sont » nos frères, puisqu'ils ont reçu un corps sembla- » ble au nôtre; puisqu'ils ont été faits, comme » nous, à l'image de Dieu; puisqu'ils ont reçu » comme nous la grâce du Christ et ont été for- » tifiés par le même Esprit ; puisqu'ils partici- » pent comme nous aux mêmes lois, aux mêmes » promesses, à la même alliance, aux mêmes » assemblées, aux mêmes mystères et au même
— 2->5 — y espoir ; puisqu enfin Jésus est mort pour eux. » comme pour nous. »
Ainsi la fraternité transpire par tous les pores du christianisme; elle est si intimement mêlée à toute l'économie de la religion, qu'on ne peut sonder un point du dogme, de la morale, ni même de la discipline, sans l'en voir jaillir à l'instant. De là découle naturellement l'égalité.
Dans l'opinion universelle de l'antiquité, les peuples, les villes, les familles avaient chacun leurs dieux particuliers, leurs génies protecteurs, qui différaient eux-mêmes en puissance, et dont la hiérarchie céleste répondait à la hiérarchie sociale qui existait sur la terre. Les rationalistes du temps, en niant cette mythologie, en conservèrent cependant les principes. Il ne fut jamais enseigné, dans la philosophie païenne, que les âmes fussent égales et, par suite, également capables de recevoir la vérité et de pratiquer le bien. Personne ne croyait à l'égalité spirituelle des peuples, des castes, des sexes, des âges ; nous-mêmes n'y croyons pas assez : on peut dire que la psychologie est encore, de notre temps, emprisonnée dans le cercle fatal de la théologie païenne. Mais la théologie chrétienne, éclairée par l'enseignement évangélique (voir Matth., ch, xxi;Marc, ch. xii; Luc, ch. xx), n'acceptait pas ces données. « Le Saint-Esprit, écrivait saint » Cyprien au 11e siècle (Ep. 69), ne se donne » pas par portion, il se répand tout entier sur le « croyant...; le Christ distribue ses dons dans
)> l'Église avec une parfaite égalité, comme le » soleil sur la terre... ; la grâce céleste se divise » également entre tous et dans tout le peuple de » Dieu, comme la manne était donnée à tous les » Hébreux, sans distinction d'âge ni de sexe, et » sans aucune acception de personne. »
Il n'y a donc, en réalité, aucune diversité de nature entre les hommes, qui sont également appelés à la jouissance des dons de Dieu. Devant la foi chrétienne, toutes les inégalités se nivellent. Saint Jean Chrysostome (De la contrition) reprochait avec raison à ses contemporains de se laisser aveugler par les anciens préjugés du paganisme, en faisant des différences entre les hommes. « La loi humaine , dit-il ailleurs » (Nom. 22, sur YEp. aux Eph.)\ peut recon- » naître des différences qu'elle a instituées ; mais » tout cela est nul aux yeux du Seigneur com- » mun, qui est également le bienfaiteur de tous. »
Toutes ces distinctions d'ailleurs, la noblesse, la richesse, le pouvoir, les Pères n'y voient que de vains noms, des illusions, de prétendus titres de gloire, auxquels il est dangereux de s'attacher : « Comment peut-on se vanter d'être fils n de prince et de descendre d'une noble famille? » dit Origène (in Jeremiam hom. 12). Y a t-il » pour l'orgueil, dans ces dons du hasard, même » l'ombre d'un prétexte ? Le cœur se gonfle aussi » souvent à la pensée qu'on est assez élevé en » dignité, comme on dit, pour pouvoir faire cou- » per des têtes. Hélas l c'est se glorifier de ce qui
» devrait faire trembler. Il y a d'autres hommes » qui s'enorgueillissent de leurs richesses, non » pas des véritables, mais des terrestres, de la > splendeur de leurs palais, de l'étendue de leurs » possessions. Le triste et sot orgueil que celui- » làl » — « La vraie noblesse, dit saint Paulin » de Noie, qui descendait dune des plus illus- » très familles patriciennes de Rome, consiste » seulement à s'illustrer par ses vertus. »
Pour bien apprécier ce que valaient, aux yeux des Pères, toutes les inégalités sociales, il suffit de savoir quelle origine ils leur attribuaient. Viennent elles de la volonté divine? Est-ce le Créateur qui les a instituées dans l'intérêt général? Beaucoup d'auteurs l'ont prétendu. A les en croire, l'inégale distribution des biens du monde aurait été établie par Dieu lui-même pour obliger les hommes à s'aider entre eux , comme si , même au sein de l'égalité la plus parfaite, l'idée de société n'entraînait pas celle d'échange de services. Mais cette étrange théorie, qui, pour justifier la Providence, la rend complice de toutes les iniquités, n'est pas du tout la théorie générale des Pères. Loin de là ! suivant la doctrine arrêtée des plus illustres d'entre eux, notamment de saint Augustin, de saint Jérôme, de saint Jean Chrysostome, la noblesse comme la servitude, les grandeurs comme la misère, toutes les inégalités ne viennent que de la volonté dépravée de l'homme, de son égoïsme, de ses passions personnelles, de l'injustice, et pour tout
dire, en un mot, du péché. <« Ce n est pas » l'équité naturelle qui a établi la noblesse de ce » monde, dit saint Jérôme ; c'est l'ambition et » la cupidité. « Saint Jean Chrysostome raisonne de même : « La servitude, dit-il [Hom. 6, » in Lazarum) , n'est pas fondée sur la nature » originelle de l'homme; Dieu n'a pas créé l'hu- 3 manité pour l'esclavage, il la créée pour la » liberté ; il a créé Adam et Eve, et tous deux
* étaient libres. » — « Si Ton me demande d'où » vient l'esclavage, dit-il ailleurs [Hom. 2*2, m » Epist. adEph.), je répondrai que c'est l'insa- » tiable avidité de l'homme qui l'a introduit » dans le monde. Noé, Abel, Seth n'avaient pas » d'esclaves... Le péché amena l'esclavage, en
* amenant la guerre où l'on fit des prisonniers. » — « L'esclavage, dit-il encore {Hom. 40, in Ep. » ad. Cor.), est entré dans le monde comme la
* suite et la punition du péché ; mais le Christ a
* aussi levé cette malédiction ; en lui, il n'y a » plus de maître ni d'esclave. » Dans la Cité de Dieu (liv. xix, c. 15), saint Augustin est tout aussi explicite. « Dieu a dit à l'homme de domi- » ner sur les poissons de la mer, sur les oiseaux » du ciel et sur les reptiles qui rampent à terre; » ayant donné la raison à l'homme et l'ayant » créé à son image, il a voulu qu'il dominât sur » les bêtes, qui sont privées de raison; mais il « n'a point établi la domination de l'homme sur n l'homme, il a établi celle de l'homme sur » la brute. » Saint Augustin enseigne ensuite
- 2g î — que la servitude est une peine du péché : « Dans » Tordre naturel que Dieu a établi, nul homme » n'est esclave de l'homme. » Tout ce qu'ils disent de la noblesse et de la servitude, les Pères l'appliquent également à la richesse et à la pau vreté, et généralement à toutes les différences que l'ordre social admis de leur temps reconnaissait entre les hommes.
Pour terminer nos extraits en ce qui concerne l'égalité, nous ne citerons plus qu'un passage, que nous tirons du traité vraiment admirable et trop peu connu de Lactance sur les Institutions divines (liv. v, c. 15). Voici comment ce grand écrivain, qu'on a surnommé le Cicéron chrétien, parle de la vertu d'équité, ou plutôt à'œquabilité, comme il dit, qui consiste à s'égaler le plus possible aux autres : « Dieu, dit il, qui est le » père commun des hommes, les a faits égaux, » les a mis sur la terre aux mêmes conditions ; » il n'en a fait aucun esclave ni aucun seigneur. » Il est leur père commun et il les traite égale- » ment comme ses enfants. Il n'en -connaît pas » de riches, si ce n'est ceux qui sont remplis de » vertus... Si les Grecs et les Romains n'ont pu » conserver parmi eux la justice, c'est qu'ils ont » eu une trop grande variété de conditions et de » rangs : des pauvres et des riches, des faibles et » des puissants, des particuliers et des princes. » Il n'y a point d'équité où il n'y a point d'éga- » lité. L'inégalité exclut la justice, dont le prin- » cipal devoir est de rendre égaux ceux qui ont
» reçu aux mêmes conditions la jouissance de » cette vie. »
L'égalité des hommes étant ainsi posée en principe, toute considération de race, de couleur, de naissance, s'évanouit nécessairement. Peu importe de qui l'on soit né et dans quel lieu! Le christianisme, en effet, quoiqu'il ait paru à une époque et se soit répandu chez des peuples où les seules vertus estimées fussent celles d'un patriotisme jaloux et exclusif, le christianisme n'a jamais connu ni frontière ni patrie; il porte en lui un caractère d'universalité qui s'est manifesté dès l'origine aussi pleinement que de nos jours. Dès les premiers siècles, il était annoncé dans tout le monde alors connu, les murs de séparation tombaient devant lui, et pour la première fois les peuples les plus divers venaient s'unir dans la profession des mêmes dogmes et la pratique des mêmes vertus. C'est ainsi qu'il justifiait son audacieuse prétention de rétablir l'unité dans les entrailles déchirées du genre humain. Le mot & étranger était proscrit de la langue chrétienne, qui ne connaît que le prochain. Saint Jérôme n'hésitait pas à proclamer que le Sauveur était venu « pour ne faire de tou- » tes les nations qu'une nation chrétienne (in haiam, c. 66), » et Eusèbe, dans un des plus beaux chapitres de la Préparation évangélique (liv. Ier, ch. 4; , pour achever le tableau de la rénovation du monde par l'Évangile, se plaisait à montrer « tous les hommes unis sous le nom
» commun d'humanité, et les liens de la parenté » et de la fraternité s'étendant jusqu'à ceux » qu'on traite ordinairement d'étrangers. »
Les traces de cette révolution accomplie par le christianisme dans les idées morales se retrouvent jusque dans l'histoire des langues, et particulièrement dans celle des mots àvOpwTrcrrçç et humanitas, dont notre mot humanité est la traduction. L'idée de l'humanité, telle que nous l'entendons aujourd'hui, n'existait pas chez les anciens, qui ne se sont jamais élevés au-dessus de celle de nationalité. On reconnaissait seulement entre les hommes, comme entre les animaux, une certaine communauté dans la nature physique, un type uniforme et universel qui se manifestait par des ressemblances extérieures, quoiqu'il variât beaucoup dans les détails. Aussi, en bonne latinité, par le mot humanitas, tout comme en grec par le mot àv6pa)iroTY;ç, n'a-t-on généralement voulu exprimer que la nature organique de l'homme. « Magna est vis humanitatis, » dit Cicéron [Pro Roscio, ch. 22), multum va- )) let communio sanguinis natura ipsa. » La communio sanguinis n'est évidemment que la similitude matérielle où plutôt physiologique qui se trouve dans l'espèce humaine. Ce sens resta le sens principal et ordinaire du mot; quant aux sens dérivés, il y en avait deux : on entendait par humanitas, soit la vertu qui consiste à être doux et bienveillant pour ses semblables, pour ceux qui participent à la nature hu-
- Wî — nmine; soit Jes études libérales, qui, disait-on. préparaient l'homme à la pratique de cette vertu. C'est de cette dernière acception qu'est venue notre expression française : les humanités. Telle est l'histoire des deux mots avant îe christianisme ; mais, à compter de cette époque, dans le mauvais latin et le mauvais grec que les humanistes dédaignent, ils éprouvèrent une métamorphose bien remarquable. Employés dans le langage théologique pour désigner l'humanité de Jésus-Christ, ils ne servent plus à exprimer la nature commune de l'animal humain, mais bien la nature humaine conçue dans toute sa dignité et dans la grandeur que lui donnait son union à la nature divine, et de là vint une signification nouvelle, celle du genre humain tout entier dans sa communauté spirituelle. Dès qu'il était enseigné que les hommes de tous les temps et de tous les lieux, sortis d'une même souche, appelés à une même destination, soumis à une même loi, ont été tous rachetés parl'Homme-Dieu, qui résume en lui tout le genre humain et est le type glorifié de l'homme, de sorte que toutes les générations et toutes les races ne forment plus qu'une seule famille , dont tous les membres sont unis par une solidarité réelle et doivent être tous compris, à la fin du monde, dans un jugement dernier ; dès lors, en effet, pour exprimer une idée si nouvelle, il fallait une expression qui le fût aussi, ou du moins il fallait profondément modifier le sens des mots anciens. Un des plus
anciens apologistes, Minutius Félix (tu Octacio, ch. 8) employait déjà le mot hiïmanitas pour désigner tout le genre humain. Saint Ambroise (De officiis, liv. n, ch. 15) se sert aussi de ce mot au lieu de celui à'homines. « L'humanité » (humanitas) est soumise à la divinité, écrivait » saint Jérôme (Epist. crit. ad Amandum) ; et » par humanité, ajoutait-il, je n'entends pas la » la douceur ni la clémence, mais tout le genre * humain. »
On voit qu humanitas est pris ici dans une acception exclusivement spirituelle. En grec, le mot MpiùizÔTrfi avait subi une modification semblable. Dès le iie siècle, saint Justin le martyr (ad Grœcos Cohortatio) appelle Satan l'ennemi de 1 humanité. Saint Athanase (Ouœstiones aliœ, qu. 20) explique que Dieu, au lieu de sauver l'homme à lui seul, comme il l'aurait pu, a mieux aimé associer \ humanité à sa victoire contre Satan, pour qu'elle réparât ainsi ellemême son ancienne défaite. Saint Clément d'Alexandrie surtout s'est souvent servi du mot. àvôpwTîCT-rçc dans le sens nouveau. C'est ainsi qu'en commentant des paroles de saint Paul, il enseigne que la foi, qui est la même pour tous les hommes et qui a été communiquée également à tous par la bonté de Dieu, est le salut universel de {'humanité (Pœdag., liv. i, ch. 6). «On ne » peut pas prétendre, dit-il ailleurs (Strom., » liv. vil, ch. 2), que le Seigneur n'ait pas voulu sauver toute Y humanité. » Le mot ©tXdtv8|>«neta
passait aussi par les mêmes phases. La philanthropie n'était plus une sympathie aveugle , venant d'une émotion charnelle ; fondée sur la religion, elle s'étendait jusqu'aux étrangers, qui sont nos amis et nos frères, dit encore saint Clément d'Alexandrie (Strom., liv. n, ch. 9), si bien que « pour l'homme spirituel, ajoute le » saint docteur, elle devient l'amour fraternel dé » tous ceux qui participent à la même nature » spirituelle. » Définition qui s'accorde à merveille avec notre science et nos sentiments modernes.
Si les deux principes de fraternité et d'égalité, qui à vrai dire n'en font qu'un, le principe de la justice chrétienne, juraient étrangement avec les mœurs et les croyances du paganisme , et si l'idée d'humanité était une notion nouvelle qui avait peine à pénétrer dans la conscience humaine, la manière dont les Pères concevaient l'existence sociale, le type idéal de la société humaine, tel qu'ils le voyaient avec les yeux de la foi, n'était pas moins opposé à l'enseignement général des écoles politiques et philosophiques. La plupart des publicistes, Àristote en tête , n'avaient vu dans TEtat qu'une collection d'individus qui s'associaient pour l'avantage de chacun d'eux et dont l'intérêt individuel était le le seul mobile. Mais, sans faire précisément aucun traité de politique, les Pères, inspirés qu'ils étaient par la morale chrétienne et forts de la grande tradition biblique, émettaient sans cesse.
sur la constitution de la société, des idées bien différentes et aussi nouvelles qu'elles étaient larges et justes.
Ils avaient reconnu, par exemple, ce caractère éminemment social de la nature humaine, qui ne permet pas de supposer que l'homme ait jamais vécu à la façon des animaux, dans ce qu'on a appelé pourtant l'état de nature. Lactance traite de bagatelles et de rêveries toutes les hypothèses des philosophes sur ce sujet. « Les hommes , » ajoute-t-il, ne sont pas nés de la terre ni des » dents d'un dragon, comme les poètes l'ont feint. » Le premier homme a été formé par les mains » de Dieu, et la terre a été peuplée par ses des- » cendants... Les hommes n'ont jamais été sur la » terre sans avoir l'usage de la parole. » (Inst. div., liv. vi, ch. 10.)
Lactance , en outre , donne la raison pour laquelle Dieu a voulu que les hommes vivent en société ; c'est afin qu'ils s'aident mutuellement, qu'ils assistent les faibles, et qu'ils entretiennent par là une union fraternelle. Ainsi nous avons été créés pour la société , et la première règle de toute société est l'échange des services. « Admi- » rable Providence ! s'écrie saint Jean Chrysos- )) tome; nous ne pouvons nous passer les uns des » autres , et cependant cette nécessité où nous » sommes de nous entr'aider ne suffit pas à nous » unir. Aussi, si chacun eût pu se suffire à soi- » même, aurions-nous vécu comme des bêtes ». sauvages ; c'est pour cela que Dieu nous a fait
)> une nécessité d'un assujétissement récipro- » que. » {Hom. 17 in Ep. II ad Cor. )
Le même saint, Tune des plus vives lumières de l'Orient, comprenait admirablement que l'essence de toute société est le sacrifice des parties au tout, de sorte qu'au lieu d'être instituée seulement pour la satisfaction des intérêts individuels, la société doit primer tous ces intérêts, et a le droit d'exiger de ses membres un dévouement absolu. Seuls, ce dévouement, ce sacrifice la font vivre et prospérer, tandis que l'égoïsme la ruine dans ses fondements. Cette pensée se reproduit souvent dans les homélies du grand patriarche de Constantinople. Par exemple, en comparant TÉglise à l'Étal, il montre comment les cilovens ne vivent pas chacun pour soi, mais concourent ou du moins doivent tous concourir à futilité commune, et de là il conclut avec raison que le même caractère doit se retrouver avec plus d'éclat encore dans la société spirituelle. « Le but de la » vie, dit il, est de servir le prochain... Ne vivre » que pour soi, c'est ne plus appartenir à l'huma- » nité. » [Hom. 7-8, in cap. xxvi Matt.) « La par- )> faite et suprême perfection du christianisme, » dit-il encore, est de chercherfutilité commune.» (Hom. 25, in 1 Ep. ad. Cor.) « L'égoïsme, dit un » autre docteur, est destructif de toute société. » La nature n'a pas fait Thomme pour être un » animal solitaire : destiné à la société, il ne doit » pas vivre pour lui seul , mais pour sa famille , » pour ses voisins et ses compatriotes , pour sa
» patrie, pour tous les hommes, pour l'univers » tout entier, et avant tout pour Dieu son créa- » teur. » (L'abbé Esaie, ap. Joannem Damasc.)
L'union dans l'amour ou plutôt dans la charité, l'unité résultant du sacrifice mutuel et volontaire, l'ordre dans la justice, c'est-à-dire dans la fraternité, voilà l'idéal que poursuivent les Pères et qu'ils proposent aux chrétiens, comme le modèle de la société parfaite dans tous les ordres, depuis la société domestique jusqu'à l'universelle société de l'Église ! Les bienfaits de l'association, quand elle est constituée dans une pensée de dévouement, n'ont jamais été célébrés avec plus d'effusion que par saint Jean Chrysostome , que nous aimons à citer comme l'un des docteurs les plus évangéliques dont puisse se glorifier la chaire chrétienne. Nous espérons qu'on nous pardonnera la longueur d'un passage que nous n'avons pu nous résoudre à mutiler.
« L'Apôtre, dit saint Jean [Hom. 17, inEp. » ad Ep.) , veut qu'entre le maître et le servi- » teur il y ait un échange de services, et que » par là la servitude disparaisse. Que l'un ne se » retranche donc pas dans sa condition de maître » et l'autre dans sa condition d'esclave : mieux » vaut que maîtres et esclaves se servent les uns » les autres Cette servitude-là est préférable à » une liberté solitaire. Supposez, en effet, d'une » part, une maison où il y ait cent serviteurs qui » n'obéissent pas de leur propre gré, et, d'autre » part, supposez-en une où cent amis se servent
» dans une association volontaire. Ou sera la vie » la plus douce, la plus joyeuse, la plus heu- » reuse? Dans la seconde maison,, pas de colère, » pas de cris, pas de fureur ni rien de semblable; » car tout y vient de la libre volonté. Dans la pre- » mière, au contraire, régnent nécessairement la » crainte et la terreur ; car la violence seule y fait » tout. Les amis qui se servent les uns les autres » accomplissent vraiment les commandements de » Dieu, en suivant son exemple. Jésus Christ n'a- » t-il pas lavé lui-même les pieds de ses apôlres? » En pénétrant dans le fond des choses, on dé- » couvre même quelque obligation du maître en- » vers l'esclave. Si celui-ci donne un travail ma- » nuel, l'autre doit veiller à sa nourriture et à son » vêtement ; ce qui est une sorte de servitude. » Qu'on n'accomplisse pas cette obligation en » effet, et l'esclave devient libre ; la loi ne le force » au travail que moyennant sa subsistance. S'il » en est ainsi de maître à esclave, pourquoi n'y » aurait- il pas des rapports analogues entre des » hommes libres ? Servez- vous donc les uns les » autres, dans la crainte du Seigneur, comme » l'ordonne l'Apôtre..... pour servir Dieu par là » et pour conserver la charité entre vous. »
Pour compléter ce tableau de la société parfaite , telle que la concevaient les plus grands maîtres du christianisme , nous aurions à parler encore de la distribution des richesses, ainsi que du pouvoir et de la liberté politique ; mais ces sujets, sur lesquels les Pères de l'Eglise sont très
riches en enseignements, nous ont semblé mériter d'être traités à part ; nous y reviendrons plus tard, après que nous aurons étudié rapidement les commencements de la réalisation des principes chrétiens pendant les premiers siècles, notamment en ce qui concerne les affranchissements. Nous nous sommes tenus jusqu'ici dans la région des pures théories ; nous entrerons la première fois sur le terrain de la pratique.
Deuxième article (1).
AFFRANCHISSEMENTS. — i/ÉGLISE PRIMITIVE ET L'EMPIRE CHRÉTIEN.
Nous avons exposé dans un premier article les principes de la politique des Pères ; nous avons aujourd'hui à en signaler les premiers résultats.
Dans la primitive Église, parmi les esclaves convertis, beaucoup, s'entendant appeler à la liberté chrétienne, crurent recevoir en même temps la liberté civile. Saint Jérôme l'atteste expressément : « Dans les commencements de la foi, » dit-il , beaucoup d'esclaves chrétiens pensaient » pouvoir mépriser leurs maîtres païens. » (In Epist. ad Eph., c. 6.) Saint Clément d'Alexandrie, saint Ambroise et saint Jean Chrysostome rapportent aussi le même fait. On a prétendu qu'en outre, au ive siècle , vers 378 , un concile
(1) Revue nationale, 1er février 1848.
tenu à Gangres, en Paphlagonie. avait été obligé de condamner cette opinion ; mais il y a là une erreur, le concile de Gangres n'ayant condamné qu'une secte de mystiques contemplatifs, qui avaient pour maître un certain Eustathe de Sébaste, et qui enseignaient à abandonner tous les devoirs de la vie active pour se retirer dans la solitude : ce sont ces doctrines antisociales que proscrivit le concile. Ce qui est vrai , c'est qu'au rapport de saint Augustin, et de son temps, on entendait encore souvent dire à des esclaves : « qu'après avoir connu leur véritable maître, ils » n'en voulaient plus connaître d'autre. » [Enarr, in Ps. cxxiv.) Évidemment les fameux passages des épîtres de saint Paul et de saint Pierre, où l'obéissance est recommandée aux esclaves , sont dirigés contre ceux des premiers chrétiens qui avaient ainsi raisonné. Tous les commentateurs l'ont reconnu , et presque tous expliquent aussi que, si les apôtres insistaient autant sur ce point, c'était de peur de compromettre la religion naissante, en excitant davantage contre elle les puissances du siècle et en justifiant les accusations de sédition et de révolte dont on poursuivait les chrétiens. On ne pouvait d'ailleurs songer à abo lir tout d'un coup la servitude dans un empire où toute l'économie agricole et industrielle reposait sur cette déplorable institution, et où les deux tiers de la population au moins étaient esclaves. Les Pères, à l'imitation des apôtres, ne prêchèrent donc pas que l'affranchissement immédiat
fût un droit que pût réclamer l'esclave, ni même fût un devoir strict imposé au maître. Saint Augustin a été plus loin : « Jésus-Christ, dit-il, n'a » pas rendu les esclaves libres ; il a changé les » mauvais esclaves en bons esclaves. » [Ici.) Cette explication des effets temporels de la rédemption est assurément beaucoup trop étroite ; mais elle est pourtant susceptible d'un sens raisonnable et juste. C'est, en effet , en rendant les esclaves bons, en les tirant de l'abîme d'ignorance et d'immoralité où ils étaient abandonnés , pour les élever jusqu'à la connaissance de la vérité et à la pratique du devoir, que le christianisme les a rendus dignes de la liberté et capables d 'en jouir. Mais si l'affranchissement ne fut jamais expressément ordonné aux maîtres chrétiens, il fut du moins toujours recommandé comme une œuvre des plus méritoires et la première de toutes les œuvres de piété. Dans les annales de l'Église primitive, on trouve d'admirables exemples d'affranchissements opérés en masse. Au 11e siècle, par exemple, sous Trajan, un préfet de Rome, du nom de Hermès, qui depuis subit le martyre, embrassa la foi avec sa femme, ses enfants, et avec douze cent cinquante hommes esclaves, leurs femmes et leurs enfants, qui tous reçurent à la fois , un jour de Pâques, la liberté avec le baptême ; Hermès leur fit, en outre d'abondantes donations. Au temps de Dioclétien, un autre préfet de Rome, Chromace, entra aussi dans l'Église avec quatorze cents esclaves des deux sexes, à qui
il accorda la liberté et distribua une grande quantité de ses biens : « Des gens qui commencent à » avoir Dieu pour père ne devant plus, disait-il, » rester les esclaves d'un homme. r>
A peine Constantin était-il converti , que , pour favoriser les affranchissements que les empereurs païens avaient au contraire entravés le plus possible, il reconnut , par une loi nouvelle, la validité de ceux qui seraient faits dans les églises, en présence de l'évêque, sans aucune autre formalité légale. Les clercs obtinrent même le glorieux privilège de donner la liberté à leurs esclaves par testament, ce qu'avait prohibé l'ancienne législation, ou par simple concession verbale. C'était ordinairement à l'occasion des grandes fêtes religieuses, et surtout quand, aux fêtes de Pâques, les chrétiens célébraient la commune rédemption de tout le genre humain , que les affranchissements étaient solennellement prononcés devant l'autel. Ils devinrent si nombreux qu'au rapport de divers historiens ils contribuèrent à aggraver le paupérisme, en peuplant les cités d'une foule libre, mais indigente. La liberté civile devenait ainsi quelquefois un fléau pour celui qui la recevait. Aussi, comme nous venons de le voir, le don en était souvent accompagné de celui d'un pécule, destiné à assurer l'existence ou du moins l'établissement de la nouvelle famille libre. Saint Jean Chrysostoine recommande expressément de procéder ainsi : « Ah! s'écrie-t-il en s' adressant aux riches de son
» temps, qui aimaient à se pavaner aux théâtres, » dans les bains, dans les promenades , avec une » suite d'esclaves qu'ils traînaient derrière eux » par ostentation; ah! si vous aviez l'amour des » hommes, vous feriez apprendre un métier à ces » pauvres gens pour les mettre à même de se » nourrir eux-mêmes, et vous leur donneriez » alors la liberté. » (Nom. 40, inpr. Ep. ad Cor.) Le saint évêque engage même les bons chrétiens à acheter des esclaves pour les affranchir de cette manière.
Aucun autre Père de l'Église n'a mieux fait ressortir les iniquités et l'immoralité de la servitude. Une des grandes preuves qu'il aimait à donner de la puissance du christianisme, c'était d'avoir rétabli la dignité morale et l'empire de la vertu chez des esclaves, à qui il est si difficile d'être bons, chez des gens qui n'avaient pas de famille, qui ne recevaient pas d'éducation, qui n'avaient pas la crainte de l'opinion publique, sur qui personne n'exerçait une surveillance amicale : « C'est un vrai miracle, ajoute-t-il, d'avoir » converti ces malheureux. » (Hom. A,ùiEp.ad Tit.) Saint Jean Chrysostome comprenait donc parfaitement que la religion ne peut être sincèrement pratiquée par une population qu'au sein de la liberté. Il avait senti toute l'incompatibilité qui sépare l'esclavage du christianisme. Dans une société chrétienne, il enseigne expressément qu'il ne doit pas y avoir d'esclaves. « Combien d'ar- » gent n'amasserait-on pas, dit-il, si, à l'imitation
a des premiers fidèles, chacun vendait ses doit» maines et ses maisons pour les mettre en com- » mun? Je ne parle pas de vendre les esclaves; il * n'y aurait évidemment plus lieu de le faire ; on » aimerait bien mieux leur donner la liberté. » 'Hom. 11, inAct. ap.)
En attendant les jours trop tardifs de l'abolition définitive de la servitude , dans cette ère transitoire où vivaient les Pères, les rapports des maîtres et des esclaves éprouvèrent sans cesse des modifications profondes, sous Faction continue de l'enseignement chrétien. Les lois de Constantin et de ses successeurs, en facilitant les manumissions, en limitant l'autorité des maîtres, en supprimant les tribunaux et les cachots domestiques dont on s'était toujours servi pour maintenir la discipline des ateliers, en abolissant toutes les anciennes distinctions entre les affranchis et les ingénus, en substituant de plus en plus le colonat ou servage à l'esclavage personnel , préparaient l'affranchissement général. La question fit surtout un pas immense, quand les tribunaux ecclésiastiques eurent commencé leurs heureux empiétements sur les tribunaux civils, et que toute la législation canonique sur le mariage et sur la famille fut appliquée aux classes agricoles et industrielles, à qui avait manqué jusqu'alors la protection du droit civil. Mais longtemps auparavant les réclamations continuelles de la chaire, les remontrances adressées aux maîtres au nom de Légalité de nature et de la fraternité origi-
nelle, et les progrès naturels de l'esprit chrétien, avaient apporté dans la condition de l'esclave un adoucissement qu'il est difficile de mesurer, mais qui certainement avait beaucoup devancé les progrès de la législation. Les églises étant devenues des lieux d'asile , le clergé avait souvent à remplir entre le maître et l'esclave une fonction d'arbitrage, qui tournait naturellement au profit des opprimés. La lettre célèbre de saint Paul à Philémon , pour lui recommander l'esclave Onésime, qu'il lui renvoie en le suppliant de le recevoir, non plus en esclave, mais en frère, est le sublime modèle de cette intervention pacifique et libérale dont le prêtre seul pouvait se charger Pour apprécier toute la profondeur de l'abîme qui séparait l'esprit chrétien de l'esprit antique, relativement à l'esclavage, on peut comparer cette lettre de saint Paul au discours rapporté par Tacite, qu'un magistrat romain, du nom de Cassius, prononça en plein sénat, l'an 61 de l'ère chrétienne, c'est-à-dire l'année même où saint Paul fut amené captif à Rome, pour réclamer l'exécution de quatre cents esclaves dont le maître avait été assassiné : c'était la loi, et le vœu de l'orateur fut accompli. Ce Cassius, au dire de Tacite , était alors le premier des Romains dans la science du droit. Voilà où en étaient les jurisconsultes à qui on a voulu attribuer l'honneur d'avoir les premiers posé le principe de la fraternité I Chez les anciens, les lumières de l'instruction avaient été quelquefois départies à des esclaves :
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il y avait des esclaves lettrés, dont on faisait des précepteurs pour les enfants des riches ; il y en avait d'artistes; il y en avait même de philosophes. Les maîtres ne refusaient pas de laisser s'instruire les esclaves qui montraient de l'aptitude aux travaux de l'intelligence, et dont ils espéraient par là tirer un parti plus lucratif. L'esclave savant avait son prix sur le marché. Mais si l'accès d'une instruction libérale fut ainsi ouvert à quelques privilégiés de la servitude , toute éducation, en revanche, resta entièrement refusée à la classe entière, sans exception. Personne jamais, dans l'antiquité, n'avait songé à s'occuper de l'amélioration morale de ces gens sans famille, sans patrie, et qui vivaient sans aucune connaissance de leurs droits ni de leurs devoirs. La vérité ni la morale ne semblaient pas faites pour eux , les temples mômes leur étaient fermés. Heureusement le christianisme apparut enfin sur la terre, et la vérité comme la morale devinrent un patrimoine commun auquel tout homme eut un droit égal. Les apologistes chrétiens ont fait soigneusement ressortir ce beau caractère de la foi nouvelle. « Chez nous, dit un des plus anciens, le » GrecTatien, ce ne sont pas seulement les riches » qui apprennent la philosophie ; les pauvres » aussi jouissent d'une instruction gratuite. Ce » qui vient de Dieu ne doit pas en effet dépendre » de l'argent de la terre. Tous ceux qui veulent » écouter ont accès auprès de uous, les vieilles » matrones comme les jeunes filles ; chaque âge
» jouit de l'estime à laquelle il a droit : la dissolu lution seule est bannie. » Origène est plus formel encore : « Nous avouons publiquement, » dit-il, notre dessein d'instruire tous les hommes » par la parole de Dieu. Nous donnons à chacun » les enseignements qui lui conviennent, et nous » ne dédaignons pas d'apprendre aux esclaves » à concevoir de nobles pensées et à conquérir » leur liberté par la religion. » {Adv. Celsum, liv. m, c. 54.) De même saint Jean Chrysostome loue les apôtres « d'avoir enseigné à philosopher » aux hommes les plus grossiers, à des laboureurs et à des bouviers. » (Hom. \9,adpopulum Antioch.)
Le plus grand service que le christianisme ait rendu à l'égalité est certainement d'avoir ainsi répandu partout, chez les pauvres et les ignorants comme chez les riches et les philosophes, les lumières d'une même vérité et les bienfaits d'une même éducation. Quand Jean-Baptiste envoya demander à Jésus s'il était le Messie, Jésus répondit que les aveugles voyaient, que les boiteux marchaient et que les pauvres étaient évangélisés. Il ne donna pas d'autres preuves de sa mission. Eh bien ! l'Église continuait la mission du Sauveur ; elle évangélisait les pauvres. Dans son sein, toutes les classes de la population venaient se tondre dans une égalité parfaite ; toute distinction de naissance et de fortune s'effaçait au seuil du temple, il n'y avait pour tous qu'un même Dieu, qu'une même loi, qu'un même culte. « Si Fin-
» justice irrite , dit saint Ambroise , c'est surtout » dans l'Église où doit régner l'équité, où l'égalité » doit être complète, sans que le plus puissant ni » le plus riche y ait aucun privilège. » (De off., liv. n, c. 24.) Les chefs des communautés chré tiennes sortaient indifféremment de tous les rangs de la société civile. L'histoire a conservé les noms d'évêques qui avaient été esclaves ou qui avaient exercé des métiers réputés vils, ceux de charbonnier, par exemple, ou de cordonnier. « Tous les jours , dit saint Jérôme , nous voyons » des riches et des pauvres, des grands et des pe- » tits, qui demeurent unis dans une même Église \> et s'y laissent gouverner par des hommes, peut- » être inhabiles et ignorants , mais à qui l'on a » reconnu l'esprit apostolique. » (In Isaiam, c. 11.)
On connaît les fraternelles coutumes des premiers chrétiens, leurs repas communs, leurs baisers de paix et d'union , l'empressement avec lequel ils couraient au secours les uns des autres, surtout de ceux qui souffraient pour la foi. Rien ne frappait davantage les païens. Lucien, à ce propos, se moque de ces insensés, a à qui leur » premier législateur (un sophiste! dit-il), avait » mis dans l'esprit qu'ils étaient tous frères. » {De morte Peregrini.) Les Églises des premiers siècles s'appelaient, en effet, des fraternités, des confréries ; Cyprien, par exemple, termine toutes ses lettres aux Églises en saluant la fraternité de tel endroit. L'Église tout entière formait la grande
fraternité, destinée à embrasser dans son sein l'humanité tout entière. L'amour mutuel était le lien de cette immense association. « Voyez comme » ils s'aiment,» disaient leurs ennemis. (Tertull., Apol. , c. 39.)Cetamour allait si loin, que la communauté spirituelle, on le sait, engendra souvent une espèce de communauté temporelle. Nous reviendrons plus tard sur ce point.
En vérité, nous ne saurions concevoir le reproche qu'on a fait au christianisme de n'avoir prêché qu'une égalité posthume, qui ne changeait rien aux conditions de la vie présente. N'était-ce donc rien que cette égalité dans l'enseignement, dans la foi, dans le culte? Peut on imaginer rien de plus pratique? Comment ne pas comprendre que l'esprit et les mœurs des populations ne pouvaient éprouver une transformation aussi profonde sans entraîner, par suite, une transformation correspondante dans les lois, dans les institutions et dans toute l'économie de la société?
L'enseignement des Pères , d'ailleurs , n"a pas été sans résultats immédiats, même en législation et en politique. Les lois des empereurs, que nous citions ci-dessus, ces lois, qui firent tant de brèches à l'ancienne législation sur l'esclavage, et qui toutes étaient destinées à favoriser les aiïran chissements et à restreindre le pouvoir des maitrès, venaient évidemment de l'initiative chrétienne. L'année 321, où l'affranchissement dans les églises fut autorisé par la loi, est précisément
celle où Constantin donna le plus de gages de son dévouement au christianisme , en accordant aux évêques les premiers droits civils dont ils aient joui, et en ordonnant la célébration publique des grandes fêtes de la religion nouvelle. (L. 1, C. Theod., Deepiscop.; 1. 4, C.Theod,, De feriis.) C'est aussi dans cette mémorable année qu'il sanctionna l'émancipation légale des femmes, en les autorisant à remplir tous les actes de la vie civile , sans le ministère du tuteur auquel elles étaient auparavant obligées de recourir; l'empereur chrétien voulait qu'à l'avenir, dans tous les contrats , les femmes majeures jouissent des mêmes droits que les hommes ; ce sont ses propres expressions : « In omnibus contractions » jus taie habeant quale viros. » (L. unie, C. Theod., De his qui veniam œtalis.) Combien d'autres lois pourrions-nous citer qui n'ont pas moins contribué à la réalisation sociale de la justice, et dont l'origine chrétienne n'est pas moins nettement accusée 1 On peut en suivre le détail dans les écrits spéciaux des jurisconsultes, et notamment dans l'important ouvrage où M. Troplong a démontré l'influence du christianisme sur le droit civil des Romains. Pour nous, il nous suffit de mentionner ici : la limitation et l'adoucissement de la puissance paternelle ; l'extension du droit de propriété que la législation antérieure n'avait accordé aux fils de la famille que par une exception unique, et comme à regret [peculium castrensé) , tandis que les empe-
reurs chrétiens leur en facilitèrent de plus en plus l'accès (pecidium quasi castrense, bona adventitia) ; l'abolition des empêchements de mariages fondés sur les différences de condition , c'est-à-dire de toute mésalliance légale (l'universalité du ronnubium, quel scandale c'eût été pour les vieux Romains !) ; les mesures de protection étendues sur les biens des pupilles et des enfants du premier lit en cas de secondes noces, les droits de succession accordés aux mères sur les biens de leurs enfants, et généralement tout le nouveau système des successions ab intestat, où la ligne féminine fut placée sur la même ligne que la masculine; innovations radicales qui bouleversaient toute l'organisation de la famille antique, et renversaient les préjugés jusqu'alors les plus respectés ! M. Troplong s'est surtout attaché au droit civil ; mais,, dans les autres branches du droit, l'influence chrétienne n'est pas moins visible. En droit politique, par exemple, des empereurs auraient-ils proclamé solennellement, dans les préambules de leurs édits, comme le firent Théodose II et Valentinien III, que l'autorité du prince est soumise à la loi ; et cela deux siècles seulement après que" tous les jurisconsultes classiques avaient professé le principe du despotisme dans le fameux axiome qu'il n'y a pas d'autre loi que la volonté du prince (quidquid principi plaçait, habet legisvigorem) ; des empereurs, disons -nous, auraient-ils renoncé ainsi à la souveraineté prétendue divine qu'avait si
- ilcû — longtemps adorée le monde païen, si auparavant les chrétiens n'avaient commencé par enseigner, au prix de leur sang, le respect des droits de l'homme, et s'il ne s'était trouvé des saints pour imposer des pénitences canoniques aux successeurs des Césars? Nous devons encore citer l'institution des défenseurs de la plèbe, la seule institution populaire de l'époque, qui fut créée par les empereurs, sur la demande expresse du cinquième concile de Carthage (canon 9) u pour pro- » téger les pauvres contre la puissance et les vexa- » tions de la classe riche» qui gouvernait les cités. En résultat donc, depuis Constantin, on voit le christianisme imprimer de plus en plus son caractère à la jurisprudence, suivant la belle expression de Montesquieu, ou, comme la dit mieux encore M. Troplong, on voit, depuis cette époque, « les évêques, les Pères de l'Église et les conciles » donner l'impulsion réformatrice, et en accé- » lérer la marche, de sorte que la jurisprudence » dut moins sa perfection à elle-même qu'à la » théologie. »
Quelques-uns des plus anciens écrivains ecclésiastiques, il est vrai, Origène et Tertullien entre autres, au lieu de songer au perfectionnement de la société civile, avaient semblé plutôt la condamner et l'excommunier à tout jamais, comme l'ennemie naturelle et nécessaire du christianisme. Suivant eux, la comparution devant les tribunaux civils, le serment, le service militaire, l'exercice des magistratures qui confèrent le
— 2Ô3 — droit de vie et de mort, le trafic même, toutes choses nécessaires pourtant à l'existence de la société, étaient interdites aux chrétiens, à cause de leur incompatibilité avec la perfection évangélique. Tout le monde connaît le fameux passage def Apologétique où Tertullien déclare qu'on ne peut être à la fois César et chrétien. Mais tant s'en faut que la généralité des Pères ait partagé les scrupules mystiques d'Origène, ou se soit laissé égarer par les éloquents paradoxes de Tertullien 1 La plupart d'entre eux, au contraire, et les plus illustres comme les plus orthodoxes, ont professé nettement la doctrine opposée : « Ce » n'est pas en vain qu'a été institué le pouvoir » des princes et des juges, dit saint Augustin » [ad Macedonium) . La force militaire, la rigueur » du commandement, la sévérité du père de fa- » mille, l'instrument du supplice, tout cela a sa » cause, sa raison, son utilité; c'est par la crainte » qu'ils en ont que les méchants sont comprimés, » et qu'une vie paisible est assurée aux bons. » Le docteur africain, on le voit, ne recule pas devant la justification même de la peine de mort, et, loin de maudire la société civile, il n'hésitait pas à légitimer l'emploi de la force, quand l'intérêt public l'exige; seulement il voulait que cette force ne fût employée que dans un esprit de paix et pour le bien. De là les conseils qu'il donnait au comte Boniface (Ep. 205) sur les devoirs des hommes de guerre, et sur la miséricorde qu'il faut exercer envers les vaincus. Tous
les adoucissements apportés aux rigueurs de la guerre chez les nations chrétiennes sont en germe dans cette admirable lettre.
L'opposition entre le fait social tel qu'il existait, et le juste tel qu'on le concevait, éclate sans doute à chaque instant dans les écrits des Pères : « Autres sont les lois des Césars et autres celles » du Christ, s'écrie saint Jérôme en parlant des » règles du mariage (Ep. 84, ad Oceanum, de » morte Fabiolœ); autres sont les préceptes de » Papinien et ceux de notre Paul ! » Mais on ne concluait pas du tout de là que la législation civile sur le mariage dût toujours rester mauvaise; on fit beaucoup mieux, on la modifia, et, en pliant peu à peu les commandements des Césars à ceux du Christ, on lit entrer l'Évangile dans la loi.
L'esprit transformateur et progressif qui animait les Pères se révèle à chaque instant dans leurs nombreux ouvrages, où abondent des réclamations, des plaintes, des discussions , qui devaient nécessairement aboutir à des changements dans les lois civiles, pénales, politiques. C'est ainsi que les lois de Constantin et de Justinien, où l'égalité des sexes est reconnue et où la différence impie (non pia différent ia) entre la parenté féminine et la masculine est abolie , avaient été précédées d'une longue polémique, soutenue par les plus grands saints contre les coutumes de l'antiquité et contre l'orgueil viril ; admirable lutte où l'ardent saint Jérôme surtout
avait pris énergiquement en main la cause du sexe le plus faible, pour le mener à l'émancipation par la voie rude, mais droite et sûre, du devoir et de l'abnégation! De même, quand Constantin , pour empêcher l'exposition et le meurtre des enfants, établissait une taxe des pauvres destinée à fournir des secours aux indigents et à leur donner les moyens d'élever leurs familles, il ne faisait qu'obéir aux inspirations des docteurs chrétiens, qui avaient toujours flétri et réprouvé l'infanticide légal, cet usage universel de l'antiquité 1 Les chrétiens, à qui leur religion avait appris à respecter l'image de Dieu, même dans les nouveau -nés, avaient tout d'abord rompu sur ce point avec les mœurs païennes ; mais ce ne furent que les empereurs chrétiens qui rompirent avec les lois païennes, et il est très remarquable que Constantin, le premier législateur qui ait songé à protéger la vie des enfants pauvres, était le même prince à qui Lactance avait dédié, comme une pétition de charité et de justice, son livre des Institutions divines, où il n'hésitait pas à qualifier l'exposition et le meurtre des enfants de crime aussi abominable que le parricide. De même encore, quand on voit les empereurs étendre sans cesse les empêchements de mariage pour cause de parenté ou d'alliance, et préluder ainsi aux rigueurs du droit canonique du moyen âge, pour se rendre raison de cette sévérité croissante, on n'a qu'à se pénétrer de l'admirable doctrine
exposée par saint Augustin dans la Cité de Dieu (liv. xv, ch. i 6) , où le grand docteur établit que, dans Tintérêt de la charité, il importe de prohiber le mariage entre parents, afin d'amener par là les familles étrangères à s'allier les unes aux autres et de multiplier de plus en plus entre les hommes les liens de la concorde et de l'affection. C'est aussi saint Augustin qui, dans le même ouvrage (liv. xix, ch. 16), a posé (le premier, que nous sachions) les vrais principes du droit pénal, en enseignant que le châtiment, s'il a pour but principal d'empêcher le mal par l'intimidation, a en outre celui de corriger le coupable. Saint Ambroise enfin m\ se plaçait pas moins ouvertement sur le terrain politique, quand il attaquait le droit d'aînesse comme contraire à l'équité et nuisant à la bonne harmonie de la famille. (Liv. u, De Jacob et vita beat a. — De- Joseph pa t r tare ha . )
Evidemment, dans tous les cas que nous venons de citer comme dans bien d'autres que nous passons sous silence, les Pères faisaient acte de christianisme social, c'est-à-dire qu'ils s'efforçaient, autant qu'il était en eux, de christianiser la loi, et qu'ils commençaient ainsi la trop lente évolution qui soumet progressivement la justice du siècle à la justice de l'Évangile, et qui a pour but de modeler la cité de la terre sur la cité de Dieu. Mais, dira-t-on peut-être, d'où vient que leur action n'a pas été plus prompte ni plus efficace? A cette objection , il suffirait de ré-
— rsî — pondre que la moisson n'était pas mûre encore, et qu'avant d'arriver à l'âge politique et social du christianisme, qui est le nôtre, l'humanité, dont la marche est soumise à des lois logiques, avait à passer par les périodes d'éducation et de raisonnement qui précèdent nécessairement la période de la réalisation. En outre, nous devons ajouter que, si les Pères n'ont pas fait davantage, ce n'est pas à eux qu'il faut s'en prendre, puisque malheureusement ils n'ont jamais exercé sur le gouvernement romain qu'une action indirecte et très limitée, et puisque leurs efforts, après avoir été repoussés pendant trois siècles par une hostilité furieuse, ont ensuite été sans cesse entravés par les résistances de l'hérésie. Aussi, pour bien apprécier leurs sentiments, ce n'est pas les lois de l'État qu'il faut étudier, mais bien la constitution de l'Église, cette constitution si unitaire et si populaire, où l'autorité et la liberté se balancent dans une parfaite harmonie, et où le mérite et l'élection ont remplacé tous les privilèges de la naissance : admirable modèle proposé à l'imitation des démocrates et des libéraux de tous les âges!
Les malheureux, les déshérités du monde, les opprimés de toutes les classes ne s'y trompèrent pas; ils accueillirent l'Évangile avec l'enthousiasme de captifs qui voient tomber leurs fers. Toutes les écoles philosophiques connues se sont propagées d'abord dans les classes riches et lettrées; le christianisme, au contraire, a commencé
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par s'étendre dans les rangs du peuple. Dans les deux premiers siècles, à peine quelques convertis appartenaient-ils à la bonne société du temps ; tout le reste n'était composé que de gens de rien, d'esclaves, d'artisans, de servantes. « L'Église du Christ s'est recrutée dans la vile « populace {de vili plebecula) , » dit saint Jérôme (Procem. lib. m Comm. in Ep. ad. Gai.). Dans le dialogue de Minutius Félix, le païen Cœcilius reproche aux chrétiens « de sortir de la lie du » peuple, d'être des misérables demi-nus..., des » gens grossiers et ignorants. » De même, dans le dialogue de saint Justin avec le juif Tryphon, celui-ci reproche au saint « de s'être lié à des » gens de néant. » Saint Paul avait déjà signalé ce caractère de l'Eglise primitive : Non multi nobiles, non multi sapientes. L'empereur Julien, pour contenter sa haine, aimait aussi à répéter que, dans l'origine, Jésus et Paul s'attachaient à tromper des esclaves et des servantes, et que, parmi leurs disciples, il n'y avait pas un noble. (Dans saint Cyrille, liv. vi.)
Dans les catacombes de Rome, sur les sarcophages et les pierres tumulaires, on voit fréquemment des outils, des tenailles, des marteaux, des fers de lance et autres objets grossièrement sculptés. Ce ne sont pas là, comme on l'a cru longtemps, des symboles du martyre, mais bien des signes qui indiquent la profession du mort, et il résulte de leur examen que la plupart des chrétiens de Rome étaient des gens de métier.
Toutes les inscriptions des catacombes , d'ailleurs, sont remplies de fautes de grammaire et d'orthographe : preuve manifeste que c'étaient des gens du peuple qui les traçaient 1 Les premiers témoignages de la foi chrétienne ont été inscrits sur ces murs sacrés par les mains grossières de simples ouvriers.
On se fait, en général, une très fausse idée de la manière dont se propageait la foi chrétienne ; les tableaux des artistes, nos histoires classiques, l'habitude où nous sommes d'entendre prêcher la religion dans de pompeuses solennités,, tout nous trompe et nous cache la réalité historique. Pour savoir comment s'exerçait le prosélytisme des premiers chrétiens, il n'est pas sans intérêt de consulter les critiques et les pamphlets des écrivains païens. Celse surtout est précieux sous ce rapport ; il faut voir comme il s'irrite contre « ces cardeurs de laine, ces foulons, ces cordon- )> niers, toute cette tourbe ignorante et grossière, » qui se tait devant les vieillards et devant les » chefs de famille, mais qui entraîne à l'écart des » femmelettes (muiierculas) et des enfants pour » les persuader de leurs prodiges ; qui détournent » les fils de l'obéissance... Quelque grave per- » sonnage intervient-il, ces gens-là se taisent...; » ils ne veulent plus parler, de crainte, disent- » ils, de la folie et de la cruauté des méchants. . . ; » mais les jeunes gens n'ont qu'à les suivre dans » les chambres des femmes, ou dans les boutiques » des cordonniers, ou dans les ateliers de foulons,
— MO — » et là ils pourront s'instruire de la vérité. » (Orig. . Adr. Celsum, liv. m, c. 55.) «Voici la règle des » chrétiens, dit-il ailleurs ; ils ne veulent ni du sa- » voir ni de la sagesse, qu'ils regardent presque » comme des maux. Les ignorants et les fous sont » les gens qu'ils recherchent. . . , et ils avouent sans » hésiter qu'ils ne veulent ni ne peuvent gagner à » leur secte que des imbéciles, des hommes de » basse condition, des esclaves, de faibles femmes » et des enfants. » (§ 44.) Celse interprétait sans doute assez mal la doctrine chrétienne ; mais on voit combien son double orgueil de citoyen romain et de savant était blessé de l'audace de cette foule grossière qui prétendait en remontrer aux magistrats et aux sages. Rien n'indignait davantage les philosophes. « N'est-il pas déplo- » rable, s'écrie Cœcilius (in Minut. Fcl.), d'en- » tendre des gens sans études, sans lettres, » sans connaissance même des arts vulgaires, » décider les questions les plus hautes? »
Un ancien auteur, dans un dialogue intitulé : P/iilopatris, qu'on met quelquefois à la suite des œuvres de Lucien, a aussi tracé un tableau très curieux d'une prédication chrétienne. Il montre les affidés qui chuchottent à l'oreille les uns des autres, qui collent leur oreille sur la bouche de celui qui parle. Un premier prêcheur, un petit vieillard tout cassé, qui a la voix grêle et qui parle du nez, annonce un Sauveur « qui reçoit » tout le monde sans s'informer de la profession » de personne. » Puis vient un autre prédicateur
» qui n'a pas de chapeau ni de souliers et dont le » manteau est tout pourri. » C'est le philosophe Critias qui raconte tout cela. Notre philosophe va ensuite à rassemblée de ces magiciens..., «il » grimpe au haut d'une maison par un escalier » tortu ; il entre dans un méchant galetas, où il » trouve des gens pâles et défaits, qui ne rêvent » que malheur et que ruine. »
On le voit, les premiers chrétiens ne comptaient que bien peu de riches et de lettrés dans leurs rangs, et la plupart appartenaient à la classe pauvre des cités. Sous ce rapport, ils ressemblaient beaucoup aux partis socialistes et radicaux d'aujourd'hui, qui se recrutent presque exclusivement parmi les salariés, sauf pourtant cette grande différence que, de nos jours, les femmes sont malheureusement indifférentes ou hostiles à l'égard de la réforme sociale, tandis que le christianisme naissant n'avait pas de plus zélés apôtres. Mais, quoi qu'il en soit de cette comparaison, il reste établi que la primitive Eglise n'était pas moins démocratique par son personnel que par sa constitution, ses mœurs et ses principes.