I. Ch. Fort-, Sensation et mouvement. Paris
certaine nuance ou qualité de la sensation, devient une grandeur. On se rendra facilement compte de ce processus en tenant une épingle dans la main droite, par exemple, et en se piquant de plus en plus profondément la main gauche . Vous sentirez d'abord comme un chatouillement, puis un contact auquel succède une piqûre, ensuite une douleur localisée en un point, enfin une irradiation de cette douleur dans la zone environnante. Et plus vous y réfléchirez, plus vous verrez que ce sont là autant de sensations qualitativement distinctes, autant de variétés d'une même espèce. Pourtant vous parliez d'abord d'une seule et même sensation de plus en plus envahissante, d'une piqûre de plu& en plus intense. C'est que, sans y prendre garde, vous localisiez dans la sensation de la main gauche, qui est piquée, l'effort progressif de la main droite qui la pique. \oui^ introduisiez ainsi la cause dans l'effet, et vous interprétiez inconsciemment la qualité en quantité, l'intensité en grandeur. Il est aisé de voir que l'intensité de toute sensation représentative doit s'entendre de la même manière.
Les sensations de son nous présentent des degrés bien accusés d'intensité. Nous avons déjà dit qu'il fallait tenir compte du caractère affectif de ces sensations, de la secousse reçue par l'ensemble de l'organisme. Nous avons montré qu'un son très intense est celui qui absorbe notre attention, c[ui supplante tous les autres. Mais faites abstraction du choc, de la vibration bien caractérisée que vous ressentez parfois dans la tête ou même dans tout le corps ; faites abstraction de la concurrence que se font entre eux les sons simultanés: que restera-t-il, sinon une indéfinissable qualité du son entendu.»^ Seulement, cette qualité s'interprète aussitôtenquantité,parcequevous l'avez mille fois obtenue vous-même en frappant un objet, par exemple, et en fournissant par là une quantité déterminée d'effort. Vous savez aussi jusqu'à quel point vous auriez à enfler votre voix pour produire un son analogue, et l'idée de cet effort se présente
instantanément à votre esprit quand vous érigez l'intensité àa son en grandeur. Wundt* a attiré l'attention sur les liaisons toutes particulières de filets nerveux vocaux et auditifs qui s'effectuent dans le cerveau humain. N'a-t-on pas dit qu'entendre, c'est se parlera soi-même? Certains névropathes ne peuvent assister aune conversation sans remuer les lèvres; ce n'est là qu'une exagération de ce qui se passe chez chacun de nous. Comprendrait-on le pouvoir expressif ou plutôt suggestif de la musique, si l'on n'admettait pas que nous répétons intérieurement les sons entendus, de manière à nous replacer dans l'état psychologique d'où ils sont sortis, état original, qu'on ne saurait exprimer, mais que les mouvements adoptés par l'ensemble de notre corps nous suggèrent ?
Quand nous parlons de l'intensité d'un son de force moyenne comme d'une grandeur, nous faisons donc surtout allusion au plus ou moins grand effort que nous aurions à fournir pour nous procurer à nouveau la même sensation auditive. Mais, à côté de l'intensité, nous distinguons une autre propriété caractéristique du son, la hauteur. Les différences de hauteur, telles que notre oreille les perçoit, sont-elles des diff'érences quantitatives ? Nous accordons qu'une acuité supérieure de son évoque l'image d'une situation plus élevée dans l'espace. Mais suit-il de là que les notes de la gamme, en tant que sensations auditives, diff'èrent autrement que par la qualité ? Oubliez ce que la physique vous a appris, examinez avec soin l'idée que vous avez d'une note plus ou moins haute, et dites si vous ne pensez pas tout simplement au plus ou moins grand effort que le muscle tenseur de vos cordes vocales aurait à fournir pour donner la note à son tour ? Comme l'effort par lequel votre voix passe d'une note à la suivante est discontinu, vous vous représentez ces notes succes-