I. On the température sensé. Mind, i
points de la surface du corps qui sentent le froid et la chaleur. La physiologie incline donc dès maintenant à établir entre les sensations de chaud et de froid une distinction de nature, et non plus de degré. Mais l'observation psychologique va plus loin, car une conscience attentive trouverait sans peine des différences spécifiques entre les diverses sensations de chaleur, comme aussi entre les sensations de froid. Une chaleur plus intense est réellement une chaleur autre. Nous la disons plus intense parce que nous avons mille fois éprouvé ce même changement quand nous nous rapprochions d'une source de chaleur, ou quand une plus grande surface de notre corps en était impressionnée. En outre, les sensations de chaleur et de froid deviennent bien vite affectives, et provoquent alors de notre part des réactions plus ou moins accentuées qui en mesurent la cause extérieure : comment n'établirions-nous pas des différences quantitatives analogues entre les sensations qui correspondent à des puissances intermédiaires de cette cause ? Nous n'insisterons pas davantage ; il appartient à chacun de s'interroger scrupuleusement sur ce point, en faisant table rase de tout ce que son expérience passée lui a appris sur la cause de sa sensation, en se plaçant face à face avec cette sensation elle-même. Le résultat de cet examen ne nous paraît pas douteux : on s'apercevra bien vite que la grandeur de la sensation représentative tient à ce qu'on mettait la cause dans l'effet, et l'intensité de l'élément affectif à ce qu'on introduisait dans la sensation les mouvements de réaction plus ou moins importants qui continuent l'excitation extérieure. Nous solliciterons le même examen pour les sensations de pression et même de poids. Quand vous dites qu'une pression exercée sur votre main devient de plus en plus forte, voyez si vous ne vous représentez pas par là que le contact est devenu pression, puis douleur, et que cette douleur elle-même , après avoir passé par plusieurs phases, s'est irradiée dans la région environnante.
Voyez encore, voyez surtout si vous ne faites pas intervenir l'effort antagoniste de plus en plusintense, c'est-à-dire de plus en plus étendu, que vous opposez à la pression extérieure. Lorsque le psychophysicien soulève un poids plus lourd, il éprouve, dit-il, un accroissement de sensation. Examinez si cet accroissement de sensation ne devrait pas plutôt s'appeler une sensation d'accroissement. Toute la question est là, cardans le premier cas la sensation serait une quantité, comme sa cause extérieure, et dans le second une qualité, devenue représentative de la grandeur de sa cause. La distinction du lourd et du léger pourra paraître aussi arriérée, aussi naïve que celle du chaud et du froid. Mais la naïveté même de cette distinction en fait une réalité psychologique. Et non seulement le lourd et le léger constituent pour notre conscience des genres différents, mais les degrés de légèreté et de lourdeur sont autant d'espèces de ces deux genres. Il faut ajouter que la différence de qualité se traduit spontanément ici en différence de quantité, à cause de l'effort plus ou moins étendu que notre corps fournit pour soulever un poids donné. Vous vous en convaincrez sans peine si l'on vous invite à soulever un panier que l'on vous aura dit rempli de ferraille, alors qu'il est vide en réalité. Vous croirez perdre l'équilibre en le saisissant, comme si des muscles étrangers s'étaient intéressés par avance à l'opération et en éprouvaient un brusque désappointement. C'est surtout au nombre et à la nature de ces efforts sympathiques, accomplis sur divers points de 1 organisme, que vous mesurez la sensation de pesanteur en un point donné ; et cette sensation ne serait qu'une qualité si vous n'y introduisiez ainsi l'idée d'une grandeur. Ce qui fortifie d'ailleurs votre illusion sur ce point, c'est l'habitude contractée de croire à la perception immédiate d'un mouvement homogène dans un espace homogène. Quand je soulève avec le bras un poids léger, tout le reste de mon corps demeurant immobile, j'éprouve une série de sensations musculaires
dont chacune a son « signe local », sa nuance propre : c'est cette série que ma conscience interprète dans le sens d'un inouvement continu dans l'espace. Si je soulève ensuite à la même hauteur et avec la même vitesse un poids plus lourd, je passe par une nouvelle série de sensations musculaires, dont chacune diffère du terme correspondant de la série précédente : c'est de quoi je me convaincrai sans peine en les examinant bien. Mais comme j'interprète cette nouvelle série, elle aussi, dans le sens d'un mouvement continu, comme ce mouvement a la même direction, la même durée et la même vitesse que le précédent, il faut bien que ma conscience localise ailleurs que dans le mouvement lui-même la différence entre la seconde série de sensations et la première. Elle matérialise alors cette différence à l'extrémité du bras qui se meut ; elle se persuade que la sensation de mouvement a été identique dans les deux cas, tandis que la sensation de poids différait de grandeur. Mais mouvement et poids sont des distinctions de la conscience réfléchie : la conscience immédiate a la sensation d'un mouvement pesant, en quelque sorte, et cette sensation elle-même se résout à l'analyse en une série de sensations musculaires, dont chacune représente par sa nuance le lieu où elle se produit, et par sa coloration la grandeur du poids qu'on soulève.
Appellerons-nous quantité ou traiterons-nous comme une qualité l'intensité delà lumière .^^ On n'a peut-être pas assez remarqué la multitude d'éléments très différents qui concourent, dans la vie journalière, à nous renseigner sur la nature de la source lumineuse. Nous savons de longue date que cette lumière est éloignée, ou près de s'éteindre, quand nous avons de la peine à démêler les contours et les détails des objets. L'expérience nous a appris qu'il fallait attribuer à une puissance supérieure de la cause cette sensation affective, prélude de l'éblouissement, que nous éprouvons dans certains cas. Selon qu'on augmente ou qu'on diminue le
nombre des sources de lumière, les arêtes des corps ne se détachent pas de la même manière, non plus que les ombres qu'ils projettent. Mais il faut faire une part plus large encore, croyons-nous, aux changements de teinte que subissent les surfaces colorées, — même les couleurs pures du spectre, — sous l'influence d'une lumière plus faible ou plus brillante. A mesure que la source lumineuse se rapproche, le violet prend une teinte bleuâtre, le vert tend au jaune blanchâtre et le rouge au jaune brillant. Inversement, quand cette lumière s'éloigne, le bleu d'outremer passe au violet, le jaune au vert; finalement, le rouge, le vert et le violet se rapprochent du jaune blanchâtre. Ces changements de teinte ont été remarqués depuis un certain temps par les physiciens ' ; mais ce qui est autrement remarquable, selon nous, c'est que la plupart des hommes ne s'en aperçoivent guère, à moins d'y prêter attention ou d'en être avertis. Décidés à interpréter les changements de qualité en changements de quantité, nous commençons par poser en principe que tout objet a sa couleur propre, déterminée et invariable. Et quand la teinte des objets se rapprochera du jaune ou du bleu, au lieu de dire que nous voyons leur couleur changer sous l'influence d'un accroissement ou d'une diminution d'éclairage, nous affirmerons que cette couleur reste la même, mais que notre sensation d'intensité lumineuse augmente ou diminue. Nous substituons donc encore à l'impression qualitative que notre conscience reçoit l'interprétation quantitative que notre entendement en donne. Helmholtz a signalé un phénomène d'interprétation du môme genre, mais plus compliqué encore : (( Si l'on compose du blanc, dit-il, avec deux couleurs spectrales, et qu'on augmente ou diminue dans le même rapport les intensités des deux lumières chromatiques, de telle sorte
i. Uood, Théorie scientifique des couleurs, p. lôjj-iôg.
que les proportions du mélange restent les mêmes, la <;ouleur résultante reste la même, bien que le rapport d'intensité des sensations change notablement... Gela tient à ce que la lumière solaire, que nous considérons oomme étant le blanc normal, pendant le jour, subit ellemême, quand l'intensité lumineuse varie, des modifications analogues de sa nuance \ »
Toutefois, si nous jugeons souvent des variations de la source lumineuse par les changements relatifs de teinte des objets qui nous entourent, il n'en est plus ainsi dans les cas simples, où un objet unique, une surface blanche par exemple, passe successivement par différents degrés de luminosité. Nous devons insister tout particulièrement sur ce dernier point. La physique nous parle en effet des degrés d'intensité lumineuse comme de quantités véritables : ne les mesure-t-elle pas au photomètre ? Le psychophysicien va plus loin encore : il prétend que notre €eil évalue lui-même les intensités de la lumière. Des expériences ont été tentées par M. Delbœuf ^ d'abord, puis par MM. Lehmann et Neiglick^ pour établir une formule psychophysique sur la mensuration directe de nos sensations lumineuses. Nous ne contesterons pas les résultats de ces expériences, non plus que la valeur des procédés photométriques; mais tout dépend de l'interprétation qu'on en donne.
Considérez attentivement une feuille de papier éclairée par quatre bougies, par exemple, et faites éteindre successivement une, deux, trois d'entre elles. Vous dites que la surface reste blanche et que son éclat diminue. Vous savez en effet qu'on vient d'éteindre une bougie ; ou, si vous ne le savez pas, vous avez bien des fois noté un changement
I, Optique physiologique, tracl. fr.,pagc 423. •}.. Eléments de psychophysique. Paris, i883.
3. Voir le compte rendu de ces expériences dans la Revue philosophique, 1887, tome I, p. 71, et tome II, p. 180.
analogue dans l'aspect d'une surface blanche quand on diminuait l'éclairage. Mais faites abstraction de vos souvenirs et de vos habitudes de langage : ce que vous avez aperçu réellement, ce n'est pas une diminution d'éclairage de la surface blanche, c'est une couche d'ombre passant sur cette surface au moment où s'éteignait la bougie. Cette ombre est une réalité pour votre conscience, comme la lumière elle-même. Si vous appeliez blanche la surface primitive dans tout son éclat, il faudra donner un autre nom à ce que vous voyez, car c'est autre chose : ce serait, si l'on pouvait parler ainsi, une nouvelle nuance du blanc. Faut-il maintenant tout dire ? Nous avons été habitués par notre expérience passée, et aussi par les théories physiques, à considérer le noir comme une absence ou tout au moins comme un minimum de sensation lumineuse, et les nuances successives du gris comme des intensités décroissantes de la lumière blanche. Eh bien, le noir a autant de réalité pour notre conscience que le blanc, et les intensités décroissantes de la lumière blanche éclairant une surface donnée seraient pour une conscience non prévenue autant de nuances différentes, assez analogues aux diverses couleurs du spectre. Ce qui le prouve bien, c'est que le changement n'est pas continu dans la sensation comme dans sa cause extérieure, c'est que la lumière peut croître ou diminuer pendant un certain temps sans que l'éclairage de notre surface blanche nous paraisse changer : il ne paraîtra changer, en effet, que lorsque l'accroissement oula diminution delà lumière extérieure suffiront à la création d'une qualité nouvelle. Les variations d'éclat d'une couleur donnée, — abstraction faite des sensations affectives dont il a été parlé plus haut, — se réduiraient donc à des changements qualitatifs, si nous n'avions pas contracté l'habitude de mettre la cause dans l'effet, et de substituer à notre impression naïve ce que l'expérience et la science nous apprennent. On en dirait autant des degrés de satu-
ralion. En effet, si les diverses inlensilés d'une couleur correspondent à autant de nuances différentes comprises entre cette couleur et le noir, les degrés de saturation sont comme des nuances intermédiaires entre cette même couleur et le blanc pur. Toute couleur, dirions-nous, peut être envisagée sous un double aspect, au point de vue du noir et au point de vue du blanc. Le noir serait à l'intensité ce que le blanc est à la saturation.
On comprendra maintenant le sens des expériences photométriques. Une bougie, placée à une certaine distance d'une feuille de papier, l'éclairé d'une certaine manière : vous doublez la distance, et vousconstatez qu'il faut quatre bougies pour éveiller en vous la même sensation. De là vous concluez que, si vous aviez doublé la distance sans augmenter l'intensité de la source lumineuse, l'effet d'éclairage eût été quatre fois moins considérable. Mais il est trop évident qu'il s'agit ici de l'effet physique, et non pas psychologique. Car onne peut pas direque nous ayons comparé deux sensations entre elles : nous avons utilisé une sensation unique, pour comparer entre elles deux sources lumineuses différentes, la seconde quadruple de la première mais deux fois plus éloignée qu'elle. En un mot, le physicien ne fait jamais intervenir des sensations doubles ou triples les unes des autres, mais seulement des sensations identiques, destinées à servir d'intermédiaires entre deux quantités physiques qu'on pourra alors égaler l'une à l'autre. La sensation lumineuse joue ici le rôle de ces inconnues auxiliaires que le mathématicien introduit dans ses calculs, et qui disparaissent du résultat final.
Tout autre est l'objet du psychophysicien : c'est la sensation lumineuse elle-même qu'il étudie, et qu'il prétend mesurer. Tantôt il procédera à une intégration de différences infiniment petites, selon la méthode de Fechner ; tantôt il comparera directement une sensation à une autre sensation. Cette dernière méthode, due à Plateau et à Del-
bœuf, diffère beaucoup moins qu'on ne l'a cru jusqu'ici de «elle de Fechner; mais, comme elle porte plus spécialement sur les sensations lumineuses, nous nous en occuperons d'abord. M. Delbœuf place un observateur en présence de trois anneaux concentriques à éclat variable. Un dispositif ingénieux lui permet de faire passer chacun de ces anneaux par toutes les teintes intermédiaires entre le blanc et le noir. Supposons deux de ces teintes grises simultanément produites sur deux anneaux, et maintenues invariables ; nous les appellerons A et B par exemple. M. Delbœuf fait varier l'éclat C du troisième anneau, et demande à l'observateur de lui dire si, à un moment donné, la teinte griseB lui paraît également éloignée des deux autres. Un moment arrive, en effet, oii celui-ci déclare le contraste AB égal au contraste BG ; de telle sorte qu'on pourrait construire, selon M. Delbœuf, une échelle d'intensités lumineuses où l'on passerait de chaque sensation à la suivante par contrastes sensibles égaux : nos sensations se mesureraient ainsi les unes par les autres. Nous ne suivrons pas M. Delbœuf dans les conclusions qu'il a tirées de ces remarquables expériences : la question essentielle, la question unique, selon nous, est de savoir si un contraste AB, formé des éléments A et B, est réellement égal à un contraste BC, composé différemment. Le jour où l'on aurait établi que deux sensations peuvent être égales sans être identiques, la psychophysique serait fondée. Mais c'est cette égalité qui nous paraît contestable : il est facile d'expliquer, en effet, comment une sensation d'intensité lumineuse peut être dite h égale distance de deux autres.
Supposons un instant que, depuis notre naissance, les variations d'intensité d'une source lumineuse se fussent traduites à notre conscience par la perception successive des diverses couleurs du spectre. Il n'est pas douteux que ces couleurs nous apparaîtraient alors comme autant de notes d'une gamme, comme des degrés plus ou moins éle-
vés dans une échelle, comme des grandeurs en un mot. D'autre part, il nous serait facile d'assigner à chacune d'elles sa place dans la série. En effet, si la cause extensive varie d'une manière continue, la sensation colorée change d'une manière discontinue, passant d'une nuance à une autre nuance. Quelque nombreuses que puissent donc être les nuances intermédiaires entre deux couleurs A et B, on pourra toujours les compter par la pensée, du moins grossièrement, et vérifier si ce nombre est à peu près égal à <;elui des nuances qui séparent B d'une autre couleur G. Dans ce dernier cas, on dira que B est également distant de A et de C, que le contraste est le même de part et d'autre.Mais ce ne sera toujours là qu'une interprétation commode : car bien que le nombre des nuances intermédiaires soit égal des deux côtés, bien que l'on passe de l'une à l'autre par des sauts brusques, nous ne savons pas «i ces sauts sont des grandeurs, ni des grandeurs égales : surtout, il faudrait nous montrer que les intermédiaires <jui ont servi à la mesure se retrouvent, en quelque sorte, au sein de l'objet mesuré. Sinon, c'est par métaphore seulement qu'une sensation pourra être dite à égale distance de deux autres.
Or, si l'on veut bien nous accorder ce que nous disions plus haut des intensités lumineuses, on reconnaîtra que les diverses teintes grises présentées par M. Delbœuf à notre observation sont tout à fait analogues, pour notre conscience,à des couleurs, et que si nous déclarons une teinte grise équidistante de deuxautresteintes grises, c'est dans le même sens où l'on pourrait dire que l'orangé, par exemple, ost à égale distance du vert et du rouge. Seulement il y a cette différence que, dans toute notre expérience passée, la ^succession des teintes grises s'est produite à propos d'une augmentation ou d'une diminution progressive d'éclairage. ]3e là vient que nous faisons pour les différences d'éclat ce que nous ne songeons pas à faire pour les différences
de coloration : nous érigeons les changements de qualité en variations de grandeur. La mesure se fait d'ailleurs sans peine, parce que les nuances successives du gris amenées par une diminution continue d'éclairage sont discontinues, étant des qualités, et que nous pouvons compter approximativement les principaux intermédiaires qui séparent deux d'entre elles. Le contraste AB sera donc déclaré égal au contraste BC quand notre imagination, aidée de notre mémoire, interposera de part et d'autre le même nombre de points de repère. Cette appréciation devra d'ailleurs être des plus grossières, et l'on peut prévoir qu'elle variera considérablement avec les personnes. Surtout, il faut s'attendre à ce que les hésitations et les écarts d'appréciation soient d'autant plus marqués qu'on augmentera davantage la différence d'éclat entre les anneaux A et B, car un effort de plus en plus pénible sera requis pour évaluer le nombre des teintes intercalaires. C'est précisément ce qui arrive, comme on s'en convaincra sans peine en jetant un coup d'œil sur les deux tableaux dressés par M. Delbœuf. A mesure qu'il fait croître la différence d'éclat entre l'anneau extérieur et l'anneau moyen, l'écart entre les chiffres auxquels s'arrêtent tour à tourun même observateur ou des observateurs différents augmente d'une manière à peu près continue de 3 degrés à 9/I, de bk'jS, de 10 à 25, de 7 a /Jo. Mais laissons de côté ces écarts ; supposons que les observateurs soient toujours d'accord avec eux-mêmes, toujours d'accord entre eux : aura-t-on établi que les contrastes AB et BC soient égaux ? Il faudrait d'abord avoir prouvé que deux contrastes élémentaires successifs sont des quantités égales, et nous savons seulement qu'ils sont sucessifs. Il faudrait ensuite avoir établi qu'on retrouve dans une teinte grise donnée les teintes inférieures par lesquelles notre imagination a passé