I. Eléments de psychophysique, pages 6 1 et
pour évaluer l'intensité objective de la source de lumière. En un mot, la psychophysique de M. Delbœuf suppose un postulat théorique de la plus haute importance, qui se dissimule en vain sous des apparences expérimentales, et que nous formulerions ainsi : « Quand on fait croître d'une manière continue la quantité objective de lumière, les différences entre les teintes grises successivement obtenues, différences qui traduisent chacune le plus petit accroissement perçu d'excitation physique, sont des quantités égales entre elles. Et de plus, on peut égaler l'une quelconque des sensations obtenues à la somme des différences qui séparent les unes des autres les sensations antérieures, depuis la sensation nulle. » — Or, c'est là précisément le postulat de la psychophysique de Fechner, que nous allons examiner.
Fechner est parti d'une loi découverte par Weber et d'après laquelle, étant donnée une certaine excitation provoquant une certaine sensation, la quantité d'excitation qu'il faut ajouter à la première pour que la conscience s'aperçoive d'un changement serait dans un rapport constant avec elle. Ainsi, en désignant par E l'excitation qui correspond à la sensation S, et par AE la quantité d'excitation de même nature qu'il faut ajouter à la première pour qu'une sensation de différence se produise, on aurait
\F -—.^zconsf. Celte formule a été profondément modifiée
par les disciples de Fechner : nous n'interviendrons pas dans le débat ; il appartient à l'expérience de décider entre la relation établie par Weber et celles qu'on y substitue. Nous ne ferons d'ailleurs aucune difficulté pour admettre l'existence probable d'une loi de ce genre. Il ne s'agit pas ici, en effet, de mesurer la sensation., mais seulement de déterminer le moment précis où un accroissement d'excitation la fait changer. Or, si une quantité déterminée
d'excitation produit une nuance déterminée de sensation, il est clair que la quantité minima d'excitation exigée pour provoquer un changement de cette nuance est déterminée aussi ; et puisqu'elle n'est pas constante, elle doit être fonction de l'excitation à laquelle elle s'ajoute. — Mais comment passer, d'une relation entre l'excitation et son accroissement minimum, à une équation qui lie la « quantitéde la sensation » à l'excitation correspondante? Toute la psychophysique est dans ce passage, qu'il importe d'étudier attentivement.
Nous distinguerons plusieurs artifices différents dans l'opération par laquelle on passe, des expériences de Weber ou de toute autre série d'observations analogues, à une lot psychophysique comme celle de Fechner. On convient d'abord de considérer comme un accroissement de la sensation S la conscience que nous avons d'un accroissement d'excitation; on l'appellera donc AS. On pose ensuite en principe que toutes les sensations AS correspondant au plus petit accroissement perceptible d'une excitation sont égales entre elles. On les traite alors comme des quantités, et ces quantités étant toujours égales, d'une part, tandis que d'autre part l'expérience a donné entre l'excitation E et son accroissement minimum une certaine relation AE = y (E), on exprime la constance de AS en écrivant :
A F AS = G -Z7=r: > G étant une quantité constante. On convient
/(E) enfin de remplacer les différences très petites AS etAEpar les différences infiniment petites (/S elclE, d'où une équa-
^F tion cette fois différentielle : dS = G -—rrr- Il ne restera
plusalors qu'àintégrer les deuxmembres pour obtenirlarelation cherchée': S=G j --=^ • Et l'on passera ainsi d'une
JoJiP) I . Dans le cas particulier où l'on admet sans rcslriction de la loi de
LA PSYCHOPHYSIQUE i7
loi vérifiée, oii l'apparition de la sensation était seule en cause, à une loi invérifiable, qui en donne la mesure.
Sans entrer dans une discussion approfondie de cette ingénieuse opération, montrons en quelques mots comment Fechner a saisi la véritable difficulté du problème, comment il a essayé de la surmonter, et où réside, selon nous, le vice de son raisonnement.
Fecbner a compris qu'on ne saurait introduire la mesure en psychologie sans y définir d'abord l'égalité et l'addition de deux étatssimples, de deux sensations par exemple. D'autre part, à moins d'être identiques, on ne voit pas d'abord comment deux sensations seraient égales. Sans doute, dans le monde physique, égalité n'est point synonyme d'identité. Mais c'est que tout phénomène, tout objet s'y présente sous un double aspect, l'un qualitatif, l'autre extensif : rien n'empêche de faire abstraction du premier, et il ne reste plus alors que des termes capables d'être superposés directement ou indirectement l'un à l'autre, et de s'identifier ensemble par conséquent. Or, cet élément qualitatif, que l'on commence par éliminer des choses extérieures pour en rendre la mesure possible, est précisément celui que la psychophysique retient et prétend mesurer. Et c'est en vain qu'elle chercherait à évaluer cette qualité Q par quelque quantité physique Q' située au-dessous d'elle ; caril faudrait préalablement avoir montré que Q est fonction de Q', et ceci ne pourrait se faire que si l'on avait d'abord mesuré la qualité Q avec quelque fraction d'elle-même. Ainsi, rien n'empêcherait de mesurer la sensation de chaleur parle degré de température ; mais ce ne serait là qu'une convention, et la psychophysique consiste précisément à repousser cette convention et à chercher comment la sensation de chaleur
Wcber ^^ = const., l'intégration donne S = C log - — -, Q étant une constante. C'est la « loi logarithmique » de Fechner.
varie quand varie la température. Bref, iJ semble que deux sensations différentes ne puissent être dites égales que si quelque fond identique demeure après élimination de leur différence qualitative ; et, d'autre part, cette différence quaiitative étant tout ce que nous sentons, on ne voit pas ce qui pourrait subsister une fois qu'on l'aurait éliminée.
L'originalité de Fechner est de n'avoir pas jugé cette difficulté insurmontable. Profitant de ce que la sensation varie par sauts brusques quand l'excitation croit d'une manière continue, il n'a pas hésité à désigner ces différences de sensation par le même nom : ce sont des différences minima, en effet, puisqu'elles correspondent chacune au plus petit accroissement perceptible de l'excitation extérieure. Dès lors, vous pouvez faire abstraction de la nuance ou qualité spécifique de ces différences successives ; un fond commun demeurera par où elles s'identifieront en quelque sorte ensemble : elles sont minima les unes et les autres. Voilà la définition cherchée de l'égalité. Celle de l'addition suivra naturellement. Car si l'on traite comme une quantité la différence aperçue par la conscience entre deux sensations qui se succèdent le long d'un accroissement continu d'excitation, si l'on appelle la première S et la seconde S H- AS, on devra considérer toute sensation S comme une somme, obtenue par l'addition des différences minima que l'on traverse avant de l'atteindre. Il ne restera plus alors qu'à utiliser cette double définition pour établir une relation entre les différences AS et AE d'abord, puis, par l'intermédiaire des différentielles, entre les deux variables. Ilestvrai que les mathématiciens pourront protester ici contre le passage de la différence à la différentielle ; les psychologues se demanderont si la quantité AS, au lieu d'être constante, ne varierait pas comme la sensation S elle-même * : enfin l'on discutera
I. Dans CCS derniers temps, on a supposé AS proportionnel à S.
sur le sens véritable de la loi psychophysique, une fois établie. Mais par cela seul que l'on considère AS comme une quantité et S comme une somme, on admet le postulat fondamental de l'opération entière.
Or, c'est ce postulat qui nous paraît contestable, et môme assez peu intelligible. Supposez, en effet, que j'éprouve une sensation S, et que, faisant croître l'excitation d'une manière continue, je m'aperçoive de cet accroissement au bout d'un certain temps. Me voilà averti de l'accroissement de la cause : mais quel rapport établir entre cet avertissement et une différence ? Sans doute l'avertissement consiste ici en ce que l'état primitif S a changé ; il est devenu S' ; mais pour que le passage de S à S' fût comparable à une différence arithmétique, il faudrait que j'eusse conscience, pour ainsi dire, d'un intervalle entre S et S', et que ma sensibilité montât de S à S' par l'addition de quelque chose. En donnant à ce passage un nom, en l'appelant AS, vous en faites une réalité d'abord, une quantité ensuite. Or, non seulement vous ne sauriez expliquer en quel sens ce passage est une quantité, mais vous vous apercevrez, en y réfléchissant, que ce n'est même pas une réalité ; il n'y a de réels que les états S et S' par lesquels on passe. Sans doute, si S et S' étaient des nombres, je pourrais affirmer la réalité de la différence S' — S, lors même que S' et S seraient seuls donnés : c'est que le nombre S' — S, qui est une certaine somme d'unités, représentera précisément alors les moments successifs de l'addition par laquelle on passe de S à S'. Mais si S et S' sont des états simples, en quoi consistera l'intervalle qui les sépare ? Et que sera donc le passage du premier état au second, sinon un acte de votre pensée, qui assimile arbitrairement, et pour le besoin de la cause, une succession de deux états à une différenciation de deux grandeurs ?
Ou vous vous en tenez à ce que la conscience vous
donne, ou vous usez d'un mode de représentation conventionnel. Dans le premier cas, vous trouverez entre S et S' une différence analogue à celle des nuances de l'arc-enciel, et point du tout un intervalle de grandeur. Dans le second, vous pourrez introduire le symbole AS, si vous voulez, mais c'est par convention que vous parlerez de différence arithmétique, par convention aussi que vous assimilerez une sensation donnée à une somme. Le plus pénétrant des critiques de Fechner, M. Jules Tannery, a mis ce dernier point en pleine lumière : « On dira, par exemple, qu'une sensation de 5o degrés est exprimée par le nombre de sensations différentielles qui se succéderaient depuis Tabsence de sensation jusqu'à la sensation de 5o degrés... Je ne vois pas qu'il y ait là autre chose qu'une définition, aussi légitime qu'arbitraire'. »
Nous ne croyons pas, quoi qu'on en ait dit, que la méthode des graduations moyennes ait fait entrer la psychophysique dans une voie nouvelle. L'originalité de M. Dclbœuf a été de choisir un cas particulier où la conscience parût donner raison à Fechner, et où le sens commun fût lui-même psychophysicien. Il s'est demandé si certaines sensations ne nous apparaissaient pas immédiatement comme égales, quoique différentes, et si 1 (on ne pourrait pas dresser par leur intermédiaire un tableau de sensations doubles, triples, quadruples les unes des autres. L'erreur de Fechner, disions-nous, était d'avoir cru. à un intervalle entre deux sensations successives S et S', alors que de l'une à l'autre il y a simplement passage, et non pas différence au sens arithmétique du mot. Mais si les deux termes entre lesquels le passage s'effectue pouvaient être donnés simultanément, il y aurait cette fois contraste en outre du passage ; et quoique le contraste ne soit pas encore une différence arithmétique, il y ressemble