TRAITE
DE L'IMAM ABOU HAMID MOHAMMED, FILS DE MOHAMMED ALGAZZALL DE LA VILLE DE TOUS.
Gloire à Dieu dont les louanges forment le commencement de toute lettre et de toute dissertation. Bénédiction sur Mohammed le prophète et l'apôtre , sur sa famille et sur ses compagnons qui, détournant de l'erreur, conduisent ( les hommes ) dans le chemin droit.
Tu m'as sollicité, mon frère dans la foi, de l'envoyer un précis du but des sciences et de leurs mystères, de la fin des différentes doctrines et de leur profondeur. Tu as désiré que je te révélasse ce que j'ai eu à souffrir en dégageant la vérité du milieu des controverses des sectes, que j'y joignisse une analyse de leurs diverses méthodes et manières, que j'indiquasse ce que je leur ai opposé hardiment depuis les hauteurs de la foi la plus absolue à l'autorité jusqu'aux profondeurs des spéculations abstractives. Tu m'as prié de t'exposer ce que j'ai d'abord emprunté
i Si l'on voulait paraphraser le titre rimé qui, comme les titres de presque tous les ouvrages arabes, est un peu obscur et vague, on pourrait dire : « Avertissements sur les erreurs des sectes, suivis de « notices sur les extases des Coùfis. »
à la science dogmatique; ce que je me suis ensuite approprié de la secte des ïalîmîtes qui, sous l'autorité d'un Imam, tachent de parvenir à la vérité, ce que j'ai rejeté après cela, des systèmes des philosophes; enfin, ce qui m'a satisfait dans la méthode des Çoûfïs. Tu veux savoir quelles vérités pures je me suis choisies dans mes recherches analytiques sur les maximes de la morale, quel motif m'a fait abandonner l'enseignement à Bagdad malgré le grand nombre des auditeurs, et quelle raison m'a déterminé à le reprendre à INîsâboûr après un long intervalle. Convaincu de la sincérité de ton désir, je consens volontiers à répondre à ta demande , implorant l'assistance de Dieu, mettant en lui ma confiance, lui demandant la persévérance, et me réfugiant en lui contre l'erreur.
Il vous importe à vous — - que Dieu ennoblisse votre marche dans la bonne voie, qu'il daigne vous conduire agréablement à la vérité; — -il vous importe de savoir que la variété des hommes en fait de religions et de gouvernements, celle d'une nation, en fait de doctrines, représente par la multitude des sectes et la diversité des systèmes une mer profonde, où la plupart sont engloutis et d'où ne se sauvent qu'un petit nombre. Chaque parti croit être sauvé, chaque troupe, considérant ses qualités particulières, se rassure sur ce qui la concerne. C'est là ce dont le seigneur des prophètes, le très-véridique , nous a parlé d'avance, lorsqu'il dit :« Mon église sera divisée en plus de soixante-dix sectes : il n'y en a qu'une qui sera sauvée, les autres iront à l'enfer. » Or ce qu'il a prédit, est arrivé.
Depuis l'ardeur de la jeunesse, dès que j'eus atteint
l'adolescence, c'est-à-dire avant ma vingtième année jus-
„ qu'à présent, où mon âge a dépassé la cinquantaine, je
n'ai pas cosse de me précipiter dans le gouffre de cette mer profonde, de m'enfoncer dans son abîme en plongeur courageux, non pas en plongeur craintif et timide, pénétrant dans toutes les obscures retraites, m'emparant de toute difficulté, m'abîmant dans tout précipice, sondant les dogmes de toute secte, dévoilant les mystères de toute école pour distinguer les bomrnes qui professent la vérité et ceux qui proclament des futilités; ceux qui suivent les anciennes doctrines et ceux qui en adoptent de nouvelles. Je n'ai pas quitté un partisan des Àllégorisles sans avoir voulu approfondir sa doctrine allégorique, pas un Formaliste sans avoir tâché de connaître le but de son formalisme, pas un Philosophe sans avoir cherché à comprendre l'essence de sa philosophie, pas un Dogmatique sans m'être efforcé de savoir la tendance de son dogmatisme et de sa dialectique, pas un Çoûfî sans avoir éprouvé un vif désir de pénétrer dans le mystère de son çoûfisme,pas un Orthodoxe sans m'être familiarisé avec l'influence que son orthodoxie exerce sur lui, pas un Hérétique ou un Moâttil sans m'être empressé de sonder en particulier les causes de son audace dans son moâttilisme et dans son hérésie. La soif d'atteindre la vérité des choses était ma passion, c'était mon amusement dèsl'enfance, dès l'âge le plus tendre. C'était un naturel dont Dieu m'avait irnbu, une disposition mise dans mon cœur par lui et non point par mon choix et ma force : jusqu'à ce que je rompisse les chaînes de l'autorité, et que je me débarrassasse des opinions qui, effets de mon jeune âge, me restaient encore. Car je vis que les enfants chrétiens ne recevaient qu'une éducation chrétienne, les enfants musulmans, une éducation musulmane. J'entendis alors cette parole que la tradition attribue au prophète, ou il dit. : « Tout enfant naît avec le même besoin reli-
gicux. Les parents le font juif, chrétien , mage; en effet par l'ardeur de la jeunesse il est pousséà embrasser la religion de sa famille. « La véritable source des croyances fortuites c'est l'autorité des parents et des précepteurs. Or, il y a plusieurs manières d'apprendre la différence qui se trouve entre les choses reçues par ces autorités et les principes de ces choses mêmes; il existe également plusieurs moyens de distinguer le vrai du faux. C'est pourquoi je me dis avant tout à moi-même : Mon but est seulement de connaître la vérité des choses : par conséquent il est indispensable de chercher ce que c'est que connaître. Or, il m'était évident que la connaissance certaine doit être celle qui explique l'objet à connaître de telle manière qu'aucun doute n'y reste, et que toute erreur et toute conjecture y soient désormais impossibles. Et non-seulement alors l'entendement n'a plus besoin d'efforts pour en supposer la certitude, mais la sécurité contre l'erreur doit être dans une connexion si intime avec la chose reconnue pour certaine que, quand même une preuve apparente de sa fausseté serait produite, comme, par exemple, si un homme transformait une pierre en or, un bâton en unserpent — , cela ne causerait pourtant ni un doute, ni la supposition qu'une erreur y fût possible. Si, lorsque j'ai reconnu que dix est plus que trois, quelqu'un venait me dire: « Non, au contraire, trois esj plus que dix; et, pour te prouver la vérité de mon assertion, je transformerai ce bâton-là en un serpent, » si alors il le transformait et que je dusse lui en fournir mon témoignage, la conviction que j'ai de son erreur n'en serait point ébranlée. Sa manœuvre produirait seulement en moi l'admiration de son habileté; mais je ne douterais point de ce que j'ai reconnu.
Alors je fus convaincu que tout savoir que je ne posséderais pas de cette manière et sur lequel je n'aurais pas cette sorte de certitude , ne pouvait m'inspirer ni confiance ni assurance, et que tout savoir sans assurance n'est pas un savoir sûr.
Sur les subterfuges des sophistes et sur la négation de toutes les connaissances.
Ayant ensuite examiné mon savoir , je me trouvai dénué de toute connaissance qui eût ces qualités, à moins que telles ne fussent les perceptions des sens et les principes irréfragables. Alors je me dis : maintenant après être tombé dans un tel désespoir , il ne me reste plus d'espérance d'acquérir des convictions incontestables que par les choses évidentes, c'est-à-dire par les perceptions des sens et par les principes nécessaires. Leurs témoignages me paraissaient d'abord indubitables, et il ne me semblait pas que mon entière confiance aux perceptions des sens et ma croyance pleine de sécurité aux principes irréfragables, fût de même nature que l'assurance avec laquelle j'avais adhéré jadis aux connaissances fondées sur l'autorité et que la plupart des hommes apportent encore dans les connaissances spéculatives. Car (selon eux) cette confiance est légitime, elle ne trompe pas et ne porte aucun dommage. Je commençai donc avec beaucoup de zèle à examiner les objets de la sensation et de la spéculation pour voir s'ils pouvaient encore laisser quelque doute dans mon esprit. Alors les scrupules s'élevèrent en foule au point que' bientôt ma raison ne put plus se fier aux objets sensibles. Enfin mon incertitude devint complète. D'où résulterait, me dis-je, la confiance dans les choses sensibles? La faculté sensitive , la plus forte, est la vue. Or, regardant l'ombre, et l'apercevant fixe et im-
mobile, la vue la juge privée de mouvement; cependant on reconnaît par l'expérience et par l'observation, quand on retourne au même lieu, après une beure, que l'ombre s'est déplacée ; car elle ne se meut pas tout d'un coup et subitement, mais graduellement, peu à peu, de manière à n'être jamais en repos. Si l'on regarde les étoiles, on les trouve petites comme un ducat; puis viennent les preuves mathématiques qui constatent qu'elles sont plus grandes que la terre. Ces choses et d'autres semblables, parmi les objets sensibles, jugées par les sens, sont démenties par le jugement de la raison qui les rejette comme fausses, sans qu'on puisse la réfuter. Je les abandonnai donc après avoir vu s'évanouir toute ma confiance aux perceptions des sens. Peut-être, me dis-je, il n'y a d'assurance que dans les notions de la raison, c'est-à-dire dans les principes primitifs, tels que: Dix est plus que trois; une même chose ne peut être créée et être de toute éternité, exister et non exister, être nécessaire et impossible à la fois. Mais les perceptions de la sensation me répondirent : «Qui t'assure que ta confiance aux principes intellectuels n'est pas de la même nature que ta confiance dans les perceptions des sens? Car, lorsque tu t'es fié à nous, la raison survenant nous a donné un démenti; si la raison n'était pas revenue avec son jugement, tu t'en rapporterais encore à notre témoignage. Or, il existe peut-être au-dessus de la perception de la raison un autre juge qui, s'il apparaissait, donnerait un démenti aux jugements delà raison, de même que la raison s'est élevée pour convaincre la sensation de la fausseté de ses jugements. La non apparition d'une telle perception ne prouve pas que supposer son existence soit chose absurde.
Mon esprit fit quelque temps tous ses efforts pour répondre à cette objection; mais les difficultés s'augmentèrent encore au sujet du sommeil. Je me dis : «Pendant le sommeil tu prêtes aux visions une Féalité et une consistance dont tu ne doutes pas dans cet état : puis, réveillé, tu reconnais que toutes ces imaginations et ces croyances n'ont ni fondement, ni valeur. Qui t'assure donc que tout ce que tu reconnais dans l'état de veille, grâce a la sensation ou à l'entendement, existe effective- >v ment ? Tout cela est assurément vrai eu égard à ton état actuel ; mais il est pourtant possible qu'un autre état s'offre a toi, lequel soit à ton état de veille ce que celuici est maintenant à ton sommeil, de sorte que, par rapport à cet état, ton état de veille ne soit qu'un sommeil. Quand tu auras atteint cet état, tu reconnaîtras que toutes les choses perçues par ta raison sont des imaginations sans réalité. Cet état est peut-être celui que les Çoûfîs appellent leur état d'extase, puisqu'ils prétendent éprouver dans leurs extases, c'est-à-dire alors qu'ils sont absorbés en eux-mêmes et entièrement libres de l'action des sens, des transports qui ne s'accordent point avec ces notions delà raison. Peut-être la mort est cet état, car le seigneur des premiers et derniers prophètes a dit : Les hommes dorment ; mais après la mort ils seront réveillés. Peut-être la vie de ce monde est-elle si vile par rapport à la vie future qu'après la mort l'homme percevra des choses contraires h ce qu'il voit maintenant, et qu'on lui dira : ce A présent nous t'avons soulevé le voilet de sorte que maintenant ton regard est perçant. »
Ces pensées m'étant venues et ayant frappé mon âme, je cherchais à y porter un remède ; mais ce n'était pas facile, puisqu'elles ne pouvaient être réfutées que par des démonstrations: or, lesdémonst rations sont impossi-
blés , à moins qu'elles ne soient composées des idées primitives : donc, si celles-ci ne sont pas certaines, on ne saurait établir une démonstration. Le malaise que je ressentais étaitbien grave et dura environ deux mois. Je réfléchissais sur le système des Sophistes en l'appréciant d'après ma situation actuelle, non pas d'après des raisonnements et des argumentations, jusqu'à ce que Dieu me guérit de cette indisposition et de ce malaise, et que mon âme recouvra la paix et la santé. Je revins alors à l'admission des notions intellectuelles comme fondements de la sécurité et de la certitude. Cela ne se fit pas par composition de preuves et par des raisonnements systématiques, mais par un éclat de lumière que Dieu me jeta dans 'e cœur. Quiconque s'imagine qu'une vérité ne peut être rendue évidente que par des preuves , met des bornes bien étroites à la large miséricorde de Dieu. Lorsque l'on interrogea le prophète sur le mot ouvrir et sur sa signification dans cette parole de Dieu : a Si quelqu'un prie Dieu qu'il veuille bien le conduire, Dieu ouvrira son cœur à l'Islam , » il répondit : « Cela signifie la lumière répandue par Dieu dans son cœur.» On répliqua : «Quel en est le signe?» Le prophète dit : « C'est l'abandon de la demeure illusoire et périssable pour se tourner vers la demeure éternelle. » Et cette lumière est la même dont le prophète dit : « Dieu a créé les hommes dans les ténèbres, puis il a versé sur eux de sa lumière. » Cest pour cela qu'on doit chercher la manifestation de cette lumière qui par la grâce divine a été répandue dans quelques vivants : il faut y fixer les regards, selon la parole du prophète : « Votre Seigneur a des rafraîchissements dans les jours de votre malheur : eh bien donc , recourez-y ! »
Le but de cet exposé est de faire comprendre , corn-
bien il est bon de se livrer avec ardeur aux investigations (philosophiques), puisqu'on arrive à la recherche même des choses qu'on ne s'était point proposées. Car les notions primitives n'étaient pas cherchées, attendu qu'elles sont présentes, et qu'une chose présente n'est jamais l'objet de nos perquisitions, à moins qu'elle ne soit perdue ou cachée. De plus , celui qui apporte tant de zèle à la recherche des choses auxquelles il n'est point obligé, ne saurait être accusé de négligence dans celle des choses nécessaires.
Des différentes classes d'hommes qui cherchent la vérité.
Lorsque Dieu, dans sa bonté et dans le comble de sa grâce, m'eut délivré de ce qu'il y avait de pénible dans cette maladie, je commençai à passer en revue les diverses classes d'hommes qui, selon mon avis, cherchaient la vérité, les rangeant en quatre classes.
1. Les Dogmatiques qui prétendent s'appuyer sur le raisonnement et. sur la spéculation.
2. Les Bâtinîs ( Allégotistes) qui, recevant la doctrine d'un Imam, s'imaginent en être les seuls possesseurs.
3. Les Philosophes qui se disent les maîtres de la logique et de la démonstration.
4- Les Çoûfîs qui prétendent être favorisés d'une intuition immédiate et assister comme témoins oculaires à la manifestation des vérités.
Je me dis alors à moi-même : La vérité ne saurait être ennemie de cesquatre classes, puisque tous ces hommes sont sérieusement occupés a la chercher. Et si la vérité leur échappe aussi à eux, il ne me reste plus d'espoir de pouvoir jamais l'atteindre : car, après avoir aban-
donné la foi d'autorité, je n'ai pas envie d'y retourner. Ce n'est en effet que sous la condition de ne pas en avoir la conscience qu'un homme suit aveuglément l'autorité : car, dès qu'il le sait, il la voit se briser comme uncristal fragile. Cette autorité est alors comme une déchirure qui n'est pas susceptible de raccommodage, comme un ouvrage brisé dont les fragments ne peuvent être réunis ni par la soudure ni par l'assemblage, à moins qu'ils ne soient refondus au feu, et qu'on n'en fasse un ouvrage entièrement neuf. — J'entrai donc également dans ces voies, et, méditant avec soin tout ce que ces sectes ont de bon , je commençai par la science des Dogmatiques, puis je passai aux écoles des Philosophes, ensuite aux doctrines des Allégoristes, et enfin à la méthode des Çoûfïs*
Exposé du but de la science dogmatique et de son résultat.
Je commençai dès lors à étudier la Dogmatique et h l'examiner avec attention. Approfondissant les écrits des Dogmatiques dignes de foi, j'y recueillis ce que je voulus m'en approprier. Je reconnus que cette science atteignait son but, sans toutefois pouvoir me conduire à la fin que je me proposais. Son but unique est de conserver la foi de ceux qui admettent la tradition et de la préserver des altérations des nouveaux hérétiques. Dieu a donné par la bouche de son prophète à ses serviteurs une règle de foi qui contient la vérité sur tout ce qui est en rapport avec leur bien spirituel et temporel , comme il en a fait promulguer les dogmes par le Rorân et les traditions. Satan a ensuite suggéré aux hérétiques des doctrines contraires à la tradition. Or, en mutilant celle-ci les hérétiques réussissent presque à altérer la vraie foi
clans les hommes qui y sont attachés. C'est pourquoi Dieu a suscité une école de Dogmatiques qu'il a embrasés du désir de défendre la tradition par des raisonnements systématiques, dévoilant les déguisements fabriqués par les hérétiques pour combattre la tradition reçue. De là viennent la Dogmatique et ses partisans. Un grand nombre d'entre eux fidèles à leur mission, se distinguèrent beaucoup en protégeant la tradition contre les attaques qu'on osa tenter contre elle, en défendant la foi du prophète, en corrigeant sur-le-champ tout ce qui s'y était glissé d'altérations hérétiques : mais en cela ils se basaient sur des prémisses qu'ils avaient dû accepter comme justes de la part de leurs adversaires, et dont la validité dépendait ou de la foi à l'autorité, ou du commun accord de l'Eglise, ou d'un seul passage du Korân et des traditions. La plupart de leurs efforts aboutissaient à constater les contradictions des adversaires et à les confondre par l'enchaînement de leurs prémisses admises. Or, ceci a peu de valeur pour celui qui n'admet point d'autres principes que les notions primitives. La Dogmatique ne put donc me satisfaire, ni guérir le malaise dont je me plaignais. Il est vrai que les Dogmatiques , lorsque leur science eut pris racine, lorsqu'elle fut beaucoup étudiée, et qu'ils eurent porté longtemps toute leur attention à repousser les attaques loin de la tradition par l'examen delà vérité des choses, s'enfoncèrent aussi dans des recherches sur les substances, les accidents et sur leurs lois; mais comme ces connaissances n'étaient pas du ressort de leur science, leurs travaux furent loin d'atteindre la perfection , et les résultats qui s'ensuivirent ne furent pas suffisants pour faire disparaître entièrement les ténèbres produites par la confusion qui règne dans les diver-
ses opinions des hommes. Je ne nie pas que cela n'ait eu des suites pour d'autres hommes; au contraire, je ne cloute pas qu'une foule d'entre eux n'en aient obtenu des résultats, mais des résultats empreints de la foi d'autorité sur quelques objets qui ne sont pas du domaine des notions primitives. Mon but actuel est d'exposer ma situation d'alors, non pas de réfuter ceux auprès desquels je suis allé chercher des remèdes. Or, les remèdes varient selon la diversité des maladies. Combien n'y a-t-il pas de remèdes qui te sont salutaires, tandis qu'ils sont nuisibles à un autre?
Précis de la philosophie ; ce qui en est blâmable et non blâmable ; sur quels points ses partisans sont incrédules, sur quels points ils ne le sont pas; exposition des choses qu'ils ont empruntées aux doctrines des hommes de bien en les mêlant à leurs propres discours pour donner le même crédit à leurs futilités; comment il se fait que les esprits se détournent de cette vérité; comment Yessayeur de la vérité, sondant l'ensemble de leurs raisonnements , sépare la vérité pure de ce qui est altéré et falsifié.
Après avoir abandonné la doctrine dogmatique, je commençai la philosophie. J'étais intimement convaincu que celui-là seul peut juger des défauts d'une science quelconque qui en connaît toute l'étendue, au point que non-seulement il égale le savant le plus versé dans les principes de cette science, mais encore qu'il s'élève audessus de lui et le dépasse de manière à comprendre des problèmes profonds et obscurs qu'aucun initié de la science ne possède. Car alors seulement il est possible que ce qu'il dit sur la fausseté de cette doctrine soit vrai. Cependant je n'ai vu aucun savant musulman qui y eût porté toute son attention. Aussi les Dogmatiques, quand ils s'occupent dans leurs ouvrages sur la Dogmatique de la réfutation des Philosophes , ne disent que
quelques mots entrecoupés, entortillés , dont le sens contradictoire est si ouvertement erroné qu'un aveugle raisonnable n'en saurait être embarrassé , bien moins encore un homme qui prétend posséder les subtilités des sciences. — Ayant donc reconnu que réfuter une doctrine avant de l'avoir comprise et avant d'en avoir pénétré toute la valeur, conduit à l'erreur, je me disposai à étudier cette science dans les livres, en mon particulier, sans le secours d'un professeur ou d'un maître. J'y consacrai les heures que me laissaient libres les fonctions du professorat et la composition des écrits sur les sciences religieuses. Car j'étais distingué à Bagdad par l'enseignement et par les cours que j'y faisais devant un auditoire de trois cents étudiants. Dieu fît que, par une étude particulière dans ces heures dérobées, j'approfondis toute la portée des sciences philosophiques en moins de deux années. Alors, après les avoir comprises, je ne cessai pas d'y réfléchir continuellement pendant une année presque entière. Je me les répétais, je les reproduisais, j'en scrutais les difficultés et les profondeurs, jusqu'à ce que je susse avec une certitude indubitable ce qu'elles renferment de tromperies et de déguisements, de réel et de chimérique.
Ecoute maintenant le résultat des sciences des Philosophes. Je les ai vus partagés en plusieurs sectes et leurs doctrines classées en plusieurs divisions qui , grâce à la multitude de leurs sectes, en étaient la suite nécessaire. Je leur ai reconnu les marques de l'irréligion et de la partialité exclusive, et j'ai observé qu'en s'éloignant et en se rapprochant de la vérité, il y a une distance énorme entre les anciens Philosophes et les plus anciens, entre les derniers et les premiers.
Des différentes sectes (philosophiques) ; résumé des signes de leur irréligion; leurs inconvénients.
Malgré les scissions nombreuses et les doctrines diverses, on classe (les Philosophes) en trois catégories : Fatalistes, Naturalistes, Théistes.
i. Les Fatalistes forment une secte qui, niant un Dieu créateur, modérateur, doué de connaissance et de puissance, supposent que le monde existe sans créateur et qu'il ne périra jamais; que l'animal tire son origine du sperme, le sperme de l'animal , et qu'il en a été et sera toujours ainsi. Ces gens sont hérétiques.
2. Les Naturalistes étudient la physique et les phénomènes prodigieux des animaux et des plantes : ils font beaucoup de recherches anatomiques sur les différentes parties des animaux; mais tout en y voyant les merveilles de la création divine et les chefs-d'œuvre de la sagesse de Dieu, ils ne s'efforcent pas de s'élever à l'idée d'un créateur sage qui connaît la fin des choses et leur but. Et cependant aucun observateur ne saurait comprendre l'anatomie et l'utilité merveilleuse de toutes les parties du corps, à moins qu'il n'ait cette connaissance indispensable de l'excellente économie de l'ordonnateur dans l'organisation des animaux et plus encore dans celle des hommes. Mais n'est-il point arrivé que ces hommes, à cause de leurs nombreuses recherches physiques, soient allés jusqu'à se persuader que la juste proportion de la composition élémentaire opère une grande influence sur l'existence des animaux, et que la faculté intellectuelle même de l'homme dépend de sa composition élémentaire, et qu'elle est périssable comme elle? Car celle-ci périt, et comme, selon eux, il est inconcevable qu'une chose une fois anéantie puisse revenir à la vie, ils vont jusqu'à soutenir que l'âme meurt à ja-
mais sans retour. Niant la vie future au paradis, ni à l'enfer, ni à la résurrection, ni au jugement dernier. Pour l'obéissance envers Dieu, il n'y a selon eux, aucune récompense; pour la désobéissance aucun châtiment. Vivant sans frein, ils s'abandonnent à leurs penchants comme les bêtes. Ceux-ci encore sont donc hérétiques : car le fondement de la foi c'est la croyance en Dieu, au prophète et au dernier jour. Or, tout en croyant à Dieu et à ses attributs, ils nient le dernier jour.
3. Après eux vinrent les Théistes. Tels sont Socrate, précepteur de Platon, qui lui-même fut précepteur d'Aristote. Celui-ci, en rédigeant pour les Philosophes la logique et en classant les sciences, a rendu obscures des choses qui auparavant étaient évidentes, et en a mis au jour d'autres qui étaient oubliées. Ces trois hommes combattaient en général les deux sectes précédentes, c'està-dire les Fatalistes et les Naturalistes; mais, en révélant leurs défauts, ils enseignaient eux-mêmes ce qu'ils avaient emprunté à d'autres. — Que Dieu préserve les croyants de s'attaquer réciproquement, comme ils l'ont fait! — Ensuite Aristote combattit Platon, Socrate et les Théistes qui l'avaient précédé. Il ne les quitta pas avant qu'il les eût tous accablés, quoiqu'il retînt, lui aussi, les vices de leur irréligion et de leur hérésie sans faire d'effort pour s'en débarrasser, d'où il résulte nécessairement qu'eux tous sont des mécréants aussi bien que les philosophes musulmans, tels que : Ibn Sînâ, Alfârâbî et d'autres qui sont leurs véritables disciples : car aucun philosophe; musulman n'a mieux compris la doctrine d'Aristote qre ces deux hommes. Tout ce que d'autres en ont exposi est si plein de bizarrerie et de confusion que le cœur dj
lecteur en est troublé au point de n'y rien comprendre: comment donc pourra-t-il ou combattre ou adopter ce qu'il ne comprend pas ? Ce qui nous intéresse dans la philosophie aristotélique, d'après l'interprétation de ces deus. hommes, peut être envisagé dans son exemple sous trois points de vue, dont l'un fait ressortir l'irréligion de ce système, l'autre ses nouvelles doctrines hétérodoxes, le troisième montre qu'il doit être rejeté absolument. Nous allons l'exposer de la sorte.
Division des sciences des Philosophes.
Par rapport au but que nous nous sommes proposé, les sciences des Philosophes se divisent en six classes : mathématiques, logique, physique, métaphysique, politique, morale.
Les mathématiques embrassent l'arithmétique, la géométrie, la cosmologie, lesquelles n'ont point de contact, ni dans ce qu'elles nient, ni dans ce qu'elles affirment, avec les matières religieuses; mais elles sont purement démonstratives; et, une fois bien saisies et comprises, elles ne peuvent plus être réfutées. Elles donnent lieu à deux inconvénients.
Premier inconvénient. Quiconque s'occupe des sciences mathématiques est si étonné de leur subtilité et de la netteté de leurs preuves, qu'il en prend une bonne opinion pour les philosophes, croyant que toutes leurs sciences ont la même clarté et la même certitude de preuves que celles-ci. Puis, comme il a entendu dire de leur irréligion, de leur hérésie, de leur mépris pour la loi sainte ce que tout le inonde en raconte ordinairement, il devient irréligieux, lui aussi ? par pure foi à l'autorité, se disant à lui-même : Si la religion était
vraie, elle n'aurait pas échappé à Inobservation de ces liommes qui ont montré tant de finesse dans ces sciences. Et quand ila reconnu, ce qu'il ne savait que par ouï-dire que les Philosophes sont en effet sans religion et qu'ils la repoussent : il va jusqu'à croire qu'il est juste de la nier et de la rejeter. Combien j'ai vu d'hommes qui par cette voie s'écartaient de la vérité et qui pourtant n'avaient pas d'autre point d'appui que cette opinion! Quand on leur disait*. « Il n'est pas nécessaire que le savant dans un art le soit dans tous les arts : ainsi il n'est pas à inférer que le savant jurisconsulte et l'habile dogmatique soient de savants médecins, que l'homme ignorant en philosophie soit également ignorant en grammaire; au contraire, nous voyons dans chaque art des hommes qui parviennent à la célébrité et a la prééminence, quoiqu'ils soient d'une ignorance et d'une rudesse complètes sur d^autres objets. Or, ce que ces premiers avancent dans les mathématiques , sont des preuves effectivement démonstratives , tandis que ce qu'ils soutiennent dans la métaphysique n'est que conjectural ; et cela ne peut être évident que pourquiconque l'a expérimenté et l'a approfondi. » Quand même, dis-je, on soumettrait ces observations à Un homme qui s'appuie sur leur autorité, il ne renoncerait pas à sa prévention; au contraire l'ascendant de la concupiscence, le goût pour les futilités et l'amour de l'oisiveté le porteraient à conserver la bonne opinion qu'il s'est formée des Philosophes en fait de toutes les sciences. C'est là un grand inconvénient qui doit nous déterminer a dissuader de l'étude de ces sciences celui qui voudrait les embrasser. Car, bien qu'elles ne se rattachent pas directement aux matières religieuses, elles sont pourtant les éléments des sciences des Philo-
sophes et elles lui communiqueront la corruption et la dépravation de leurs initiés. Il y en a très-peu qui étudient ces sciences sans se détourner de la religion et sans perdre le frein puissant qui réprime leur fougue.
Le second inconvénient provient de quelques amis de l'Islam ignorants qui croient relever la religion par un rejet absolu de toute science qui tire son origine des Mathématiciens. C'est pourquoi ils repoussent toutes leurs sciences, et, qualifiant les Philosophes d'ignorants, ils vont jusqu'à réprouver ce que ceux-ci avancent sur les éclipses de lune et de soleil, croyant que toutes leurs assertions sont contraires a la foi. Si un homme, connaissant les preuves apodicliques de ces phénomènes, entend une telle déclaration, il ne doute pas des preuves; mais, s'imaginant alors que l'Islam est hase sur l'ignorance et sur le mépris de toute preuve irréfragable, son amour pour les Philosophes s'accroît dans la même proportion que sa haine contre l'Islam. Ceux donc qui, par la prohibition de ces sciences, croient concourir à l'œuvre de l'Islamisme, commettent un grand péché contre Ja religion : car il n'y a rien dans la loi qui s'oppose soit négativement, soit affirmativement à ces sciences, et pareillement on ne trouve rien dans ces sciences qui soit contraire aux matières religieuses. Aussi dans le mot du prophète : « Le soleil et la lune sont deux merveilles parmi les merveilleux signes de Dieu : ils ne s'éclipsent ni pour la mort, ni pour la vie d'aucun. Donc, quand vous apercevez une éclipse, adressez vos prières à Dieu dans votre peur. » Il ne se trouve rien qui exiae le rejet des sciences de calcul, lesquelles fixent d'une manière particulière la marche de la lune et du soleil, leur conjonction et leur opposition. Quant à cette autre
expression du prophète : « Mais quand Dieu se révèle pour une chose, il s'y abaisse, » il faut remarquer que cette addition ne se trouve dans aucun recueil authentique (de traditions) quel qu'il soit.
Voilà le caractère et les inconvénients des sciences mathématiques.
La logique n'a ni dans ses affirmations ni dans ses négations aucun rapport avec la religion. Elle s'occupe des différents genres de démonstration et de comparaison, des conditions des antécédents du syllogisme, de la méthode à suivre en composant ces antécédents, des qualités requises pour la définition parfaite et de la manière de l'arranger. Car tout savoir repose ou sur des représentations qui ne peuvent être évidentes que par la définition, ou sur des convictions qui, pour devenir claires, exigent*des démonstrations. Dans tout cela, il n'y a rien de rejetable; cela forme plutôt un ensemble qui est traité par les Dogmatiques aussi bien que par les Logiciens. Les premiers diffèrent seulement de ceux-ci par les explications, par les mots techniques et par un plus grand nombre de classifications et de subdivisions. Voici un exemple de leur manière de raisonner: « S'il est vrai que tout A est B, il s'ensuit que quelque B est A; et s'il est vrai que tout homme est un animal, il résulte que quelques animaux sont hommes. » Puis ils expriment ces propositions par les mots :« L'inversion d'une affirmation universelle devient affirmation partielle. » Quel rapport y a-t-il maintenant entre ces formules et les importantes doctrines de la religion de manière qu'on les doive nier et rejeter? Et si on les réprouve, on ne gagne par ce rejet chez les Logiciens qu'une opinion défavorable sur l'intelligence du réprobateur et même sur sa religion, qu'ils
croient alors être basée sur de telles réprobations. Oui, j'en conviens, les Logiciens sont exposés dans cette science à un genre d'erreurs qui consiste en ce qu'ils regardent les démonstrations comme conditions nécessaires d'une certitude qui exclut tout doute. Or, quand ils viennent à s'occuper des matières religieuses, ces conditions ne peuvent plus être accomplies quoiqu'elles facilitent l'étude extrêmement. Souvent aussi des hommes qui étudient la logique, croient, parce qu'ils la trouvent belle et la reconnaissent évidente, que toute hérésie émanée des Logiciens a des preuves pareillemsut évidentes , de manière qu'ils embrassent de suite l'hérésie avant d'arriver aux siences métaphysiques. C'est encore un inconvénient qui se trouve associé a la logique.
La physique s'occupe à examiner les corps du monde, le ciel, ses étoiles, tous les corps simples sous le ciel, comme l'eau, l'air, la terre, le feu; les corps composés, comme les animaux, les plantes , les minéraux; les causes de leurs changements, transformations, mélanges. Tout cela a de l'analogie avec les recherches des médecins sur le corps humain , sur ses parties principales et subordonnées, sur les causes du changement de leur tempérament. De même donc que la religion n'a aucune raison de désapprouver la médecine, de même elle n'en a aucune de condamner la physique , si ce n'est dans quelques questions spéciales dont nous avons parlé dans le livre Réfu* tation mutuelle des Philosophes '(i) ; mais dans toutes les autres questions il n'y a pas lieu à controverse; car par l'observation il est évident que la physique est subordon-
(i) C'est le même livre que l'on nomme d'ordinaire destruction des philosophes , et qui se trouve dans les ouvrages imprimés d'Aben Roshd , vol. IX.
née à la religion. La base générale de la physique est de reconnaître que la nature est l'œuvre de Dieu, qu'elle ne s'est pas formée elle-même ; mais qu'elle a reçu l'existence par l'ordre de son créateur. Le soleil, la lune, les étoiles, les éléments sont formés par sou commandement, non par eux-mêmes. Aucune action même de toutes ces créatures ne s'accomplit de leur propre mouvement et sans l'assistance de Dieu.
Quant à la métaphysique , les erreurs des Philosophes y sont plus fréquentes. Aussi ne peuvent-ils donner des démonstrations complètes d'après les conditions de la logique. C'est pourquoi il y a sur cette matière beaucoup de dissensions entre eux. La doctrine métaphysique d'Aristote est, d'après les expositions d'Alfârâbî et d'Ibu-Sînâ, la plus rapprochée de celle des Philosophes musulmans. Cependant les erreurs qu'ils y commettent s'élèvent en total à vingt points dont trois font ressortir leur irréligion, dix-sept leurs doctrines hérétiques. Nous ne nous étendrons point ici sur leurs doctrines que nous avons déjà exposées dans le livre Réfutation mutuelle. Sur les trois points il y a une différence complète entre eux et les croyants. Ces questions sont : i° « Il n'y a pas de résurrection des corps; ce sont les âmes seulement qui obtiennent les récompenses et les punitions; les punitions sont spirituelles, non corporelles.» En affirmant l'existence des châtiments spirituels, ils professent !a vérité, car il y a de tels châtiments en effet ;maisils sontdans l'erreur en niant les punitions corporelles; etdans toutce qu'ils en enseignent, ils sont rebelles à la loi divine. -i° « Dieu sait seulement les universaux; il ne connaît point les notions spéciales. » C'est aussi une thèse tout à fait irréligieuse : car la vérité est qu'il n'y a ni dans le ciel ni
sur la terre aucun corpuscule de la grandeur d'un atonie qui échappe à son savoir. 3° Enfin ils soutiennent l'existence primitive du inonde et son éternité. Or il n'y a aucun croyant qui puisse professer une de ces doctrines
Quant aux points qui viennent après ceux-là et qui concernent la négation des attributs de Dieu, l'assertion que Dieu connaît par lui-même, non point par une connaissance accessoire (i), et quant aux autres thèses pareilles, la doctrine des Métaphysiciens se rapproche de celle des Motazélites dont il n'est pas nécessaire d'exposer l'hétérodoxie dans des questions semblables. Nous avons rapporté dans le livre : Jugement péremptoire de la discordance entre V Islam et V hérésie 9 tout ce qui peut mettre au jour la corruption d'esprit de ceux qui , dans ce qui est contraire à leur système, embrassent tout de suite l'hétérodoxie.
Dans la politique , les raisonnements des Philosophes roulent sur les sciences gouvernementales qui ont rapport aux affaires temporelles et aux administrations royales. Ils puisent ces sciences seulement dans les livres révélés par Dieu aux prophètes , et dans les sentences traditionnelles des premiers califes.
Tout ce qu'ils avancent dans la morale se réduit à faire une description des qualités de l'âme et de ses mœurs, à exposer les genres et les espèces de ces dispositions, à indiquer la manière de les corriger et de les combattre. Ils empruntent tout cela à la doctrine des Çoûfî's, pieux religieux assidûment occupés à méditer sur Dieu, à dompter la concupiscence et à suivre la voie de Dieu en
i C'est-à-dire que la connaissance de Dieu est un fait essentiel, une partie intégrante de son être, non pas un attribut accessoire à sa nature. V. le chap. sur les Motakhallims.
se détournant des plaisirs mondains. Ce que les Çoûfi's enseignent sur les vertus de l'âme, sur ses fautes et mauvaises actions, leur a été révélé dans leurs extases; mais les Philosophes le leur ayantemprunté, l'entre-mêlent furtivement dans leurs discours, qu'ils embellissent ainsi pour débiter leurs futilités. Car il y avait déjà dans leurs temps, et il y a même dans chaque époque, une foule de pieux religieux dont Dieu ne prive jamais entièrement le monde. Ils sont réellement les piliers de la terre, et c'est par leurs bénédictions que la miséricorde divine descend sur ses habitants, comme on lit dans la sainte Écriture ou il . est dit : « Par eux vous obtenez la pluie, par eux vous vient la nourriture. m Aussi les habitants de la grotte [i) étaient-ils de ce nombre, et ils se comportaient dans les temps anciens toujours conformément aux préceptes du Korân. — Or, cette manière des Philosophes de mêler dans leurs livres leurs propres paroles aux paroles du prophète et à celles des Çoûfi's produit deux inconvénients, dont l'un tourne au préjudice de celui qui embrasse leur doctrine, l'autre au désavantage de leurs adversaires.
L'inconvénient, qui est au préjudice de leurs adversaires est très-grand; car une foule d'esprits bornés, en rencontrant dans les écrits des Philosophes de telles maximes mêlées à leurs futilités, s'imaginent devoir s'en garantir et ne pas en faire mention. Ils refusent même d'ajouter foi à celui qui les cite, parce qu'ils ne les ont jamais entendu alléguer par d'autres : leur faible intelligence se persuade sur-le-champ que la maxime est fausse, vu que le citaleur est un faussaire. Celui par exemple
(i) Allusion à la jolie histoire racontée dans le Korân sur. 18.
qui entenïï (TTre a uu chrétien : « Il n'y a pas d'autre Tîîeu que Dieu; Jésus est le prophète de Dieu, » n'ajoute aucune foi à ce dogme, en se disant à lui-même : « c'est le dogme chrétien. » Ensuite il n'hésite pas un seul instant a regarder le chrétien comme un menteur, puisqu'il a changé la formule et qu'il a mis de coté par sa fausse doctrine le prophète Mohammed. Néanmoins le chrétien n'est menteur qu'en tant qu'il suhstitue sa fausse religion (au mohammédisme). Cependant, tout en désapprouvant une chose dans une doctrine à laquelle on est étranger, on ne peut point décemment y commettre des allérationsr bien qu'elles fussent justes du point de vue individuel. — Telle est l'habitude des hommes faibles d'esprit : ils reconnaissent la vérité par les hommes, non pas les hommes par la vérité. L'homme sensé au contraire suit le précepte du prince des Fidèles Ali fils d'Aboû Tâlib : « N'aspire pas à connaître la vérité par les hommes, « mais tâche de connaître la vérité, et tu connaîtras les « hommes qui la professent. » Car l'homme sensé cherche d'abord à connaître le vrai, puis il examine le fond des maximes; si elles sont justes, il les accepte, peu importe que celui qui les allègue soit un homme loyal, ou un fourbe. Souvent même il s'efforce de dégager le vrai des discours embrouillés des faussaires, étant bien convaincu que la mine d'or doit être fouillée, et que l'essayeury quelque confiance que celui-ci ait d'ailleurs en ses connaissances, n'est point capable, aussitôt qu'il met sa main dans la bourse du changeur, de trier à l'instant même les monnaies de bon aloi des monnaies fausses et altérées. C'est pourquoi l'étal de changeur ne convient pas au lourdaud, mais bien à l'homme adroit; c'est pour cela que le bord du fleuve est interdit au butor stupide, non
pas au nageur habile; c'est enfin pour cela qu'il est défendu à l'enfant , non au magicien rusé de toucher le serpent. Cependant, comme la plupart des hommes ont une haute idée de leur propre habileté, de leur sagacité, de leur finesse d'esprit et de leur perfection logique a distinguer le vrai du faux, ce qui conduit au bien de ce qui en détourne, il est en effet très-nécessaire de retrancher, autant que possible, la cause (des égarements), par la défense absolue de lire les livres de ceux qui sont dans l'erreur; car quand même ces gens se seraient garantis du défaut dont nous parlons maintenant, ils ne seraient pas encore entièrement à l'abri du second inconvénient que nous allons mentionner.
Un certain nombre d'individus qui occupent un rang trop bas dans les sciences pour être juges compétents, et dont la vue ne saurait atteindre le terme le plus reculé des doctrines, ont passé en revue quelques-unes des maximes qui se trouvent dans mes traités sur les mystères des sciences théologiques. Us croient que ces maximes ont été puisées dans les discours des anciens, bien que plusieurs soient de ma propre invention. Mais il n'est pas étrange « que le sabot écrase quiconque n'en tient pas compte ( i). m Une autre partie de ces maximes se rencontre dans les livres de religion; mais la plupart se trouvent, quant au sens, dans les écrits des Çoûfi's, et plût au ciel qu'elles ne se trouvassent que dans leurs livres ! Cependant quand une maxime est raisonnable d'ellemême, qu'elle est confirmée par des preuves et qu'elle ne contredit ni l'Écriture sainte, ni la Sonnah, il y a de l'inconvenance à la reprouver et à la rejeter. Car si nous voulions adopter cette manière de procé-
(i) Proverbe a,rabe.
(1er, nous proposant de rejeter toute vérité proclamée par un trompeur, nous devrions en rejeter un grand nombre, nous devrions même condamner tous les versets du Rorân, les traditions du prophète, les récits des Çoûfï's et les maximes des sages ; car l'auteur du livre Frères sincères s'en est servi pour prouver ses assertions et pour entraîner par leur moyen dans ses égarements, tous les esprits bornés. Les imposteurs pourraient s'approprier tous ces écrits, jusqu'à ce qu'ils eussent arraché la vérité de nos mains; alors leurs livres n'en parleraient plus.
Le moindre mérite du savant est de se distinguer de l'homme aveugle et sans expérience. Il n'a pas de dégoût pour le miel, bien qu'il se trouvât dans la ventouse d'un chirurgien. Car il est convaincu que le sang ne devient pas impur parce qu'il est dans la ventouse, mais parce que c'est une qualité de sa nature d'être ainsi. Or, le miel, n'ayant pas cette qualité, ne la prendra pas dans le vase du chirurgien; donc il ne faut pas le supposer impur; cela serait mal habile et faux. Cependant cette manière de juger prévaut chez la plupart des hommes. Ils embrassent un dogme, quelque faux qu'il soit, pourvu qu'en le rapportant, on l'attribue à un homme dont ils aient une bonne opinion, tandis qu'ils le rejettent, quand même il serait vrai, aussitôt qu'on lui donne pour auteur un homme qui ne jouit pas de leur considération. Ils jugent la vérité toujours d'après les personnes, jamais les personnes d'après la vérité; et c'est là une erreur des plus graves. — Voilà l'inconvénient pour ceux qui repoussent les doctrines des Philosophes.
Le second inconvénient est au désavantage de ceux qui adoptent leur système. Quand on étudie les écrits
des Philosophes comme le livre Frères sincères et d'autres, et qu'on y rencontre des aphorismes du prophète et des maximes des Çoûfî's qu'ils entremêlent dans leurs propres raisonnements, il arrive souvent qu'on est charmé de ces maximes, qu'on les adopte, qu'on s'y complaît de manière à embrasser aussi les fausses doctrines entremêlées, grâce aux idées adjointes auxquelles on applaudit et qu'on trouve justes. C'est là une manière d'induire en erreur, et c'est à cause de cet inconvénient qu'il faut défendre la lecture des livres philosophiques comme dangereuse et nuisible. De même qu'on préserve celui qui ne peut pas bien marcher des lieux glissants au bord des rivières, et que l'on défend à l'enfant de toucher les serpents : ainsi faut-il prémunir les auditeurs contre le mélange de ces maximes. Et de même que le magicien ne doit pas toucher le serpent en présence de son petit enfant, parce qu'il sait que l'enfant l'imitera; mais qu'il doit l'en détourner en s'abstenant de le toucher en sa présence : ainsi doit agir aussi le savant éclairé. Puis, comme le magicien judicieux, qui a pris un serpent , et qui , après avoir opéré la décomposition entre l'antidote et le venin, en a extrait le contre-poison et a rendu inefficace le venin, n'est pas avare de l'antidote pour quiconque en a besoin; comme l'essayeur sensé et intelligent qui, mettant sa main dans la bourse du changeur, en retire l'or bon et pur de tout alliage, se montre prodigue envers le pauvre de l'écu brillant et de bon aloi, ainsi doit agir aussi le savant. Et enfin, comme celui qui ayant besoin du contre-poison éprouve de la répugnance à en faire usage, parce qu'il sait que cela a été extrait du serpent, véritable réceptacle du venin, a besoin d'être éclairéet, comme le pauvre qui, tout en manquant d'argent , prend à con-
tre-cœur l'or retiré de la bourse du changeur, doit être averti, afin qu'il soit délivré d'une ignorance qui seule lui fait refuser une chose utile dont il avait souhaité la possession, et comme on doit lui expliquer que le voisinage de l'or altéré et faux et de l'or pur ne rend pas la bonne monnaie mauvaise, ni la mauvaise, bonne : — de même (faut-il que le savant instruise l'idiot en lui montrant que) le voisinage du vrai et du faux ne cbange pas le vrai en faux, non plus qu'il ne change le faux en vrai» Voilà en général ce que nous avons voulu mentionner des inconvénients et des préjudices occasionnés par la philosophie.
De la doctrine et des inconvénients de la secte des Talimi's.
Quand j'eus ainsi terminé l'étude de la philosophie et des altérations qui en dérivent, quand je me la fus appropriée et que je l'eus comprise tout à fait, je reconnus qu'elle est également imparfaite malgré l'excellent but qu'elle se propose , et que la raison est insuffisante pour résoudre tous les problèmes et pour lever le voile de toutes les difficultés. Cependant comme le nouveau schisme des Talîmî's (doctrinaires), avait paru, et que la rumeur s'était répandue dans le monde qu'ils prétendaient tenir du docteur, leur chef, homme initié à la vérité, la connaissance de l'essence réelle des choses, je me mis à étudier leurs dissertations pour m'éclaircir sur ce qui se trouvait dans leurs livres. Puis il me vint de la part du gouvernement l'ordre exprès de composer un livre sur l'état réel de leurs doctrines, de manière que je ne pus m'y refuser. Cette injonction fut une impulsion du dehors qui m'avait été
déjà dictée au dedans par le véritable ordonnateur. C'est pourquoi je me déterminai à chercher leurs livres et à recueillir leurs traités. En attendant, on me communiqua quelques-unes de leurs thèses nouvelles qui, composées par les contemporains, n'étaient pas conçues dans la manière de leurs prédécesseurs. Je compilai ces thèses et, les rangeant dans un ordre clair, je les coordonnai suivant leur juste valeur. Je tâchai d'en donner une critique si exacte que quelques mystiques blâmèrent le soin que je mettais à mettre en évidence leurs arguments. Ils me disaient : « C'est leur affaire, et ils seraient impuissants à relever leurs doctrines par des raisons aussi spécieuses, si tu ne les avais pas exposées avec exactitude et netteté. » Ce reproche avait son coté vrai. Aussi une censure semblable a-t-elle été adressée par Ahmed , fils de Hanbal à Alhârith Almohâsabî à cause de son livre qui contenait une réfutation des Motazélites. Alhârith répondit : « C'est un devoir que de réfuter les hérésies, » Ahmed répliqua: « Oui, j'en conviens; mais tu as d'abord exposé leurs raisons spécieuses , et ensuite tu les as critiquées. Qui t'assure que celui qui aura lu tes raisons spécieuses, lira aussi ta critique? Ces choseslà conviendront à son intelligence, et il ne portera pas son regard sur la critique, encore moins s'en occuperat-il : car il n'en comprendra pas toute la valeur. » Ce que Ahmed dit, est en effet vrai , mais seulement de ces raisons spécieuses que l'on n'a pas mises au jour et expliquées. Car, quand on les a expliquées, la critique devient indispensable, et elle ne saurait être désapprouvée à moins qu'elle ne se trouve après la relation des doctrines. En effet , on ne doit pas fournir aux novateurs des raisons spécieuses qu'ils n'ont pas encore exposées eux-mêmes.
Mais pour moi, je n'en ai composé aucune, puisque je les avais déjà entendu dire à un de mes auditeurs qui , professant autrefois la doctrine des Talîmîs leur avait été uni, puis les avait quittés pour s'attacher à moi. Il me raconta qu'ils riaient des dissertations composées dans le but de les réfuter, et qu'ils ne comprenaient pas qu'une seule objection fut possible après leurs démonstrations. Il m'exposa ensuite ces démonstrations telles qu'il les tenait d'eux. Je ne voulus pas qu'il m'accusât d'insouciance par rapport aux principes de leurs preuves, et c'est précisément pour cela que j'ai rapporté ces preuves; je ne voulus pas, non plus qu'il s'imaginât que, les ayant entendu exposer, je ne les eusse pas comprises, et c'est pourquoi je les ai scrupuleusement reproduites en faisant tous mes efforts pour donner à leurs raisons spécieuses la plus haute importance. J'ai montré ensuite leur fausseté par les démonstrations les plus convaincantes. En résumé, il s'ensuit que leur système est sans conséquence et que leurs dogmes n'ont aucune valeur. En effet, si la vue des amis ignorants (de l'Islam ) n'eût pas été si courte, cette hérésie n'aurait jamais atteint avec tant de faiblesse un si haut degré de célébrité. Mais la violence de l'entêtement a entraîné les amis de la vérité à prolonger les disputes avec les Talîmîs sur les principes de leur dogmatique, et à discuter sur tout ce qu'ils avancent. On leur conteste d'abord l'assertion que la doctrine et le docteur soient nécessaires, puis leur dogme que tout docteur n'est pas bon, mais qu'il faut avant tout un docteur d'autorité suprême. Or les arguments qu'ils emploient pour prouver la nécessité de la doctrine et du docteur sont clairs , et ce que les adversaires y opposent n'a aucune importance. Mais beaucoup d'entre eux se font par là
illusion, croyant que cela prouve la force de leur sys* tèine et la faiblesse des doctrines de leurs adversaires; ils ne s'aperçoivent point que cela vient de la faiblesse du défenseur de la vérité et de son ignorance dans sa manière de procéder. Non, le vrai est, que l'on doit reconnaître la nécessité du docteur, et en lui, à titre de docuter, la nécessité d'une autorité suprême. Mais notre docteur c'est Mohammed. S*ils répondent que Mohammed est mort, nous objectons : a et votre docteur est invisible. » À leur réplique : « Notre docteur instruit les prédicateurs ; c'est lui qui les envoie dans les pays, c'est lui qui les fait tomber d'accord quand une dissension s'élève entre eux, ou quand une difficulté les embarrasse, » nous répartons : « Mais notre docteur instruit les prédicateurs, lui aussi, il les envoie dans les pays et rend la doctrine parfaite. Car Dieu a dit : Aujourd'hui j'ai rendu votre foi parfaite, et je vous ai comblés de mes bienfaits. » Ainsi la mort du docteur, aussi bien que son invisibilité, ne saurait nuire, après que la doctrine a atteint sa perfection. Si l'on répond : « Gomment pouvez-vous juger une question dont vous n'avez entendu ni la décision légale, ni l'avis des exégètes ; car l'opinion privée donne toujours lieu aux disputes ? » Nous disons : «Nous faisons ce que fit Moâd, quand le prophète l'eut envoyé dans le yemen avec l'ordre déjuger les questions d'après la décision légale, s'il y en avait, d'après l'avis, si ce cas n'avait été prévu par aucune décision. » • — « Mais , nous répond-on , les prédicateurs de la religion que feront-ils maintenant, lorsque , dispersés dans des pays lointains, ils vivent éloignés de l'Imam? Ils ne sont plus à même de juger selon les décisions légales; car le nombre limité de décisions ne peut résou-
dre les cas innombrables, et il leur est impossible cValler pour chaque cas dans le pays de l'Imam ; d'ailleurs l'Imam consultant peut mourir avant notre arrivée ou avant notre retour de chez lui , et alors le voyage n'aurait aucun avantage. » — « Eh bien, répliquons-nous, celui qui se fait des scrupules sur la formule obligatoire de la prière n'a pas d'autre moyen que de faire sa prière selon l'avis donné, ou de se rendre dans le pays de l'Imam, chef suprême, afin que celui-ci lui communique la formule de prière. — «Mais l'heure de la prière sera ainsi perdue? » « Cela est vrai , mais la prière sans formule nous est impu tée à bien en considération de notre intention. Carie prophète a dit : «Celui qui se trompe dans une explication, reçoit une récompense; celui qui attrape le vrai, en aura deux. — «Il en est de même pour tous les avis. Le cas pareil se rencontre par exemple dans la distribution des aumônes à un pauvre. Car il arrive souvent que l'on croit une personne pauvre, parce qu'elle s'est déclarée telle, bien que, cachant son véritable état, elle soit secrètement riche. Or, le bienfaiteur ne saurait être réprimandé de lui avoir donné des aumônes, quoiqu'il ait commis une faute; car il ne peut être réprimandé qu'à cause de son intention. Si l'on dit : « Mais que faire quand les adversaires ont la même opinion? » Je réplique qu'on doit se comporter en ce cas selon sa propre opinion , comme celui qui donne un avis sur la formule de prière, suit aussi son opinion, quoique d'autres en aient une autre. Si l'on dit : «' La personne indécise (sur la formule de prière )suivra-t-elle (en attendant) la secte des Shâfiîles, ou celle des Hanîfites, ou encore un autre?» Je réponds : « Dans le cas ou l'homme qui suit l'autorité dans la formule de prière est incertain, et que ceux qui
la déterminent sont en désaccord sur ce qu'il faut faire, on doit d'abord se décider soi-même sur l'homme qu'on connaît pour le plus excellent et le plus grand connaisseur des faits qui ont rapport aux formules de prière, et ensuite, on est obligé d'en suivre lavis. >>
Quant aux doctrines, les hommes recoûreut également, pour se former un avis, à l'infaillibilité des prophètes et des Imâms, puisqu'ils sont eux-mêmes sujets a l'erreur. Cependant le prophète a dit : « Je juge d'après l'intérieur; mais Dieu pénètre les secrets ; » c'est-àdire je juge d'après l'opinion dominante qui résulte de la déposition des|témoins et je m'y trompe souvent. Or, si les prophètes ne sont pas sûrs de ne pas se tromper dans des avis semblables , comment d'autres pourraient-ils aspirer à être infaillibles? Ici les adversaires proposent deux questions.
La première . Si tout cela est juste par rapport aux avis donnés, toutefois il ne peut s'appliquer aux fondements de la foi; Car quiconque se trompe en ceux-ci est inexcusable : comment donc pourra-t-on les obtenir? Je réponds : Les dogmes fondamentaux de la foi sont contenus dans l'Ecriture sainte et dans la Sonnah : sur tous les points litigieux qui, après ces deux sources de la religion, peuvent s'élever, on reconnaît la vérité en les pesant dans la Balance juste , c'est-à-dire d'après les règles que Dieu a données dans son sajnt livre. Ces règles sont au nombre de cinq : je les ai exposées dans le livre intitulé Balance juste. Mais, réplique-t^on a tes adversaires rejettent ta balance. » Je réponds : « On ne saurait s'imaginer que quiconque a compris cette balance, puisse la rejeter. Les Doctrinaires en effet ne la combattent point , puisque je l'ai extraite du Rorân et que
c'est par l'étude du Koran que je l'ai apprise; les Logiciens ne peuvent la critiquer, vu qu'elle réunit toutes les conditions qu'ils exigent dans la logique, sans en repousser une seule. Les Dogmatiques ne sauraient la rejeter, parce qu'elle est conforme aux règles qu'ils donnent pour les arguments spéculatifs, et que l'on reconnaît par elle la vérité dans les recherches dogmatiques. » « Mais, dit-on, si une telle balance est entre tes mains, pourquoi ne fais-tu pascesser les dissensions parmi les hommes? — Certainement, répliquai-je, s'ils voulaient m'écouter, je ferais disparaître toutes les disputes du milieu d'eux. Dans le livre Balance juste j'ai exposé la manière d'accommoder les différends : étudie-le , et tu reconnaîtras que c'est la vérité. Et si les hommes m'avaient écouté, ceci aurait suffi assurément pour faire cesser toutes leurs dissensions; mais tous n'y prêtent pas l'oreille. Cependant un certain nombre d'entre eux m'ont écouté, et j'ai terminé leurs différends. Ton imam veut lever leurs dissidences sans qu'ils y fassent attention; mais pourquoi n'y a-t-il pas réussi jusqu'à ce moment? Que dis-je? Alî lui-même, ce chef des imams, n'était pas à même de le faire. Ou bien prétendras-tu que ton imam les sommera tous de l'entendre? Et pourquoi ne les a-t-il pas encore sommés jusqu'à présent, et quel jour leur a-t-il fixé? Et son appel n'a-t-il pas multiplié parmi les hommes les chicanes et les chicaneurs ? Oui, certes, on a eu même à craindre de voir ces disputes se terminer par toutes sortes de maux, tels que l'effusion du sang , la destruction des pays , l'enlèvement des parents à leurs enfants, l'infestation des routes, le pillage des biens; tandis qu'au contraire l'accommodement des différends a produit de tels exemples de hon-
heur en ce monde qu'on n'en vit jamais de semblables. » Si mon adversaire dit . « J'accorde que tu pourrais mettre fin aux dissensions des hommes ; mais tu ne peux contraindre quiconque opte entre les diverses doctrines et les opinions opposées, à t'écouter sans entendre ton adversaire, et certes le nombre de ceux qui combattent ta doctrine est grand : il n'y a donc pas de distinctions a faire entre toi et eux. » Cette objection constitue
La seconde question. Nous répondons d'abord : Ceci peut précisément être rétorqué contre toi. Car si tu invites un Eclectique à se ranger de ton parti, il te dira : « Pourquoi te devrait-on la préférence sur tes adversaires : le plus grand nombre des savants est cependant en opposition avec toi ?» Et, en effet, je ne sais ce que tu lui répondrais. Peut-être t'aviserais-tu de lui dire : « Mon imam est établi par une sanction divine. » Quand même il ne douterait point de la sincérité avec laquelle tu lui affirmes l'existence de cette sanction, il ne l'a pourtant pas entendue delà bouche du prophète, il ne la sait que d'après ton assertion , et il est bien possible que les précepteurs t'aient dupé et trompé. Ensuite, supposons même qu'on t'ait dit la vérité par rapport à cette sanction, il te répondra, si, par ex., il est Eclectique dans la doctrine sur le prophétisme : «. Admettons que ton imam prouve ce qu'il avance par un des miracles de Jésus, disant : Pour preuve de la vérité de mes paroles je ressusciterai ton père, et qu'il le ressuscite effectivement, alors il me fait présumer avec raison qu'il est véridique en proclamant son critérium. Cependant tous les hommes ne reconnaissent pas un tel miracle comme critérium de Jésus; au contraire, ils ont recours à des questions difficiles qui ne peuvent être rejetées que par des raisons
—Sispéculatives auxquelles, selon toi, on ne doit pas se fier. Et pourtant il est impossible de connaître si le miracle est un critérium, à moins que l'on n'ait connaissance de la magie et de la différence entre elle et le miracle; et personne ne peut savoir tout ceci, sinon celui qui sait que Dieu n'égare point son serviteur. » Alors la question sur cet égarement et sa réponse exacte est claire, pourvu qu'on ait résolu toutes ces objections. Or, ton imam n'a pas plus de titres pour être suivi que son adversaire : il te faut donc recourir à des arguments spéculatifs que tu rejettes, tandis que ton adversaire, mettant en avant de tels arguments, en déduit ses conclusions.
Je leur ai opposé souvent ces questions avec vivacité; mais toutes les fois que je sommais, soit les premiers, soit les derniers d'entre eux de me donner Là-dessus une réponse précise, ils ne le pouvaient pas. Cette doctrine dépravée n'a pris un si grand essorqu'à cause de la foule d'hommes bornés qui, en disputant avec eux, loin de leur répliquer, ne cherchent pas même à leur objecter leurs propres réponses. On pourrait dire beaucoup de choses sur cette matière; mais on ne saurait ni les éclairer promptement, ni corriger les imbéciles.
Si quelqu'un me disait : « Eh bien , tu as rétorqué contre eux leurs propres objections; mais peut-on aussi y répondre? » Oui, lui repartirai-je. A un Eclectique qui s'avoue tel, sans toutefois indiquer le problème sur lequel il veut choisir une doctrine , il faut répondre : Tu es comme un malade qui touten se disant malade etcherchantun remède, ne désigne pas sa maladie : on lui dirait qu'il n'y a pas de remèdes pour les maladies en général, mais seulement pour une maladie déterminée,
soit le mal de tête, soit la diarrhée, ou une maladie quelconque. De même l'Éclectique doit indiquer l'objet sur lequel il veut faire choix d'une doctrine, et, ce point bien connu, je lui déclarerai la vérité au moyen de ces cinq poids qui une fois bien compris démontrent évidemment que mon livre est en effet une balance de vérité à laquelle on peut se fier pour tout ce qu'on pèse. Quiconque d'ailleurs a compris la balance, connaît également la manière de peser : de même que l'étudiant en arithmétique, après avoir acquis la connaissance de la valeur des nombres, reconnaît aussi que le professeur d'arithmétique en possède la science et lui en communique les justes lois. J'ai exposé tout cela dans le livre Balance juste, dans une étendue de vingt feuilles qu'il faudra lire. Je n'ai pas maintenant l'intention de prouver la fausseté du système des Tâlîmî's; c'est ce que j'ai fait d'aborddans le livre le Purificateur; a° dans le livre Démonstration de la vérité, réponse que je leur donnai dans une conférence à Bagdad, 3° dans le livre Expositeur des dissensions divisé en vingt-deux chapitres : autre réponse que je donnai dans une conférence àHamadân ; 4° dans la Tablette réglée (i) contenant toutes les minuties qu'ils m'opposèrent dans un entretien que j'eus avec eux à Tous ; 5° dans le livre Balance. Ce livre a en soi peu d'importance. Son but est de dresser une balance pour les sciences et de montrer que ceux qui reconnaissent un imam peuvent bien s'en passer. Mon but actuel est de faire voir qu'ils ne possèdent aucun remède contre les doctrines perverses. Grâce à leur incapacité de prouver par argumentation la légitimité de l'imam, nous leur accordions même, tant que nous les combattions, (i) Il est presque impossible de traduire ce titre littéralement.
la nécessité de la doctrine et du docteur suprême, c'est-à-dire de celui qu'ils reconnaissent pour tel. Leur adressant ensuite des questions sur la science qu'ils apprennent de ce chef, nous leur opposions quelques difficultés; mais loin de les résoudre, ils ne les comprenaient même pas. Étant trop faibles ils se retiraient derrière leur imam invisible, disant qu'il faut de toute nécessité recourir à lui. Il est, en effet, bien singulier que, quoiqu'ils perdent leur vie entière à chercher la science et à tâcher de l'acquérir, ils n'en apprennent pourtant rien du tout, semblables au frotteur de vaisselle d'airain qui prenant beaucoup de peine pour trouver de l'eau , ne l'emploie pas quand il en a rencontré , et continue à frotter avec du sable. Certaines gens parmi eux ont effectivement embrassé quelque partie de la science ; mais ce qu'ils donnent pour le résultat de leurs travaux, sont des minuties de la philosophie de Pythagore, celui de tous les anciens philosophes dont le système est le plus minutieux. Aristotel'a combattu, ou plutôt il l'a discrédité et déclaré futile. C'est celui dont il est question dans le livre Frères sincères, qui effectivement n'est qu'une compilation de philosophie. Vraiment on est étonné de voir un homme qui a été occupé toute sa vie à chercher la science, se contenter d'un savoir si minutieux et si fatigant, persuadé qu'il a atteint le dernier terme des sciences.
Examinant leur extérieur et leur intérieur, nous avons cherché à connaître aussi ces Tâlîmî's exactement. L'unique résultat de leurs efforts c'est d'égarer les hommes vulgaires et bornés, en leur enseignant la nécessité d'un docteur. Il suffit d'un seul mot énergique pour les réduire au silence dans leurs disputes avec ceux qui nient la nécessité de la doctrine; de sorte que quand quelqu'un les
aide à prouver la nécessité du docleur et que sur la demande d'unTâlîmî:r< Fais-moi connaître sa science, » nous lui communiquons quelque chose de sa doctrine, celui-ci reste debout en s'écriant : « Maintenant que tu m'as éclairci tout cela, je m'y appliquerai : ce sera désormais mon but unique! » Car il sent bien qu'il s'exposerait à la risée s'il ajoutait encore quelques mots. Trop faible pour résoudre la moindre difficulté, il est incapable de la comprendre et plus encore d'y répondre.
Tel est leur véritable état, comme je l'ai indiqué dans l'exposé que j'en ai fait. Après cet examen nous pourrons les abandonner.
Sur les méthodes des Çoûfi's.
Ensuite après avoir terminé mes études sur les différentes doctrines, je portai toute mon attention sur la méthode des Çoûfî's , et je reconnus que le çoûfisme, pour atteindre à sa perfection, exige l'union de la théorie et de la pratique. Leur science a pour but d'arracher de l'âme les passions violentes, d'en extirper les penchants vicieux et les qualités mauvaises, jusqu'à ce qu'on soit parvenu à dégager le cœur de tout ce qui n'est pas Dieu et à lui donner pour seule occupation la méditation de l'Etre divin. La théorie m'étant plus facile que la pratique, je commençai à étudier leur doctrine enlisant leurs livres, tels que Nourriture des cœurs, par Aboû Tâlib de la Mecque, les écrits de Hârith Almohâsabî, Jes diverses traditions sur Aljonaîd, Alshabalî , Aboû Yazîd Albos'tâmî, dont Dieu veuille sanctifier les âmes, et d'autres traités de leurs vénérables chefs, jusqu'à ce que leur véritable but dans la science me fût connu et que
j'eusse compris ce qui doit être appris par voie d'étude et d'audition. Alors je reconnus que ce qui leur appartient exclusivement clans leur méthode est précisément ce qu'on ne peut pas saisir par l'étude, mais seulement par le transport , par l'extase et par la transformation des qualités de l'âme. Combien grande, en effet, est la différence entre savoir la définition de la santé, du rassasiement, de leurs causes et conditions, et être réellement bien portant et rassasié! Combien il est différent de savoir en quoi consiste l'ivresse, que ce terme est l'expression d'un état occasionné par une vapeur qui, partant de l'estomac, s'empare des plus hauts foyers de l'intelligence, et d'être ivre effectivement! Sans doute, l'homme ivre ne sait ni la définition de l'ivresse ni ce qu'elle a de remarquable pour la science, puisque, étant ivre, il n'a aucune connaissance, tandis que le médecin, n'étant point ivre, connaît bien en quoi l'ivresse consiste et quels en sont les prédisposants : aussi le médecin en état de maladie et désireux de recouvrer la santé, sait-il bien en quoi la santé consiste et quels sont les médicaments pour l'obtenir. Pareillement il y a une différence entre connaître la nature de l'abstinence, ses causes et ses conditions, et être abstinent, avoir l'âme détachée du monde. — Ainsi donc il était évident pour moi que les Çoûfî's sont des hommes d'intuition , et non des hommes de mots. Je reconnus que j'avais appris du Çoûfismetout ce qui en peut être appris par l'étude et que ce qui me restait ne, pouvait être appris par l'étude ou par I'aud[tion ,mais uniquement en s'abandonnant à l'extase et en menant une vie pieuse. Les différentes branches du savoir que j'avais cultivées et les méthodes variées au travers desquelles j'avais fait des recherches sur les deux
genres de sciences , religieuses etintellectuelles, m'avaient inspiré une foi ferme en Dieu, au prophète et au dernier jour. Ces trois dogmes fondamentaux de la religion m'étaient fortement imprimés dans l'âme , non pas par un argument distinct et précis, mais par des raisons, des circonstances et des expériences qu'il est impossible d'exposer en détail. Déjà j'avais la conviction que l'on ne peut aspirera la félicité de l'autre monde qu'en maîtrisant l'âme et en la détournant de la concupiscence, et que ce qu'il y a en cela de plus important, est d'extirper du cœur l'attachement au inonde, de se détourner de la demeure passagère; de se diriger humblement vers l'habitation éternelle et de s'adresser à Dieu avec toute la sollicitude possible. J'étais persuadé que je ne pouvais venir à bout de tout cela, à moins de renoncer à la gloire et aux richesses, et de fuir les occupations distrayantes et les attachements mondains. Réfléchissant alors sur ma situation, je me vis retenu par une foule de liens; les tentations m'entouraient de tout coté. Ensuite j'examinai mes actions dont les meilleures étaient l'instruction et l'enseignement, et je me reconnus adonné à des sciences peu importantes et inutiles pour l'autre monde; considérant enfin le but de mon enseignement, je ne le trouvai pas pur devant Dieu; je vis que je m'agitais de tous mes efforts pour acquérir de la gloire et pour répandre mon nom. Je m'aperçus que, tout occupé quej'étais à rétablir un corps ruiné, j'étais déjà à la porte de l'enfer(r),sijenesongeaispromptementà me mettr.eenmeilleurétat. Ce fut pendant longtemps ma pensée habituelle; cependant je tardais à prendre une résolution. Un jour je formais le dessein de quitter Bagdad pour m'arracher
(i) Proverbe arabe.
à cette situation et le lendemain j'abandonnais ce projet. Tandis que j'en approchais avec un pied, je m'en éloignais avec l'autre. Quand le matin j'avais le désir sincère de chercher la vie future, le soir une légion de passions attaquaient ce dessein et le mettaient en fuite. Les plaisirs mondains m'entraînaient de leurs chaînes à rester dans ma position , tandis que la voix de la religion criait : « Allons! en train! — la vie est sur son déclin — « et grand est encore le chemin. — Tout ton savoir « est futile et vain. — Si tu ne te prépares pas maintece nant pour l'autre monde, quand donc te prépareras-tu? « — Si tu ne t'affranchis pas maintenant de ces liens , « quand donc t'en affranchiras-tu?» A force d'entendre cette admonition, je sentis s'élever en moi le désir d'abandonner ma condition , et je formai le dessein de m'enfuir. Ensuite Satan revint à la charge me disant : « Si tu acceptes la condition qui s'offre à toi , ce qu'elle a d'attrayant ne tardera pas à disparaître; et si tu t'y livres, après avoir abandonné cette gloire grande et riche , cet état si bien ordonné , exempt de tracasseries et de différends, ce système vigoureux au-dessus des controverses des adversaires, tu reporteras souvent tes regards en arrière; mais il ne te sera pas facile de revenir. » — J'hésitai ainsi entre les tentations des passions mondaines et l'appel de la foi, presque pendant six mois, à commencer du mois de Rajeb de l'an 486 (ioo,3 de J. C.) Dans ce mois (je subis un accident à la suite duquel) mon libre arbitre fut contraint jusqu'à l'asservissement; car Dieu me serra la langue tellement que je ne pouvais plus professer. Un jour que je m'étais efforcé de faire mon cours pour être agréable à mes auditeurs, ma langue ne proféra aucun mot intelligible, et elle ne le pouvait
nullement. Ce serrement de la langue me jela dans un profond chagrin. Toute la force digestive cessa; manger et boire me dégoûtèrent, et, ne pouvant ni avaler une goutte, ni digérer une bouchée, je fus réduit à une telle faiblesse que les médecins renoncèrent à l'espoir de me trouver un remède. Ils dirent que le mal descendant dans le cœur s'était répandu de là dans la constitution entière, de sorte qu'il n'y avait pas de remède, à moins qu'on ne dégageât le mal de la tristesse qui m'accablait. Alors sentant ma faiblesse et ayant résigné entièrement ma volonté propre, j'eus recours à Dieu, comme un homme dans la détresse et qui n'a plus de ressources. Il m'exauça , comme il exauce le malheureux qui l'invoque : ïnon cœur n'éprouva plus aucune peine à renoncer à la gloire, aux richesses et aux enfants. Je prétextai le dessein d'aller à la Mecque, quoique j'eusse secrètement l'intention de voyager en Syrie : c'était par précaution, afin que le chalîfe et mes amis n'entrevissent pas ma résolution de rester en Syrie. J'inventai cette petite ruse pour quitter Bagdad , ayant le dessein de n'y rentrer jamais; en effet, les imams de l'Irac, tous sans exception, m'auraient fait des reproches; car il n'y avait personne parmi eux qui eût voulu croire que je prenais ce parti dans un esprit de religion; au contraire, ils auraient pensé que les fonctions que j'exerçais étaient sous le point de vue religieux, la plus heureuse des situations : c'était pour eux le terme de la science. Mais bientôt le public se mit à prendre des informations; ceux qui vivaient éloignés de l'Irac crurent que ma retraite venait de quelque crainte que j'avais conçue de la part du gouvernement ; ceux qui au contraire étaient sur les lieux furent témoins de rattachement
des magistrats pour moi, et des reproches qu'ils me faisaient au sujet de mon départ et du peu d'égard que j'avais pour leurs représentations. « C'est, disaient les magistrats, un coup du ciel, qu'on ne peut expliquer que par un sort qui a été jeté sur l'islamisme et sur le corps des savants. » Enfin je quittai Bagdad, et, ne gardant de ma fortune que ce qui était indispensable pour ma subsistance, j'en distribuai le reste; car il était facile de pourvoir à la nourriture de mes enfants , puisque les biens de l'Irac, comme affectés aux croyants, étaient employés en bonnes œuvres. Aussi, à mon avis, n'est-il rien au monde de meilleur que le savant puisse léguer à ses enfants.
Je me rendis ensuite en Syrie où je restai environ deux années, sans autre occupation que de vivre dans la retraite et la solitude, domptant mes désirs, combattant mes passions, m'exerçantà purifier mon âme, à perfectionner mon caractère , à préparer mon cœur à la méditation de Dieu : tout cela d'après ce que j'avais lu de la doctrine des Çoûfî's. J'avais pris pendant quelque temps l'habitude de fréquenter assidûment la mosquée de Damas, de monter à la tour et d'y rester toute la journée les portes fermées. Ensuite je partis de là pour Jérusalem, où. chaque jour je visitais la chapelle de la sakhra(i) dont je fermais la porte sur moi. Puis un saint désir me poussa à faire le pèlerinage pour solliciter la pleine effusion de grâces que l'on reçoit à la Mecque, «à Médine et dans la visite au tombeau du prophète. Après avoir visité l'ami de dieu (2) je me rendis dans Hijâz. Alors les affaireset les instances de mes enfants m'attirèrent vers ma patrie. J'y retournai, malgré ma ferme résolution de ne
(1) Dans !a mosquée d'Omar. — (2) Le tombeau d'Abraham, àHébron
jamais y rentrer. La retraite d'ailleurs avait encore augmenté mon désir de vivre dans la solitude et d'y achever la purification de mon cœur pour le disposer à la méditation. Mais les vicissitudes du temps, les affaires de famille, les besoins de subsistance, changeant à quelques égards ma résolution primitive, entravèrent mon dessein de mener une vie purement solitaire. Je ne m'étais point encore trouvé parfaitement en extase, si ce n'est en quelques heures isolées; néanmoins je n'abandonnais pas l'espoir d'y parvenir. Toutes les fois que les accidents m'en détournaient, je tâchais d'y rentrer. Je restai dans cette situation dix années. Pendant cet état solitaire il me fut révélé des choses qu'il est impossible de décrire ou d'indiquer. Ce qu'il y a d'essentiel et ce que je rapporterai, afin que chacun en puisse tirer son profit, se réduit à ceci : je reconnus pour certain que les Çoûfi's marchent à coup sûr dans la voie de Dieu. Leurs manières de vivre sont les plus belles, leur conduite est la plus parfaite, leurs mœurs sont les plus pures , et assurément, si l'intelligence des hommes les plus pénétrants, la sagesse des sages, le savoir des érudits qui s'occupent des mystères de la foi, s'unissaient pour changer quoi que ce soit de la conduite et des mœurs des Çoûfi's pour y substituer quelque chose de meilleur, ils ne trouveraient pas moyen de le faire; car tous leurs mouvements et leur repostant intérieurs qu'extérieurs sont éclairés parla lumière qui émane du foyer prophétique; et après la lumière du prophète, il n'y a point sur la surface de la terre de lumière à laquelle on puisse demander la clarté. Bref, que pourra-t-on dire sur leur manière de se purifier ? La première condition ( pour un Çoûfî) , c'est de se purger le cœur entièrement de tout ce qui n'est pas
Dieu ; ce qui lui sert ensuite comme clef (de la vie contemplative ) consiste dans les humbles prières qui échappent à l'âme fervente et dans les méditations de Dieu où le cœur s'abîme tout entier; la fin du çoûfisme est l'absorption totale en Dieu. C'est du moins la fin relativement à ce qu'on peut librement manifester et révéler de leurs principes ; mais ce n'est dans la réalité que le commencement de la vie çoûfique ; car les intuitions et tout ce qui précède est, pour ainsi dire, le parvis pour ceux qui y entrent. Les révélations ont lieu dès le commencement d'une manière si éclatante que les Çoûfî's voient , pendant l'état de veille , les anges et les âmes des prophètes; ils entendent leurs voix et en obtiennent des faveurs. Puis le transport s'élève de la perception des formes et des figures à un degré qui échappe à toute expression et sur lequel aucun homme ne saurait s'expliquer, sans que ses paroles renferment un péché grave. En un mot, les choses en sont venues au point que quelques-uns se sont imaginé être amalgamés à Dieu, d'autres , lui être identifiés , et d'autres enfin , lui être associés : tout cela est péché. Dans le livre le But suprême, nous avons qualifié le genre de ces péchés.
Assurément ce que je viens d'en rapporter est la véritable nature de l'extase : il ne convient pas d'y ajouter, n'importe quoi. Sois persuadé que cela est bien, et ne m'en demande pas l'explication détaillée. Bref, quiconque n'a rien éprouvé en fait de transport, ne sait de la véritable nature du prophétisme que le nom. Aussi les miracles accomplis par les patriarches sont-ils les premières manifestations des prophètes. Tel était pareillement le premier état du prophète , lorsque, quittant le monde, il se retira au mont Hirâ, où
il jouit d'une telle solitude qu'il se trouva seul avec son Seigneur, à qui il se dévoua avec tant d'ardeur que les Arabes dirent : « Mohammed chérit son Seigneur. » Cet état peut être éprouvé dans le transport par ceux qui ont adopté la manière d'agir des Çoûfi's. Quiconque n'a point encore éprouvé de transport, peut en reconnaître l'existence par l'expérience et par ce qu'il entend dire aux Çoûfi's, si, pour l'apprécier justement avec les circonstances qui accompagnent les extases, il a avec eux des liaisons habituelles. Celui qui les visite souvent ajoutera foi à leurs paroles , parce qu'ils ne sont pas des hommes à blesser leurs amis (par de faux rapports). Ceux qui sont privés de leur amitié, reconnaîtront la possibilité de ces transports par les arguments démonstratifs que nous avons exposés dans le traité Miracles de cœur, faisant partie des livres Rèvivificalion. Or, prouver par des arguments, c'est la science; saisir immédiatement cet état, c'est le transport; adopter avec candeur ce qu'on a entendu dire et ce qu'on a éprouvé, c'est \afoi. Voilà donc les trois degrés (dont le Roran dit) : « Dieu « a élevé des degrés pour ceux d'entre vous qui croient « et pour ceux qui possèdent la science. » Après eux viennent les ignorants, et ceux-ci sont des infidèles. C'est pourquoi les hommes étonnés de ce mot s'en moquent quand ils l'entendent et s'écrient : « Qu'il est étrange! » Comment pourrait-on diriger de telles gens au bien! C'est d'eux que Dieu a dit : « Il y en a parmi eux « qui te prêtent l'oreille, jusqu'à ce que, étant sortis de « chez toi, ils demandent à ceux qui possèdent la science: « — Qu'est-ce qu'il vient dédire?» Ce sont eux dont « Dieu a scellé les cœurs, et qui suivent leurs penchants. » Parmi les choses qui me sont devenues claires jusqu'à
l'évidence par l'étude du système çoûfique , se trouvent la véritable nature et les qualités distinctives du prophétisme. Comme nous sommes obligés d'y avoir un recours perpétuel, il importe de diriger l'attention vers le fond de ce dogme.
Nature du prophétisme; sa nécessité pour tous les hommes.
La substance de l'homme dans sa forme primitive est nue, vide, dépourvue de la connaissance des mondes de Dieu, qui sont si nombreux qu'excepté leur créateur, il n'y a personne qui les puisse énumérer, comme il l'a dit : « Personne ne connaît les troupes de ton Seigneur que lui-même. » Ce que l'homme en sait, lui vient par la perception; or, toute perception est destinée à faire voira l'homme le monde des essences. Sous le mot monde nous entendons les divers genres d'être.
La première chose créée dans l'homme est le toucher par lequel il perçoit plusieurs genres d'être, comme le chaud, le froid, l'humide, le sec, le doux, l'âpre, etc. Le toucher est complètement incapable d'atteindre les couleurs et les sons, qui dépassent, pour ainsi dire, le domaine du toucher. Puis l'homme est doué de la vue par laquelle il perçoit les couleurs et les formes qui ont le plus d'étendue dans le domaine des choses sensibles. Ensuite l'ouïe lui est ouverte de manière à pouvoir entendre les sons et les tons. Vient alors le goût, et ainsi de suite, jusqu'à ce que, s'élevant au-dessus du monde des êtres sensibles, l'homme reçoit le discernement, ce qui arrive à peu près à l'âge de sept ans. Alors commence une nouvelle période de son
existence. Dans cette période il perçoit des objets qui sont au delà des choses sensibles, et dont rien ne se trouve dans le domaine de la sensation. Puis il entre dans une autre période où l'intelligence lui est conférée. Il reçoit alors la notion du nécessaire, dn possible, de l'absurde et des objets qu'il n'a pas rencontrés dans les périodes précédentes. Après celle de l'intelligence vient une nouvelle période où un autre œil lui est ouvert, par lequel il voit les choses cachées, ce qui arrivera dans l'avenir, et d'autres objets qui échappent à l'entendement, de même qu'à la faculté du discernement échappe la perception des objets intellectuels, et que les perceptions du discernement outre-passent la faculté sensitive. Or, comme l'homme, doué seulement de la faculté sensitive, repousse et cherche à éloigner ce qu'on lui présente en fait d'objets perçus par l'entendement, de même y a-t-il des hommes intelligents qui rejettent et évitent les choses perçues par la faculté prophétique. Voilà des idées de l'ignorance, lesquelles décèlent précisément l'existence d'une période non atteinte encore par ces gens-là, et regardée par eux comme une chimère, parce qu'elle se trouve au-dessus de leur portée. L'aveugle, lorsqu'on lui parle pour la première fois des couleurs et des formes, ne saurait ni les comprendre ni les connaître, à moins qu'il n'en ait appris quelque chose par narration et par ouï-dire. Cependant Dieu a rapproché le prophétisme des hommes, en leur donnant un état analogue quant à ses principaux caractères. Cet état c'est le sommeil. Car l'homme dormant perçoit les choses cachées qui doivent arriver, ou clairement, ou sous le voile des images dont il doit découvrir la signification véritable. Si l'on disait à un homme qui n'a pas encore fait lui-même l'expé-
rience d'un tel phénomène, qu'il y a des gens qui s'évanouissent quelquefois, de sorte qu'ils ressemblent aux morts, et que, malgré la cessation de leur faculté sensitive, leur ouïe et leur vue, ils perçoivent alors les choses cachées : il le nierait, et, tâchant d'en prouver l'absurdité, il dirait : « Les facultés sensitives sont la cause de la perception; or, si l'on ne perçoit pas une chose quand ces facultés existent et sont présentes, on ne percevra certainement pas des objets plus élevés et plus sublimes, quand elles sont absentes. » Cependant cette espèce d'argumentation reçoit un démenti par la réalité et par l'intuition effective. Donc, de même que l'entendement constitue une période de la vie humaine dans laquelle i;n œil s'ouvre pour percevoir différents objets intellectuels incompréhensibles à la sensation : de même la sphère prophétique est l'expression d'une période dans laquelle la vue est éclairée d'une lumière qui lui découvre des choses cachées et des objets que l'intelligence ne saurait atteindre. Le doute au sujet du prophétisme porte ou sur sa possibilité ou sur son existence et sa réalité, ou enfin sur son apparition effective dans tel individu en particulier. Prouver sa possibilité, c'est prouver qu'il est de la catégorie de certaines connaissances qu'on ne peut regarder comme le produit de l'intelligence, par exemple, lamédecineetl'astronomie. Car quiconque étudie ces sciences , reconnaît avec certitude qu'elles ne peuvent être comprises que par une inspiration divine, par l'assistance de Dieu, et non par l'expérience, puisqu'il est des indications astronomiques (de phénomènes) qui en mille ans n'arrivent qu'une seule fois; comment donc pourraient-elles être obtenues par l'expérience? Les propriétés des médicaments sont de la même nature. Il résulte
donc de cet argument qu'il est très-possible qu'il y ait un moyen de percevoir ces choses que l'intelligence ne conçoive pas. Or, c'est précisément ce que l'on appelle le prophétisme qui est seulement une autre expression de la même idée. Bien plus , la perception de ces choses qui dépassent la portée de l'intelligence, n'est qu'une des propriétés du prophétisme qui en a un grand nombre d'autres. Ce que nous en avons rapporté est dans cet océan infini une simple goutte dont nous avons seulement parlé, parce que tu possèdes un exemple analogue dans les choses perçues pendant le sommeil , et parce que tu trouves dans la médecine et l'astronomie des connaissances qui appartiennent au même genre : car elles sont aussi du nombre des miracles des prophètes que les savants ne peuvent atteindre avec toute leur sagacité. Les autres propriétés du prophétisme sont seulement perceptibles pendant le transport par ceux qui embrassent la vie çoûfique. C'est pourquoi tu n'as point d'autre moyen de comprendre le prophétisme que l'état analogue indiqué, c'est-à-dire le sommeil i sans lequel tu dois désespérer d'en connaître la nature. Car le prophète est doué d'autres qualités dont tu n'en possèdes aucune analogue, et que, par conséquent, tu ne comprends pas du tout : comment en connaîtrais-tu la véritable nature, puisqu'on ne connaît véritablement que ce qu'on a compris? Cet état analogue apparaît dès que l'on commence à adopter la vie çoûfique, et avec lui apparaît aussi une espèce de pressentiment général de l'ensemble et une espèce de preuve pour des choses qu'on ne saurait atteindre par des argumentations. Cette seule propriété est suffisante pour te faire ajouter foi au principe du prophétisme. Si, après cela i tu as des doutes sur la mission prophétique
de tel individu en particulier, tu n'auras là-dessus de certitude qu'après avoir examiné l'état exact de cet individu , ou par ta propre inspection ou d'après le témoignage des hommes véridiques et d'après les rapports qu'on te fait sur son compte. Car, si tu veux connaître la médecine et la jurisprudence, il te faut d'abord chercher à connaître les médecins et les jurisconsultes, en assistant à leurs opérations et en entendant leurs discours. Si tu ne les as pas observés de près, tu ne sauras que par ouï-dire, et non par l'effet d'une science réelle, que, par exemple, A lshâféî est jurisconsulte, Galien médecin. Au contraire, en les fréquentant, de manière à apprendre quelque chose de la jurisprudence et de la médecine et à étudier leurs livres et leurs traités, tu obtiendras une connaissance incontestable de leur véritable mérite. Pareillement, si ayant le désir de comprendre toute la portée du prophétisme, tu t'appliques assidûment à la lecture du Coran et des traditions saintes sur le prophète, tu sauras avec une certitude absolue que le prophète s'est élevé au plus haut degré du prophétisme. Un moyen efficace pour y arriver, c'est de te convaincre par l'expérience de ce qu'il a dit, touchant le dévouement à Dieu et son influence sur la purification du cœur; c'est d'éprouver la vérité de sa parole : « Quiconque agit d'après ce qu'il sait , obtiendra de Dieu la science de ce qu'il ne sait pas; » d'éprouver combien vraie est cette autre parole : « Quiconque aide un tyran, Dieu en fera l'esclave de ce tyran; » et encore son mot : « Quiconque, en se levant le matin, n'a qu'une seule sollicitude, Dieu le préservera de toute sollicitude pour ce monde et pour l'autre. » Quand tu auras éprouvé tout cela et que tu en auras renouvelé l'expérience mille et mille fois, alors
tu auras une science absolue, incontestable. Cherche donc à acquérir de cette manière une connaissance sûre du prophétisme,et non point en t'appuyant sur la transformation d'un bâton en un serpent ou sur la division de la lune; car si tu ne fais attention qu'à cela, sans y joindre une multitude de choses accessoires , indéfinissables, tu croiras souvent que ce n'est là que magie, duperie et tromperie de la part de Dieu qui « égare ou dirige qui bon lui semble, » et les questions sur les miracles te seront toujours difficiles à résoudre. Et si un dogme, pour servir de fondement à ta foi , a besoin d'être prouvé par quelque miracle, ta foi s'ébranlera, dès que tu rencontreras un dogme difficile et peu clair. C'est pourquoi il faut que, comme les flèches qui atteignent le but, tu n'emploies qu'une seule combinaison ; une seule démonstration doit dominer dans toutes les spéculations, afin que tu acquières un savoir 'absolu et dont la certitude soit telle qu'elle te dispense d'en alléguer le fondement. Ainsi il n'est plus nécessaire pour une tradition rapportée, avec citation de ses véritables sources, par un grand nombre d'hommes, d'ajouter que son authenticité dépend d'un seul mot certain; cela est indispensable, quand les faits isolés ne sont pas connus, qu'ils ne résultent pas de l'ensemble des témoignages, et qu'ils ne sont pas certains. — Telle est la foi ferme, la foi fondée sur la science. Mais le transport auquel on ne parvient que par la méthode des Çoûfî's, est comme une perception immédiate, comme si l'on touchait les objets avec la main.
Ce résumé de la véritable nature du prophétisme suffit pour mon but actuel : j'y reviendrai lorsqu'il sera nécessaire d'en parler.
Des causes qui m'ont engagé à reprendre l'enseignement, après l'avoir quitté.
Peudant près de dix années passées dans la retraite et la solitude, un grand nombre de vérités que je ne veux point énumérer ici, m'étaient devenues évidentes. Entre autres choses j'avais reconnu par l'extase à plusieurs reprises que l'homme est composé de corps et de cœur. Sous le mot cœur j'entends l'esprit réel, foyer de la connaissance de Dieu, à l'exclusion de la chair matérielle revêtue d'une forme, commune aux corps inanimés et aux bêtes; que le bonheur du corps est la santé, sa ruine la maladie; que le cœur également a un état de santé et de bien-être, celui-là seul étant heureux à qui Dieu a départi un cœur sain, et qu'il est soumis aussi à des maladies qui le détruisent, s'il ne s'en aperçoit pas, comme Dieu a dit : « Il y a une maladie dans leurs cœurs. » J'avais compris que l'ignorance de Dieu est un poison mortel , la désobéissance à ses ordres, eu suivant les mauvais penchants, la matière rnorbifique, et que la connaissance de Dieu est une médecine vivifiante, l'obéissance envers lui, en combattant les désirs vicieux, un remède efficace. Il me paraissait clair que, sans remèdes, il n'y a pas moyen de guérir le cœur en éloignant le mal et ramenant la santé , de même que sans médecine le corps ne peut pas se rétablir. Or, de même que les remèdes du corps, pour ramener la santé, agissent par des forces qui leur sont propres, et qui, échappant à la sagacité des savants, peuvent seulement être connues par l'autorité des médecins qui eux-mêmes les ont apprises des prophètes, auxquels les propriétés des choses sont connues par la faculté prophétique; de même, obtins-je la cerlitude irréfragable que les remè-
des dé la piété avec l'indication de leurs termes et mesures définie et formulée par les prophètes, ne sauraient être connus par la sagacité des hommes savants, mais qu'il est indispensable de recourir à l'autorité des prophètes qui connaissent ces qualités spéciales autrement que par la subtilité de leur esprit. Puis, comme les mé^ dicaments sont composés d'un mélange de choses différentes en qualité et en quantité, quelques-unes ayant le double poids des autres, et comme cette différence des quantités fait partie du secret de celui qui en connaît les propriétés : il en est de même de la piété, c'està-dire de la médecine des cœurs qui pareillement se compose d'actions différentes en qualité et en quantité, de sorte que, par ex., la prosternation pendant la prière vaut deux fois l'inclination , la prière du matin n'a que la moitié de la valeur de celle de l'après-midi : et aucun de ces secrets n'échappe à celui qui connaît ces particularités que la lumière prophétique seule peut comprendre. Ils se montrent donc aussi stupides qu'ignorants ceux qui croient que toutes les connaissances peuvent être obtenues au moyen de l'intelligence, ou qui pensent que ces choses sont prescrites d'un commun accord, sans qu'il s'y trouve aucun mystère divin qui exige qu'elles soient accomplies d'une façon particulière. Et enfin, de même qu'il y a dans les médicaments des forces principales qui en forment la matière constituante et des forces auxiliaires qui en sont les accessoires, dont cependant chacune influe spécialement sur l'action des forces principales; de même les bonnes actions et les œuvres de charité dont l'exécution n'est pas prescrite par la loi, sont des accessoires pour perfectionner les effets des principes fondamentaux de la piété. Bref, les prophètes
sont les médecins des maladies du cœur. Le seul avan-> tage de l'entendement et de ses efforts consiste dans ce qu'il nous fait connaître tout cela; qu'il nous constate et la vérité du prophétisme et notre propre aveuglement qui nous rend impuissants à percevoir ce que l'œil prophétique perçoit, et incapables de le saisir avec nos mains; enfin l'entendement nous dispose à nous abandonner au prophétisme, comme les aveugles s'abandonnent aux conducteurs, comme les malades affaissés se livrent aux médecins sauveurs. Telle est la portée de l'entendement, telles sont ses fonctions : hors de là il est impuissant, à moins qu'il ne comprenne les remèdes de l'âme que le médecin (prophète) lui présente.
Ayant reconnu ces choses pendant le temps de notre solitude et de notre retraite, avec une certitude qui équivaut à une vue réelle, nous remarquâmes la divergence des hommes dans leurs convictions sur le dogme fondamental du prophétisme , puis sur sa réalité , et enfin sur les manifestations extérieures d'après lesquelles je l'ai expliqué. Après avoir constaté ces diversités d'opinions dans le genre humain , je me mis à examiner les causes tant des dissidences des hommes que de la faiblesse de leur foi sur ce dogme, et je reconnus que ces causes sont au nombre de quatre. La première vient de ceux qui s'adonnent à l'étude de la philosophie; la seconde de ceux qui embrassent la vie çoûfique; la troisième a pour auteurs ceux qui s'en rapportent aux décisions de la doctrine ; la quatrième ceux dont on vante l'habileté à régler les différends entre les hommes (Ulemâ's) Pendant quelque temps j'examinai les hommes un à un, je les questionnai sur ce qui leur paraissait impossible dans l'accomplissement des préceptes religieux, je leur deman-
dai compte cle leurs doutes, et, sondant leur foi et leurs secrets, je dis : « Qu'y a-t-il donc d'impraticable pour toi? Si tu crois réellement à l'autre monde, tu ne t'y prépares pourtant pas, tu le vends même pour le monde actuel, ce qui est une folie, puisque tu ne voudrais certainement pas vendre deux pour un; pourquoi donc vendre ce qui est sans fin pour des jouis qui sont comptés? Si tu ne crois pas, tu es un infidèle. Prépare-toi donc à chercher la foi, examine les motifs de ton irréligion cachée qui dans ton intérieur constitue le fond de tes pensées et est la cause de ta témérité extérieure, quoique tu te gardes bien de l'avouer publiquement, glorifiant ainsi la foi et rendant hommage à la religion.» L'un répondait : « S'il importait d'observer les préceptes religieux, les savants s'y conformeraient sûrement mieux; cependant, parmi les érudits célèbres, l'un ne fait pas sa prière, l'autre boit du vin, celui-ci dissipe les biens légués pour des œuvres saintes et la fortune des orphelins, celui-là mange les dons des rois et ne s'abstient pas des choses défendues; un autre enfin se laisse corrompre par des présents pour juger une affaire, pour donner un témoignage, etc. » Un second, prétendant à la science çoûfique, disait : « 3e suis arrivé au but: en me mettant au-dessus des besoins vulgaires je me suis élevé jusqu'au dévouement. » Un troisième prétextait d'autres difficultés, comme celles delà secte des Ibâh'ets (i), qui se sont écartés de la méthode desÇoûfîs. Un quatrième, appartenant à la secte des Tâlîmî's , répliquait : « La vérité est difficile a trouver, le chemin qui y conduit est obstrué; les dissensions sont nombreuses; aucun système ne mérite la
(i) Sur leslbâh'et's voy. la Chrestomathie arabe, par M. de Sacy, vol. Il, p. C)fi.
préférence sur les autres; les argumentations des savants se contredisent; on ne peut pas se fier aux raisons des rationalistes; notre imam, au contraire, qui nous engage à suivre la doctrine, tient une autorité suprême; il n'a plus besoin de preuves, et comment révoquer en doute les choses certaines? » Un cinquième disait : « Ce que je fais, je ne le fais sur l'autorité de personne; mais, après avoir étudié la philosophie, je comprends très-bien ce que c'est que le prophétisrne. Sagesse et perfectionnement moral, voilà à quoi il se réduit. Ses commandements ont pour but de mettre un frein à la populace, de l'empêcher de s'entre-détruire, de se quereller, de s'abandonner aux mauvais penchants. Mais quant à moi , je ne suis pas de cette populace ignorante, de manière à être obligé de me gêner : j'appartiens aux sages, je cultive la sagesse, je la connais, elle me suffît, et je puis avec elle me passer de l'autorité.» C'est à cela qu'aboutit la foi de ceux qui étudient la philosophie des métaphysiciens, comme on le voit dans Ibn-Sînâ et Aboûnaçr Alfârâbî, les plus distingués d'entre eux parmi les musulmans. Souvent on en voit un lire le Coran, assister aux réunions religieuses et aux prières , louer la religion de bouche; cependant, malgré tout cela, il ne cesse pas de boire du vin et de se livrer à d'autres pratiques irréligieuses et impies. Quand on lui demande : « Si le prophétisrne est faux, pourquoi donc pries-tu?» il répondra : « C'est un exercice du corps , une habitude des hommes du pays, un moyen pour préserver son bien et ses enfants (contre les attaques des fanatiques). » Parfois il accordera que la religion est bonne, le prophétisrne vrai ; mais si on lui demande : «Pourquoi donc bois-tu au vin? » il réplique : « Le vin est seulement
défendu parce qu'il excite l'inimitié et la haine; mais en étant préservé par ma sagesse, je le prends pour aiguiser mon esprit,» comme l'a dit Ibn-Sînâ dans son testament. Il y a écrit qu'il prend Dieu à témoin de telle et de telle chose, et que, révérant les règlements religieux, il n'a pas pris du vin pour se réjouir, mais qu'il en a usé comme médecine et comme remède. Et ce savant a pourtant, si l'on en excepte l'usage du vin comme médicament, terminé sa vie dans la pureté de la foi et dans la stricte observation des devoirs religieux.
Telle est la foi de ceux des philosophes qui prétendent encore en avoir. Par là beaucoup de personnes ont été séduites, et les faibles réponses de leurs adversaires ont contribué à augmenter cette illusion, puisqu'ils leur opposent les rêveries des mathématiques, de la logique et des autres sciences qui, comme nous l'avons remarqué plus haut, ont pour eux une évidence absolue.
Après avoir passé en revue les différentes classes de la société et reconnu jusqu'à quel point la foi s'y était affaiblie pour toutes ces raisons, considérant, qu'à cause du temps que j'avais passé à démêler ces doctrines confuses et de la profonde connaissance que j'avais acquise de leurs sciences et méthodes, c'est-à-dire de celles des Goûfi's, des philosophes, des Tâlîmî's et des prétendus savants (Ulemâ's), il m'était plus facile et plus commode de les réduire au silence que d'avaler une boisson quelconque : je me dis à moi-même : « Si cela est certain et urgent pour le temps actuel , à quoi bon alors la solitude et la retraite? car la maladie est devenue universelle, les médecins languissent et les
hommes penchent vers leur ruine. » Ensuite je me dis : « Comment te serait-il possible de débrouiller ce chaos et de combattre ces doctrines absurdes, dans un temps où l'on est blasé sur les matières religieuses, et à une époque où l'on aime les futilités? d'ailleurs si tu t'occupais à ramener les hommes de la mauvaise voie à la vérité , tous tes contemporains te haïraient : comment donc les pourrais-tu combattre? comment soutenir la dispute avec eux? Cela ne peut se faire parfaitement qu'à l'aide du temps et d'un roi sincèrement religieux et puissant. » C'est pourquoi, sous prétexte de n'être pas capable de prouver la vérité par des démonstrations convaincantes, je fis à Dieu la sainte promesse de rester dans la retraite. Cependant Dieu avait résolu de pousser le sultan qui régnait alors, non pas par une impulsion du dehors, mais par un mouvement intérieur, a me faire un appel. Celui-ci m'enjoignit par un ordre exprès de me rendre à Nîsâboûr pour réveiller les esprits de cette indifférence sur les matières religieuses. Cette injonction hâta ma résolution définitive : aussi, si j'avais persisté à ne pas suivre cet appel, mon des-? sein de rester dans la solitude aurait été arrêté maintenant d'une manière irrévocable. Mais mon cœur me suggéra que le motif de mon vœu était à présent annulé; car, me dis-je, il ne convient pas que la paresse, le repos, le soin de vivre éloigné et à l'abri des tracasseries humaines soient le motif qui t'engage à rester dans la retraite. Aussi n'est-ce pas la difficulté de sauver les hommes qui t'a porté à faire ce vœu : et Dieu a dit : « Est-ce que les hommes s'imaginent qu'on les laissera tranquilles , parce qu'ils auront dit nous croyons, et qu'on ne les mettra pas à l'épreuve? Certes, nous avons
mis à l'épreuve ceux qui les ont précédés! » Il a dit encore à son prophète, la plus parfaite de toutes ses créatures : « Des prophètes avant toi ont été accusés de « mensonge. Ils ont souffert patiemment les reproches « et les tourments, jusqu'à ce qu'enfin notre secours leur « est arrivé; en effet, il ne peut y avoir d'altération dans « les paroles divines : il t'a été communiqué des avertis- « semeuts des vrais prophètes. » Dieu a dit encore : « (Je « le jure) par le Coran, plein de sagesse, tu es un apô- « tre.... » Lisez la Sourate jusqu'aux mots : « Exhorte « seulement ceux qui font les prières (i). »
Alors je consultai là-dessus un grand nombre d'hommes d'un cœur pieux et éclairés par l'intuition, et tous décidèrent d'un avis unanime qu'il me fallait quitter la retraite et abandonner la vie solitaire. De plus, les visions répétées d'un grand nombre de gens de bien attestaient que cette démarche était de bon augure; on pensait que c'était un moyen d'instruction que le Dieu très-haut avait ménagé pour le siècle qui allait commencer; car Dieu a promis de revivifier sa religion à chaque commencement de siècle. Ce fut par ces manifestations que mon espérance se fortifia et que l'opinion en faveur de ce projet prévalut. Dieu seconda mon voyage à Nîsâboûr, entrepris dans le dessein d'exécuter cette tâche difficile au mois de D'oû'lkâdah, de l'année 499 (juillet., 1106 de J. C). Mon départ de Bagdâ'd avait eu lieu dans le mois D'oû'lkâdah de l'an 488, de sorte que j'avais vécu onze années dans la retraite. Dieu m'avait prédestiné à ce voyage. Je subissais un de ses décrets merveilleux dont l'idée n'aurait pu me venir à l'esprit
(1) Ce dernier passage se rapporte aux dix premiers versets de la 3fic. Sourate du Coran.
pendant toute ma retraite : de même que mon départ de Bagdâ'd et l'abandon de la position que j'y occupais alors ne sont point des choses dont j'aurais pu imaginer la possibilité. Mais Dieu dispose à son gré les cœurs et les situations, et le cœur du croyant est entre deux doigts du miséricordieux:. Cependant j'étais convaincu que, tout en retournant à l'enseignement des sciences, je ne retournais pas : car retourner c'est rentrer dans un état passé. Or, précédemment j'avais enseigné la science par laquelle on acquiert de la célébrité; j'y avais excité les hommes par ma parole et mon savoir : tels avaient été ma tâche et mon but; maintenant je voulais les encourager à une science par laquelle on perd le renom, par laquelle on déchoit de la célébrité : tels étaient alors mon but, ma tâche, mon souhait, et Dieu me les connaissait ainsi. Voulant corriger et moi-même et les autres, je ne savais pas si je parviendrais à mon dessein, ou si je serais arrêté loin de mon but; mais j'avais la ferme foi et la conviction qu'il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu; que ce n'était pas moi qui m'étais déterminé, mais que Dieu m'avait déterminé; que ce n'était pas moi qui agissais , mais que c'était lui qui me faisait agir. Je le priai de me corriger d'abord, ensuite de corriger les autres par moi; de me conduire d'abord dans le chemin droit et d'y ramener ensuite les autres par mon intervention; je le priai de manifester d'abord âmes yeux la vérité comme telle, de m'accorder la grâce de la suivre, de me montrer le faux comme faux, et de me donner la faculté de l'éviter.
Reprenant maintenant ce que nous avons dit des causes de l'affaiblissement de la foi, nous allons exposer
comment les hommes peuvent être bien dirigés et préservés des dangers imminents.
Quant a ceux qui prétendent avoir trouvé la vérité dans ce qu'ils ont appris des Tâlîmî's, nous avons déjà exposé le remède dans la Balance juste; c'est pourquoi nous ne nous appesantirons pas davantage sur cette question. Quant aux opinions imaginaires des Ibâh'et's, nous en avons divisé les assertions confuses en sept classes que nous avons commentées dans la Chimie de la béatitude. Pour ceux dont la foi a été gâtée par la philosophie au point qu'ils ne croient plus au dogme du prophétisme, nous avons éclairci la véritable signification et la réalité incontestable du prophétisme par un argument tiré des propriétés des médicaments, des étoiles et d'autres choses. C'est pour cela que nous avons composé d'abord le chapitre sur le prophétisme. Nous avons pris pour ar-* gument les propriétés de la médecine et de l'astronomie, parce qu'elles sont du domaine de leur savoir. Nous allons maintenant proposer à tout homme qui connaît une branche des sciences, comme l'astronomie, la médecine , la physique, la magie, l'art de faire des talismans, un fait tiré de la science qu'il cultive, analogue à la démonstration du prophétisme.
Quiconque professe de bouche la doctrine du prophétisme et traite les dogmes religieux comme on traite ceux de la philosophie , est réellement infidèle en fait de prophétisme. Il croit seulement parce qu'il y voit une science spéciale, obligatoire pour l'initié. Un tel homme ne comprend rien au prophétisme. Au contraire, c'est une chose essentielle à la foi du prophétisme de proclamer qu'il y a au delà de la sphère de l'entendement une au-
tre sphère dans laquelle un œil est ouvert à l'homme pour percevoir des objets spéciaux qu'il n'est pas plus possible à l'intelligence d'atteindre qu'à l'ouïe de percevoir les objets visibles et à tous les sens réunis de saisir les objets intellectuels. Si l'on n'admet pas cela, nous en prouverons la possibilité et même la réalité. Si, au contraire, on l'accorde, alors il a déjà été reconnu qu'il y a ici des choses, nommées qualités spéciales, que l'œil de la raison ne saurait pénétrer, et que l'intelligence n'hésite pas à nier et à déclarer absurdes. Si, par ex., la sixième partie d'une drachme d'opium empoisonne à mort, parce qu'elle glace le sang dans les artères , sa froideur doit être excessive. Aussi les physiciens croient-ils que l'opium est un corps des plus froids, et que l'eau et la terre seulement, qui sont les deux éléments froids, ont une froideur plus intense. Or, il est notoire que plusieurs livres d'eau et de terre ne produisent pas dans le corps un si haut degré de froid. Cependant, si l'on disait cela à un physicien qui ne l'aurait pas encore éprouvé par l'expérience, il répondrait : « C'est absurde, et la preuve de cette absurdité , c'est qu'il y a dans l'opium des parties de feu et des parties d'air : or, l'air et le feu n'ajoutent certainement pas à sa froideur. Donc, s'il est constaté que l'eau et la terre pures ne produisent pas ce degré de froideur, il est clair qu'un effet encore plus grand ne peut pas être produit, quand les deux éléments chauds y sont alliés.;) Ce raisonnement a, comme argument, toute sa validité, et la plupart des argumentations des philosophes dans la physique et dans la métaphysique sont formulées de la sorte. Ils expliquent les choses à mesure qu'ils les trouvent et qu'ils les comprennent; ils déclarent absurde tout ce qui ne leur est pas habituel. Si les véri-
tables visions dans le sommeil n'étaient pas des ehoses ordinaires, et si quelqu'un prétendait reconnaître les choses secrètes, malgré les sens, ces hommes adroits le réfuteraient par un raisonnement semblable. Si l'on disait à quelqu'un : « Est-il possible qu'il existe dans le monde une chose qui, de la grosseur d'un grain, apportée dans un pays, puisse consumer et tout ce pays et puis elle-même, de sorte que rien ne reste ni du pays et de ce qui s'y trouve , ni de cette chose même? » on répondrait : « C'est une absurdité, un conte en l'air. » Une telle chose cependant c'est le feu, et si quelqu'un l'entendait dire sans avoir jamais vu de feu, il s'obstinerait à le nier. Le refus de croire aux merveilles de l'autre monde est ordinairement du même genre. C'est pourquoi nous disons au physicien : Forcé, comme tu es, à avouer touchant l'opium que sa qualité froide ne peut être comprise par un raisonnement sur la nature, pourquoi n'admettrais-tu pas qu'il y a dans les préceptes religieux quelques qualités spéciales propres à guérir et à purifier les cœurs, qualités qui, incompréhensibles à notre raison, ne sont perceptibles qu'à l'œil prophétique? Que dis-je? eux-mêmes, d'après ce qu'ils rapportent dans leurs livres, reconnaissent l'existence de choses plus étranges encore ! Telle est, par ex., entre autres choses singulières, employées pour procurer à une femme enceinte un accouchement facile, cette figure tracée sur deux bandes arrosées d'eau (i) :
(i) Voyez sur l'usage de ce talisman les observations de M. Reinaud , dans son excellent ouvrage sur les monuments arabes , persans et turcs, vol. II, p. a5a.
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La femme enceinte les regarde de l'œil , on les place sous ses pieds, et alors l'enfant se présente sur-le-champ, prêt à naître. Convenant de la possibilité de ce fait, ils le mettent au nombre des particularités merveilleuses. C'est une figure de neuf cases dans lesquelles les chiffres sont tracés séparément, de telle sorte que la somme de chaque rangée fasse quinze, soit qu'on les lise horizontalement ou verticalement ou en travers. Certes! je voudrais bien savoir pourquoi un homme qui admet une telle chose comme vraie, ne veut pas ouvrir les yeux pour reconnaître aussi que la prière du matin équivaut à deux inclinations, que celle de l'après-midi en vaut quatre, que celle du soir en vaut trois, et cela, parce qu'elles ont des qualités spéciales, incompréhensibles aux recherches philosophiques, des qualités qui dépendent de la diversité de ces heures et qui sont seulement découvertes par la lumière prophétique. Voyez d'ailleurs comme c'est singulier! Aussitôt qu'il s'agit d'astrologie, ces hommes admettent les diverses influences de ces heures. Car si nous disons : « Le pronostic et l'horoscope ne sont-ils pas différents, lorsque le soleil se trouve au milieu du ciel, ou à l'orient, ou à l'occident? » ils l'approuvent avec une telle confiance que c'est d'après cela qu'ils se rendent compte du succès de
l'accouchement, du plus ou moins de longueur de la vie. Et il n'y a pourtant pas de différence entre le temps où le soleil commence à décliner sous l'horizon et celui où il se trouvait au milieu du ciel, ni entre le coucher du soleil et le temps où le soleil est dans les régions occidentales. Un tel homme a-t-il donc un autre motif pour fonder sa conviction que l'explication d'un astrologue dont il a cent fois éprouvé les mensonges et à qui cependant il ne cesse point de donner sa confiance? Car si l'astrologue lui dit « : Si tu mets un habit neuf à l'heure où le soleil se trouvant au milieu du ciel, est le nadir de telle et telle étoile, tu seras tué dans cette heure, » il ne mettra pas l'habit à cette heure, et souvent il aimera mieux souffrir le froid le plus violent , quoique déjà bien des fois il ait éprouvé la fausseté des prédictions de l'astrologue. Certes! je voudrais bien savoir comment les gens dont la raison se plaît à applaudir à de telles singularités, que d'ailleurs ils sont forcés de considérer comme des spécialités dont la connaissance provient d'une manifestation miraculeuse de quelque prophète; comment, dis-je, ces gens se refusent à croire des choses semblables qu'ils entendent dire à un prophète véridique, lequel opère des miracles et en qui ils n'ont jamais remarqué un mensonge. Je voudrais savoir pourquoi ils ne veulent pas admettre qu'il soit possible que ces mêmes particularités se trouvent dans la manière de faire les inclinations, dans la cérémonie de jeter les cailloux (i), dans le nombre des formalités essentielles à un pèlerinage et dans les autres rites, et pourquoi l'on veut absolument faire une dis-
(i) Cérémonie que les pèlerins accomplissent dans la vallée de Mina près de la Mecque.
tinction entre ces qualités spéciales et celles des médicaments et des étoiles. Si l'on répond : J'ai connu par l'expérience plusieurs choses de l'astronomie et de la médecine, et, après avoir trouvé que quelques-unes en sont vraies, la conviction s'en est formée d'elle-même dans mon esprit et sans que je fisse aucun effort pour la repousser ou l'attirer. Mais je n'ai rien éprouvé du prophétisme; à quoi donc pourrais-je reconnaître sa réalité et sa véritable valeur, quand même j'en aurais admis la possibilité? Voici ma réponse : Tu restreins ta conviction à ce que tu as éprouvé; cependant tu as entendu rapporter des traditions par des personnes que tu estimes; écoute donc les paroles des patriarches qui ont vu et éprouvé la vérité de tout ce que la religion enseigne, ou suis leurs traces; alors tu percevras par une intuition immédiate quelques-unes de ces choses. J'ajouterai ceci : Si de cette manière tu n'éprouves rien non plus , alors laisse ta raison opiniâtrement maintenir la nécessité de la démonstration et de la déduction. Supposons un moment un homme parvenu à l'âge de raison et de bon sens, mais sans expérience, qui tombe malade. Son père compatissant, habile dans l'art de guérir et dont il a? depuis l'âge de raison, entendu vanter la renommée comme médecin, s'empresse de lui présenter un médicament en lui disant : « Ceci te fera du bien contre ton indisposition et te guérira de ta maladie; » son bon sens n'exigera-t-il pas qu'il prenne ce remède, quelque amer qu'il soit? Ou bien le refusera-t-il sous ce prétexte : « N'ayant pas essayé ce médicament, je n'en connais pas la force efficace pour recouvrer la santé? » Je ne doute pas que, pour une telle action 7 tu ne le crusses iinbé-
cile. Or, les hommes de bon sens te jugeront pareillement insensé a cause de ton obstination.
Si tu me demandes : « A quoi pourrais-je reconnaître la sollicitude du prophète pour les hommes et ses counaissances de cette médecine? » je réplique : A quoi reconnais-tu la sollicitude de ton père? car cela n'est pas une chose sensible. Or, tu en as acquis une conviction irréfragable et incontestable en combinant les différentes circonstances où. il s'est trouvé, en voyant ce qu'il a fait en telle ou telle occasion. Eh bien, quiconque considère les mots du prophète et tout ce que les traditions nous rapportent de son ardente sollicitude à conduire les hommes dans la voie droite, de la bonté avec laquelle il conversait avec eux, des expressions de douceur et de bienveillance qu'il employait pour ennoblir les sentiments moraux et pacifier les différends, et enfin de ses efforts pour tout ce qui pouvait augmenter leur bien spirituel et temporel : quiconque considère tout cela, obtiendra la conviction irrésistible que la sollicitude du prophète à l'égard de son peuple a été plus grande que celle d'un père à l'égard de son fils. Puis, quand il regarde les faits miraculeux qui se sont manifestés en sa personne, les révélations merveilleuses qui par sa bouche ont été promulguées dans le Coran et dans les traditions, ses prédictions sur les temps les plus reculés, et l'accomplissement des choses comme il les avait prédites : alors il saura d'une certitude irrécusable que le prophète a atteint cette sphère qui est au-dessus de celle de l'entendement, et que cet œil lui a été ouvert pour lequel les choses cachées, les qualités spéciales et les objets insaisissables à la raison sont dévoilées.
Voilà la manière d'acquérir une conviction irréfragable sur la véracité du prophète. Lis attentivement le Coran, étudie les traditions, et tu le reconnaîtras toimême.
Cet exposé suffira pour diriger l'attention des philosophes sur la question que nous venons de mentionner, et qui est le besoin le plus pressant de notre époque.
Pour la quatrième cause du mal, c'est-à-dire l'affaiblissement de la foi, produit par la mauvaise vie des savants, il y a trois moyens d'y remédier.
Le premier est qu'on réponde : Le savant avide d'user des objets défendus se trouve tout à fait dans le même cas que toi qui, tout en sachant que l'usage du vin, de la chair des animaux étranglés, de celle du porc, du sang, et bien plus encore la calomnie, la dénonciation , le mensonge sont des choses illicites, t'y livres pourtant, non pas faute de croire que ce sont des péchés, mais parce que ta concupiscence l'emporte. De même sa concupiscence qui est de pareille nature que la tienne, a prévalu chez lui. Mais il se distingue de toi en ce que, outre ces objets, il en connaît bien d'autres encore, et que tu es loin de l'égaler dans la connaissance de tant d'objets illicites qui existent en dehors des prohibitions formelles. Combien n'y a-t-il pas d'hommes, croyant là la médecine, qui ne s'abstiennent pas des fruits et de l'eau froide, quoique le médecin les leur ait défendus? Mais cela ne prouve pas que l'usage en soit sans danger ou que la croyance à la médecine ne soit pas sincère. — Voilà ce qui était à dire sur les fautes des savants.
Le second moyeu consiste à dire à un homme aveu-
gle qu'il doit se rappeler aussi que le savant emporte sa science avec lui dans l'autre vie. 11 croit que sa science le sauvera, qu'elle intercédera pour lui, de sorte que, eu égard à l'érninence de sa science, on usera d'indulgence envers lui pour ses actions. Car s'il est juste que sa science puisse être une preuve contre lui , il est juste aussi qu'elle puisse lui procurer un plus haut degré de bonheur. Et cela est bien possible; car il se voue à la science toutes les fois qu'il néglige les actions. Mais toi, ô aveugle! si, tout dénué de science que tu es, tu négliges les actions, imitant en ceci le savant, tu périras sans avoir d'intercesseur.
Le troisième moyen consiste dans cette vérité : Que le vrai savant ne se souille jamais d'un péché que par méprise : il n'a point l'intention de faire le mal. Car la véritable science est celle qui fait connaître que le péché est un poison mortel, et que l'autre monde vaut mieux que celui-ci. Or, quiconque sait cela, ne vendra pas le bien pour ce qu'il y a de plus vil. Cependant on ne parvient pas à cette science par la culture des différentes branches de connaissances dont la plupart des hommes s'occupent : c'est pourquoi la science ne leur suggère d'ordinaire que de l'audace à pécher contre Dieu. La véritable science, au contraire, inspire à l'homme de la retenue, du respect, de la crainte; et c'est ce qui distingue la science, de l'habitude du péché, sauf les erreurs inséparables de la faiblesse humaine. Mais ceci ne prouve aucunement la faiblesse de la foi. Le croyant se repent, quand il s'est laissé séduire; il est loin d'être entêté et opiniâtre dans le mal.
Voilà la censure que j'ai cru devoir faire de la philosophie et de la doctrine; j'en ai exposé les défauts; j'ai
de plus indiqué les inconvénients inévitables pour ceux qui cherchent à les combattre en dehors de leur méthode.
Nous prions Dieu qu'il veuille bien nous placer parmi ceux qu'il a élus et appelés, qu'il a conduits au vrai et dirigés, qu'il a animés de son souvenir, afin qu'ils ne l'oublient pas, qu'il a préservés du mal de l'âme, afin que rien n'y reste excepté lui, qu'il a occupés tout entiers, afin qu'ils ne servent que lui seul.