‹ Essai sur les Fables de La FontaineChapitre 15 sur 21 · DE L EXPRESSION · texte numérisé non relu

DE L EXPRESSION

Dl L EXPRESSION.

es personnages et l'action poétique De sortent du 'eau du poète qu'en prenant une figure sensible et 'incorporant àdes signes physiques qui sontles mots, signes alors s'attachent à la pensée par une union ssoluble. Leur son, leur position, leur origine, s'aclent avec elle. Ils en reproduisent la naissance , les mces, l'ordre, la division, la composition. C'est seconde pensée sous forme corporelle qui suit par- 1 la première et entre avec elle dans la poésie. Lussi les mêmes règles qui font la poésie des idées . celle des mots. Ils doivent être choisis et ordonoés ime elle pour exprimer les détails et la variété des ivements de l'âme , et pour établir dans cette multi- 3 l'harmonie et l'unité.

§ 1. — DB l'expression SIMPLE.

l,e mot propre est l'unique expression des choses parilières. Les périphrases et les termes nobles appli- !S aux objets grossiers sont une sorte de mensonge.

DE l'ëxpbession. 147

L'auteur déguise sa pensée comme s'il en avait honte ; il en eflface les traits saillants et le caractère simple, et ce n'est plus elle qu'on aperçoit. — Quand Delille dit :

Et d'une horrible toux les accès violents Etouffent Fanimal qui s'engraisse de glands,

il ne laisse dans l'esprit du lecteur qu*une image froide et vague. C'est l'expression crue et nue qui fait la vie.

« Une toux haletante secoue les porcs .malades , enfle leur gorge et les étouffe . »

Ainsi nous n'avons pas besoin, pour excuser Homère, de dire avecÇoileau que le terme d'âne était noble chez les Grecs. Nous dirons seulement qu'il était vrai, et que le lecteur ne voit la bête que lorsqu'elle est nommée par son nom. Ecrire avec des termes généraux ou des périphrases , c'est donner la définition de la chose au lieu de la montrer, et l'exprimer en savant ou en faiseur d'énigmes , non en poète.

Ici encore La Fontaine s'est écarté de l'opinion de son siècle. Il est vrai qu'il peignait des animaux , et qu'on excusait des expressions vulgaires appliquées à des objets vulgaires. Ses personnages ne vivaient pas à la cour, mais aux champs et dans les étables , et on lui pardonnait de se f^ire fermier, et desavoir le nom rustique des bêtes , de dire la bique , le loquet ; de peindre bravement la cuisine, « le tripotage des mères et des nourrissons » ; et plus intrépidement encore les habits de ses personnages , « le jupon crasseux et détestable d'une misérable vieille». Il ne craint pas même l'odeur du fumier.

Leur ennemi changea de note , Sur la robe du dieu fit tomber une crotte.

148 DE l'expression

Il faut bie^ avouer qu'il n'y a pas de synonymes , et quand La Fontaine dit :

Et chacun de tirer, le mfttîn, la canaille,

A qui mieux mieux. Us firent tous ripaille^ (vm^ 7.^

ce dernier mot a quelque chose d'ignoble qui convient à ces pillards gloutons. Mettez à la place : « Us firent tous festin », on ne voit pli^ cette voracité brutale. Les fables sont remplies de ces mots : Goujat, hère, racaille, etc. ; et tout cela a sa raison. Les mots diffèrent, par leur son d'abord ; tout le monde sait qu'il y a des sons larges et francs , légers ou durs , élégants ou sales. Les émotions de Toreille se transmettent à Tâme , et diminuent ou achèvent l'impression que l'idée a laissée. Ajoutez qu'ils diffèrent par leur origine et leurs alliances. Us se présentent à l'esprit avec les occasions où on les emploie. Us se sentent de leur compagnie habituelle. Us sont nés dans les tavernes ou dans les palais , dans le cabinet ou à la campagne ; ils apparaissent avec un cortège qui leur donne leur titre et leur rang , humble ou élevé, dans le discours. Un poète conmie un législateur doit respecter les places acquises, et ne pas mettre les beaux mots dans les bas emplois.

Dans cette société des petites gens , dans cette habitude des détails vulgaires , le poète a pris un ton familier qu'il garde partout. U parle assez peu respectueusement de ces princes « qui vont s'échauder bien loin pour le profit de quelque roi ». C'est le mot d'un homme qui a vu bouillir la marmite. U emprunte au peuple ses comparaisons :

DE l'expression. 149

Notre souffleur à gage S'enfle comme un ballon Fait un vacarme de démon.

Il cite les proverbes du village.

Camarade épongier

Portait, comme on dit, les bouteilles. (ii, 10.)

Ce sont les figures habituelles aux campagnards , toutes prises dans la pensée de l'argent et de la bonbance. Ses rats ne trouvent à manger « que le quart de leur sou » . Son cormoran a fonde sa cuisine » sur l'étang voisin. Ses métaphores sont ceux d'un tailleur ou d'une firuitière :

Le voisin au contraire était tout cousu d'or.

Il n'était ambre , il n'était fleur Qui ne fût ail au prix.

Lucrèce avait dit noblement , à l'antique :

Gur non, ut plenus vits, conviva recedis ?

La Fontaine ajoute en bourgeois et en paysan :

Je voudrais qu'à cet ftge On sortit de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet.

Il invente, comme le peuple, ces expressions hardies qu'on ne remarque pas , tant elles sont naturelles , mais qui sont la vraie rhétorique , et faisaient dire à l'abbé d'Olivet qu'on fabrique plus de tropes en un jour à la halle qu'en un an à l'Académie. C'est Procné qui « caracole, frisant les airs et les eaux ». C'est Perrette qui «c d'un œil marri quitte sa fortune à terre répandue » . C'est le souper du croauant a qui s'envole » avec la colombe.

DB L EXPBESSION.

lant de goût poiir le mot propre qu'il va le cherjusque daus les dialectes de province. C'était le eil de Montaigne, notre plus grand peintre.

L'héritage ait fixant et nide.

Avant que la nitée Se trouïâl assez forte encor Pour Toler et prendre l'essor.

jeunit les vieilles-eipressions qui lui semblent avoir nuances plus fines : cfaartre , déduit , boquillon , e , chevance , lipée , tous les mots rejetés par l'u- ; gardent avec eux quelque chose de la naïveté du

vieux temps. Un vrai peintre ne néglige aucune eur , parce qu'il y a tel détait qui ne peut être rendu par une seule teinte. Les mots sont aussi particu- ; que les objets.

ne faut que du courage pour mettre le mot propre, ut de la modestie pour mettre l'expression simple, t était d'autant plus héroïque que les auteurs du ps poursuivaient l'étégance à tout prix, et faisaient irir leurs héros en style académique, ms cet embrassement dont la douceur me flatte, inez et recevez l'âme de Hithridate.

; la mort à mes yeus dérobant sa clarté snd au jour qu'il souillait toute sa pureté.

s dirons avec M"' de Sévigné que Racine avait bien esprit. II est si doux de le prouver qu'on se met sans )uloir eh quête de phrases ingénieuses , et qu'on dére sa pensée pour la parer. Les mois simples comme uots vulgaires expriment des détails qu'eux s^Is

DE l'^:s,prb$sion. 151

peuvent ex;primer. Il y a une. certaine recherche, dans Phèdre :

Est ardelionum qusedam Romae^natio,

Trépide concursans, pccupata in otio,

Gratis anheians, multum agendo nihil agens,

Sibi molesta, a^ue aliîs odiossimà. (ii, 5.)

Ces heureuses antithèses font J'éloge de Téfrivain. La Fontaine dit bonnement la chose.

Ainsi certaines, g^ns qui font les empressés \

S'iQtroKJLuisent da,ns les affaires.

Ils fontpartout les nécessaires, Et partout importuns devraient être chassés.

lî y a même de raffectatio^ dans ces abs^rs^ctions de Phèdre qui agissent comme des personnes.

. Sic quo4 muUor^m fugerat iiqpradentiam, Unius hominis reperit solertia. (iv, 5.)

Je ne sache pas que La Fontaine ait jamais voulu faire une phrase symétrique.

Le peuple s'étonna comme il se pouvait faire Qu'un homme seul eût plus de sens Qu'une multitude de gens.

Phèdre combine des sentences et lime des périodes :

Humiles laborant, ubi potentes dissident. (i, 29.)

Cet enchaînement des mots donne à, Ija phMise une régularité qui n'est pas dans la nature. Les objets ne sont pas taillés ainsi en angles saillants j en formes géométriques. Une phrase ainsi opposée a elle-naême ^ mot à mot , membre à membre, ressemble trop à une écjuation. La nature a des formes moins rigoureusement savantes.

lg2 DE l'ëxprbssion.

moins uniformément calculées. Il faut pour Tîmiter avoir plus d'abandon.

Hélas î on v^oît que de tout temps Les petits ont pàt^^^s sottises des grands.

La Fontaine eût dit vblonliers comme Henriette :

J^aime ^ vivre aisémetîL et dans tout ce qu^on dit Il faut se trop peiner ^our 'avoir de l'esprit. * C^est une ambition que je n'ai pas en tète.

iè me trouve fort bien , ma mère, d'être bëte , Et j'aime mieux n'avoir que de communs propos Que de me tourmenter à dire de beaux mots.

Par la même raison , il évite les inversions poétiques. En déplaçant quelques épithètes , sa fable se trouverait écrite en prose. Il ne diange rien à Tordre naturel, non plus qu'aux tournures simples. La prose et la conversation n'ont pas d'inversions . Les poètes n'en font que pour obéir à la mesure ou pour être solennels. Or, La Fontaine est assez poète pour commander à la mesure , et il aime trop le vrai pour être solennel à contre-temps. — De métaphores , peu ou point , si ce n'est les figures du langage rustique ; partout l'expression naturelle et primitive. Ce n'est pas un écrivain qu'on écoute , encore bien moins un poète , c'est un homme. Quintilien avait déjà remarqué que cette sobriété d'expression est le propre destittératures parfaites. Quand on conamence à «embellir sa phrase , à chercher des alliances de mots, à mettre dans u|^ sujet plus d'esprit , d'imagination et d'éloçaence qu'il n'en peut porter , le mauvais goût arrive et la littérature va déchoir.

Ne croyons pas cependant qu'un poète naturel ne

DB t'BÏPRESSION. 1S3

connaisse que les mots familiers et les tournures simples. Le propre de la nature est d'être variée à l'infini, sans cesse opposée à eUe-ïnême, à la fois sublime et naïve ; quand on cesse un instant de considérer les petits mouvements d'un insecte qu d'.une plante , on voit autour de soi les fmysages profonds , et sur sa lête le ciel immense, La Fontaine en six vers joint aux mots magnifiques d'un lyrique le ton plaisant d'un conteur.

Vouloir tromper le ciel est folie k la terre.

Le dédale des cœurs dans ses détours n'enserre *

Rien qui ne soit d'abord éclairé par les dieux...

Un païen qui sentait quelque peu le fagot, Et qui croyait en Dieu, pour user de ce mot,

Par bénéfice d'inventaire,

Alla consulter Apollon. (Pi ^^0

Au reste il a rassemblé exprès les contrastes de son talent , en se traduisant en prose , et en raillant un peu la poésie qui Tenchante. Il s'est plu à tomber du ciel en terre , et à prendre le langage d'un marchand , après celui de Virgile :

C'est du séjour des dieux que les abeilles viennent. Les premières, dit-on, s'en allèrent loger

Au mont Hymette et se gorger ^

Des trésors qu'en ces lieux les zéphyrs entretiennent. Quand on eut du palais de ces filles du ciel Enlevé l'ambroisie en leurs chambres enclos*.

Ou, pour dire en français la chose,

Après que les ruches sans miel N'eurentplus que la cire, on fit mainte bougie. (ix, 12.)

Ce mélange d'ironie , de familiarité , de grâce et d'enthousiasme, ne s'est jamais rencontré que dans Platon.^

1K4 DE l'expression.

Leséorivainsdu8iè(^esontsoutenuspl$gar4j^i^t jsé

IQ6 ton 9 noble ou- plaisant. Ils sont par tout ^d'acçon

avec eux-méxnes ,, parce quMls sont, raisonnable^, h

. Fcmtaina estœt être c( ail^ y léger ^ . sacr^ , papillon do

Parnasse p ^ dont le vol capricieux monte et descend an

: ^é de $on imagination mobilor H ^ plié la phrase com-

: inerîd^j il a retrouvé les coupe^delVonsardlproscrites

/par Boileau. Il a laissé tomber son v^s, aafis ^'mqjoié-

ter de le briser.

w Voyiez. •« ^a^lle» roAcontre^ 4^^^ la :?ie

Le sort cttuse ! Qf^pt ^^v

Comme vous è1«8 rQi^riEous.fne c^sidérez

Qui ni quoi. Çv, 18.)

Et si fausse «u^ pour maître Un serpent, eût-il su jamais pousser A loin L'ingratitude? ^ (x,l)

C'est lalibertéet la hardiesse delarc^nversationfamiflière. Quand nous causons entre noiis^ tous les moyens nous sont bon^ pour metU*e en lumière notre idée principale : nous rompons brusquement Téquilibre. de la phrase, nous élevons la voix tout d'un coup; à tQutprix nous mettons ear^Uefle mot important^ et (.a Fpptaine fait comme nous.

Oh écorche, on taille, on démembre Messir^Ioup. " (vni, 3.)

Les derniers traits de Fombre empêchent qu'il nis voie Le filet. ., (vni, 22.)

Sans doute la jrégujiaritéides mesurée et le retour périodique des rimes relient tçutes les parties de \^ phrase et leurdonnent cettencbaînemeojt qui e^ |e p}:Qpre(Jies,ceu*

DB L'£iPRESS10N. 156

vres d'art. En cela la poésie est supérieote à^ la prdse. Mais il ne faut pas que cette unité supprime la viariété, ni que cette harmooie dégénère en monotonie. L'alexandrin français a fini par communiquer ^ à Isk pensée une nniformité insuf^portable^ Pour le reùouveler on a été obligé de Tassoujïlir/'et il a fallu, à l'exemple de La Fontaine, violer un peu les r^les jointes deë'césares et des rejets.

Ce n'était pas assez, et sila fable n'eût empiloyé qu'un seul mètre, elle eût perdu la moitié de sa vérité et de ion agrément: car l'alexandrin à beau s'humaniser, il garde toujours un air solennel ; douze syllabes sont un trop long vêtement pour une pensée légère et folâtre. Elle s'embarrasse dans les plis de ce inàutôàu âiagnifique et ne peut marcher que d'un air éérièu:Si et compassé. Si gracieux et si naturel que soit La Fontaine, ses poèmes d'Adonis, de Philémon et de Bautis, ont quelque chose de monotone. Les idées semblent s'aligner avec les vers comme des soldats à la parade. Sous cette discipline des sons et de la mesure, elles perdent leur mouv^nent spontané et leur liberté native. L'effet est aussi malheureux quand les vers sontpétits; La p^^ée court sans pouvoir s^arrêter^ sur les idées principales. Les rimes qui reviennent à courts intervalles, ptessées^ étourdissànteSy tiômme le bruit d'une roue qui tourne, entraînent l'esprit avec l'ôreîHe, et on arrive au bout de la pièce sans avoîrrienraîiarqué. Plusieurs fables,' Jupiter et les tomeHreSy les Vautoum etUs Pigêom, te Rat de ville et le Rat dé champ , prouvent que le mètre eût fait échouer la pensée, et que le génie ne peut rie» contre la nature' des

]{i6 DE l'expression.

choses. Qu'on réserve l'alesandria pour le drame et tragédie, à la bonne heure : les personnages parle d'un ton sérieux et soutenu. Qu'on garde les petits ve pour la poésie légère : la pensée vole alors aussi lég^ ment qu'eux. Mais dans les fabl^, où les pensées s rieuses et gaies, tendres et plaisantes , à chaque in stant, se mêlent, nous voulons des vers de loesure différentes et des rimes croisées.

Il faut pourtant que cette variété et cet entrecroise ment ne soient pas symétriques ; sans quoi, la fabi prend l'air d'une ode ou d'une chanson. i

Un Gorbel si était

En un arbre mangeût

Un petitde fromage,

Renard l'a avisé,

Qui tbt fut apensè.

De faire lui gommage.

Dit renard : Par ma fai, *

En tout ce mont ne sai

Nulle si belle bëte, * Comme TOUS, dom Corbel,

Car fiissé je si bel

Et de coq>3 et de tète.

(Robert III, Isopet, S, fable îl]

Ces deux strophes prouvent assez combien il est dangereux d'accepter un rhythme trop musical. On voudrait chanter cette fable, et on oublie les idées pour la mélodie. Dans La Fontaine, le chant du vers n'effoce pas l'idéoj il la traduit; il n'en écarte pas l'esprit, il l'y applique. U s'allouge, il s'accourcit, il tombe, il court, il s'arrête, selon tous les mouv^nents de l'àme. Ici ses

DE l'expression. 1S7

[courtes mesures et ses rimes symétriques sont pleines le galté.

Un mort s'en allait tristement S'emparer de son dernier gite ; Un curé s'en allait gaiment Enterrer ce mort au plus vile.

On dirait à entendre ces vers que le bonhomme fredonne une chanson entre ses dents. Ecoutez maintenant ces rimes accumulées et ces sons pressés qui expriment la volubilité et la loquacité. C'est comme le babil joyeux des cloches argentines], tintant et gazouillant un jour de Noël.

Le pasteur était à c6té Et récitait à l'ordinaire Maintes dévotes oraisons, Et des psaumes et des leçons.

Et des versets et des répons.

Monsieur le mort, laissez-nous faire, n vous en donnera de toutes les façons.

La multitude des rimes rapprochées étourdit le lecteur et l'accable sous le bruit, en même temps qu'elle oppresse son imagination sous les images, et agrandit l'objet décrit.

Un rat des plus petits voyait un éléphant

Des plus gros, et raillait le marcher un peu lent

De la bête de haut parage,

Qui marchait à gros équipage.

Sur l'animal à triple étage ,

Une sultane de renom ,

Son chien , son chat, et sa guenon ,

1S& DE l'expression.

Son perroqujç t^ 89. vieille et toute sa maison \

S*en allaient en pèlerinage. |

Nous ne voulons pas défendre ici les théories de Deli et rharmonie imitative* La vérité pourtant est que 11 grands poètes seuls savent mettre d'accord l'expressitij et l'idée, la sensation et le sentiment. Ce long vers qd tombe sur un son étouffé ne peint-il pas à l'oreille li| chute sourde du pesant sanglier :

De la for^e du coup pourtant il s*abaUit.

J'aime mieux cependant considérer dans cette fable k mélange des mètres, remarquer les graves alexandrins employés à représenter les événements et les idées graves, puis deux petits vers au milieu d'une longue période choisis pour peindre un petit animal.

Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe. Tente encor notre archer, friand de tels morceaux. Autre habitant du Styx ; la Parque et ses ciseaux Avec peine y mordaient; la déesse infernale Reprit k plusieurs fois l'heure au monstre fatale. De la force du coup pourtant il s'abattit.

C'était assez de biens ; mais quoi ! rien ne remplit Les vastes appétits d'un faiseur de conquêtes. Dans le temps que le porc revient à soi, Tarcher Voit le long d'un sillon une perdrix marcher,

Surcroit chétif aux autres tètes.

De son arc toutefois il bande les ressorts.

Le sanglier, rappelant les restes de sa vie , Vient sur lui, le découd, meurt .vengé sur son corps.

Et la perdrix le remercie. (viii, 26.)

Nous dirions bien encore que la difficulté est expri-

DE L'ElCPlffiSSlOX. 1 S9

méé dans celte xxfape pémble et dlia& oelte suspossiaii lourde :

La Parque et ses ciseaux Avec peine y mordaient;

qu'un peu pliîs loin lé vers interrompu laisse Tesprit dans Tattente :

Dans le temps que le porc revient h soi, Tarcher...

Mais cette cîiti«pie pourra sembler minutieuse.. Elle est vraie pourtant. L'idée péritsi le versnesemodèbpassur elle. L'âme veut, pour subsister, un corps choisi pour la recevoir 4 Elle languit et s'altère avec lui ; eUa a besoin de sa perfection et de sa ssuité. ; et. nous, qui la contemplons, nouâravons beau nousattacher aux choses spirituelles, nous ne pouvons nous détacher des choses corporelles^ Il faut que nos sens soient émus pour que notre âme soit émue. Il faut que la rapidité et la légèé des sons nous égaient pour que la légèreté et la ralité des idées nous amusent. Le critique , comme le philosophe, doit toujours se souvenir qu'il a un corps.

§ 2. — DE l'expression choisie.

Ces mots si particuliers, ces tournures si simples, ce ttiètre si varié , cette exacte imitation de la nalure, n'ôtent pas au style la liaison et l'unité qui rendent l'art supérieur à là nature. Le. génie de La Fontaine est l'alliance pet*pétuelle de ces deux talents opposés.

Patru aurait voulu qu'il ne mit pas ses fables en vers ;

JQO DE l'expression.

et Lessing plus tard écrivit les siennes en prose , pré tendant ramener l'apologue à son expression naturelle L'un trouvait que la brièveté est le principal omemen du conte, et que les vers le gâtent en l'allongeant L'autre décidait que l'enseignement est l'unique buté la fable , et que les vers l'altèrent en l'embellissant. I est heureux que La Fontaine ait négligé les avis de Patra et mérité les reproches de Lessing. Ses vers ont le naturel de la prose, et pourtant ont le mérite des vers. Le mètre ne se remarque pas, il se sent. Ce sont des liens lâches et flexibles , mais ce sont des liens. A travers toutes les ondulations du rhythme , il sô conserw une mesure réguUère qui garde une symétrie obscure, et aide la pensée à relier ses fragments épars. La r^ tition des rimes est une musique sourde, qui rappelfeà l'esprit par la ressemblance des sons laressemblancete idées, et simule par une union physique leur unioi morale. On joint involontairement l'idée présente i l'idée ancienne, en joignant la rime prononcée à la rim qu'on prononce. Ajoutez enfin que cette mesure et cette mélodie peu sensible, mais perpétuelle, laissent, panni toutes ces émotions diverses,une émotion uniquequiest très douce , l'émotion musicale et poétique ; de même que, sous les bruits et les sons toujours cliangeantsè la oimpagne , court un long et doux murmure qui cahne et charme notre âme et que nous n'apercevons

pas.

Mais cette vague liaison devient, quand il le faut, un

enchaînement rigide, et ces vers si Ubres, qui semblent

courir à la débandade, se disciplinent, au souffle d'une

DB L'fiXPRfiSf^ION. 161

pensée éloquente, en groupes serrés de solides périodes. La construction grammaticale devient rigoureuse comme celle d'un discours d'orateur , et les vers s'ordonnent suivant une loi fixe, pour ajouter leur symétrie à son unité.

Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour Ne transporte chez vous les pleurs et la misère , Et, mettant en nos mains par un juste retour Les armes dont se sert sa vengeance sévère,

Il ne vous fasse en sa colère

Nos esclaves à votre tour.

Voilà la grande phrase oratoire , la période parfaite , et son cortège de propositions incidentes , enfermées les unes dans les autres, dont toutes les parties se tiennent comme les membres d'un corps vivant , et qui se porte d'un seul mouvement avec toute cette masse pour frapper un coup décisif. Mais l'enchaînement des vers n'est pas moins étroit. A l'extérieur , les rimes peuvent se détacher de celles qui précèdent et qui suivent, comme la phrase peut se séparer de celles qui l'entourent, comme la pensée peut se mettre à part de celles qui lui sont jointes ; et la musique, la grammaire et la logique sont d'accord pour en former un tout distinct. A l'intérieur, les deux premières rimes appellent toutes les autres. Toutes s'opposent trois par trois à intervalles symétriques, et si la symétrie manque à la dernière, c'est pour finir la phrase par un son- plus plein et plus viril ; les mètres se disposent en deux rangées séparées et régulières, et la période est une strophe. D'où il suit que les sons s'appellent comme les idées et comme les phrases ;

>2 DE L'EXPBESSIOIf.

logique, la grammaire et la musique s'acconientpoto rmw un tout indissoluble. Elles en organisent le dons, après l'avoir distingué du dehors. ' Montrons encore la perfection du mètre dans une \)\e où nous avons montré la perfection de ta compoion. On en conclura que les mérites divers ne sonl s épars dans l'ouvrage, mais qu'ils sont tous rassemè& sur sous les points.

Il dît qae dulabeur des ans Pournous seuls il porhùtles soins les plus pesants. Parcourant sans cesser le long cercle de peines Qui, revenant sur soi, rameniùt dans les plaines Ce que Cérës nous donne et vend aux animaux;

Que cette suite de travaux Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes. Force coups, pende grè ; puis quand il était vieux On croyait l'honorer chaque fois que les hommes Achetaient de son sang l'indulgence des dieux.

1 période ici sans se briser est devenue un discoors tier. Â l'extérieur elle est fermée et les rimes n'en deandent pas d'autres qui les complètent. A l'intérieur, second argument se distingue du premier par un angement subit du mètre, et s'y unit par ane rime mmune; et comme la gravité passionnée croit sans sse, il se déploie en un double distique croisé, dont I longues mesures et les rimes alternatives captivent reille et maîtrisent l'âme. Le vers tombe comme un ant solennel , avec l'austérité d'une sentence et la -ce d'une malédiction. Qu'on supprime cette unité isicale , en laissant l'unité grammaticale et l'unité

DE i/expression. 163

logique , on verra ce que la première fournit aux autres.

« n dit qu'il portait pour nous seuls les fruits les plus pesants du labeur des années ; parcourant sans s'arrêter ce long cercle de peines qui ramène dans nos champs , en revenant sur soi , ce que Cérès nous donne et vend aux animaux ; que cette suite de fatigues avait de tous tant que nous sommes pour récompense force coups, peu de gré; puis , que, quand il était vieux, on croyait l'honorer toutes les fois que les hommes achetaient l'indulgence des dieux au prix de son sang. »

11 fallait faire ainsi « le peseur de syllabes et le regratteur » de consonnes , et se hasarder jusqu'à la critique de Batteux et de Denys d'Halicamasse pour montrer que l'instinct du bonhomme est aussi savant que la réflexion du philosophe.

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