‹ Essai sur les Fables de La FontaineChapitre 14 sur 21 · DE L ACTION · texte numérisé non relu

DE L ACTION

nous , nous aurons la hardiesse de trouver un peu froide cette peinture d'Ésope :

a Une femme veuve, laborieuse, ayant des servantes , avait coutume de les éveiller la nuit, au chant du coq, pour les mettre à Touvrage. Celles-ci , lassées de leiir travail continu, résolurent d'étrangler le coq, car elles croyaient qu'il causait leurs maux en éveillant la nuit leur maîtresse. » (44.)

A proprement parler, ce n'est pas là un tableau, mais le sujet d'un tableau. La Fontaine Ta fait avec des couleurs aussi vraies , aussi familières , aussi franches que Van-Ostade et Téniers.

Dès que Taurore, dis-je, en son char remontait, Un misérable coq à point nommé chantait.

Aussitôt notre vieille, encor plus misérable, S'affublait d'un jupon crasseux et détestable , Allumait une lampe et courait droit au lit Où de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,

Dormaient les deux pauvres servantes.

L'une entr'ouvrait un œil, l'autre étendait un bras.

Et toutes deux très mal contentes Disaient entre leurs dents : Maudit coq, tu mourras! (v, 6.)

III. Puisque le premier mérite du poète est l'exactitude minutieuse , le premier mérite des discours sera d'être directs , car les personnages effectifs parlent euxmêmes ; si l'écrivain se fait leur interprète , il ôte à leur langage le mouvement et la vérité. La fable de Phèdre est vive et jolie :

a Un jour, dans un pré , une grenouille vit un bœuf; et , envieuse d'une telle grandeur, elle enfla sa peau ri-

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dée, puis demanda à ses enfants si elle était plus grosse que le bœuf. Ceux-ci dirent que non. Alors elle tendit de nouveau sa peau par un effort plus grand , et demanda qui des deux était le-plus grand. Us dirent que c'était le bœuf. A la fin indignée , et voulant s'enfler encore plus fortement , son corps creva et elle resta morte. »

La Fontaine n'ajoute rien et met seulement le récit en dialogue; on va voir la différence.

Une grenouille vit un bœuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle , qui n'était pas grosse en tout comme un œuf. Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille Pour égaler l'animal en grosseur,

Disant : Regardez bien, ma sœur.

Est-ce assez? dites-moi ! n'y suis-je point encore?

— Nenni. — M'y voici donc? — Point du tout. — M'y voilà?

— Vous n'en approchez pas. Lachétive pécore

S'enfla si bien qu'elle creva. (i, 2.)

Aussi , lorsqu'il a pris le ton indirect, il le quitte vite. On sent à chaque instantque l'imagination fait éruption pour se dépouillerde cette forme inerte. Ses personnages, retenus un instant derrière le théâtre , accourent toutde suite surla scène. Ils interrompent lepoèteetluiôtentla parole.

Un charlatan se vantait d'être

En éloquence un si grand maître.

Qu'il rendrait disert un badaud.

Un manant, un rustre, un lourdaud.

<( Oui Messieurs, un lourdaud, un animal, un âne. Que l'on m'amène un âne, un âne renforcé :

Je le rendrai maître passé

Et veux qu'il porte la soutane. (vi, 19.^

Hé BB l'action.

«Tout parlé en cet ouvrage, et mêniie lèà {iôîs^iiô. » C'est le propre du poète de s'oublier lui-même , pour faire place aux enfants de son cerveau, «visibles fantômes » , qui le font taire, et s'agitent, s'élancent, conibattent, Vivent en lui comine s'il n'était pas là.

Mais puisqu'ils iparient eux-mêmes, il faudr^a qiîô leurs discours soient remplis de traits particuliers : car chacun de nous sait en détail ses affairés , et voit uiiô à une les actions qu'il a faites hier, ou qu'il veut faire demain. Ce sont les étrangers qui ne connaissent de nous que les caractères généraux , et Terisemble indistinct. Un indifférent saura vaguement lés espérances de Perrette. Perrette calcule , sou par sou , sa dépense et son profit , en paysanne , et aussi en propriétaire qui fait son tx)mpte elle-même, et n'a pas besoin d'un interprète.

Notre laitière ainsi troussée

Comptait déjà dans sa pensée Tout le prix de son lait, en employait Targent, Achetait un dent d'œufs, faisait triple couvée. La chose allait k bien par son soin diligent.

Il m'est, disait-elle , facile D'élever des poulets autour de ma maison.

Le renard sera bien habile S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon. Le porc h. s'engraisser coûtera peu de son :

Il était, quand je l'eùis, de grosseur raisonnable. J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon. Et qui m'empêchera de mettre en notre étable. Vu le prix dont il est, une vache et son veau, Que je verra:i sauter au milieu du troupeau? (viii, 10.)

La Fontaine est devenu fermier; un peu plus loîft il sera

BE l'action. 119

^TtM3at. n se pénètre des affaires de ses clients y expose les titres de propriété, les moyens de droit, les arguments contradictoires •

La damé au nez pointu répondit que la terre

Etait au premier habitant.

C'était un beau sujet de guerre Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant.

Et quand ce serait un royaume, Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi

En a pour toujours fait l'octroi ÂJean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,

Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi.

Certes la belette qui met l'hérédité en question est mie terrible révolutionnaire , et Rousseau n'a trouvé ni pis ni mieux dans son discours sur l'inégalité*

Jean lapin allégua la coutume et l'usage.

Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis

Rendu maître et seigneur, et qui de père en fils

L'ont de Pierre à Simon, puis à moi, Jean, transmis.

Le premier occupant! est-ce une loi plus sage? (vu, 18.)

La propriété n'a-t-elle pour fondement qu'une coutume? Cela serait grave, et cela est faux. En tous cas les deux plaidoyers sont le résumé de beaucoup de traités. Heureusemmit Grippeminaud supprime là questi<xi en mangeant les propriétaires.

Ces détails prouvent que chaque orateur fait sur soi « une réflexion profonde » . En s'enfonçant ainsi en soimême , il y trouve des particularités qui n'appartiennent qu'à lui et que seul il peut y trouver. Lé discours prend aussitôt un tour particulier ; il se distingue des

j|20 M l'action.

autres , il est donc nouveau et intéressant. Si le loup veut montrer qu'on le persécute , il cite Thistoire de sa race, et raconte les mœurs du village, les proclanaations du château, les contes de la chaumière.

Je suis haï, dît-il, et de chacun

Le loup est rennemi commun ; Chiens, chasseurs, villageois, s'assemblent pour sa perte. C'est par laque de loups l'Angleterre est déserte :

On y mit notre tête à prix.

Il n'est hobereau qui ne fasse

Contre nous tels bans publier;

Il n'est marmot osant crier Que du loup aussitôt sa mère ne menace. (x , 6.)

Esope dit simplement :

<i Un loup , voyant des bergers qui sous une tente mangeaient un mouton, s'approcha, et dit : Quel bruit vous feriez si j'en faisais autant 1 » (389.)

Libre à Lessing d'admirer cette concision. Mais cette plainte est froide , parce qu'elle est vague. Elle convient à un autre aussi bien qu'au loup. Elle ne nous apprend rien de son caractère ni de son histoire. Elle n'est qu'un lieu commun. Au contraire,un loup seul peut faire celle de La Fontaine , if un loup rempli d'humanité j», philosophe , et qui médite le plus sérieusement du monde. Elle intéresse parce qu'elle est nouvelle et instructive. Ce loup est le premier qui la fasse , et elle nous montre son histoire e{ son portrait. Ce sont donc les détails qui sauvent du lieu commun , et c'est la fuite du lieu commun qui donne la vérité et l'intérêt; mais le portrait est vrai quand aux traits communs et généraux il ajoute

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les traits personnels ; et il est intéressant quand aux traits communs et observés ailleurs il ajoute des traits nouveaux. La première règle est donc de trouver des traits nouveaux en cherchant des traits personnels. Il y a là toute une théorie , et contraire à celle du siècle. Presque tous les grands écrivains suivaient alors le précepte que Buffon donna plus tard. Pour rester nobles , ils fuyaient les détails particuliers , ou ne les exprimaient qu'en termes généraux. Cela allait si loin que, dans le plus simple et le plus rude de tous, Corneille, le personnage disparaissait souvent, ne laissant à sa place qu'une idée abstraite et morte , sans âme ni figure d'homme , et qu'en changeant les pronoms on pouvait faire de ses plus belles scènes des dissertations philosophiques. Ici , par exemple , c'est un critique qui parle , et ce n'est plus Horace.

Le sort qui de l'honneur leur ouvrit la barrière Offrit k leur constance une illustre matière. Il épuisa sa force k former un malheur Pour mieux se mesurer avecque leur valeur; Et, comme il vit en eux des âmes non communes, Hors de Tordre commun il leur fit des fortunes. Combattre un ennemi pour le salut de tous, Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups, D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire :

Mille l'ont déjk fait, mille pourraient le faire. Mourir pour le pays est un si digne sort, Qu'on briguerait en foule une si belle mort.

Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime. S'attacher au combat contre un autre soi-même , Attaquer un parti qui prend pour défenseur Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur.

1S2 SB l'action.

Et, rompant tous les nœuds, s'armer pour la patrie Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie : Une telle vertu n'était digne que deux.

L'éclat de son grand nom lui fait peu iHemieux, Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée Pour oser aspirer k tant de renommée.

(Horace, acte II , scène 8.)

§ 2. — DE l'unité.

Le danger de cette règle est de détruire toute r^le : rar dans la hature les détails sont infinie ; si l'on disait tout> l'on n'achèverait point. Il faut choisir dans cette multitude accumulée. Mais comment choisir? Par quelle raison rejeter ceci et prendre cela ? Qui fera cette séparation du nécessaire et de l'inutile ? Une chose toute puissante, le but. Tout récit, discours , description , ensemble de récits , descriptions et discours , prouve un point et ne sert qu'à cette preuve. Ce qui ne démontre rien est superflu et doit être rejeté. Le poète a le sentiment obscur de ce but. Sans se l'être marqué comme un géomètre, il y va par le chemin le plus sûr et le plus court, poussé par cet instinct irréfléchi^ aveugle et divin , qu'on nomme le goût. Il erre çà et là , léger, ailé, sacré, connue dit Platon , danë les prairiids poétiques, et , à ce qu'il semble , à l'aventure , mais avec un choix et des préférences qu'il n'aperçoit pas. Ces mouvements si variés et si spontanés cachent une sagesse intérieure et obscure , qui l'écarté involontairement des choses déplacées ou inutiles , et le porte machinalement vers

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les meilleares et les pins belles. Cette raison ignorante est le génie qoi reste vivant en devenant ordonnateur.

I. Il y a donc un milieu entre la séchei^se et Tabondance, entre la rareté et l'entassement des détails. Noos allons trouver cette vertu moyenne tour à tour dans le récit, dans la description, dans le discours et dans Tènsemble. La fable du bûcheron la montre dans le rédt.

Celui d'Ésope est inanimé. Ces tristes fables d'Ésope qui se soiat jouées dans l'imaginailoïi gr^^que pendant tant de siècles n'ont pas Rencontré dans leur nation un poète qui les abritât sous scm génie. Empêtrées plutôt qu'habillées dans le style lourd du rédacteur byzmitin, elles ont traversé les siècles sous cet informe vêtement , €* n'ont trouvé leur Homère que dans un Français, dans

chrétien , dans La Fontaine. H est vrai que pour les ^voir il s'^t fait un peu grec et païen.

Un bûcheron laissa tomber sa hache dans un fleuve :^ttrant l'entraina. Accablé de douleur , il pleurait assis stffle bord du fleuve. Mercure , ayaint pitié de lui, vint lui demander pourquoi il pleurait. L'autre Tayant dit, Mercure descendit dans le fleuve, et, en retirant une cognée d'or, il lui demanda si c'était celle-là qu'il avait perdue : il dit que non. Mercure, étant redescendu, en retira unie d'argent : il dit encore qu'elle n'était pas à lui. Mercure descendit une troisiteie fois , et lui rapporta la sienne, hii demandant encore s'il avait perdu celle-là. C'eirtbiéh ceBe-=làque j'ai perdue, dit-il. Mercure , ayant approuvé sa probité et sa véracité , les hii

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donna tontes. Lui , étant retourné vers ses compagnons, : leur raconta ce qui lui était arrivé. Tous lui portèrent'envie , et allèrent au même endroit , voulant faire le même profit. C'est pourquoi chacun d'eux , ayant pris sa hache , se rendit auprès du même fleuve pour couper du bois , et , ayant jeté fort à propos sa cognée dans le courant , s'assit en pleurant. Mercure étant apparu aussitôt et ayant demandé la cause de ces larmes , chacun d'eux répondit qu'il avait perdu sa hache dans le fleuve, etc. » (127.)

Laissons là cette narration monotone, et voyons dans Rabelais le luxe , la profusion , l'accumulation des détails , la folie de l'imagination qui déborde et se répand de tous côtés , et noie le récit , troublée , emportée , fangeuse :

a De son temps était un pauvre homme villageois , natif de Gravot , abatteur et fendeur de bois , et en cettuy état gagnait cahin-caha sa pauvre vie. Advint qu'il perdit sacoignée. Qui fut bien marri et fâché, ce fut il. Car de sa coignée dépendait son bien et sa vie. Par sa coignée vivait en honneur et en réputation entre tous les riches bûcheteurs. Sans sa coignée , mourait de faim. La mort six jours après le rencontrant sans coignée , avec son dail l'eût fauché et cerclé de ce monde. En cette estrof , commença à crier , prier , implorer , invoquer Jupiter par oraisons moult disertes (comme vous savez que nécessité fut inventrice d'éloquence), levant la face vers les cieux , les génome en terre , la tête nue , les bras hauts en l'air , les doigts des mains écarquillés, disant à chacun refrain de ses suffrages à haute voix infatiga-

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blement : Ma coignée , Jupiter , ma coignée , ma coignée. Rien plus, ô Jupiter , que ma coignée , ou des deniers pour en acheter une autre. Hélas, ma pauvre coignée 1 » (Liv. IV, Prologue.)

Jupiter tient son conseil; mais laissons Jupiter. Il y a là dans Rabelais tout un poème épique :

« Mercure avec son chapeau pointu , sa capeline , talonnières et caducée , se jette par la trappe des cieux , fend le vide de Tair , descend légèrement en. terre , et jette aux pieds du bûcheron les trois coignées ; puis lui dit : Tu as assez crié pour boire. Tes^prières sont exaucées de Jupiter. Regarde laquelle de ces troi^est ta coignée , et remporte. L'autre soulève la coignée d'or , et la trouve bien pesante. Puis dit à Mercure : Marmes , cette-ci n*est mie la mienne. Je n'en veux grain. Autant fit de la coignée d'argent et dit : Non , cette-ci , je vous la quitte. Puis prend en main la coignée de bois , il rede au bout du manche , en icelui reconnaît sa mare, et, tressaillant tout de joie comme un renard qui rencontre poules égarées , et souriant du bout du nez , dit : Merdigue , cette-ci était mienne ; si me la voulez laisser , je vous sacrifierai un bon et grand pot de lait tout fin couvert de belles fraières , aflx Ides (c'est le quinzième jour de mai). — Bon homme » dit Mercure, je te la laisse, prends-la ; et pourceque tu as opté etsouhaité médiocrité en matière de coignée , par le veuil de Jupiter , je te donne les deux autres. Tu as dorénavant de quoi te faire riche ; sois homme* de bien. — L'autre courtoisement remercie Mercure , révère le grand Jupiter, sa coignée antique attache à sa^einture de cuir , et

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s'm ceint sur le dos, comme Martin Caiobray. Les deux autres plus pesantes il ch^ge à son col. Ainsi s'en va prélassant par le pays, faisant bonne trogne parmi les parochiens et voisins j leur disant le petit mot de patelin : En ai-jel Au lendemain, vêtu d'une sequenie blanche, charge sur son dos les deux précieuses coignées, se transporte à Ghinon , viUe insigne , ville noble , ville antique , voire première du monde , selon le jugement et assertion des plus doctes Massorets. En Chinou, il change sa coignée d'argent en beaux testons et autre monnaieblanche; #a coignée d'or en beaux saints, beaux moutons à grande laine , belles riddes, beaux royaux, beaux écus au soleil. Il en achète force métairies, fc^^ce granges , force cens , forces cassines , prés , vignes , terres labourables, pàtis, étangs, moulins, jardins, bœuÊi, vaches , brebis. »

L'énumération est infime , conune dans un conte indien. Que serait-ce si nous achevionsde citer l'histoire? U y a pourtant des mots heureux dans ce chaos , et beaucoup de vie et de mouvement :

Qaum flueret lutulentus, erat quod toUere velles.

Mais il fallait éclaircir cette eau troublée. La Fontaine en quelques vers garde tous les traits intéressants , et en ajoute d'autres.

Un bûcheron perdit son gagne-pain.

Le long début de Rabelais est tout entier dans ce mot.

C'est sa cognée, et , la cherchant en vain , Ce fut pitié là-dessus de Tentendre.

Il n'avait pas de^putils à revendre.

DB l'action. 127

Ce dénier trait est d'un paysan et manque dans l'autre récit. La plainte de Rabelais est exagérée et touche au ridicule. Elle ressemble à ces grandes peintures de Jordaens , montagnes de corps entassés , de visages enluminés j où les chairs débordent hors de toute forme , où les couleurs exagérées s'entrechoquent , mais où toutes les figures sont vivantes et de belle humeur. Celle-ci est naïve , touchante et mesurée comme un petit tableau de •s.

8 sachant donc où mettre son espoir, i face était de pleurs toute baignée. •ma cognée ! 6 ma pauvre cognée !

écriait-il ; Jupiter, rends-la-moi :

i tiendrai l'être encore un coup de toi.

dogue entre Mercure et lui est direct comme dans ais. Mais tout le tapage de la fin est rassemblé en ues vers :

iliistoire en est aussitôt dispersée , It boquillons de perdre leur outil , ilt de crier pour se le faire rendre.

est plus bref qu'Ésope lui-même , et Ésope ne peint

Son fils Mercure aux criards vient encor ;

A chacun d'eux il en montre une d'or.

Chacun eût cru passer pour une bête

De ne pas dire aussitôt : La voilà. (v, 1.)

Rabelais , étQurdi de ses détails et enivré de sa profusion , n'a pas aperçu ce geste ni rendu cette exclamation ; il dit seulement :

128 DE l'action.

tt Tons oh(M6iss«ieiit celle qui étdU d'or et d'atna»fsaieiit, remerdiatit lé grand donafôur Jupiter^ »

Étrange puissance que celle du go&t! La Fi^nlmiEe ti'otive plus d'idées quellabelais , et dit iQ@afô4e pardiâs qu'Ésope. Il est plus peidtre quele peintlre^y ét^plus èoiirt que rabréviateur . D'où vieut ce doùlâe-talent'?'Ihi dâ«r d'aller m but.

IL La Fontaine ne décrit jamais pour décrire- Tous ses traits sont calculés pour produire une impression unique. Ce sont^autiant d'arguments dissimulés qui tendent tous à un même ^et.

Un rat des plus petits voyait un éléphant

Des plus gros, et raillait le marcher un peu lent

'De kbète de bautiparage,

Qui marchait à gros éqiiipage .

Sur ranimai à triple étage

Une sultane de renom ,

Son chien , son chsrt et sa gueiK^n , Son perroquet, sa vieill<e et toute Isa maison ,

S'en aUaient en pièîiéHnage . (x , 1 5.)

Il tellâit prouver que ranimai est énorme: cela feut ressortir la sottise du rat; tous les autres traits sont rejetés. Un faiseur de^ descriptions eût moMré la- {iiysionomie de l'éléphant, te traîaquillité de sesyetfx intelligents, la couleur de sajieati, etc. ; lih Vrai pôètte songe à l'ensemble et ne décrit que pour prouver. Cela sera plus visible encore si nous observœis comoienAfLa^Fcmtaine a corrigé ses orig;inaux.

« Un grand cbasseur, dit Pilpay, revenant un jeur

DE l'actiou. , 129

de la chasse avec un daim qu'il avait pris , aperçut un sanglier qui venait droit à lui. Bon, dit le chasseur^ cette béte augmentera ma provision. Il banda son arc aussitôt y et décocha sa flèche si adroitement, qu'il blessa le sanglier à mort. Cet animal, se sentant blessé, vint avec tant de furie sur le chasseur, qu'il lui fendit le ventre avec ses défenses , de manière qu'ils tombèrent tous deux sur la place. » (265.)

Le chasseur de son arc avait mis bas un daim. Un faon de biche passe, et le voilà soudain Compagnon du défunt; tous deux gisent sur Therbe. La proie était honnête : un daim avec un faon , Tout modeste chasseur en eût été content.

Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe. Tente encor notre archer, friand de tels morceaux. Autre habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux Avec peine y mordaient ; la déesse infernale *" > Reprit à plusieurs fois llieure au monstre fatale. De la force du coup pourtant il s'abattit.

Il fallait bien rendre le sanglier terrible , pour montrer la folie du convoiteux ; la morale exige donc ces détails de la description. Elle exige encpre cette réflexion qui la prépare : ^ ^

Mais quoi ! rien ne remplit Les vastes appétits d^un faiseur de CQSquètes.

Et cette nouvelle entreprise du chasseur, qui comble son imprudence , et cause sa mort :

Dans le temps que le porc revient k soi , Tarcher Voit le long d'un sillon une perdrix marcher.

Surcroît chétif aux autres têtes.

De son arc toutefois il bande les ressorts.

1^0 UE l'action.

Le &wglierf rappelant les restes de sa vie ,

Vient k lui, le découd , meurt vengé sur son corps.

(viii, 27.)

m. mène obwgameot é^w les cUacours. La Foalame a priô à Ptlpay eehii da pigeo^* Maia 4'vim litasiie fietitendeusô qui ne laisse à Tauditeur auoune ifiE^)r^5iBion préoise^ et dont les parties épatées cLéfileoileatement sans aMer au but , il a fait le discours d'ua ornant dont chaque mot est une preuve de tendresse. Le sentiment en lie toutes les parties^ et parce qa'il esir vivaixt il | estuu.

« Il y avait deux pigeons qui vivaient heweux dans leurs nids, à couvert de toutes les injures du temps , et contents d'un peu d'eau et de grain. C'est un trésor d'être dans la solitude quand on y est avec son anû, et Ton ne perd pas à qintt^ pour lui toutes les autres cornpagnies du monde. Mais il semble que le destin n'aitij autre chose à faire en ce monde qu'à séparer les amis» L'un de ces pi^as w nommait rAimé , l'axitre l'Ai- , mant. Un jour l'Aimé eut mwîe de voyager, il commua mcpia son dessein à scm compagnon. Serons-nouâ t<mjours enfermés (ieiâs un trou? lui dit-il. Pour moi^ j*aî résolu d'aller quelque jour par le monde. Dans les voyages , on yfÀi tj^ les jours des choses nouvelles , on acquiert de l'expérience. Les sages ont dit que les voyages étaient un moyen d'acquérir les connaissances que nous n'avons pas. Si l'épée ne sort du fourreau, elle ne peut montrer sa valeur ; et si la plulie ne fait sa course sur l'étendue d'une page, elle ne montre pas son éloquence. Le ciel à cause de son perpétuel mouvement

DE l'action. 131

est au-dessus de tout, et la terre sert dé marchepied à toutes les créatures , parce qu'elle est immobile. Si un arbre pouvait se transporter d'un lieu à w autre, il ne craindrait pas la scie ni la cognée, et ne serait pas exposé aux mauvais traiten^ents des bûcherons, r-- Cela est vrai, hii dit l'Aimant ; mais, mon cher compagnon, voosn^avez jamais souffert les fatigues des voyages, et

VOUS ne savez ce que c'est que d'être en pays étranger. Le voyage est un arbre qui ne donne pour tout fruit que des inquiétudes. — Si les fatigues des voyageurs sont grandes , repartit l'Aimé , elles sont bien récompensées par le plaisir qu'ils ont de voir mille choses rares , et quand on s'est accoutumé à la peine on ne la trouve plus étrange. — Les voyages, reprit l'Aimant, ne sont agréables que lorsqu'on les fait avec ses amis : car , quand on est éloigné d'eux, outre qu'on est exposé aux injures du temps, on a la douleur encore de se voir séparé de ce qu'on aime. Ne quittez donc point un lieu où vous êtes en repos, et Td^jet que vous aimez. — Si ces peines me paraissent insupportables , reprit l'Aimé , dans peu de temips je serai de retour, -r- Après cette conversation , ils s'embrassèrent , se dirent adieu et se séparèrent. » (Edit. 1694, p. 25.)

Le pigeon aime-t-il son ami ? ©n en doute après ce discours. Endoute-t-on après celui-ci ?

Deux pigeons çViiuaient d'amour tendre.

L'un d'eux, s'ennuyant au logis, Fut assez fou pour entreprendre Un voyage au lointain pays.

L'autre lui dît : Qu'allez-vous faire?

132 DE l'action.

Voulez-vous quitter votre frère?

L^absence est le plus grand des maux.

Non pas pour vous, cruel ! Au moins que les travaui ,

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

Encor si la saison s'avançait davantage !

Attendez les zéphyrs. Qui vous presse? Un corbeau Tout à rheure annonçait malheur à quelque oiseau. Je ne songerai- plus que rencontre funeste.

Que faucons, que réseaux. Hélas I dirai-je, il pleut;

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut.

Bon souper, bon gîte, et le reste ? (vl ,2.)

Ces détails de tendresse prévoyante et alarmée , cette émotion plaintive, ce ton plein de langueur et d'amour, sont dans Virgile. Didon n'est ni plus passionnée, ni plus triste.

Quin etiam hiberne moliris sidère classem Et mediis properas aquilonibus ire per altum , Grudelis !

C'est le même abandon et la même grâce. Et tout cela a un but, qui est de prouver lamorale, et d'empêcher les amants de se quitter.

IV. La Fontaine nous a donné lui-même son secret dans la fable du lièvr^ et de la tortue. Il nous y fait voir comment il rapporte tout à l'ensemble , et pourquoi il rejette certains traits de son original. Dans Esope, après que la tortue a défié le lièvre, elle dit :

a Qui est-ce qui nous marquera le but et nous donnera le prix ? — Le plus sage des animaux, le renard, marque la fin et le commencement de la carrière, leur dé-

DE l'action. 13à

signant en même temps la course qu'il fallait faire et le but. » (175.) «Ce n'est pas Taffaire, dit La Fontaine, de savoir qui fut juge » ; et il blâme dans Esope un détail inutile ; il en a retranché bien d'autres qui contredisaient la conclusion. Le bonhomme était plus réfléchi qu'on ne pense. S'il avait la verve facile d'un poète, il avait le travail assidu d'un écrivain. Il corrigeait, épurait, ajoutait, choisissait, et ses compositions sous une apparente négligence étaient aussi bien liées que celles des plus fameux raisonneurs.

Nous ne voulons pas le comparer aux fabulistes du moyen âge (M. Robert, Les deux Tsopets)^ qui détrempent et délaient ses couleurs si vives et ses traits si nets dans une abondance terne de détails Aïonotones ; il ne les a pas connus. Voyons seulement comment il a transformé Pilpay son modèle , et fait un poème d'une simplematière, ce qu'il a dû changer pour accommoder le récit à la morale, combien de fois il a fallu créer de toutes pièces des caractères. L'art, commeune âme, entre dans la prose pour la vivifier et l'organiser.

oc II y avait une tortue qui vivait contente dans un étang avec quelques canards. Il vint une année de sécheresse, de sorte qu'il ne resta point d'eau dans l'étang. Les canards, se trouvant contraints de déloger, allèrent trouver la tortue pour lui dire adieu. — Elle leur reprocha qu'ils la quittaient dans le temps de la misère, et les conjura de la mener avec eux. » (Page 155.)

Elle est fort excusable, puisqu'elle ne quitte son pays que par misère et pour suivre ses amis. Il fallait, pour donner une leçon morale, en' faire « une imprudente.

134 DE l'action.

une babiUarde^ une curieuse 9 \ il fallait préparer la sotte réponse qu'elle fera du haut de Taîr aux gens énierveil* lés; il fallait dire comme La Fontaine :

Une tortue était à la tété légère, Qui 9 lasse de son trou, voulut voir le pays* Volontiers en fait cas d'une terre étrangère « Volontiers gens boiteux haïssent le logis.

La tortue indimne est raisonnable, et ne périt que par inadvertance. Elle a supporté long-t^mps les criailleries des passants , et chacun à sa place eût lâdié Iq

« Quand ils furent au dessus d'un village, les habitants qui les virent, étonnés de la nouveauté de ce spectacle, se mirent à crier tous à la Ibis , ce qui faisait un charivari que la tortue écoutait patiemment. A la fin ^ ne pouvant {dus garder le silence^ elle voulut dire : Que les envieux aient les yeux crevés, s'ils ne peuvent me regarder. »

Compairez à ce léger uKmvement de vanité, qui n'est au fond qu'une boutade d'impatience, la présomption soudaine et l'impertinence parfaite de la tortue françaiise:

Miïttcle i disait-on , venez voir dans les nues

Passer la rlaine des tortuea.

La reine, oui vraiment, je la suis en effet ; Ne vous en moquez pas. (x, 3.)

Tous lés caractères que construit La Fontaine servent de preuveàsa morale, et tous ses détails servent de ccmfirmation à la preuve. Nous avons vu combien le chien, no-. Hq piurasite> différaitdugrossier glouton de Phèdre* C'est

qu'il fanait vendre la servitude élégwteeikftMiMaitte:^ poar mieux lou^ la rude et aura liberté (pt'^n lui pré^ fère. Esope dit en deux mots que k diéuç» , tCàfàxA p>9S ^vonhi oooirb^ la tête, fut brâsé pair l'oiœagssai. La Fontaine, pour mieux frapper les orgueilteux, lui dmm m ton de proteetioa insolente, et le jette tus pieds de celui que sa l»enyeiliance voulait humilier. Nous isuvmn suivi les kmg& détails dumonologiLede Perrette^mal^l^usilest losig, pluBilâfitsot. UneeourteeÉ;péranee.ne sarnât pas m dioule. Pour que la chute soit plus grande^ il &u( que le personnage bàtisee d'avance tout Taveiûr, et s'in$tatte à son aise dans son dbàteau en Espagne, Gesr détails e( ces portraits ne sont donio au fond qm des^ ar^ameMs« Le poète est meilleur moraliste que le raisonneur ; e^ à chaque instant il applique le» règles du ayllogisine poétique, et corrige les fausses preuves de ^e^ devw^ ders. Ses originaux s'égarent saa^ cesse à côté de leur objet. Quand Pilpay veut ouvrir son dranj^e d'une f»^ çon naturelle, il de perd dans dtetsi récits mus imf et spu^ vent détruit d'avance sa morale. Peut^on plaindre la couleuvre et s'indigner de la tyrannie<Je Vlivomme^ #1^4 on a lu ce commencemeiM; :

ce Un homme monté sur un cbameaui passait dai^ nm bocage. Il alla se reposeï^ dans un endroit d'où une caravane venait de partir, et cm elle avait laissé du feu dent quelques étincelles , poussées par lèvent, enflammaient un buisson dans lequel il y avait une coulwyref Elle se trouva si prompt^iient ^vironnée de ftamUMfk qu'elle ne savmt par où sortir* Elle aperçut m ce tto-

136 DE l'action.

ment cet homme dont nous yanons de parler , et elle le pria de lui sauver la vie. Comme il était naturellement pitoyable , il dit en lui-même : Il est vrai que ces animaux sont enn^nis des hommes^ mais aussi les bonnes actions sont trèià estimables; et quiconque sème la graine des bonnes œuvres ne peut manquer de cueillir le fruit, des bénédictions. Après avoir fait cette réflexion, il prit un sac qu'il avait, et l'ayant attaché au bout de salance^ il le tendit à la couleuvre, qui se jeta aussitôt dedans. L'homme aussitôt le retira et en fit sortir la couleuvre , lui disant qu'elle pouvait aller où bon lui semblerait, pourvu qu'elle ne nuisît plus aux hommes , après en avoir reçu un si grand bienfait. Mais la couleuvre répondit : Ne pensez pas que je veuille m'en aller de la sorte. Je veux auparavant jeter ma rage sur vous et sur votre chameau. — Soyez juste, répliqua l'homme, et dites-moi s'il est permis de récompenser le bien par le mal. ^ — jfe ne ferai en cela , repartit la couleuvre , que ce que vous faites tous les jours vous-même, c'est-à-dire reconnaître une bonne action par une mauvaise, et payer d'ingratitude un bienfait reçu. — Vous ne sauriez, dit rhomme, me prouver cette proposition, et si vous rencontrez quelqu'un qui soit de votre opinion, je consentirai à tout ce que vous voudrez. » (248.)

Donnons-nous le plaisir de décomposer tout à loisir la fable de La Fontaine ; elle est peut-être la plus longue de l'ouvrage, et cette multitude de détails ne fera que rendre plus sensible l'unité du tout.

Supposons que notre poète, ayant relu sa fable du loup

DE l'action, 137

etde l'agneau, ne Tait pas trouvée assez forte et cherche un autre exemple afin de mieux prouver que

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

Pour cela, il faut que lé personnage tyranniquesoit vingt fois réfuté, et n'en soit pas moins tyrannique. Considérons toutes ces réfutations et tous ces actes de tyrannie. Le poète met d'abord en deux mots le résumé de sa fable. L'homme est un despote , et résout la mort de son a ennemi, qu'il soit coupable ou non » ; il est hypocrite ; s'il se justifie , « c'est pour le payer de raison » .

Mais il est réfuté, et par ses propres paroles ; il a plaidé contre lui-même , et s'est condanmé en condamnant les ingrats ; le serpent n'a pas à discuter ; l'homme s'est chargé de le défendre. Y a-t-il un raisonnement plus fort que cet argument personnel : *

Toi-même tu te fais ton procès ; je me fonde Sur tes propres leçons. Jette les yeux sur toi. Mes jours sont en tes mains; tranche-les. Ta justice, C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice.

Selon ces lois condamne-moi ;

Mais trouve bon qu'avec franchise

En mourant au moins je te dise

Que le symbole des ingrats.

Ce n'est pas le serpent, c'est l'homme. ^

Il fautbien que l'homme recule devant une réponse si rude. La force de la vérité le rejette encore une fois dans l'hypocrisie. Le voilà contraint d'user des voies légales. Mais conune tout d'abord il dévoile son mensonge, et estime sa justice au prix qu'elle vaut 1 II n'accepte un arbitre que pour faire consacrer sa violence, et se réserve le droit

138 DB l'actiok.

(k yki&r la loi qu'il a eonsentîe , sa die B^esf pas aussi inique que lui.

Tes raisons sont frivoles; Je pourrais décider» car le droit m'appartient*

Voyons donc la comédie juridique. Il y a trois actes j le procès est jugé à tous les tribunaux , en première instance y en appely en cassation. Les juges sont chmsis par rhomme, le serpent n'en récuse aucun. Tous ajoutent à la sentence les motifs de la sentence. Tous sont du même avis. Nul ne trouve un seul instant Pafifaire obscure ou douteuse. Si la raison a jamais raison contre la ft)rce, ce doit être aujourd'hui.— C'est peu cependant. Quand les juges ne seraient pas juges , quand ils dédderaient sans autorité et en simples particuliers j quand leur arrêt noterait qu'un plaidoyer , l'honune tomberait abattu sous les coups tout-puissants de leurs raisons. Car ce sont des faits qu'ils allèguent , des Mts dont ils sont témoins , qu'ils ont soufferts , dont leur corps porte les preuves , que tout le monde sait, que l'homme ne peut nier, qu'ils souffrent maintenant encore, qu'en ce momeat même ou touche de la main et des yeux.

Une Vache était là; Ton Tappelle, elle vient. 140 oa0 est proposé : c^était chose facile.

FaUaii41 pour cela^ dit^Ue, m'appeler?

La couleuvre a raison; pourquoi dissimuler?

Je nourris celui-ci depuis longues années ; II n*a sans mes bienfaits passé nulles journées. Tout n'est que pour lui seul : mon lait et mes enfants Le font k Iap>matson revenir les mains pleines;

DR l'agtiok. 139

Même j^ai rétabli sa santé , qijie les ans

Avaient altérée , et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin Sans herbe. S'il voulait encor me laisser paître! Mais je suis attachée ; et , si j'eusse eu pour maître Un serpent, eût-il pu jamais pousser si loin L^ingratitude ? Adieu ; j'ai dit ce que je pense.

Chose triste et plaisante !

Lliomme fut étonné d'une telle sentence.

Il n'a pas même contre lui sa conscience. Il l'a mise du parti de son vice ; il a fini par croire aux vertus qu'il s'attribue ; l'habitude de la puissance a consacré l'habitude de l'injustice^ et son hypocrisie est presque de la bonne foi. Mais quel sophiste ! et comme il sait profiter des moindres choses pour renverser la vérité avec une apparence de raison ! La pauvre vache a eu le malheur de se dire vieille : •

iFaut-il croire ce qu'elle dit? .

C'est une radoteuse ; elle a perdu l'esprit.

Croyons ce bœuf. Croyons, dit la rampante bête.

La vache avait prononcé assez vite; le nouveau ju^ est plus réflédii. Autre garantie d'équité et de sageSBO. Le poète ferme peu à peu toutes les issues par où. le tyran pourrait s^échapper.

Le bœuf vînt à pas lents.

Quand Jl eut ruminé tout le cas dans sa tête,

Il dit que du labeur des ans Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants, FarcourtEint^ sans cesser, eelongcerde de peines Qui , revenant sur soi, ramenait dans nos plaine»

140 DE l'action.

Ce que Cérès nous donne et vend aux animaux ;

Que cette suite de travaux Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes^ Force coups, peu de gré ; puis, quand il était vieux y On croyait llionorer chaque fois que les hommes Achetaient de son sang Tindulgence des dieux^

Les preuves d'ingratitude vont s'aggravant, et le style s'élève jusqu'à réloquence. Nouveau moyen d'appel» La force du jugement sert de prétexte pour l'attaquer.

Lliomme dit : Faisons taire

Cet ennuyeux déclamateur; Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,

Au lieu d'arbitre, accusateur.

Je le récuse auâ^i.

Mais là est la dernière ressource de la mauvaise f(H. L'arbre prouve à l'homme qu'il est im meurtrier , d'un ton simple j qpii ne laisse place à aucun subterfuge.

L^arbre étant pris pour juge, Ce fut bien pis encore : il servait de refuge^. Contre le chaud , la pluie et la fureur des vents ; Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs. L'ombrage n'était pas le seul bien qu'il sût faire : U courbait sous les fruits. Cependant pour salaire Un rustre l'abattait : c'était là son loyer.

Quoique, pendant tout l'an, libéral il nous donne Ou des fleurs au printemps, ou des fruits en automne, L'ombse l'été , l'hiver les plaisirs du foyer. Que ne l'émondait-on , sans prendre la cognée ! De son tempérament il eût encor vécu.

Le meurtre du bœuf avait l'intérêt pour raison , sinon pour excuse. Le meurtre de l'arbre est inutile. L'homme

DB l'action. 141

ne l'abat que pour le plaisir d'éta« méchant. Ce comble de l'ingratitude parfaite est le dernier trait.

Non pas c^ndant. Ainsi convaincu de cruauté , l'homme se décerne lui-même le prix de vertu. Il appelle bonté s(m hypocrisie, et de ses propres mains lui met la couronne.

Je suis bien bon , dit-il , d*ècouter ces gens^lk ! Du sac et du serpent aussitôt il donna Contre les murs, tant qu*ii tua la bête.

Dès lors, suivant le mot antique, « le juste est devenu injuste », et la fable s'arrête. Quatre dialogues successif l'ont conduite par une série liée de preuves croissantes vers la maxime unique qu'elle devait démontrer.

Je crois cependant qu'il est une fable dont la composition est d'un art encore plus achevé et plus profond. Aussi bien est-ce plus qu'une fable : c'est le discours du paysan du Danube. ^

Je ne dirai rien de l'ensemble. Remarquons seulement que le portrait du barbare n'est pas un horsd'œuvre, qu'il fait contraste avec le discours, et que les deux réunis servent à montrer cr qu'il ne faut pas juger les gens sur l'apparence ».

C'est dans le discours même que nous chercherons , sous le mouvement rapide et sous les élans oratoires , l'ordre rigoureux et la composition calculée. Les grandes œuvres poétiques sont connue lès grandes œuvres naturelles : elles renferment un raisonnement intérieur dont elles n'ont pas conscience^ et sont un syllogisme en action. *

Il n'y a qu'un moym pour parler d'un ton supérieur

142 PE li'ACTKm.

à uaplus piû^ant que soi : c'est de prendre son appui sur un plus puissant qiie lui* Au dessus des maîtres de la tmre il y a tes fois du ciel, L'<^rimé s'arma de leur toute-puissawe ^ et Voppresseur fléchit sou^ la volonté de ces maîtres communs. Aussi le seul argum^ du barbare est la justice divine , et tout son disçoim respire un souffle de religion. D l'annonce dès Texorde :

Romains, et vous, sénat, assis pour m'ècouter. Je supplie avant tout les dieux de m'exaucer. Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue. Que }e ne dise rien qui doive être r^ris.

La religion, qui a fait Fexorde, fait la transition.

Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits

Que tout mal et toute injustice.

Faute d'y recourir, on viole leurs lois; Témoins nous que punit la romaine avarice.

La religion fournit l'argument unique : que les dieuî ' punissent les hommes Injustes. Elle le prouve en ex^ quant la servitude des Germains et la domination des Romains : c'est parce que les Germains ont offensé les dieux qu'ils sont esclaves ; c'est parce que les Romains sont inistruments des dieux qu'ils sont maîtres. Ainsi la religicm, qui a donné la preuve principale^ donne encore les pi^uyes de la preuve. Nous la rencontrons seule et pai'toat.

Rome est par nos forfaits plus que par ses exploits

L'instrument de notre supplice.

Craignez, Romains, craignez que le ciel quelque jour Ne transporte chez vous les pleurs et la misère,

DE l'agtiok* 143

Et, meltànt en nos miûns, par un jm^ i^etour, Les armes dont se sert sa vengeance sévère ,

Il ne vous fasse en sa colère

Nos esctaves à votre tour.

Et pourquoi sommes-nous les vôtres? <^^on me die En quoi vous valez mieux que eent peuples divers , Quel droit vous a rendus maîtres de l'univers ? Pourquoi venir troubler une innocente vie?

Nous cultivions en paix d*heureux champs, et nos mains Etaient propres aux arts, ainsi qu'au labourage.

Qu*avez-vous appris aux Germains?

Ils ont Tadresse et le courage;

S'ils avaient eu Tavidité

Comme vous et la violence, Peut-être en votre place ils auraient la puissance. Et sauraient Texercer sans inhumanité.

Cette comparaison des Germains et des Romains a prouvé que la servitude des uns et le commandement des autres sont sans raison naturelle y et ne peuvent avoir qu'une raison divine* Elle est donc au3si amenée par la religion.

Puisque la puissance romaine n'est fondée que sur la volonté des dieux, et n'est pour les dieux qu'un moyen de punir l'injustice , elle périra si elle est injuste y et l'oppression des Germains , exemple de la justice divine, irrite la justice divine contre les oppresseurs. La première partie du discours a montié une vengey^ce* divine accomplie, la seconde prouve qu'une vBOffmim divine va s'accomplir. Ainsi les cruautés des Romaias seront représentées comme dos ofienses contre les dieux, et toutes le$ plainte du baï'ljir^ auront la force d'une

144 DE l'action.

menace prophétique. Encore ici nous retrouvons le dieux.

Celle que vos prêteurs ont sur nous exercée

N'entre qu'à peine en la pensée,

La majesté de vos autels

Elle-même en est odensée.

Car sachez que les immortels Ont les regards sur nous. Grâces k vos exemples. Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur^

Du mépris d'eux et de leurs temples, D'avarice qui va jusques k la fureur.

Cette gravité religieuse se marque encore dans le choix des plaintes. Il s'indigne moins de voir les Romaios tyrans que corrupteurs.

Vos préteurs aux malheurs nous font joindre le crime. Retirez-les, ils ne nous apprendront Que la mollesse et que le vice.

Les Germains comme eux deviendront Gens de rapine et d'avarice.

Et tous ces sentiments sont ramassés dans une conclusion brusque , qui est une action parlante et toute religieuse.

Je finis. Punissez de mort

Une plainte un peu trop sincère.

Il s% prosterne et attend le supplice. C'est la résignatioû du sacrifice , et cette grandeur d'âme est celle d'un martyr*

Ainsi , l'action , comme les caractères, est un système. Elle répand à profij^îon les détails , mais pour les

DE l'action. 14S

ordonner. Elle se disperse en tous sens , mais pour se rattacher à un centre fixe. Ses mouvements les plu* divers et les plus libres tendent vers un but marqué et unique , et elle ne se développe que pour s'organiser. Poésie et système sont des mots qui semblent s'éxdure, et qui ont le même sens.

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