‹ Essai sur les Fables de La FontaineChapitre 17 sur 21 · DU NATUREL · texte numérisé non relu

DU NATUREL

Il y a là un danger pour la poésie. Parfois il arrive que rhomme efface le poète. L'artiste peut laisser de soi une trop forte empreinte dans ce monde qu'il fait éclore. Si son caractère est trop déterminé, il pe peindra que lui-même; si ses idées s'attachent partout au même objet, si ses passions coulent toutes dans le même sens, si sa volonté frappe toujours le même but, il sera orateur , mais non poète. L'àme du poète doit

être molle et flexible , capable de recevoir en un instant les émotions les plus contraires , de devenir tour à tour les personnages les plus divers, et d'imiter la nature, qui renferme et concilie toutes les oppositions. L'imagination qui n'est que vive et forte crée un personnage unique, qu'elle répète cent fois et qui n'est qu'éloquent. L'imagination poétique crée un monde.

Elle le crée spontanément. On n'est pa^ poète par calcul , avec réflexion , à ses heures. La poésie n'est point un métier auquel on donne une partie de sa vie en réservant l'autre. EUe nait librement, en toutes circonstances, par le simple contact de l'esprit et des choses , comme une eau vive qui jaillit dès qu'elle trouve une issue. Entretiens , lectures , observations fortuites , aspect de la ville , de la campagne et de la cour , des autres et de soi-même , tout la fait naître. Elle est toujours toute prête dans le cerveau du poète. Le moindre accident suffit pour l'en faire sortir. Une fois échappée , elle se développe sans contrainte , ouvrant sa trame flexible aux idées étrangères qui l'accompagnent, confidente de l'écrivain , qui , par elle , vit à cœur ouvert devant le lecteur.

Cette fécondité et cette liberté de l'invention sont ce qu'on nomme le naturel^ car telle est la manière d'agir de la nature (1). Elle produit tout, le bien , le mal , et toujours les contraires, sans préférer l'un à l'autre^

(1) Nous entendons par nature Pensemble des lois mécaniques, physiques, organiques, psychologiques, qui produisent et ordonnent les phénomènes du mond^

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impartiald , indifférente ^ ou plutôt amie de ious , et comme disent les anciens, mère et nourrice des choses incessamment occupéeà ccmduire à la lumière et à garder sous la lumière les vivants de toute espèce et de tonl degré.

Pandentemque sinus, et tota veste vocantem Gseruleum in gremiuni latebrosaque flumina natos.

Et elle crée , selon des lois aveugles , avec une sorte d'instinct, poussée en avant par une force irréfléchie, non comme un géomètre qui combine , mais comme une plante qui se développe, et qui, sans choix ni volonté , s'épanouit en feuilles et en fruits.

Tel est La Fontaine. Il est naturel, parce qu'il fait son œuvre sans calcul , et n'exclut aucun sentiment de soa œuvre ; parce qu'il et spontané et universel.

I. On va voir ce mouvement spontané dans la naissance de la fable ^ dans son développement.

Un homme rentre chez lui le soir , cause avec ses amis , et s'amuse à leur peindre les gens qu'il a vus, les caractères qu'il a observés , les traits de mœurs qui l'ont frappé. Il ne cherche point ses idées, il les trouve ; elles sont nées d'elles-mêmes, par la seule présence des objets. Vdlà l'origine des fables de La Fontaine. Chacune d'elles est le récit d'une journée. Il a vu tout à l'heure les originaux qu'il copie.. Ce sont les personnages de son temps, roi, clergé, seigneurs, bourgeois, paysans* Us sont à côté de lui, il vient de les quitter dans la rue, il les désigne du doigt:

DU POÈTB. 167

Je connais maint delteur qui n'est ni souris chauve, Ni buisson, ni plongeon dans un tel cas tombé, Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve Par un escalier dérobé.

Phèdre compose de dessein délibéré, avec des réflexions philosophiques, enfermé dans son cabinet, et sa morale s'applique à tous les hommes. *

<K Le faible qui veut imiter le puissant pérît. » (i, 24.) La Fontaine vient de la cour ou de la ville, raconte sans songer ce qu'il a vu , et sa morale s'applique aux contemporains.

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs. Tout petit prince a des ambassadeurs.

Tout marquis veut avoir des pages. (i, 3.)

Sa fable naît si naturellement du spectacle des caractères, qu'il s'interrompt pour les commenter (viii, 44). Il n'a pas cessé de les voir , tout déguisés qu'ils sont. Sa fiction continue l'observation , et son apologue est une histoire. — Quelquefois la fable natt d'une autre fable, et on retrouve jusque dans les vers la trace de la transition. Tantôt elle est suggérée par une conversation : a il la tient du roi polonais » . (vi et ix , 10.) Tantôt elle vient d'une observation d'histoire ; il distingue l'orgueil espagnol de l'orgueil français , et la dissertation se change en apologue. Tantôt c'est un retour sur soimême et une confidence qu'il nous fait. Il a réfléchi sur son mariage, il conclut au célibat, et la fin de sa méditation est une fable. M""* de la Sablière le ncMumait son fablier . En e£fet, ses récits naissent comme les plantes.

au hasard , dans tous les terrains , partout où leurs graines dispersées trouvent un sol pour germer, poussés par un besoin intérieur de vivre et de fleurir. Ils se développent de même. Car comment vit une plante ? Elle s'incorpore les substances qui l'entourent, et transforme l'eau qui baigne ses pieds , et Vair que sa tête respire , en fleurs et endeuilles. Ainsi fait la fable naturelle ; tout y enU-e. Elle s'unit les pensées qui vivent à côté d'elle dans le cerveau du poète, elle les mêle à son tissu ; elle devient ainsi le journal de ses confidences, le recueil de ses doctrines. Elle reçoit ses théories les plus élevées et ses sentiments les plus intimes. Elle est une conversation de l'auteur et du lecteur. La Fontaine(vii, 18) se fait philosophe dans l'exorde, et expose la théorie que donnera Malebranche sur les erreurs des sens. Il est politique dans la conclusion, souhaite à la France le sort de l'Angleterre, et conseille au roi la paix. Ailleurs il est grammairien et ouvre son drame par une dissertation d'antiquaire.

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui

Qui souv en t s'engeigne lui-même .

J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui : Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême. (iv, 14.)

Il juge devant nous les auteurs, et nous fait part de ses doutes. Il nous adresse la parole et nous demande notre avis.

Qui des deux aimait mieux? que t'en semble, lecteur? Cette difficulté vaut bien qu'on la propose. (vhi,9.)

Il donne le sien , et dit ce qu'il eût fait à la place de ses personnages. Une souris ton]J>a du bec d'un chat-huant.

DU POkTE. 169

ce 11 ne Teùt pas ramassée. » Il pense tout haut devant nous . U est toujours en scène, et son moi joue partout un rôle. Sa philosophie prend sans cesse un ton personnel. Ce n'est pas une idée qui parle à une autre idée, mais un homme qui converse avec des hommes. A défaut d'autres, il se prend pour preuve, et s'applique sa morale.

Moi-même, Au moment où je fais cette moralité.

Si Peau d'âne m'était conté , J'y prendrais un plaisir extrême.

La fable amène amsi partout des apostrophes , des réflexions , des souvenirs, des souhaits, des aveux , avec une abondance et une variété admirables , sans effort, par la simple Uaison des idées. Ce sont autant de ruisseaux qui y affluent, qu'elle ne repousse pas, mais qu'elle ne va pas chercher. Le lecteur glisse comme sur une eau tranquille et rapide , sans en sentir le mouvement, et ne s'aperçoit du chemin qu'il parcourt que par la diversité des objets qui lui sont offerts. La Fontaine est le plus aimable des poètes, parce que le cours sinueux de sa pensée est toujours aisé et paisible. Ce doux mouvement se communique à la nôtre , et nous nous sentons heureux : car qu'est-ce que le bonheur , sinon l'action tranquille et facile ? La Fontaine s'est pris lui-même à ce plaisir ; avec cette exagération aimable qui convient aux hommes d'imagination , il demande ce des autels >» pour l'inventeur de l'apologue^ et l'attribuerait volontiers aux dieux mêmes. Son esprit était sous « le channe » ; il habitait bien loin du monde ,

parmi ses cherB fantômes. U fat Thomme le plus trait du siècle. Occupé à suivre les sons légers de cette musique intérieure, il laissait aller sans s'en soucier les gens et les choses. Quand nous pensons à ces vers si gracieux et si aisés qui lui viennent à propos de tout et qu'il aime tant, à ce doux bruit dont il s'enchante , et qui lui fait oublier affaires , famille , conversation , ambition , nous le trouvons semblable aux cigales du Phèdre :

« On dit que les cigales étaient des hommes avant que les Muses naquissent. Lorsqu'elles naquirent et que le chant parut , IL y eut des hommes si transportés de plaisir, qu'en chantant ils oublièrent de manger et de boire , et moururent sans s'en apercevoir. C'est d^eux que naquit la race des cigales , et elles ont reçu ce dos des Muses , de n'avoir plus besoin de nourriture sitât qu'elles sont nées , mais de chanter (fês ce moment, saos manger ni boire jusqu'à ce qu'elles meurent. Ensuite dles vont annoncer aux Muses quels hommes ici les honorent. »

On voudrait être Grec , pour croire que telle est aujourd'hui la destinée de La Fontaine.

IL II reste à voiriû la fable est aussi lilnre et aussi complète qu'elle est facile et spontanée.

Cela est bien difficile à un moraliste. Cela répugne même à son rôle. Car la loi morale resh^eint notre li* bertépour la régler, et retranche de nos sentfanents pour les épurer. Mais si La Fontaine est un précepteur de moeurs , il n'est ni bien conséquent, ni bien austève.

DU POÈTIL 171

Ses fables présentent le monde comme il va, disant le l>ien y le mal, et, pareil à Babouc , il prend le tout en patience, concluant ayec Voltaire qu'il faut rire, et qu'on ne doit pas casser la jolie statue parce qu'avec ses métaux précieux elle renferme de l'argile et de la boue. Il se contente souvent de décrire les choses ; il dit ce qui est, non ce qui doit être. Il nous donne le spectacle du monde réel, sans souhaiter ou louer un monde plus juste. Il montre les faibles opprimés , sans leur laisser espoir de secours ou de vengeance ; quelquefois même il se moque un peu de leur mésaventure. Son chien fait des rais(Hmements fort exacts ; mais, « n'étant qu'un simple chien » , on trouve qu'ils ne valent rien, « et l'on sangle le pauvre drille » . Il peint les sots dupés par les fripons , et spn renard a le beau rôle. Il ne s'indigne pas beaucoup , et n'essaie pas de punir les médiants et de récompenser les bons. Il ne s'inquiète que de conter, comme la nature que de produire. Il représente les lois nécessaires, sans ^'efforcer de les ch^uiger. Lessing suppose que le fromage est empoisonné , et que le renard meurt , châtté par son vol même. La Fontaine n'sdtère pas l'ordre niyUirel , et chez lui , comme ailleurs , les fripons sont honorés et contents. Jean -Jacques disait fort bien qu'il prend souvent pour héros les bêtes de proie, et qu'en faisant rire aux d^ens du volé, il fait admirer le voleur.

Aussi ses maximes n'ont^elles rien d'héroïque. Ses pli» généreuses eml d'obéir et de se résigner. Il n'eût jsmais été un Alceste. le. ne sais même s'il eût été un Philinte. Il conseille bien crûment la flatterie, et la

flatterie basse. Le cerf met au rang des dieux: la reioe « qui avait jadis étranglé sa femme et son fils >» ^ et la célèbre en poète oiEciel. Écoutons maintenant la conclusion de La Fontaine.

Amusez les rois par des songes; Flattez-l6s, payez-les d*agréables mensonges : Quelque indignation dont leur cœur soit rempli , Ils goberont Tapp&t; vous serez leur ami.

Il approuve la perfidie , et quand le tour est utile on bien joué , il oublie que c'est un guet-apens : <c un sage » poursuivi par un fou le flatte de beUes paroles menteuses , et tout doucereusement le fait (c échiner et assommer » . La Fontaine trouve l'invention bonne , et nous conseille de la pratiquer. Enfin , chose admirable, il loue la trahison politique :

Le sage dit, selon les gens :

Vive le roi! Vive la Ligue ! (vnit i^O

U y a dans Gœthe une ode magnifique où le poète compare la nature, soumise aux lois nécessaires, àrhomme, guidé par les lois morales. Le soleil luit indifféremment sur le méchant et sur l'homme de bien , et la tempête renverse les moissons du juste comme celles du coupable. Ainsi qu'une mère aveugle, la nature nourrit et frappe l'un et l'autre, également et au hasard. Le noble cœur de l'homme seul comprend la justice , renverse cette égalité inégale , et donne à chacun selon ses oeuvres. La Fontaine est sur ce point aussi libre, aussi iadiffërent, je dirai presque aussi immoral que la nature. 11 est conune elle rempli de contradictions. Ses maximes se démentent les unes les autres. C'est la réflexion

savante qui ordonne nos pensées , et ôte de Tédifice ce qui pourrait le renverser. Le jugement naturel et instinctif, qui se laisse aller à sa pente , qui ne se retient pas , qui ne cherche pas à se mettre d'accord avec luimême, ondule à travers toutes les oppositions et vit des contrariétés où il s'embarrasse. Ici La Fontaine se moque des savants, « pauvres bétes d qui se laissent choir dans un puits en regardant les astres. — Ailleurs il loue cette vie philosophique qui est un paradoxe à la foule, et de la meilleure foi du monde s'indigne contre l'impertinence des jugements populaires.

Que j^ai toujours hai les pensera du vulgaire ! Qu^il me semble profane , injuste , téméraire , Mettant de faux milieux entre la chose et lui , Et mesurant par soi ce qu*il voit sur autrui ! (viii, 26.)

Il nous montre partout les puissants heureux, respectés, sans que jamais « on approfondisse leurs moins pardonnables ofiFenses» ; le tigre, Tours, et jusqu'aux simples matins sont sauvés aux dépens de l'âne . Un peu plus loin les grands pâtiront pour les petits. La populace se sauve dans les moindres creux, et la principale a jonchée » est celle des principaux rats. — D réprimande le bouc qui à l'aventure est descendu dans un puits. Car « en toute chose il faut considérer la fin » . Un peu plus loin :

Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.

Le sage quelquefois fait bien d'exécuter

Avant que de donner le temps k la sagesse

D'envisager le fait, et sans la consulter. (x, 14.)

Quelquefois ! Voilà le grand mot. « Il n'y a pas de prin-

174 ptJ POÈTB.

cipes y a dit on diplomate ^ il n'y a que des circonstaw ces. » Et les proverbes donnent raison à Tinventeiir du cette loi qui détruit toute loi. La sagesse instinctive el naturelle n'a pas trouvé une maxime sans mettre à côté la maxime opposée, et les préceptes populaires scmt vrais parce qu'ils se contredisent. La Fontaine est de Tavis dea nations et du diplomate; si un peu plus loin il ajoate:

Plus fait douceur que violence,

il n'oublie pas que toute règle se dément , que pour ga* gner les esprits «r il faut se servir de ses rets », que «c la puissance fait tout ». Voilà l'imitation vraie de la nature. Elle est contraire au système qui la resserre dans les bornes de la raison, comme à la morale qui la resserre dans les bornes de la justice. Moins régulière que l'un et moins pure que l'autre ^ elle est plus large que tous les deux, parce qu'elle n'a d'autre loi que de se développer ' sous toutes les formes et de s'abandonner à son instinct créateur. Le poète , qui l'imite , aime tout comme elle, aime tous les sentiments qu'il ressent , aime tout ce qu'il y a dans l'àme humaine , et se laisse vivre tout entier , comme un arbre qui ouvre de tous côtés ses feuilles sans que la sève veuille se retirer d'un seul de ses bourgeons.

Que reste-t-il pour règle de la vie , parmi ces contradictions des doctrines, et dans ce relâchement de la morale ? La philosophie d'Èpicure. Écoutez cette invocation et ces aveux :

Volupté ! volupté ! toi qui fus la maîtresse Du plus bel esprit de la Grèce ,

Ne me dédaigne pas; viens-t'en loger chez moi.

Tu n'y seras pas sans emploi :

J^aime le jeu, les vers, les livres, la musique, La ville, la campagne, enfin tout. Il n'est rien

Qui ne me soit souverain bien , Jusqu'aux sombres plaisirs d'un cœur mélancolique.

(Psyché.)

Aussi un seul conseil domine dans les fables : jouissez , suivez la voix de la nature , qui vous crie de mettre à profit cette courte vie , et de cueillir en tous lieux et toujours tout ce que vous rencontrerez de joie. A-t-on jamais prêché la vertu avec plus de zèle que La Fontaine le plaisir ? Il s'indigne presque contre celui qui ne veut pas « suivre ses leçons ».

L'homme, sourd à ma voix comme k celle du sage.

Ne dira-t-il jamais : C'est assez, jouissons?

Hftte-toi , mon ami , tu n'as pas tant à vivre ;

Je te rabats ce mot, car il vaut tout un livre.

Jouis. — Je le ferai. — Mais quand donc? — Dès demain.

— Eh ! mon ami , la mort peut te prendre en chemin !

Étranges sentiments dans un siècle chrétien! Il fout avouer que La Fontaine semble contemporain d'Horace. Il eût dit volontiers conune lui :

ce Mets à profit tous les jours que le sort t'accordera ; ne méprise pas, enfant, les douces amours, ni les danses, (ix.) — Il faudra quitter la terre, cette maison , ton aimable épouse ; et de tous les arbres que tu cultives, nul, si ce n'est l'odieux cyprès, ne suivra son mattre éphémère. » (xiv.)

Il parle de la mort en païen ; il voudrait conmie Lucrèce qu'on sortit de la vie « ainsi que d'un banquet,

en remerciant son hôte » . C'est le ton d'un homme per suadé que tout finit avec la vie et le plaisir. Certes i n'a jamais fait profession d'impiété. Mais il est l'ami des libertins du temps, qui continuent le paganisine sensuel du XYP siècle, et préparent le scepticisme épicurien du XVIIP. Il fut le convive trop familier du grand prieur et de Chaulieu, et raconta en Jolis vers à Vendôme ces soupers <voù la blonde aurore » k trouvait encore à table. — Le même instinct qui invite la nature à être libre et à jouir la révolte contre ce qui gêne sa liberté et son plaisir. Les épicuriens du siède étaient des incrédules ; La Fontaine ne l'était pas , mais quelquefois parlait comme s'il l'eût été. On sait du reste que l'auteur des contes a peu respecté le clergé. Il en fit plus tard amendehonorable , et déclara son livre <c infôme et scandaleux pour tous gens de bien » . Mais les fabl^ elle-mêmesy «dontla jeunesse^ditleprivilégCy avait reça beaucoup de fruit dans son instruction » , sont quelquefois sœurs des contes. Tantôt c'est toute une satire, comme le curé Ghouart , ou le rat retiré du monde ; tantôt un trait léger jeté en passant :

Il en coûte à qui vous réclame ,

Médecins du corps et de Pâme ! (xii, 6.)

Il voit dans une église une peinture de la Madeleine, et cette beauté opulente lui suggère les plus naïves et les plus singulières réflexions. Le plaisant est qu'il les écrit à sa femme. ( Voyage à Poitiers.)

Les moralistes mettent le respect des lois et de l'autorité établie parmi les prescription? de la morale.

Aussi La Fontaine est-il dans l'opposition ; il attaque le gouvernement civil aussi naturellement que la discipline religieuse. On sait avec quelle irrévérence il parle du roi lion. Il est vrai que cela n'est ni volontaire ni calculé , et qu'il copie simplement le modèle qu'il a sous les yeux. Au fond pourtant, il est, sans s'en douter, le plus hardi frondeur du siècle. Molière, Labruyère et Boileau se sont couverts du monarque pour railler le reste. La Fontaine ouvre la galerie des ridicules par le portrait du roi.

Il semble particulièrement se plaire à ceux des grands. Ce n'est pas assez pour lui de les décrire tout au long ; il trouve le loisir de lancer en passant des traits contre les nobles « mangeurs de gens », contre « les volereaux » qui font les voleurs , contre les seigneurs qui ont belle tête, mais point de cervelle, <c ou qui n'ont que l'habit pour tout talent » . On croirait écouter un bourgeois ou un paysan révolté , si l'on ne savait qu'il se moque également de la bourgeoisie et du peuple. Il n'a pas départi pris. Il n'est d'aucune secte en religion , ni d'aucune classe en politique. Une seule chose lui déplaît partout , c'est la règle , parce que la règle empêche le facile et entier développement de sa nature. Il s'en affranchit partout, mais simplement, bonnement, sans effort ni colère, sans raisonnement ni système, mais par instinct , comme un homme à demi assoupi , qui , tout en se laissant aller au sommeil, s'arrange pour dormir de la manière la plus commode , et écarte tout ce qui pourrait le gêner.

D'abord le mariage. Il était marié et eût aussi bien

fait de ne pas Tétre. Il oublia souvent qu'il Fêtait, par exemple dans ces vers :

Que le bon soit toujours camarade du beau,

Dès demain je chercherai femme; Mais, comme le divorce entre eux n'est pas nouveau , Et que peu de beaux corps, hôtes d'une belle âme y

Assemblent Tun et Vautre point , Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point, (vu, 2.j

Encore s'il n'avait pas cherché. Mais les contes soni trop clairs , et Fauteur des contes perce dans Tautei des fables :

Chacun songe en veillant; il n'est rien de plus doux. Une flatteuse en*eur emporte alors nos âmes ,

Tout le bien du monde est a nous ,

Tous les honneurs, toutes les femmes. (vu, 10.)

Il a fait mieux et pis qu'imaginer. Écoutez cette con-; fession :

Le nœud d'hymen veut être respecté ,

Veut de la foi , veut de l'honnêteté...

Je donne ici de beaux conseils, sans doute. #

Les ai-je pris pour moi-même? Hélas! non.

(Aveux indiscrets ^)

Ce regret ne dura guère , et ses lettres nous ont trans*. mis les preuves d'une intrigue qui fut bien vive et ou'il eut bien tard. De pareils goûts devaient distraire un. père de famille. Aussi laissa-t-il ses enfants devenir ceî qu'ils purent. On raconte qu'un jour, ayant rencontré] son fils dans un salon sans le reconnaître , il lui trouva de l'esprit. Le maître de la maison prit occasion de là \ pour lui dire qui était le jeune honuue. ce Âh ! vraiment.

j'en suis bleu aise , » dit La Fontaine ; et il parla d'autre chose. S'il était père de famille, ce n'était pas sa faute y <c il n'avait jamais envié cet honneur » . Il fut médiocre économe , et son administration se réduisit à un voyage qu'il faisait tous les ans à Château-Thierry, pour vendre une pièce de terre, dont il mangeait l'argent à Paris. Le pauvre homme finit par vivre aux dépens de M"' De la Sablière , et par quêter de l'argent au roi et à d'autres. Il gouvernait aussi mal sa garderobe que ses terres ; et M""*" Hervart , qui l'avait recueilli, était obligée, quand ses habits n'étaient plus convenables , de les remplacer, comme elle eût fait pour un enfant. — Il ne savait pas même s'astreindre aux règles de la conversation et de la politesse.

« Autant il était aimable par la douceur de son ca- ^ractère , autant il l'était peu pour les agréments de la société ; il n'y mettait jamais rien du sien , et mes sœurs, qui dans leur jeunesse l'ont souvent vu à table chez mon père , n'ont conservé de lui d'autre idée que celle d'un homme fort malpropre et fort ennuyeux. Il ne parlait pas , ou ne voulait parler que de Platon. — Etant à table chez M. Leverrier , il s'ennuie de la conversation et se lève. On lui demande oii|il va. Il répond : A l'Accademie. On lui représente qu'il n'est encore que deux heures. Je le sais bien , dit-il , aussi je prendrai le plus long. » (L. Racine, préf. de Racine.)

li ne songe pas plus à accorder ses penchants entre eux qu'avec ses intérêts ou son devoir. Il va où son goût d'aujourd'hui l'emmène ^ sans songer à ce qu'il souhaitera demain.

<K Savez-Yous bien que , pour peu que j'aime , je ne vois les défauts des personnes ^ non plus qu'une taupe qui aurait cent pieds de terre sur elle ! Dès que j'ai un grain d'amour , je'ne manque pas d'y mêler tout ce qu'il y a d'encens dans mon magasin. Enfin je loue de toutes mes forces. — Ce qu'il y a , c'est que rinconstanoe remet toutes choses dans leur état naturel. » (Stances contre M'"* Colletet.)

Aussi , quand il aimait^ il ne choisissait guère^ et ses cheveux blancs ne lui apprirent même pas à se respecter. Et pourtant il raconte si naturellement ce qu'il fait, qu'on a peine à lui en vouloir du mal. Sa garde disait que Dieu n'aurait pas le courage de le damner , et nous sommes de l'avis de la bonne femme. On est presque à demi innocent quand on ne se sait pas pécheur.

(c M. de La Fontaine, dit l'abbé Poujet, son confesseur , ne pouvait s'imaginer que le livre de ses contes fàt un ouvrage si pernicieux. Il protestait que ce livre n'avait jamais fait sur lui en l'écrivant de mauvaises impressions , et il ne comprenait pas qu'il pût être si fort nuisible aux personnes qui le lisaient. »

Je le crois. 11 l'avait fait trop naturellement pour y voir du mal. On ne trouve pas de crime dans des idées qui reviennent si fréquemment et d'elles-mêmes. 11 était si loin de la règle, qu'il ne l'apercevait plus. De là ces confidences si peu retenues , et cet abandon naïf qui dit tout parce qu'il ne voit de mal en rien. Ce qu'il y a d'admirable est qu'il les fait à sa femme , et dans un point singulièrement délicat. On lui a raconté ( P'oy. à Ptnr tiers) des merveilles sur les Limousines de la première

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bourgeoisie, sur leurs chaperons de drap rose sèche et sur leurs cales de velours noir. « Si je trouve quelqu'un de ces chaperons qui couvre une jolie tête , je pourrai bien m'y amuser en passant, et par curiosité seulement. »

Passons, soit. Mais certes l'aveu suivant est peu conjugal. Il a causé avec une comtesse poitevine « assez jeune , et de taille raisonnable » , qui avait de Tesprit , déguisait son nom , et venait de plaider en séparation contre son mari : «toutes qualités de bon augure» . c< J'y aurais trouvé quelque sujet de cajolerie si la beauté s'y fût rencontrée. Mais sans elle rien ne me touche, c'est à mon avis le principal point. » L'affaire était glissante , et ce n'est pas la faute de La Fontaine s'il n'a pas glissé.

Cette sensualité toute gauloise a laissé sa trace dans les fables :

Son miroir lui disait : Prenez vite un mari.

Je ne sais quel désir le lui disait aussi :

Le désir peut loger chez une précieuse.

Mais elle est délicate et poétique autant que voluptueuse ; elle vient de l'imagination aussi bien que des sens. Cela est un nouveau trait de son caractère ; jamais il ne s'enferme dans les bornes étroites d'un sentiment unique. Dans ses goûts comme dans son style , il est aussi noble que les plus nobles , aussi vulgaire que les plus vulgaires. Il a l'àme assez vaste pour ressentir toutes les émotions , et l'esprit assez ouvert pour recevoir toutes les idées.ll est naturel parce qu'il est universel. Quand illouePapipamanie, le bon pays de messer François,

<x ce pays où ron dort ^ où Ton fait plus , où Ton ne fait nulle chose », il y veut encore une petite dose d'amour « honnête , et puis le voilà fort. » Cette galanterie est gracieuse, aimable et facile. N'a-t-il pas dit de luimême « qu'il est chose légère » ? Papillon du Parnasse, il a volé a de fleur en fleur et d'objets en objets » . Il est séduit par toutes les choses riantes. Eslril défendu à un poète d'aimer la beauté ? Son bonheur est de la comr prendre et de la louer partout où elle se trouve.

Pour moi le monde entier était plein de délices;

J'étais touché des fleurs, des doux sons, des beaux jours.

Mes amis me cberchaient, et parfois mes amours.

U faut lire le récit du trouble où le jeta certaine visite. Il avait 68 ans , et M'^^* de Beaulieu quinze. Tout occupé de ce qu'il avait vu , il s'égara en route. Un domestique le remit sur son chemin. Il s'égara encore, coucha dans je ne sais quel hameau , et pendant trois jours eut les distractions les plus plaisantes. U n'en revint qu'en faisant des vers. à l'éloge de la divine Amarante. Le sentiment est si vrai que, parmi les métaphores tifiéedde la galanterie française, naissent des vers dignes éb Platon :

Cbnti me parut lors mille fois plus légère Que ne dansent au bois la nympbe et la bergère. L'herbe l'aurait portée ; une fleur n'aurait pas Reçu l'empreinte de ses pas.

Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs. Allez en des climats inconnus aux zéphyrs, Les champs se vêtiront de roses.

Les pensées de volupté s'effacent ici sous la poésie : l'i*

magination enchantée s'égare en féeries, et la bea<uté n'est plus qu'une lumière divine qui transforme jusqu'aux objets inanimés, et répand sur le monde son pur sourire. Bientôt, avec l'imagination, le cœur s'émeut ; la tendresse s'ajoute à la poésie; le trouble de l'âme fait couler dans les vers une suavité que nul effort d'esprit ne donne, et l'amour respire la langueur la plus touchante et le plus mol abandon.

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?

Que ce soit aux rives prochaînes.

Soyez-vous Tun à Tautre un monde toujours beau ,

Toujours divers, toujours nouveau; Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. J'ai quelquefois aimé ; je n'aurais pas alors

Contre le Louvre et ses trésors, Contre le firmament et la voûte céleste ,

Changé les bois, changé les lieux Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De Taimable et jeune bergère

Pour qui , sous le fils de Cythère , Je servis, engagé par mes premiers serments.

Hélas ! quand reviendront ]de semblables moments I Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète? Âh ! si mon cœur encore osait se renflammer ! Ne sentirai -je plus de charme qui m'arrête?

Ai-je passé le temps d'aimer?

Amour des sens, amour de Tàme, amour de Timagination, le poète a ressenti toutes les émotions. La littérature du temps n'exprimait que la beauté de l'âme ; moins pur et plus naturel, il a exp^mé aussi celle du corps.

11 a partout restitué à la nature humaine les sentiments que le siècle avait effacés : il lui a partout laissé ceux que le siècle avait représentés. Il Ta enrichie sans lui rien ôter. Nous l'avons vu décrire le monde, l'étiquette, la cour, comme Labruyère. Il a peint la campagne comme un ancien. Il semble qu'on entende Virgile quand il parle des boutons printaniers des arbres, «frêle et douce espérance, avant-coureurs des biens que l'abondance promet » . Il lui prend des vers entiers^ mais ne s'enferme pas dans son cabinet, comme Delille, pour les traduire. Il vit dans les champs et copie en inventeur.

Luxuriem segetum tener^ depascît in herba.

Dieu permit aux moutons De retrancher Texcès des prodigues moissons.

Nunc caput incurvare fretis, nunc currere in undas. Et studio incassum \îdeas gestire lavandi.

Tantôt on les eût vus côte a côte nager,

Tantôt courir sur Tonde , et tantôt se plonger,

Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies. (iii, 12.)

Quelquefois c'est la gracieuse délicatesse des conteurs du moyen âge.

A rissue d'avril , au temps doux et joli ,

Quand herbelettes peignent et prés sont raverdi ,

Et arbrissels désirent qu'ils fussent parfleuri.

, (Berte au grand pied,^

Un certain loup , dans la saison Que les tièdes zéphyrs ont Therbe rajeunie... (v, 8.)

Ailleurs c'est la puissance et la fécondité de Lucrèce. « Aussitôt que la face des jours printaniers s'est dé-

couverte et que le souffle fécond du zéphyr délivré est dans sa force, les oiseaux de Tair, les premiers, ô déesse, annoncent ta venue, le cœur frappé par ta puissance. Alors, les bétes sauvages bondissent dans les riches pâturages et traversent les fleuves rapides. Ainsi vaincues par ton attrait et par tes charmes, toutes les natures vivantes te suivent avidement où tu veux les mener. »

Les alouettes font leur nid Dans les blés quand ils sont en herbe.

C'est-à-dire environ le temps Que tout aime et que tout pullule dans le monde, Monstres marins au fond de Tonde, Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.

Mais il reprend plus volontiers l'accent tendre et la voix émue de Virgile :

Solitude où je sens une douceur secrète.

Lieux que j^aimai toujours, ne pourrai-je jamais

Loin du monde et du bruit goûter Fombre et le frais?

Oh! qui m^arrètera sous vos sombres asiles! (^x, 14.)

Au fond du cœur de Thomme est une source de tendresse , qui cherche toujours à s'épancher , et coule d'elle-même partout où elle trouve une issue. L'homme qui suit la nature est égoïste comme La Fontaine et amoureux du plaisir ; mais, comme La Fontaine aussi, il est bon, se prend d'affection pour tout ce qui soufiTre, et embrasse dans ses vastes sympathies les êtres qui semblent le moins proches de la vie. Pendant qu'une civilisation factice taillait en cônes et en figures géométri-

ques les ifs et les charimUes de Versailles, La^co^taine avait pitié des pauvres arbres.

Etaitril d'homme sage I>« mutiler ainsi ses pauvres habitants ?

Quittez-moi votre ^erpe, ipstrument de dommage;

liaissez agir la faux du^Temps :

Ils iront assez tôt border le noir rivage. (xii , SO.)

Avec quelle tristesse décrifc-il la mort des animaux !

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.

On n'en voyait pad d'occupés A cheroher le soutien d'une mourante vie.

Nul mets n'excitait leur envie.

Ni loups ni renards n^épiaient

La douce et l'innocente proie.

Les tourterelles se fuyaient :

Plus d'amour, partant plus de joie. (tu , 1^)

'Ainsi Virgile, au milieu des calanûtés du moude, le cœur touché d'une compassion infinie , trouvait des larmes pour les frères « inférieurs de Thomme» , nos bienfaiteurs. On est heureux de voir Tinsouciant épicurien s'attendrir comme le r^gieujK poète. C^a fait honneur à la natmre humaïue. Nous retrouvons les titres de sa dig^tédaii^les ijGiarqiies de sa bouté, et nous voyojjisqu'il lui syjflBtt de s'abaudoimer à elle-même pour ,ètre belle. C'^st pour cela que les poètes qui TQnt suivie soat les pl^s grands et les plus aimables. Les Grecs et 0omère ne scHLt pas les maitr^ de l'art parce qu'ils ont Timagiiiation plus heui^use que le^antres, mais parce que la nature humaine s'est développée en leur pays, libre-

ment, pleinemmt; avec toutes ses passi^sips, avec toutes ses facultés , avec toutes ses sympathies, parce qu'ils l'ont exprimée sans la mutiler , parce que nous reconnaissoas en eux notre âme tout entière. La Fon* taine est aussi universel qu'Homère. Au plus fort de la guerre et des meurtres, le poète des bataille^ montre Priam aux genoux d'Achille , et tous deux pleurent au souvenir des morts. Parmi ses contes enjoués et licencieux, le spirituel railleur conduit Clitie chez Frédéric, et trouve l'accent le plus touchant de Var mour maternel.

Souffrez sans plas que cette triste mère, Aimant d^amour la chose la plus chère Que jamais femme au monda puisse avoir, Un fils unique, une unique espérance , S*en vienne au moins s'acquitter du devoir De la nature , et pour toute allégeance En votre sein décharge sa douleur.

Vous savez bien par votre expérience Ce qu*6st aimer; vous le savez , seigneur.

§ 2. — DO Comique.

Ce n'est pas assez, four la poésie, de cette âme flexible et vibrante qui répète tous les $oqs sans les alté^ rer. Nous voulons encens que la multitude de sentiments soit ordonnée par un sentiment unique; qu'en prenant tant de caractères divers, le poète garde le sien,; que toutes les émotions fugitives se 'fondent dans une

émotion permanente. Nous n'aimons partout la variée que pour la ramener à Tunité.

Mais ce sentiment principal doit convenir au genre, n ne peut pas y avoir d'opposition entre Tsàiteur et l'onvrage. Le caractère du poème doit s'accorder avec le caractère du poète, comme l'instrument de musique avec le talent du musicien.

Or, la fable est une mascarade ; le simple déguisement des animaux en hommes fait sourire. Leur monde est la parodie du nôtre, et leurs moindres* actions sont la critique de nos mœurs. La fable est donc par nature une comédie, et le poète est un railleur.

Mais tout le monde ne raille pas du même ton, et la fable exige une autre moquerie que le théâtre et la satire. Le satirique a de l'aigreur ; il en veut aux vices plus qu'aux ridicules;' il fait une diatribe, et non une comédie ; il est orateur, et se plaît aux figures viol^ites; il doit frapper et étonner. Labruyère est un misanthrope et son rire est amer. Molière a besoin de faire rire, et non de faire sourire. Il parle à la foule confuse an théâtre, et non à un lettré tranquille dans son cabinet. 11 doit marquer fortemeql; les ridicules, pour qu'on les saisisse. Il est forcé de dessiner les caractères à grands coups, un peu grossièrement même, sans quoi on ne l'entendrait pas. Un grand historien a dit de lui qu'il peignait à fresque. Ainsi Molière outre les ridicules, et Labruyère les vices. La fable est plus mesurée et plus légère ; le poète se souvient toujours qu'il a aflfaire à des animaux déguisés en hommes. Le ton est enjoué, puisqu'il s'agit d'une mascarade ; on ne peut pas se f%-

cher bien sérieusement des cruautés du roi lion quand on se le figure un sceptre entre les pattes et une couronne sur la crinière. — D'ailleurs, il faut savoir deviner dans la fable. Les caractères d'hommes s'y cachent sous des peaux d'adimaux; et, puisque le lecteur est assez spirituel pour les démasquer, on n'apasbesoin de lui grossir le ridicule. A peine indiqué, il le saisira, et le fin sourire du poète passera tout d'abord sur ses lèvres. Cette moquerie délicate et enjouée est celle de La Fontaine.

Il est gai partout en vrai Français, et tourne même le malheur en plaisanterie.

Un citoyen du Mans , chapon de son métier,

Etait sommé de comparaître

Pardevant les lares du maître.

Devant un tribunal que nous nommons foyer

Celui-ci , qui ne fut qu'avec peine attrapé , Devait le lendemain être d'un grand soupe , Fort à Taise en un plat : honneur dont la volaille

Se serait passée aisément. (^ilif ^^0

Il rit au milieu même de son émotion.

Mirant, sur leur odeur ayant philosophé ,

Conclut que c'est son lièvre, et d'une ardeur extrême

Il le pousse...

Le pauvre malheureux vient mourir k son gîte, (v, 17.)

^s personnages plaisantent sur leur propre infortune. In Français s'amuse de tout, même du danger.

Adieu, joncs et marais; notre race est détruite;

Bientôt on la verra réduite À l'eau du Styx.

Les Gaulois , ses ancêtres , avaient pns pour emblème

la vive et matinale alouette, a qui chante râcore qud que près du tombeau » . Cette gaité d'oiseau est cell de La Fontaine.

Sa malice est celle de Marot, son maître; de Ru beufy qu'il ne connaissait pas, et de tous nos vieux co teurs français. Gabeurs , gausseurs , nos pères ont abondance le mot et la chose. L'épopée du renard n'e qu'un long récit de bons tours , et renard , qui mystifi tout le monde , rehausse encore l'agrément de ses in-^ ventions par l'ironie dont il les assaisonne. Quand Tibert le chat par son conseil s'est pendu à la corde de la clo* die en voulant sonner,

Renard le commence à gaber.

Envers lui est avant passé.

Ha ! ha! fait-il. Or est assez :

Sire Tibert ci a ennui.

Gomment ne finirez-vous hui?

Et Tibert commence à grondre.

— Gomment ! vous ne daignez répondre ?

Ge dit renard. Orgueil ! orgueil !...

Gomment! vous voulez jk monter

Si haut à mont à dam le Dieu ?

Avoi , Tibert /ce n'est pas jeu.

L'on ne monte pas ci aux nues.

D'où vous sont ces folies venues ?

Guidiez- vous j à être si saint

Que vous alliez avec les saints?

Quant aux fabliaux , ce sont presque toujours des épigrammes contre les femmes et contre les moines ; et Rutebeuf ressemble si bien à l'auteur des contes^ qu'os n'en peut rien citer. — La malice de La Fontaine est

piquante comme la siemie, parce qu'elle est naïve. Nous croyons écouter un bonhomme, et, en regardant de plus près, nous découvrons cpi'il se moque de nous. Sa simplicité est transparente , et sous sa dissimulation feinte il laisse voir qu'il se joue de ses personnages. S'il lâche im mot suspect et d'apparence un peu libertiae , il le corrige aussitôt avec un empressement afiecté,. qui est une jolie hypocrisie.

Un mari fort amoureux , Fort amoureux de sa femme.

Cette naïveté simulée est un gentil mensonge , à peine marqué , qui ne nous trompe pas , qui ne veut pas nous tromper, que le poète avance en l'avouant, avec une grâce enfantine. Marot badine comme hii quand , demandant au roi de l'argent , il lui dit :

Je ne dis pas , si voulez rien prêter, Que ne le prenne...

Et savez-YOus, sire, comment je paie?

Je vous ferai une belle cédule Avons payer, sans usure, s'entend , Quand on verra tout le monde content.

La Fontaine glisse en passant son ironie dans un petit mot qu'on ne remarque pas. Au bout de la phrase cm trouve les gens ridicules , sans avoir distingué le trait malin. Le pauvre loup qui revient voir « si sm chien n'est pas meilleur à prendre » est un franc novice. Un titre suffit , et la plaisanterie est parfaite :

Perrin fort gravement ouvre l'huître et la gruge ,

. Nos deux messieurs le regardant. ^

Il n'éclate pas de rire aux dépens des gens. H ne dâ qu'à demi les choses et laisse deviner le ridicule.

Une servante vient; adieu, mes gens. Raton N'était pas content, ce dit-on.

Au contraire , il garde une mine sérieuse, et continue le discours d'un ton aussi convaincu que d'aborîl, et conmie s'il prenait le parti de ses personnages. Puis an dernier vers, une chute subite révèle l'ironie.

Qui? moi? Qui? ces gens-là? L*on radote, je pense. A moi les proposer! Hélas I ils font pitié.

Voyez un peu la belle espèce !

L*un n^avait dans Pesprit nulle délicatesse , Uautre avait le nez fait de cette façon-là.

Il se conunente tout d'un coup , et , à ce qu'il semble, par pure bonhomie , afin d'empêcher le lecteur de pr^idre un mot pour un autre. Et son avis n'est qu'une méchanceté.

A ces mots, l'animal pervers (C'est le serpent que je veux dire »

Et non lliomme , on pourrait aisément s'y tromper).

C'est donc l'ironie fine et spirituelle qui est le fond de la malice. Quand Molière la rencontre, il lui ôte sa grâce, pour lui donner la force; elle est moins plaisante que violente. Le dialogue de l'âne et du chien est le môme que celui d'Arsinoë et de Gélimène. Mais Gélimène raille avec passion et va jusqu'à l'injure ; le chien en se vengeant n'a pas d'aigreur. — La moquerie de La Fontaine est toujours calme et légère. Si elle pique , c'est comme une abeille sans venin ; et par dessus tout elle est si

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vraie et si ingénieuse que le charme de l'esprit^ comme un miel suave, adoucit la blessure. Il n'y a personne dont il ne soit le précepteur, le censeur et Tenfant gâté. — Ainsi ce qu'il y a de comique en La Fontaine est aimable comme ce qu'il y a de naturel en lui. Sa raillerie n'est pas , comme dit Montesquieu , un discours contre son bon naturel en faveur de son esprit. Elle n'est jamais que de la malite, et sa malice n'est jamais de la méchanceté. Elle naît du mouvement léger d'un esprit fin qui voit les contrastes délicats, qui se plaît à les marquer, qui en rit non pour nuire , mais sans y penser, et simplement parce qu'il est pénétrant et de bon goût. — L'impression principale et renaissante continue donc dans la fable les impressions secondaires et fugitives; et le trait saillant qui fait l'unité de son caractère s'accorde avec les traits accessoires qui en font la diversité.

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