BALANCE
ProduiU 158.000 fr.
Dépenses 18*7.140 *
Excédant de la recette 15.860 fr.
« Il est aisé de se persuader, ajoute M. Dieudonné, sous forme de réflexion, que le bénéfice ci-dessus n'est évalué qu'au minimum, parce qu'il n'est pas naturel qu'une Société nombreuse se contente d'un dividende aussi modique. La cause qui paralyse les manufactures de grès façon anglaise en France, est la concurrence de la même faïence venant d'Angleterre. En effet toutes les manufactures de cette nature sont placées dans le Stalfort (Slalforshire) au milieu des mines à charbon, où elles occupent dix à douze mille ouvriers. Les terres y sont amenées du Devonshire, et les cailloux des bords de la Tamise.
« Les vaisseaux qui du Devonshire et de la Tamise vont chercher du charbon dans le Stalfort, se lestent de ces terres et de ces cailloux, en sorte que ces fabriques n'en acquittent pas même le prix réel. Le charbon de terre est en Angleterre à un prix infiniment moindre qu'en France et la concurrence des chargements par eau est beaucoup plus considérable, ce qui donne nécessairement une diminution dans le prix d'achat de ce combustible. En France, au contraire, et surtout depuis la Révolution, tout a subi une augmentation sensible, et comme nous l'avons \ii, les matières premières ne parviennent que par la voie du roulage, laquelle est beaucoup plus coûteuse que la voie de la navigation. Le remède à cette situation, c'est l'interdiction absolue des faïences anglaises, et la libre exportation des faïences françaises dans les ports étrangers .
ce La première de ces mesures est d'autant plus nécessaire dans le moment actuel (1801) que les magasins anglais regorgeant de marchandises fabriquées, par le défaut des débouchés que la guerre leur a fermés, ils peuvent inonder nos ports de ces marchandises, et étouffer ainsi nos fabriques » (1).
Dans le cours de cette année, les membres de la Société
(1) SlatisUque du département du Nord. — Dieudonné. — Doaai , 1804. Tome H , page 101.
ayant conçu des doutes sur la réalité du pnx de 23,000 francs, moyennant lequel le citoyen Cloteau prétendait avoir acheté de M. Charles Leigh ses droits dans la fabrique, donnèrent mandat à MM . Houzé de TAulnoit et Raifort, beau-frère de Leigh, de se rendre à Chantilly, afin de s'enquérir du prix réel moyennant lequel ce dernier s'était réservé la faculté de réméré. Us chargèrent même ces deux administrateurs de rembourser s'il y avait lieu, l'importance dudit prix au sieur Cloteau.
Les négociateurs réussirent parfaitement dans leur mission et rapportèrent la preuve que le prix moyennant lequel, en l'an IV, Cloteau s'était substitué aux droits de Leigh, n'était que de 3150 fr.
Une instance s'en suivit, à l'effet de contraindre Cloteau à accepter ledit remboursement, en vertu de la clause formelle insérée dans les statuts sociaux .
Cet acte d'hostilité amena des représailles de la part de Cloteau, qui introduisit contre M. Houzé de l'Aulnoit, sans droit ni raison, un procès devant le tribunal de Valenciennes. Tous les associés prirent fait et cause pour ce dernier et soutinrent la lutte, jusqu'à ce que le citoyen Cloteau ait été débouté, par décision du 16 germinal an IX, de toutes ses prétentions.
A cette époque le directeur de l'usine était M. Lepel aîné . Les factures de la maison portaient cet en tête :
Manufacture de faïance (dit grès anglais) , rue des Carmes , iV^ 563 , établie à Douai , département du Nord , en 1782.
C'est ce même Lepet aîné qui, en l'an XI, lorsque le premier Consul vint à Lille, envoya deux vases en biscuit blanc, et différentes pièces de faïence grès anglais, à l'exposition des produits industriels du pays, qui eût lieu dans les galeries de la Bourse (1). Un tableau indicatif des objets qui y étaient exposés a été publié en 27 pages m-^.
(1) Houdoy. Céramique lUioise, pag. 188.
Une seconde exposition eut lieu la même année à Douai, chef-lieu du département, dans les jours complémentaires. Un jury prononça sur la distribution des médailles à décerner, et parmi les lauréats, nous trouvons qu'une médaille d'argent a été obtenue par la manufacture de grès anglais de Martin Damman.
Dans le cours de l'an XI, mourut dans cette ville M. Houzé de l'Aulnoit l'un des principaux fondateurs de la manufacture de grès anglais ; il était alors juge suppléant au tribunal criminel du département du Nord. Une notice biographique insérée dans l'annuaire statistique du département de Tan XII, dit qu'il était aussi recommandable par ses talents et les qualités de l'esprit, que par celles du cœur et qu'il laissait une mémoire aussi respectable que chère à ses amis .
Après sa mort, sa veuve conserva sa part d'intérêt dans la Société . C'est môme à cette circonstance, que nous devons de pouvoir suivre encore pendant plusieurs années, les opérations de la manufacture.
En 1807 expiraient les vingt-cinq années pour lesquelles a société avait été formée . D'un commun accord, tous les intéressés s'entendirent pour en proroger la durée.
Des comptes fournis par M. Lepet, directeur, à Madame Houzé de l'Aulnoit , de 1807 à 1811, résulte la preuve que la manufacture était en pleine voie* de prospérité. Et, en effet, ainsi que nous l'avons vu, cette dame était propriétaire d'une demi action , soit un seizième. Mais avant tout partage , le sieur Leigh avait droit au tiers des bénéfices.
Or,
En 1807, elle a reçu
500 fr.
Ce qui représente pour chacune de ces années , comme bénéfice social :
1807 12.000 fr.
Quelle était dans cette répartition la part du gouvernement ? Les J)iens des émigrés, non vendus, leur avaient-ils été restitués ? L'État était-il seulement créancier du chef des avances par lui faites ?
Nous ne pouvons donner aucune réponse nette et précise à ces questions.
Mais il est certain que la ville de Douai devait avoir, nous ne savons à quel titre, un intérêt dans la manufacture, puisque par suite de lettres trouvées aux archives de la ville, les dites lettres en date des 10 octobre 1813 et 19 octobre 1814, M. Porret, alors directeur, adressait h M. le maire de Douai copies de la situation de rétablissement aux dites époques.
Voici la copie de l'une de ces lettres (1) :
Douai , 10 octobre 1813.
Les Propriétaires de la Manufacture de grès à Monsieur le Maire de Douai.
Confonnément à votre lettre du 5 courant , nous avons Thonneur de vous remettre ci-inclus l'état de situation de notre établissement pour le trimestre écoulé.
Affréez , etc.
(Signé) PORRET, Chargé de procuration.
(1) Archives de la ville de Douai.
La seconde lettre du 19 octobre 1814 est conçue dans les mômes termes : elle concerne la remise des deuxième et troisième trimestre de cette année , conformes au modèle que M. le Maire leur a adressé dans le temps (sic).
Dans le même mois d'octobre 1814, M. le Maire de Douai prit un arrêté prescrivant la pose de nouveaux écriteaux pour indiquer les noms des rues. Ces écriteaux furent confectionnés à la manufacture de la rue des Carmes (1).
Enfin sonna l'heure de la liquidation. Dans une Assemblée générale du 31 janvier 1820, les associés et propriétaires de ladite manufacture décidèrent la licitation de l'immeuble et de tout le matériel industriel en dépendant. La vente devait avoir lieu dans le plus bref délai, toutefois après expertise des terrains, bâtiments et ustensiles . Cette dernière opération fut confiée à MM. Boulé, architecte, et Desmaretz, entrepreneur de bâtiments à Douai.
Dans leur procès-verbal en date du20 février 1820, nous trouvons les renseignements lés plus intéressants sur le développement de cette usine .
Le terrain sur lequel sont établis les bâtiments, j compris les cours et jardins, contient 9054 mètres carrés. Il fait face sur le devant à la rue des Carmes, sur le derrière à la rue des Morts, sur la droite è l'ancien couvent et sur la gauche à diverses maisons de particuliers.
Le g^rand bâtiment à front de la rue des Carmes a pour une partie 37n75 de longueur sur une largeur de S'^ÔO, et pour l'autre partie de lO^'lS de longueur sur 6^70 de largeur; il se compose de belles caves en dessous , du grand atelier, du magasin et du bureau ; au rez-de-chaussée, d'une grande porte, d'une loge de portier, d'un magasin de 7'"60 sur S^IO d'un corridor avec un grand escalier de 2°*50 de large et d'un bureau avec salle suivant de 9^65 sur 5"»70 ; de l'autre côté de la grande porte, d'un vaste atelier de mouleur de 21 mètres de longueur sur 7*60 de largeur.
L'entresol contient un atelier de 21 mètres, un autre atelier au-dessus de la grande porte, une chambre de dépôt, et une chambre de triage de 5°'70et 9*65 au-dessus des bureaux.
Le premier étage comprend sur toute la longueur du bâtiment, un vaste
(1) PlouTain. Souvemn à Cu$age des kabiiantt de Doua^
magasin de 37 mètres de long sur 7°*60 de large g^mi d'étagères et de rajoiis, un vestibule où se trouve l'escalier et deux salles servant aux assemblées de la Société.
Le grenier est formé par une belle et solide charpente en bois recouverte en ardoises ; il est construit de manière qu*il sert de magasin pour les marchandises fabriquées.
Sur la gauche en entrant, se trouve un bfttiment attenant à celui précité de 18'"20de longueur sur 7'°50 de largeur entièrement excavé, ajant au rez-de-ckuussée et à Teutresol deux magasins de H'^dO sur 6'°40, et audessus un grenier en mansarde servant d'otelier aux tourneurs. La charpente est en chêne et le toit en ardoises. Il s'j trouve un escalier communiquant au grand bâtiment sur la rue.
A la suite de ce bâtiment et sur la même ligne, s'en trouve un autre de 48 mètres de long sur 9 mètres de large, comprenant une grande porte servant de passage de la première cour à la seconde, et un atelier de modeleur, plus quatre tourelles ; il est en partie voûté et ancré par de fortes chaînes de fer, etc., etc.
Le total de l'estimation des bâtiments terrain et ustensiles, servant à la fabrication, s'élève à 114,376 fr. 50. Dans cette somme les ustensiles tels que machine à tourner^ à modeler etc. figurent pour le chifiElre de cinq mille francs.
Aussitôt après le dépôt de ce rapport, une nouvelle assemblée générale des associés eut lieu le 1^ mars 1820, et les conditions principales de la vente furent arrélées de la manière suivante :
L'acquéreur devra pajer comptant la moitié du prix des terrains, bâtiments et ustensiles et aura un délai d'un an pour l'autre moitié.
Il devra reprendre au comptant les marchandises fabriquées moyennant une remise de vingt pour cent sur le prix du tarif, sur celles en biscuit de cinquante pour cent et sur les marchandises en crû de soixante-quinze pour cent. Il reprendra au prix de facture toutes les matières premières à Texception de la terre en masse et prête à travailler, dont il paiera le prix le double de l'argile blanche ordinaire.
Il aura la faculté de se charger de deux rentes héritières, c'est-à-dire perpétuelles, l'une au capital de cinq mille francs au cours de deux cents francs due à M. Dumoulin, l'autre au capital de trois mille francs au cours de 120 francs due aux héritiers Dupuis, ainsi que de deux rentes viagères la première de 60 francs annueUement due à la demoiselle Bizé ; l'autre au cours de 90 francs due à la dame veuve Couderc, les rentes perpétueUes feront partie du prix et les rentes viagères en sus du prix.
Mais divers incidents surgirent et retardèrent la vente. Ce ne fut que l'année suivante que les associés purent don-
ner suite à leurs projets ; et en exécution de leur délibération en date du 2 avril 1821, le notaire Gusters procéda le 1®^ juin suivant à la première criée.
Le 1'^ août 1821 eut Heu l'adjudication définitive. Nous transcrivons l'intitulé du procès-verbal qjii fait connaître les noms des propriétaires de l'usine, au moment où cet important établissement allait passer en des mains étrangères.
A la requête de Messieurs les associés et propriétaires de la manufacture de fayence en grès établie à Douai, rue des Cannes, en exécution de leur délibération du 2 avril dernier, restée annexée au procès-verbal de première criée du 1*' juin 1821, où personne ne s'est présenté.
Par devant M*^ Custers et son collègue, notaires à Douai, il va être procédé à l'adjudication définitive des terrains, bâtiments et ustensiles composant ladite manufacture.
Avec les modifications suivantes au cahier des charges déposé en l'étude de M"" Custers, le 29 mars 1820 :
Que par prix principal on entend la somme offerte, en sus des renies tant perpétuelles que viagères, énoncée audit cahier des charges.
Que sur les marchandises fabriquées lesquelles doivent être reprises par l'adjudicataire, il lui sera fait une remise de 30 pour cent sur le tarif en exercice, de 60 pour cent sur les marchandises en biscuit, de 75 pour cent sur les marchandises en crû et que les matières premières et les approviments seront repris sur estimation amiable ou par experts.
En présence des associés ou de leurs fondés de pouvoirs.
Savoir :
1® M. Nicolas Dominique Joseph Bris, ancien négociant, propriétaire de un huitième ou d'ime des huit actions dont se compose la Société ;
2^ M. Mathieu- Joseph Dumoulin, ancien conseiller, chevalier de la Légion d'Honneur, à titre de mandataire de dame Julie Desfontaines, sa fenmie, pour on huitième ;
3*^ Madame Rosalie-Joseph Mêliez, veuve de M. Philippe-Nicolas- Joseph Dronsart, rentière, pour un huitième ;
4^ M. Joseph Cloteau pour un huitième ;
5® M. François Thomassin, négociant pour un huitième ;
6® M. Philippe-François-Joseph Vincent, chef d'escadron de cavalerie,
.gissanl comme mandataire de M. Eugène-Gilbert-Joseph Vincent, contrôleur des contributions indirectes à Rennes ; M^ de BaiUencourt dit Gourcol, notaire à Douai, ayant pouvoir de M. Jean-Louis Jolj. lieutenant, et de dame Emestine Vincent, sa femme ; M. Dancoisne, notaire è Donai, ajunt pouvoir de M. Eugène de Forest de QuartdeviUe, premier président; tous trois formant ensemble la propriété du sixième huitième.
7® M. Joseph-DésiréVanhœnaker-Luiset, négociant à LiUe, chevalier de la Lég^ion-d'Honneur.
M. J.-Ble de Kentj, fils, négociant à Lille, agissant pour et au nom et se portant fort de M. J.-Bte de Renty et de dame Henriette Luiset, négociants à Lille, ses père et mère ;
M. Auguste Houzé, négociant à Valenciennes , agissant au nom et comme se portant fort de madame Félicité Le Vaillant, veuve de M. Gkispard Houzé de l'AuInoit, sa mère, propriétaire à Oisj; lesdits sieur Vanhœnacker, sieur et dame de Rentj et la dame veuve Houzé de l'Aubioit, formant ensemble un huitième ;
8° M.Jean-Charles Rioufel, négociant è Deuai, et dame Rosalie Picquet, sa femme ;
M. Antoine Picquet, demeurant à Bruges ;
M. François* Marie Porret, commissaire-priseur à Douai, agissant comme tuteur de Hippoljte et Julie Porret, ses neveu et nièce, mineurs, enfants de feus Pierre Hippoljte Porret et de dame Adelalde-EmesUne Picquet, propriétaires ensemble du dernier huitième.
Avant la criée. M* Gusters expliqua que tous les blocs, moules, matrices et planches de matrices étaient compris dans les objets à vendre, comme ustensiles et accessoires de l'établissement.
Les enchères ouvertes à 60,000 fr. furent poussées par M . Thomassin, l'un des vendeurs, jusqu'à 80,000 francs, et l'adjudication définitive fut prononcée au profit de MM. Charles Duquesne, avocat, et Prosper Lâchez, propriétaire, toiis deux domiciliés à Douai, au prix de 81 ,000 francs y compris le capital des deux rentes perpétuelles.
Qiianl aux marchandises, elles firent l'objet d'un traité auiianre dont il ne reste aucune trace .
Après cette acquisition, MM. Duquesne et Lâchez s'adjoignirent M. Vincent pour l'exploitation de la manufacture .
Mais bientôt, MM. Duquesne et Vincent se retirèrent, et M. Lâchez demeura seul.
Après une assez courte exploitation, il fut mis en faillite.
Les immeubles de la rue des Carmes furent de nouveau mis en vente, et M. Bouez, l'un des créanciers hypothécaires s'en rendit acquéreur (1831). Ce dernier les revendit à la Ville de Douai qui y établit son école normale.