‹ Essai sur les faïences de Douai dites grès anglaisChapitre 12 sur 26 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

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En l'an VII (1799) un sieur Martin, qui avait épousé une demoiselle Dammann, fille d'un chaudronnier de Douai, ayant acquis, dans la rue des Jésuites (1), un vaste terrain, y établit, en concurrence avec la manufacture de la rue des Carmes, une fabrique de grès anglais. Il le fit, comme il le raconte lui-même, avec ses propres ressources.

Dès la même année, Texistence de cet établissement nous est révélée par la mention suivante, insérée au Procèsverbal des séances de la Municipalité de Douai :

Séance du P"* fructidor an VII (Août 1799).

« Martin et Compagnie, directeurs de la manufacture » de grès qu'ils viennent d'établir à Douai, présentent à » l'administration municipale de Douai les prémices de » leurs travaux.

» L'administration décide que ces pièces seront exposées

( 1) Cette rue fut appelée successivement rue des Conii ks et rue de la Charte. C'est actuellement la rue Portier, en face le musée.

)i dans la salle aux glaces, pet^dant les jours complémen- » tairas, avec les autres objets d'art et de science (1). »

A ce moment même avait lieu à PHôtel de Ville de Douai, une exposition départementale des arts et de l'industrie.

Cette fabrication était dirigée par M. Martin Dammann. En Tan IX, le nombre des ouvriers employés dans l'usine s'élevait à 70.

Les articles sortant desdits ateliers, étaient les mêmes que ceux travaillés dans la rue des Carmes. C'était de la vaisselle de ménage, des assiettes, plats, soupières, tasses, saladiers , compotiers, pets, cafetières, déjeuners, jattes, cuvettes, pots à l'eau. En outre, le sieur Dammann fabriquait et exposait des bustes de Bonaparte en biscuit qui rivalisaient avec le biscuit de Sèvres (2).

Le cinquième de ces marchandises était consommé dans le département ; le reste était livré au commerce intérieur de la République, notamment à Paris et à Rouen.

Toutes les matières premières servant à la fabrication des jgrès anglais étaient tirées des mêmes lieux d'où l'ancienne Société Houzé de l'Aulnoit et Compagnie se les procurait.

Le combustible seul différait, M. Martin Dammann ne se servant que de bois pour la cuisson de ses faïences . Et à ce sujet, nous croyons devoir mentionner une observation de M. Dieudonné, alors préfet du Nord.

« Je ne sais, dit-il, si cet entrepreneur ignore les pro- » cédés pour cuire au charbon; mais j'ai peine à croire que » s*il les connaissait, il persistât à" leur préférer l'emploi » d'un combustible beaucoup plus coûteux, tandis qu'il » n'y trouve aucun avantage marqué pour la qualité des » faïences, qui paraît être la môme à une légère nuance » près dans le blanc, que chez ses voisins, et qu'il livre ses » marchandises au même prix. »

(1) Deduiflté. Douai pendant ta RévchUion , peg. 640.

(2) Dieudonné. SUUistiquê du d^rtmnent du Nord (1804), Uune H , png. 101 .

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En Pan IX la producticm dans la manufacture Martin s'est élevée à cent mille francs ; les détails de cette manutention étant les mêmes que ceux de la rue des Carmes, l'auteur de la statistique que nous .avons citée, ajoute :

a Je m'abstiens de présenter ici les tableaux d'exploita- » tion, me bornant à observer que n'usant que de bois » pour combustible, l'usine supporte dans cette partie de la y> dépense, un surcroit de frais qui va du tiers au quart ; » mais que, cependant, l'on peut calculer les bénéfices à » peu près au môme taux, par la raison qu'une manufac- » ture, appartenant à un seul particulier, dirigée exclusi- » vement par lui-même, donne au propriétaire un produit » net plus fort que celle qui est possédée par une société » d'actionnaires et doit supporter des frais de régie. »

Cette opinion que les produits de Martin Dammann étaient facilement reconnaissables à leur blancheur est confirmée par le guide de l'amateur des faïences et de porcelaines, en ces termes : <c Ses faïences étaient d'un blanc plus pur, » plus brillant que les autres, parce qu'il cuisait am » bois. »

Voyant que lé gouvernement Consulaire manifestait hautement le désir d'encourager le commerce et l'industrie, Martin Dammann crut pouvoir profiter de ces bonnes dispositions, pour solliciter du Préfet du Nord le prêt d'une certaine somme, à titre d'encouragement. Voici comment il s'exprima dans sa pétition :

Fructidor an IX.

Au Préfet du département du Nord.

Citoyen Préfet ,

Le goayemement protège les arts, il encourage l'industne, il veut raviver le commerce.

On connaît votre intention bien prononcée de seconder les efforts du gouvernement, pour rendre à la France toute la splendeur dont elle est susceptible, i

S'il est une commune oi!i il soit nécessaire de stimuler l'industrie et de

sontenir ceux qui ont le coarage de former des établissements utiles à l'État, c'est sans contredit la commune de Doua j, qui ne possède que très peu d'établissements de cette nature^ et qui cependant, en a le plus grand besoin, par sa population et par la perte qu'elle a faite^ de tout ce qui la &isoit vivre autrefois.

Dans cet état de choses, citojen préfet, j'ai lieu d'espérer de voir favorablement accueillie par vous, une demande qui tend à obtenir les moyens de conserver à cette conmiune, et d'augmenter un établissement précieux.

J'ai établi en l'an septième, une manufacture de g^rès imitant ceux des anglais, j'ai eu le courage de rivaliser seul avec une manufacture semblable, établie depuis vingt trois ans par une Société nombreuse.

Cette Société avait encore d'autres avantages sur moi ; elle avait reçu de la municipalité des encouragements pécuniaires très considérable^.

Quoique privé de l'assistance qui a fait naître et qui a soutenu cette manufacture, la mienne a obtenu jusqu'à présent des succès dûs à la beauté des ouvrages qui j sont fabriqués, et elle soutient avantageusement la concurrence.

Mais je désirerais lui donner plus de développement.

Vous apercevez aisément, citoyen préfet, les avantages qui en résulteraient ; un plus g^and nombre de bras employés, moins de malheureux, une nouvelle vie donnée à la commune de Douay, de plus grands coups portés au commerce des anglais, tels seraient quelques uns des résultats d'une plus grande étendue donnée à ma fabrique.

n ne m'est pas moins aisé de concevoir que si, abandonné à mes propres forces, j'ai pu créer et soutenir cet établissement, je n'aurais pas la même facilité à lui donner de nouveaux développements.

C'est pour en obtenir les moyens, citoyen préfet, que je m'adresse à vous ; que l'on m'accorde une partie des secours qui ont été donnés a la première manufacture, et l'on verra quel usage j'en ferai pour l'avantage de cette commune.

Si l'on peut craindre quelquefois d'accorder des encouragements à des hommes qui n'offrent aucune garantie de ce qu'ils reçoivent et de ce qu'ils feront, on ne peut avoir les mêmes craintes à mon ég^ard; la garantie que j'offre est dans mes propriétés; elle est dans ce que j'ai fait jusqu'à présent ; une fabrique bien établie, formant de beaux ouvrages, ayant beaucoup de débouchés, en faudrait-il davantage pour répondre des encouragements qui lui seraient accordés ?

Tout me denne donc lieu d'espérer, citoyen préfet, que la confiance avec laquelle je m'adresse à vous ne sera pas déçue.

(Signé) Martin Dammânn, Propriétaire de la manufiftctiire de grèS| rae des Jésnitee, établie en Tan 1»*.

Le Préfet du Nord voulant être renseigné sur l'exactitude des faits relatés dans cette lettre, la transmit alors à M. le maire de Douai, en l'invitant, si tel était son avis, à appuyer cette demande devant son Conseil Municipal.

Douai, le 9 fructidor an IX de la République fraoçaise.

Le Préfet dm département du Nord a% Maire de Douai.

Citoyen Maire, le citoyen Martin Dammann, propriétaire d'une fabrique de grès façon anglaise, établie en Tan VU en la commune de Douaj, réclame un secours à titre d'encouragement pour donner de plus grands développements à sa fabrique.

Il expose qu'abandonné à ses seuls moyens, il a formé cet établissement et qu'il a soutenu avantageusement la concurrence avec l'ancienne manufacture établie depuis ving^trois ans par une nombreuse société.

Que cette société a reçu dans les commencements de son établissement des anciens magistrats de Doua' )es encouragements pécuniaires considérables.

En efiet, il m'a présenté co) *e authentique d'un acte passé entre ces anciens magistrats et les actionnaues de la première fabrique, d'où il résulte que les premiers ont accordé aux seconds une somme de 10,000 florins (12.500 francs) sans intérêts et remboursables en dix aus^parlO"^^ chaque année.

Ces magistrats ont senti combien il était important d'encourager les manufactures et fabriques dans une ville qui ne présente aucun étaUissèment de ce genre, afin de procurer de l'ouvrage à la classe indigente et ouvrir un débouché au commerce dans cette ville.

Il m'a été rendu compte que plusieurs fois l'ancien magistrat de Douaj avait tenté le moyen de former des établissements de commerce, qu'on a même continué jusques il y a quelques années à payer une pension à xm chef d'atelier de filature pour le fixer dans cette ville, et que tous les efforts de ces magistrats animés du bien public, ont été infructueux.

Le citoyen Martin Dammann se glorifie avec raison d'avoir formé, sans l'assistance de personne, un établissement qui s'est soutenu par la beauté et le fini des ouvrages qui y ont été fabriqués ; il présente donc une garantie pour les fonds qui lui seront confiés et déjà l'expérience a prouvé de quel avantage est son établissement pour la ville de Douay , par les braa qu'il emploie, par les ouvriers qu'il a formés.

Si dans un temps où les hommes industrieux et utiles étaient presque comptés pour rien, l'ancienne Société a obtenu des secours, des encours-

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gements^ combien àplui forte raison sons an gouyemement juste qui psotége les arts et encourage tous les genres de prospérité publique, ne doit-on pas attendre de la part des magistrats, pour soutenir une fabrique naissante qui, par la perfection à laquelle elle peut porter ses ouvrages, rivalisera bientôt avec nos plus cruels ennemis, et leur ôtera une branche de commerce considérable.

La commune de Valenciennes a destiné une partie des fonds provenant de l'octroi municipal à des encouragemens à donner au commerce et aux fabriques de cette ville.

Cependant Valenciennes, par sa position topographique sur l'Escaut, et par le commerce considérable dont elle est en possession depuis longtemps, semble appeler tous les négociants à venir s'établir dans ses murs.

Je ne doute pas, citoyen maire, que le conseil municipal de Douajr animé des mêmes principes ne &sse tous ses efforts pour fioLvoriser le commerce et l'industrie dans cette commune.

C'est par des établissements de commerce, qu'il parviendra à éteindre la mendicité, à accoutumer les enfans de la classe indigente au travail et à en former des ouvriers.

Les fonds dibbribués par les bureaux de bienfaisance aux pères de familles indigents ne servent qu'à soutenir l'existence des enfants ; les encouragements donnés aux entrepreneurs de manufactures et fabriques rem:plissent le même objet et forment des citoyens laborieux et utiles à l'État.

Je vous invite donc, citoyen maire, à faire assembler le conseil municipal pour qu'il délibère sur la pétition du citojen Martin Dammann et qu'il avise aux moyens de donner à ce citojen les encouragements qu'il réclame.

Je joins cette pétition à la présente lettre.

J'ai l'honneur de vous saluer.

(Signé) DiBUDONNB.

Ces tentatives pour obtenir des subsides de la commune ne paraissent pas avoir abouti, car après ces deux documents, nous n'avons plus trouvé dans les archives de la Ville, aucune trace de la manufacture Martin Dammann.

En Tan XI une nouvelle Exposition eut lieu à Douai, les produits de cet industriel furent très remarqués, et sur le rapport favorable du jury, il obtint une médaille d'argent.

Mais les ressources de Martin Dammann étaient épui-

sées , et en 1804 après cinq années de lutte , obligé de déposer son bilan, il fut déclaré en faillite .

Cette succession était fort lourde à accepter, néanmoins elle n'épouvanta pas le sieur Halfort, dont la mère, depuis 1784, tenait dans la rue au Cerf, le dépôt des marchandises de la première manufacture.

Cette dame avait marié une de ses filles à Charles Leigh.

Halfort était depuis longtemps employé dans la grande fabrique, lorsque se présenta pour lui cette occasion de s'établir à son tour.

Pendant sa courte administration de 1804 à 1807, il livra au commerce des produits similaires à ceux de ses concurrents qu'il signait tantôt de son nom Halfort, tantôt de la raison Halfort et Compagnie. Après avoir été fermée pendant trois ans, cette fabrique passa aux mains de M. P. J. Chartier, mais il ne l'exploita que durant quelques mois , de janvier à septembre 1810 . époque où elle fut vendue.

Cette vaste propriété appartient aujourd'hui à M. Desmaretz qui y possède de rares collections de fleurs, et y a installé de magnifiques serres.

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