CHAPITRE II
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Dans le courant de Tannée 1780, arrivèrent à Douai deux anglais, les frères Charles et Jacques Leigh ex-manufacturiers ou Directeurs de fabriques de faïences anglaises. Ils venaient, disaient-ils, se réfugier en France, dans un pays catholique, pour échapper aux violences et aux menaces de mort des Puritains d'Angleterre. Accueillis avec faveur par M- George-Ghrétien-Joseph Bris, négociant à Douai, ils lui firent le récit suivant :
« n y a deux ans, en 1778, la situation des catholiques en Angleterre, était véritablement intolérable. Poursuivis, traqués, arrêtés, ils étaient condamnés et leurs biens confisqués, par application des lois de 1730, lois odieuses et dont il suffit de connaître les principales dispositions pour en apprécier la rigueur. Les pénalités étaient : l'emprisonnement perpétuel des prêtres qui avaient officié selon les rites de leur Eglise ; confiscation des biens des héritiers catholiques élevés sur le continent, au profit des plus proches héritiers protestants, et enfin interdiction d'acheter des terres en Angleterre (1).
(1) Histoire amsHtuiionnelU de FAngleterre de 1760 à 1860. Brtkine May. Traduction d« M. Gonialis de Witt.
Cet état de choses avait depuis longtemps soulevé l'indignation de tous les protestants modérés, lorsque, en cette môme année 1778, sir Georges Saville proposa au Parlement, des mesures protectrices pour le redressement des griefs des catholiques. La présentation dubill fut précédée d'une adresse signée par 10 Lords et 63 Commoners catholiques, x^ccueilli avec empressement par les Chambres, il fut inmiédiatement adopté.
Ce bill ne s'appliquait qu'à l'Angleterre, car les lois de l'Ecosse à l'égard des catholiques, avaient précédé la réunion des deux pays. Il fallait donc que l'Ecosse fut expressément appelée à profiter de ses dispositions. Mais la sagesse et la modération des Chambres étaient en avance sur l'esprit de la Nation, et surtout sur le fanatisme populaire : sous la pression d'excitations violentes, des associations de protestants se formèrent en Ecosse pour empêcher le bill de passer ; puis l'agitation gagnant l'Angleterre, 85 Sociétés ou Comités de correspondance établirent des communications avec Edimbourg.
Les excès les plus graves contre les personnes et les propriétés, furent commis par un peuple en délire. A Edimbourg, il détruisit deux chapelles catholiques, et plusieurs maisons, appartenant à des papistes ; à Glascow, il n y avait point de chapelles à détruire, mais les fanatiques crurent suffisamment manifester leur zèle pour la religion protestante, en saccageant la manufacture d'un papiste. Les catholiques tremblaient pour leurs biens et pour leur vie. Ils se sentaient abandonnés par la justice presbytérienne.
Pour échapper à ce péril, ils adoptèrent une ligne de conduite dont on ne peut qu'approuver la prudence. Courbant la tête devant l'orage, ils ajournèrent à des temps meilleurs, la satisfaction que le bill de 1778 leur offrait, et se bornèrent à réclamer des dommages-intérêts pour les pertes qu'ils avaient éprouvées. Ces réparations leur furent
laidement accordées, mais leur sécurité n*en était pas moins et pour longtemps gravement compromise 1
Les succès des puritains d'Ecosse donnèrent une direction nouvelle aux espérances des fanatiques d'Angleterre, qui conçurent l'audacieux projet de faire rapporter parla législature, le bill rendu au profit des catholiques. — Une vaste association se forma , et lord Georges Gordon fut proclamé président de la ligue. Il se mit immédiatement à Tœuvre.
Le 29 mai 1780 , il provoqua à Londres une réunion de tous les protestants, réclamant l'abrogation du bill. Le 2 juin, accompagné de plus de vingt mille adhérents, il se rendit à Palace- Yard , sous les murs mêmes du Palais de Westminster. Là , au milieu d'un tumulte indescriptible , les couloirs de la Chambre déjà envahis par le peuple , il présenta le nouveau bill, exigeant un vote immédiat. Cette étrange prétention souleva une tempête ; alors, en présence de la proposition d'un ajournement appuyée de toutes parts , il sortit, jetant à la populace les noms des membres dissidents. Après plusieurs heures passées au milieu de cet effroyable désordre, des troupes arrivèrent heureusement et débarrassèrent le Parlement.
Mais aussitôt l'émeute se répandit dans les rues ; des bandes de scélérats parcoururent la ville , incendiant les chapelles des ambassadeurs catholiques, enfonçant les portes des prisons, répandant la terreur sur leur passage. Un grand nombre d'habitations de magistrats et d'hommes politiques furent saccagées et détruites. La Banque d'Angleterre elle-même courût les plus grands dangers. Le cri : Point de Papisme I retentit à travers la cité, au milieu du pillage et des torches incendiaires.
L'épouvante des catholiques fut au comble ; les uns se cachèrent, d'autres se réfugièrent sur le continent, abandonnant un pays où l'exercice de leur religion était devenue une cause de proscription, et où leur foi attirait fatalement sur leurs propriétés et leur famille, la dévastation et
la mort. Funeste exemple des discordes religieuses, et des malheurs qui peuvent affliger une nation, lorsque les basfonds de la société sont soulevés et déchaînés I
Autant la tyrannie de la rue avait été impitoyable, autant la répression fut violente.
Des auteurs de ces actes criminels, ceux qui se défendirent , furent tués les armes à la main ; les autres , arrêtés dans leur fuite , traduits devant les tribunaux , périrent de de la main du bourreau, ou furent transportés au-delà des mers. »
C'est dans ces circonstances que les frères Leigh, s'étaient, disaient -ils, décidés à venir en France. Fils de manufacturiers anglais , ils avaient choisi la ville de Douai parce qu'ils savaient y rencontrer des compatriotes» qu'il y existait plusieurs établissements religieux (1), et, qu'ainsi , il leur serait plus facile d'y trouver un emploi. Ils possédaient le secret de la fabrication des faïences dites Grès anglais , pour avoir eux-mômes dirigé de semblables ateliers en Angleterre , à Newcastle et à Strafford ; et si le sol de la Flandre pouvait fournir les éléments nécessaires à cette fabrication, ils assuraient aux capitaux qui y seraient employés, la plus large rémunération.
M. Bris , qui était alors à la tête d'une savonnerie importante, 'rue de Paris, mais auquel souriait la pensée de fonder à Douai une industrie nouvelle, se mit aussitôt en mesure d'utiliser les connaissances des frères Leigh.
Les résultats déjà obtenus , tant à Valenciennes qu^à Saint-Amand et Lille, dans des établissements similaires , excitaient son désir d'atteindre, par des procédés nouveaux, un égal degré de prospérité.
n n'est point hors de propos de rappeler, qu'à cette époque, Becar dirigeait à Valenciennes, avec succès.
(1) Les Récolets anglais ; Les Bénédictins anglais ; Les Jésuites écossais ; Le Séminaire des anglais.
Plan de la ville de Douai et établissements reUgienz en 1*76$. {ÀftMo9S éê ikmaii.
une manufacture de faïences , en terre de pipe. Dans la même ville , Jean-Baptiste Fauquez , précédemment établi à Saint-Amand , et son associé Michel -Vannier, avaient fondé une manufacture de porcelaine dure, appelée , quelques années plus tard , à prendre, sous l'habile direction de Lamolinary, la plus grande importance.
C'est, en effet , à Saint-Amand que les Fauquez , père , fils et petit-fils, avaient créé et porté à un très haut degré de prospérité , une manufacture de faïences proprement dites , et de terres de pipe.
Enfin , la ville de Lille était en possession, depuis plus d'un siècle , de fabriques de porcelaines tendres et de faïences. Il suffira de signaler les noms des Febvrier, Boussemart , Dorez , dont notre collègue , M* Houdoy, dans un savant travail sur la Céramique Lilloise , nous a si bien décrit les travaux.
A Tournai également, après la séparation de cette ville d'avec la France , par le traité d'Aix-la-Chapelle , du 17 octobre 1748 , un sieur Péterinck avait fondé une manufacture de faïences , dont la réputation était grande.
La première chose dont s'occupèrent les frères Leigh, fut de rechercher les matériaux nécessaires à la fabrication du Grès anglais. Ils firent de nombreux voyages tant en Flandre qu'en Artois et dans le Toumaisis , et bientôt ils purent assurer à M. Bris, que tous les éléments indispensables se trouvaient désormais à leur disposition. Ils avaient constaté, après plusieurs essais, ^'ils pouvaient tirer leur charbon de Mons , la terre glaise ou poterie du district de Douai, la pierre cornu ou flite du district d'Arras, le plâtre de Montmartre, et la céruse et autres matières utiles de Lille (1).
Les profits à retirer de cette fabrication parurent à M. Bris d'autant plus assurés, qu'il n'existait point alors en
(1) Archives du Nord. Distriet Douai. Lia8B6 218 , N» 8.
France de manufacture semblable, que les frères Leigh n'avaient communiqué leur secret à personne, et qu'enfin il n'avait point à craindre la concurrence étrangère (l'entrée des faïences venant d'Angleterre étant interdite en France, par les lettres-patentes des 16 août 1740 et 12 mars 1749).
M. Bris songea d'abord à se procurer un local. Il s'adressa à la municipalité de Douai, en signalant les avantages qui résulteraient pour la ville, de la création d'un pareil établissement. Il montra comme résultats immédiats : le travail pour les ouvriers sans ouvrage, l'extinction de la mendicité et l'installation dans les murs de la ville, de la première usine de ce genre existant en France. Pour vaincre les résistances du magistrat, il signala l'intervention de la ville, en 1777, dans la création d'une filature de laine à Douai , afin d'occuper les bras des indigents de tout âge ; il rappela notamment que ladite ville avait livré gratuitement aux intéressés les terrains nécessaires à la fabrique et leur avait encore donné d'autres encouragements pécuniers ; qu'en outre pour faciliter les commencements de cette usine , et ceux d'une nouvelle manufacture de molletons et rasies entreprise par les mômes personnes, les officiers municipaux avaient pensionné et fixé dans la ville un teinturier, en état de servir ces deux manufactures (1).
Enfin il représenta que de semblables faveurs avaient été accordées par les magistrats municipaux de Lille et de Valenciennes, à des manufactures de faïence, et qu'il espérait être traité avec autant de bienveillance
La municipalité de Douai, après en avoir délibéré, accorda au sieur Bris un terrain sis en cette ville , Petite- Rue ou plutôt ruelle Pépin.
Les travaux commencèrent aussitôt. Au mois de juin
(1) Rapport de l'intendant de la Flandre wallonne da 30 octobre 1*781. Douai. Archives du Nord. Liasse 1*785.
1781 j les premières dépenses d'installation et de recherches s'élevaient à la somme de 2,400 livres, lorsque les associés convinrent de contracter entre eux une société. Ils se rendirent à cet effet en l'étude de M® Dumont, notaire ; MM. Charles et Jacques Leigh, à raison de leur ignorance de la langue française, étaient assistés de messire Bertrand Cahuac, docteur et professeur royal de la Faculté de Droit de l'Université de Douai, nommé interprète aux fins dudit acte, par sentence du 28 juin 1781 des échevins de cette ville.
li'acte de société^ en date du môme jour, stipule que les
dits sieurs Bris et Leigh frères s'associent ensemble, à l'effet
de former à Douai une manufacture de grès d'Angleterre,
. en laquelle seront fabriqués des assiettes et d'autres vases
de môme matière, et ce, pour l'espace de dix ans.
Les sieurs Leigh s'engagent à travailler d'abord euxmômes, et ensuite, lorsque la maison se trouvera avoir un certain nombre d'ouvriers , de surveiller et diriger ceux qui seront employés à fabriquer, tourner, vernir et cuire les ouvrages de ladite manufacture.
L'usine , les bâtiments et dépendances devaient appartenir aux frères 1 sigh et à Bris par moitié chacun, à charge par eux de contribuer à toutes les dépenses dans la môme proportion : M. Bris devant se rembourser par neuvièmes chaque année des 2,400 livres déjà déboursées.
Les comptes devaient être dressés chaque jour, et le produit net de la manufacture partagé tous les trois mois entre les associés. Interdiction de s'intéresser pendant dix ans, dans une autre fabri fue de grès d'Angleterre. Obligation pour les frères Leigh d'apprendre , montrer et faire connaître à Bris tous les secrets de composition des matières et autres choses nécessaires à savoir, concernant ladite manufacture, et ce, dès qu'ils seraient entrés dans la dernière année delà société. Les deux anglais, on le voit, se montraient singulièrement défiants à l'égard de leur associé ^ néanmoins, ils lui faisaient la concession de l'admettre dès
la sixième année, à voir toutes les opérations et mélanges. En cas de décès seulement de l'un des frères Leigh, le secret devait lui être immédiatement confié.
Telles étaient les principales dispositions de l'acte du 28 juin 1781. Mais il existait une lacune, celle de la fixation du capital social à apporter par chacun des associés ; et les difficultés soulevées par les versements nécessaires au fonctionnement de Tusine, ameuèrent bientôt la dissolution de la société.
Quoiqu'il en soit, le sieur Bris, aussitôt sa situation régularisée, avait sollicité du roi Louis XVI le privilège exclusif, pendant cinquante ans , dans le ressort de Douai et de la province d'Artois, de fabriquer et de vendre des faïences façon grès d'Angleterre , et la franchise de tous droits d'entrée dans le royaume.
Voici le texte de ce document intéressant :
MÉMOIRE du iiewr Bris, négociant à Donoff^ concernant PétabUssâment qu'il se propose de faire dans cette viUe ^ d'une fabrique de poterie de grès d'Angleterre.
Le sieur (Georges Bris s'est occupé , dès sa tendre jeunesse , de la partie du commerce :
Son but était de fixer en la ville de Douaj une manufacture qui put occuper les mendians, et contribuer au bien de sa province. La Révolution arrivée en Angleterre par les poursuites de Lord Gordon contre les catholiques romains, lui en a fourni l'occasion.
Les chefs des ateliers des manufactures de poteries anglaises , craignant pour leurs jours, ont cherché leur salut dans l'émigration ; le sieur Bris les a recueillis.
Il est parvenu enfin à se les attacher et à les fixer en la ville de Dooaj^ ; aidé de leurs conseils , il a fait des recherches très dispendieuses pour reconnaître les matières propres à établir une manufacture de poteries anglaises en la ville de Douaj, et le su3cè8 a heureusement passé les espérances , puisqu'il est aujourd'hui certain que les matières qu'il a trouvées dans le voisinage de la ville de Douaj, sont infiniment supérieures à cell#s que l'on emploie en Angleterre ; ceci est convenu par les ouvriers.
Le sieur Bris n'a plus maiotenant qu'un désir, celui d'obtenir i'approba-
tion du Gouvernement et les faveure qu'il daigne accorder chaque jour ft ceux qui sacrifient et leur fortune et leurs veilles au bien public.
Les privilèges que le sieur Bris ose solliciter des bontés de Sa Majesté sont : «
1^ Qu'il lui soit accordé , à titre exclusif , d'élever sa manufacture à Douaj , ou dans le voisinage ; et défendre à tous particuliers du Royaume d'en établir de pareilles ^ pendant le terme de cinquante ans, dans l'arrondissement du ressort du département de Douaj , et dans celui de la province d'Artois ;
2° Que les marchandises provenant de sa manufacture entreront dans tout le Royaume franches et exemptes de tous droits quelconques , même de ceux de transit.
L'exemption soUicilée par le sieur Bris n'est point onéreuse à Sa Majesté, et ne peut donner lieu à aucune réclamation de la part de la Ferme Générale , parce que jamais il n'a existé de manufacture de poteries anglaises en France , et conséquemment , il n'a jamais été question de percevoir un droit sur un objet qui n'avait aucune existence.
La demande du sieur Bris , relativement au privilège exclusif pendant le terme de 50 ans , mérite d'autant plus de faveur, qu'il a fait des dépenses considérables , pour donner à ses recherches et à ses épreuves le succès qu'il désirait, et l'approbation publique qu'il jalousait , et que , si , après un travail aussi dispendieux , il était exposé à la concurrence et à la cupidité d'un voisin jaloux, il aurait perdu et dérangé sa fortune, sans espoir de la rétablir dans son premier état.
Son but d'ailleurs , est de concourir, autant qu'il est en lui , à l'exécution des ordonnances de Sa Majesté , qui ont constamment proscrit l'oisiveté et la mendicité ; i) veut employer les pauvres de la province , et leur assurer, par un travail utile , des aliments qu'ils sollicitaient dans un état d'oisiveté nuisible.
Il ne peut consommer un projet aussi vaste sans être en même temps assuré qu'il ne sera pas supplanté , ou contrarié dans ses opérations , et il n'est d'autre moyen pour remplir ses vues que de lui accorder le privilège qu'il demande.
D'ailleurs , cet établissement est d'autant plus intéressant , qu'il proscrit de la Société , l'usage de vases de cuivre et de ceux de terre émaillés en plomb.
Les poteries è la façon anglaise du sieur Bris , soufiBrent l'impression du feu le plus vif , au point que l'on y fait fondre du plomb , sans que le vase en soit altéré , ou en ait souffert.
En adressant cette requête à M. le Contrôleur-Général
des finances, le 20 octobre 1781 , M. D'Haubersart, Intendant de la Flandre wallonne^ raccompagnait des observations suivantes :
(c Le sieur Bris , négociant , vient de jeter les premiers » fondements d'une fabrique de poteries en grès d'Angle- » terre qui peut devenir très importante ; il s'est attaché » deux ouvriers excellents qui ont été obligés de quitter » leur patrie, à la suite de la révolution occasionnée par » les poursuites du lord Gordon contre les catholiques » romains; les épreuves qu'il a faites ont parfaitement » réussi , et d'après l'assurance de ces deux ouvriers, les » matières qu'il a trouvées dans les environs de la ville de » Douai, sont supérieures à celles que l'on emploie en » Angleterre ; cette fabrique, qui commence à entrer en » activité, ne peut manquer de réussir, mais avant de lui » donner toute l'étendue et tout l'accroissement dont elle » est susceptible, le sieur Bris désirerait obtenir un privi- » lège du Roi ; il m'a remis à ce sujet un mémoire que j'ai » l'honneur de vous adresser dans lequel vous trouverez le » détail des choses qu'il demande ; quant à l'emplacement » qui lui sera nécessaire pour établir cette manufacture » en grand, la ville parait disposée à le lui procurer, ainsi » qu'elle Ta déjà fait pour celui où il fait actuellement » travailler.
« Signé • D'Haubbrsart. »
Malgré cette puissante recommandation, aucune réponse ne parvint à la société nouvelle, et il fallût encore trois ans pour que ses successeurs obtinssent, pour dix ans seulement, les privilèges réclamés ; mais n'anticipons pas sur les événements.
Bien que la société n'eût commencé que le 28 juin 1781, il résulte cependant d'un document signé par les frères Leigh et le sieur Bris , que les premières opérations remontaient au 1^ mars de la dite année , et que , dès ce jour, M. Bris payait à Jacques Leigh une indemnité de 27 livres, et à Charles Leigh, pareille allocation de 18
livres par semaine . Leur travail dans la fabrique fût ainsi rétribué à l'origine des travaux.
Le temps des recherches passé , M. Bris fit élever sur le terrain de la Ruelle-Pepinles constructions indispensables, e il continua à avancer les fonds nécessaires , les frères Leigh n'ayant à donner que leur talent.
Nous avons peu de renseignements sur les pièces fabriquées dans la période qui s'est écoulée jusqu'au 31 juillet 1782, date de la constitution de la société. Houzé de TAulnoit et Compagnie. Néanmoins nous possédons un pot au lait dont la teinte du vernis peut servir à reconnaître les objets sortant des mêmes ateliers , et dont l'authenticité ne saurait ôtre discutée, puisqu'il porte la marque : Lbigh ET C®, imprimée en creux sur la base et à l'opposite la lettre F. Le musée céramique de Douai renferme un plat portant la même marque.
Au commencement de 1782, M. Bris avait déjà déboursé une somme de dix-huit mille livres en recherches et en essais; et chaque jour l'agrandissement des ateliers devenait plus nécessaire. C'est alors que, craignant d'engloutir sa fortune dans cette opération, il refusa de continuer ses avances. Cette nouvelle industrie menaçait de disparaître, au grand préjudice de la ville, si on ne parvenait à la 'reconstituer sur de nouvelles bases. Il fallait une société disposant de capitaux considérables* M. Bris s'adressa à ceteffet à M. Gaspard-Théodore-Joseph Houzé de PAulnoit, avocat en parlement et greffier de la ville de Douai (1;. Riche , entouré d'une grande considération , jeune , actif, mieux que personne, il pouvait conduire à bonne. fin une semblable entreprise. Après avoir pris connaissance de l'affaire, des résultats déjà obtenus, et s'être bien convaincu deTavenir qu'elle présentait, il promit son concours et celui de ses amis. — Une nouvelle société fut constituée.
(1) Quatre aTOcat* da même nom étaient alors inscrits aa tableau de l'ordre. MM. Hooxé Taîné. Honte le cadet, M. Gbspard Houzé de TAulnoit , leur neveu, et M. Houxé de GKranchamp fils du premier.
Le 31 juillet 1782, dans l'étude du notaire Dumont, se retrouvaient M. Bris et les frères Leîgh, ces derniers assistés du même M. Cahuac^ interprète désigné par le magistrat de Douai ; ils avaient réussi dans leur projet, et venaient contracter une Société nouvelle. Après avoir déclaré qu'ils annulaient et mettaient à néant l'acte de Société fait le 28 juin 1781, pour l'entreprise d'une manufacture de Grès en la ville de Douai, consentant que le susdit acte fut considéré comme non avenu, ils passèrent contrat.
A M. Houzé deTAulnoit s'étaient adjoints : M. Charles- Alexandre-Joseph Duquesne, également avocat, son collègue comme greffier de la ville de Douai , M. Jules-César Lemaire de Marne, trésorier du Parlement de Flandres, M. Jean-Adrien-Joseph Dablaing, docteur en médecine, M. Philippe- José-Auguste- Joseph Six, conseiller à la Gouvernance de celte ville, M. Philippe- Joseph Cuvez, M. Nicolas-Dominique Joseph Bris, M. Antoine François- Joseph Picquet, M. Pierre-Eugène-Joseph Vincent, négociant , et enfin M. Nicolas Denis de Cousser , avocat en Parlement de Flandres.
L'acte stipule que tous les comparants forment entre eux une Société pour Texploitation de la précédente manufacture de Grès, dits Grès d'Angleterre. L'ancienne Société cède à la nouvelle tous ses droits, raisons et actions, dans la dite manufacture, ainsi que toutes usines édifices, bâtiments et matières propres à la fabrication, travaillées on non, moyennant le remboursement à M. Bris de la ^omme de 18000 livres qui lui est due , et le paiement assuré à chacun de MM. Charles et Jacques Leigh d'une somme de 36 livres par semaine, pendant toute la durée de la Société, fixée à 25 ans.
La dite indemnité est due à partir du 1^ mars 1781, sous déduction des sommes déjà reçues par eux.
Le capital social est fixé à trente- six mille livres à fournir par portions égales par les onze associés français : à
ces derniers seuls appartiendront les immeubles et tout le matériel industriel. Quant aux frères Leigh , ne participant en aucune manière à leur acquisition, ils n'y auront aucun droit.
La part des frères I^eigh est réduite à un tiers des bénéfices, au lieu de moitié qu'ils avaient dans l'ancienne Société ; ladite part imputable sur les sommes qui leur sont versées chaque semaine; les deux autres tiers appartenant aux associés français.
Pendant cinq années, les frères Leigh devaient travailler eux-mêmes toutes les marchandises de la manufacture et s'occuper soit à les mouler, tourner et vernisser, soit à les cuire, à moins que leurs associés, en présence d'une prospérité considérable, n'appliquassent les talents de ces étrangers à la surveillance de l'usine . Dans tous les cas, à l'expiration de ce temps, ils devaient donner connaissance du secret de la composition des matières, de leur cuisson et de tout ce qui y était relatif, à M. Houzé de l'Aulnoit.
Il était interdit à chacune des parties d'établir une semblable manufacture, soit en France soit dans les Pays-Bas Autrichiens, soit dans le pays de Liège , à péril de payer à la société une somme de dix mille livres , et de subir la confiscation de sa part dans la société.
Un moulin à cheval devait être construit dans le plus bref délai, pour l'usage de la manufacture.
La société se réservait le droit de reprendre la part de tout associé, qui voudrait la céder et sortir de la société.
Enfin , la direction devait appartenir à un bureau composé de trois associés français et d'un associé anglais.
Telles étaient les principales dispositions qui régissaient la nouvelle société* — Les frères Leigh renonçaient à tout droit sur les immeubles de la société, et se contentaient d un tiers des bénéfices , mais à la condition de n'avoir aucune dépense à supporter, du chef des bâtiments.
Trois jours après la formation de la société, par délibé-
ration du 4 août 1782 , on résolut d'écrire en Angleterre pour faire venir cinq ouvriers , savoir : un tourneur, deux faiseurs d'assiettes , un emmancheur et un modeleur. Les sieurs Leigh réglèrent les salaires qu'on assurerait à chacun d'eux ; ils fixèrent ceux du modeleur à quarante-huit livres par semaine, somme importante pour le temps.
L'arrivée de ces ouvriers ne se fit pas attendre, et quand l'un des faiseurs d'assiettes parvint à Douai et que son talent fut reconnu, on s'empressa de se l'attacher par un contrat : La société se chargea de lui fournir quinze douzaines de moules ; la main d'oeuvre de ces moules coûta 48 livres.
En môme temps , l'un des frères Leigh était chargé de recruter à Douai d'autres travailleurs, et de former des élèves. Dans les comptes, on trouve, en effet, une somme de 720 li\Tes payée à Jacques Leigh à titre d'avances faites aux nommés Devred , Tribout et Oberey, pour leur apprendre à mouler des assiettes et à emmancher.
Les premiers administrateurs délégués furent : MM. Houzé de l'Aulnoit, Picquet etDuquesne. — Ces deux derniers ou l'un d'eux seulement avaient mandat d'ordonnancer les dépenses.
La municipalité maintint tous les avantages qu'elle avait concédés précédemment , et notamment la jouissance du terrain où s'était installée la société Bris. — Mais, quelques mois après, ce terrain ayant été repris à la société, la jouissance fut convertie en une rente de trois cents livres , qui fut acquittée jusqu'en 1791. (1)
Parmi les clauses du contrat de société qui devaient recevoir une exécution immédiate, il s'en trouvait une, on s'en souvient, relative à la construction d'un moulin à cheval (art. 13). Le 2 août 1782, en vertu d'une délibération prise le même jour, il fut décidé que MM. Picquet et Duquesne feraient le voyage d'Arras, pour examiner le
(1) Mémoire à radministraieur du Département.
monlin construit chez un sieur Gocquelaert à Arras, et voir si ses dispositions pouvaient convenir à la manufacture de Douai.
Mais il fallait s'installer définitivement, et la société avait besoin d'un grand terrain pour recevoir les constructions importantes qu'elle se proposait d'ériger. Le hasard la servit merveilleusement en lui permettant d'acheter une vaste propriété, sans bourse délier. Les circonstances dans lesquelles fut conclue cette affaire, et Tapprobalion dont elle fut l'objet de la part du Parlement de Flandres , méritent d'être rapportées.
L'abbé et les religieux de Marchiennes condamnés, par divers arrêts à établir un collège à Douai, avaient acquis le 9 février 1732, par arrentement perpétuel, de l'hôtel des Nobles de cette ville, un terrain avec bâtiments, situé entre la rue des Pères Carmes Déchaussés et celle des Morts. Pour servir de dot à ce collège, ils avaient distrait et spécialement affecté les revenus d'une portion des biens de leur Abbaye.
Ces dispositions, bien que confirmées par lettres paten-, tes du Roi , étaient cependant toujours demeurées sans exécution, les Religieux ayant obtenu, par autres lettres patentes, pleine et entière décharge de leurs obligations, et une libération définitive de cette fondation.
Dans cette situation, leur acquisition, déjà sans objet, était devenue très onéreuse : ils avaient en effet à payer im canon annuel et irrédimible de 625 livres de France à" l'hôtel des Nobles, et ils ne retiraient du terrain et des bâtiments, qu'un loyer de 300 livres, presque constamment absorbé par les réparations.
De ces bâtiments, les uns étaient menacés d'une ruine prochaine, les autres étaient déjà tombés de vétusté, de sorte qu'une reconstruction totale devenait indispensable. Mais les règlements de police de Douai, assujettissant les propriétaires à un plan uniforme et à des embellissements fort dispendieux , l'Abbaye de Marchiennes,
n'était point en état d'y faire face , sans déranger profondément ses finances ; bien plus, Jes droits d'amortissement devaient encore venir en surcharge , et enfin une longue expérience lui avait prouvé, que c'était toujours en général un très mauvais bien pour une Abbaye, que des maisons en ville.
Après cet exposé, que nous avons fidèlement reproduit, l'acte qui fut reçu le 27 novembre 1782 , par MM. Bécourt et de Baillencourt dit Gourcol, notaires royaux de Flandres, ajoutait : « que les vendeurs, voulant se » libérer de cet arrentement , avaient tenté la voie » du déguerpissement , mais qije la caducité des bâ- » timents y avait été un obstacle insurmontable : qu'ils » avaient cherché des acquéreurs qui pourraient s'en » accommoder, mais inutilement, et qu'enfin ils avaient » résolu d* offrir dix mille livres, par acte capitulaire du 14. » octobre dernier, à qui voudrait se fair^ subroger à toutes » leurs obligations, à leur entière décharge. »
C'est dans ces circonstances que fût passé le contrat de vente dont il a été parlé plus haut , et dans lequel intervinrent, d'une part : Lallart, très digne abbé de l'Abbaye Royale de Sainte-Rictrude deMarchiennes ; Dom Augustin Maseré grand prieur et Dom Pierre Parmentier, prévôts, tous deux députés de ladite Abbaye, par acte capitulaire du 14 octobre 1782 ; M. Louis- Jacques Beghin, prêtre Recteur magnifique de l'Université de cette ville et professeur de mathématiques en ladite Université.
M. Nicolas-Joseph De la Verdure, écuyer, seigneur de Biencourt , Avelin et autres lieux , chef du magistrat de Douai, y demeurant, Père Anselme de Saint-Louis, prieur des Carmes Déchaussés de cette dite ville , et administrateur de l'hôtel des Nobles, audit Douay.
Et d'autre part :
M® Gaspard-Théodore-Joseph Houzé, sieur de l'Aulnoit, avocat en parlement, et les autres associés pour ladite manufacture de Grès d'Angleterre.
Ladite vente était faite aux conditions suivantes : P De payer le canon annuel de six cent-vingt-cinq livres de France ,
2' De procurer à ladite Abbaye de Marchiennes, de la part de Thôtel des Nobles, pleine et entière décharge de toutes les obligations par elle emprises ;
S"" De faire construire en dedans trois ans pour vingt mille livres de bâtiments, et de laisser à l'expiration des 25 ans que devait durer la Société, des bâtiments pour une somme au moins égale.
Et de son côté, l'Abbaye de Marchiennes s'obligeait, après les autorisation et homologation nécessaires obtenues, de verser aux acquéreurs, une somme de dix mille livres de France.
Aussitôt après la signature de cet acte , les associés se mirent en mesure de remplir les formalités nécessaires pour sa validité. Ils présentèrent au Parlement de Flandres une requête, dans laquelle ils exposaient que le terrain sur lequel était établie leur manufacture de Grès façon d'Angleterre, ruelle Pépin, étant trop borné pour l'extension qu'ils se proposaient de donner à leur fabrique^ ils s'étaient adressés aux Religieux de l'Abbaye de Marchiennes, pour reprendre l'arrentement d'un terrain situé rue des Carmes Déchaussés, que ladite Abbaye tenait de la fondation de l'hôtel des Nobles, etc., etc. (Suit la copie du contrat.)
La Cour du Parlenjent rendit à la date du 5 décembre 1782, l'arrêt suivant : <f Ea Cour homologue ledit acte de » cession d'arrentement, pour jouir et profiter, par toutes )) les parties y reprises, de l'effet et contenu enicelui, » selon sa forme et teneur. »
La propriété vendue était ainsi délimitée : a Les terrain, » maison et bâtiments situés entre la rue des Pères Car- » mes Déchaussés, la rue des Morts et des Blancs-Rosiers, » frontant aux dites deux rues et listant d'une part, au
» jardin et au couvent desdits Pères Carmes , et d'autre » part, à l'hôtel des Nobles. »
C'est sur ce vaste enclos, que la Société se proposait de bâtir. Nous laissons à son représentant, le soin d'expliquer les motifs qui la déterminèrent adonner aux constructions, l'importance dont les bâtiments encore existant, nous font concevoir une juste idée.
a A cette époque, dit-il (1783), les ouvrages ayant déjà
> acquis un certain degré de solidité et de perfection, et » n'ayant d'ailleurs aucun concurrent pour la vente, la » Société s'aperçut par le bénéfice qu'elle faisait, qu'elle »» ne tarderait pas à être remboursée de ses premières » avances, et qu'elle verrait bientôt fleurir son établisse- » ment, si eMe pouvait parvenir à fabriquer une quantité » de marchandises suffisantes et s'en procurer l'écoulé- » ment.
» Mais pour parvenir à ce but, il fallait augmenter le » nombre des ouvriers, il fallait de vastes ateliers, des " pacus commodes pour déposer les matières premières, et
> d'autres emplacements pour leur donner leurs diverses » séparations ; il fallait, en un mot, une manufacture mon- » tée, et des magasins bien assortis pour satisfaire sur le » champ les acheteurs, et exécuter en peu de jours les de-
> mandes qui, à cette époque , commençaient à venir de diverses provinces du Royaume.
» C'est alors que la Société osa concevoir le projet de
» faire ériger les bâtiments immenses qui forment l'en-
» semble de notre manufacture ; ce qui est un objet , y
» compris les accessoires et surtout le moulin, de cent
» cinquante mille livres : cette avance était considérable^
» mais elle était encore en dessous des espérances que les
« associés avaient conçues de se voir rentrer cette somme,
> sous quelques années, par les bénéfices qu'ils jugeaient
> devoir faire par la suite.
» En effet, ces prévisions étaient fondées sur beaucoup
de probabilités ; la Société avait remarqué que depuis 1782, les ventes ayant toujours augmenté d'une manière sensible, elle pouvait espérer la même progression pour les années suivantes ; et elle eût en eôet la satisfaction de la voir se continuer jusqu'en 1787, époque du traité de commerce entre la France et l'Angleterre.
(1) Archives du Nord, Mémoire justiScatif à Tappui d'une demande de subside (22 frimaire an Hl).