LX SOLUTION DONNÉE PAR HUMBOLDT
avec joie chacune de ses étapes. L’accueil que nous lui faisons à son approche doit encourager la divinité un peu sauvage, qu’un poète appelait, il y a vingt ans, cette belle inconnue. Qu’elle s’enhardisse, qu’elle ose s’asseoir à notre foyer. Nous savons aujourd’hui que les clameurs lui sont odieuses, qu’elle exige une hospitalité paisible. Celle que nous lui préparons est calme et en tout digne d’elle. Longtemps nous l’avons aimée en amants plus enthousiastes que sages. Les ardeurs et les ignorances de notre passion l’ont effarouchée.
Aujourd’hui notre amour est plus profond et plus maître de lui. L’heure de la possession a sonné. Nous sommes prêts pour les épousailles indissolubles.
Telle est jusqu’en 1851 l’histoire de cette grande question de la liberté que Humboldt s’était silencieusement posée à la fin du siècle dernier. Voyons comment il l’avait résolue, et reconnaissons la part d’influence directe et indirecte que sa solution a exercée depuis qu’elle est connue, sur les idées libérales en Europe. »
Voici comment elle est formulée par l’auteur :
L’État doit ne jamais se préoccuper de donner aux citoyens le bonheur , le bien positif, le bien-être ; il doit leur assurer le bien négatif ’ la sécurité, unique
AU PROBLÈME DE LA LIBERTÉ INDIVIDUELLE. LXl
chose qu’ils ne puissent pas se procurer tout seuls.
De cette double proposition fondamentale, justifiée dans la première partie du livre, et qui, on le voit, est le contre-pied de toutes h s théories socialistes, découlent comme autant de conséquences les solutions diverses contenues dans la seconde partie (chapitres x àxiv). En les donnant, l’auteur s’est efforcé.de déterminer et d’assurer l’application de son grand principe libéral.
Selon la juste expression de M. Laboulaye, ce livre,
qui était vieux de soixante ans, se trouva être une nouveauté. Les idées qu’il contient attirèrent de toutes parts l’attention, et Humboldt, si préoccupé pendant sa vie de faire paraître ses ouvrages au moment propice, n’en eût pas choisi de plus favorable pour le succès de celui-là. Ges idées ne furent pas universellement adoptées en Allemagne ; et celui même qui les
avait recueillies et publiées avec un soin si pieux, s’en
sépara avec une digne et respectueuse indépendance. Après avoir constaté la valeur de l’œuvre retrouvée, et comme document pour servir à l’histôire de la vie intérieure de Humboldt, et comme ornement pour la littérature allemande, M. Cauer continue : « Ce n’est » pas que le niveau politique de cet écrit puisse satis-
CHRÉTIEN. d
LXIl INFLUENCE UES IDÉES DE BUMBOLDT
» faire en quoi que ce soit la sociologie actuelle. Cette » idée, de ne considérer l’État que comme un mal » nécessaire, que l’on doit ramener aux proportions » les plus étroites qu’il se peut, a été remplacée de- » puis longtemps par une idée plus profonde et plus » vraie. Si la route scientifique que Humboldt a suivie, » d’accord avec son époque, le conduit à lutter contre » l’État, et à le considérer comme un ennemi, ce con- » Ait s’est terminé par une grande victoire théorique : » Grâce à cette victoire, notre puissance à nous est sortie » de la puissance même qui nous combattait. Notre » idéal politique est tout autre que celui de Humboldt. » Notre but n’est pas de mettre notre volonté à l'abri de » la puissance de l’État ; notre but est de la faire passer » dans cette puissance. »
Ces lignes nous prouveraient, si nous ne le savions déjà, qu’il existe encore en Allemagne des esprits favorables aux dictatures. C’est la douleur causée par le morcellement séculaire de leur pays, c’est la haine du particularisme égoïste et intrigant qui égare ces hommes bien intentionnés et les pousse à leur insu au delà de la voie qui conduit les peuples à l’unité et à la liberté. Mais si l’œuvre posthume de Humboldt n’a point modifié les opinions autoritaires de son éditeur.