SUR
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Définition de l'objet de cette étude. Il a clé rarement examiné, bien qu’il soit fort important. — Coup d’œil historique sur les bornes que les Etats eux-mêmes ont réellement posées à leur influence.
— Différence entre les Etats dans l’antiquité et dans les temps modernes. — Quel est le but auquel tend en général le tien social? Est-ce seulement la sûreté? est-ce le bonheur de la nation?
— Controverse. — Législateurs et philosophes affirment que c’est le bonheur. — Cependant un examen plus rigoureux de cette proposition est nécessaire. — Cet examen doit procéder de l’homme considéré comme individu, et de ses plus hautes destinées.
Quand on compare entre eux les gouvernements les plus dignes d’être observés, quand on en rapproche les opinions des philosophes et des politiques les plus autorisés, on s’étonne, non sans raison peut-être, de voir qu’un problème qui pourrait mériter toute leur attention a été si incomplètement examiné et résolu avec si peu de précision. Ce problème, le voici : Quel doit être le but de l’organisation sociale tout entière?
CHRÉTIEN. l
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quelles sont les limites qu’elle doit poser à son action? Définir les paris différentes qui reviennent à la nation ou à quelques-uns de ses membres dans le gouvernement ; distinguer les diverses branches de l’administration ; proposer des moyens pour qu’une partie des membres ne violent pas à leur profit les droits de l’autre partie : voilà ce qui a exclusivement occupé presque tous ceux qui ont, ou proposé des plans de réformes politiques, ou même réformé des États. Il me semble cependant que dans tout travail nouveau d’organisation sociale, on doit avoir sans cesse devant les yeux deux objets; et si l’on oublie l’un des deux, on s’expose à coup sûr à de graves inconvénients : il faut définir d’abord les deux parties, gouvernante et gouvernée, de la nation, puis la part qui revient à chacune d’elles dans la constitution du gouvernement; il faut ensuite déterminer les objets sur lesquels l’État, une fois constitué, pourra ou ne pourra pas exercer son action. Ce dernier point qui touche particulièrement à la vie privée des citoyens, qui donne la mesure de leur liberté et de l’indépendance de leur action, est en réalité le vrai, le principal buta se proposer; l’autre n’est qu’un moyen nécessaire pour arriver à celui-ci (1). Toutefois, quand l'homme poursuit avec une attention plus tendue ce premier but, il manifeste son activité dans sa marche ordinaire. Tendre à un but, y parvenir en dépensant beaucoup de force physique et morale,
(1) Cette proposition a été soutenue avec éclat et énergie par M* Bertauld (voy. Philosophie politique de l'histoire de France, cliap. xvi).
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c'est là qu’est le bonheur des hommes ayant quelque puissance et quelque vigueur. La possession, permettant à la force qui s’est exercée de se reposer, n’agit sur nous que par la puissance de l'imagination. A la vérité, dans cette situation de l’homme, où la force est toujours tendue vers l’action, où la nature qui l’entoure l’invite sans cesse à l’action, le repos et la jouissance n’existent qu’à l’état d’idées. Mais pour l’homme exclusif le repos est identique avec la cessation de toute manifestation extérieure de son existence; et pour l’homme sans culture, un seul objet ne permet pas à son activité extérieure de se développer suffisamment. Par suite, ce que l’on dit de la satiété causée par la possession, particulièrement dans la sphère des sensations délicates, ne s’applique nullement à l’homme idéal que l’imagination peut créer ; cela s’applique entièrement à l’homme sans culture, et s’applique à lui de moins en moins, à mesure que la culture qu’il donne à son âme le rapproche de cet idéal. De même que, pour le conquérant, la victoire est plus douce que la terre conquise; de même que le réformateur préfère la périlleuse agitation de, sa réforme à la paisible jouissance des fruits qu’elle rapporte, de même pour l’homme en général, le commandement a plus de charme que la liberté, ou du moins le soin de conserver la liberté a plus de douceur que la jouissance même de la liberté. La liberté n’est, pour ainsi dire, que la possibilité d’une activité variée à force d’être illimitée; la domination, le commandement, c’est l’activité isolée, mais réelle. Le désir de la liberté ne
lMKODUCliON.
vient trop souvent que du sentiment qu’elle nous manque. Il demeure donc incontestable que la recherche du but et des limites de l’action de l’État a une importance grande, plus grande peut-être qu’aucune autre étude politique. On a déjà remarqué qu’elle constitue l’objet définitif, pour ainsi dire, de toute la science politique. Mais elle est encore d’une application plus aisée et plus étendue. Les révolutions d'État proprement dites, les changements de constitution gouvernementale ne sont pas possibles sans le concours de circonstances nombreuses et souvent fortuites; elles entraînent toujours diverses conséquences pernicieuses. Au contraire, tout gouvernant, qu’il soit dans un milieu démocratique, aristocratique ou monarchique, peut toujours étendre ou resserrer les bornes de son action sans troubles et sans bruit; plus il évite les innovations à grand effet, plus il atteindra avec sûreté son but. Les meilleurs travaux de l’homme sont ceux où il imite le plus exactement le travail de la nature. Le petit germe inconnu que la terre reçoit silencieusement rapporte plus que l’éruption du volcan, nécessaire sans doute, mais toujours accompagnée de ravages. Il n’existe point de moyens de réformes qui, mieux que ceux-là, conviennent à notre temps pour qu’il puisse à juste titre se vanter de la supériorité de ses lumières. L’importante élude des limites de l’action de l’État doit en effet, comme on l’aperçoit facilement, conduire à la plus entière liberté des facultés et à la plus grande variété des situations. La possibilité d’existence d’une grande liberté exige
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toujours un non moins grand développement de civilisation. Le moindre besoin d’action uniforme et unie exige une plus grande force et une richesse plus variée chez les agents individuels. Si notre temps se distingue par la possession de ces lumières, de cette force et de cette richesse, il faut aussi lui accorder cette liberté à laquelle il prétend avec raison. De même les moyens par lesquels la réforme pourrait se faire sont bien mieux appropriés à une culture progressive, pourvu que nous en admettions l’existence. Si, dans d’autres occasions, le glaive menaçant de la nation limite la puissance matérielle du souverain, ici ce sont les lumières et la civilisation qui l’emportent sur ses caprices et sa volonté; et néanmoins la transformation des choses paraît être son ouvrage plutôt que celui de la nation. En effet, si c’est un beau et noble spectacle que celui d’un peuple qui, fort de la certitude de ses droits humains et civiques, brise ses fers ; c’en est encore un plus beau et plus noble que celui d’un prince qui brise les liens de son peuple et lui garantit la liberté, non par bienfaisance ou par bonté, mais parce qu’il considère cela comme le premier et le plus absolu de ses devoirs : ce qui vient du respect et de la soumission à la loi est plus noble et plus beau que ce qui a pour mobile le besoin ou la nécessité. La liberté à laquelle une nation marche en changeant sa constitution ressemble à la liberté que peut donner un État constitué comme l’espoir ressemble à la jouissance, l’ébauchè à la perfection.
Si l’on jette un coup d’œil sur l’histoire des eonsti-
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tutions, on voit qu’il serait difficile de limiter avec précision l’étendue qu’elles ont réservée à leur action ; aucune d’elles n’a suivi en cela un plan réfléchi, reposant sur des principes simples. Toujours on a restreint la liberté des citoyens en se plaçant à deux points de vue : ou à cause de la nécessité d’organiser, d’assurer le gouvernement, ou à cause de l’utilité qu’on trouve à prendre soin de l’état physique et moral de la nation. Suivant que le Pouvoir, en possession d’une force intrinsèque, a plus ou moins besoin d’autres appuis, ou suivant que les législateurs ont étendu plus ou moins loin leurs regards, on s’est arrêté tantôt à l'un, tantôt à l’autre de ces points de vue. Souvent aussi on a agi en vertu des deux considérations à la fois. Dans les anciens États, presque toutes les dispositions qui touchent à la vie privée des citoyens sont politiques, dans le vrai sens du mot. En effet, comme le gouvernement avait peu d’autorité réelle sur eux, sa durée dépendant essentiellement de la volonté nationale, il devait songer à trouver une foule de moyens pour faire concorder son caractère avec cette volonté. 11 en est encore de même aujourd’hui dans les petites républiques; êt, en considérant les choses de ce seul point de vue, on peut dire sans se tromper que la liberté de la vie privée grandit à mesure que décroît la liberté publique, tandis que la sûreté suit toujours la même progression que cette dernière. Les anciens législateurs se sont souvent, et les anciens philosophes se sont toujours préoccupés de l’homme, dans le sens le plus strict du mot; et dans l’horaine ce fut toujours la dignité mo-
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raie qui leur parut la chose capitale. C’est ainsi que la République de Platon, suivant la remarque fort juste de Rousseau (1), est un traité d’éducation bien plus qu’un traité de polilique. Si l’on passe aux Etats modernes, il est impossible de ne pas apercevoir l’intention de travailler pour les citoyens eux-mêmes et pour leur bien, dans cette multitude de lois et d’institutions qui, souvent, donnent à la vie privée une forme si définie. La constitution intérieure plus forte de nos gouvernements, leur indépendance complète du caractère des nations; l’influence plus énergique des théoriciens, qui, suivant leur nature, sont en état de prendre les choses de plus haut et de plus loin; une foule d’inventions qui apprennent à mieux tirer parti , des objets communs sur lesquels s’exerce l’activité de la nation ; enfin et surtout certaines notions religieuses qui rendent le souverain responsable de la moralité et du bonheur futur des citoyens, se sont réunies pour empêcher ce changement. Si l’on parcourt seulement l’histoire de certaines lois et ordonnances de police, on voit qu’elles naissent souvent du besoin tantôt réel, tantôt feint, qu’a le Pouvoir de lever des impôts sur ses sujets; et l’on retrouve la ressemblance avec les anciens États, en ce point que ces dispositions ont également pour but le maintien de la constitution. Mais quant aux restrictions qui ne con-
(1) « Voulez-vous prendre une idée de l’éducation publique, lisez la République de Platon. Ce n’est point un ouvrage de politique comme le pensent ceux qui ne jugent les livres que par leurs litres ; c’est le plus beau traité d’éducation qu’on ait jamais fait. » ( Emile , liv. I or .)
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cernent pas tant l’État que les individus qui le composent, il existe toujours une profonde différence entre les anciens et les modernes États. Les anciens se préoccupaient de la force et du développement de l’homme comme homme; les nouveaux se préoccupent de son bien-être, de sa fortune, de ses moyens de gagner. Les anciens recherchaient la vertu, les nouveaux recherchent le bonheur. Aussi les restrictions à la liberté dans les anciens États étaient-elles d’un côté plus pesantes et plus dangereuses, car elles s’attaquaient à l’élément vraiment constitutif de l’homme, à son moi intérieur. Aussi les peuples de l’antiquité présententils tous un caractère d’exclusivisme qui, sans parler de leur civilisation toute rudimentaire et de l’absence de toute communication générale, fut en grande partie causé et alimenté par l’éducation publique introduite partout, et par la vie commune des citoyens organisée d’après un plan préconçu. D’un autre côté, chez les anciens, toutes ces lois de l’État maintenaient et augmentaient la force active de l’homme. Et précisément ce point de vue, le désir de former des citoyens énergiques et contents de peu, donna pourtant plus de ressort à l’esprit et au caractère. Chez nous au contraire, l’homme est directement moins gêné, mais les choses qui l’entourent le compriment; et c’est pourquoi il paraît possible de commencer à diriger ses forces intérieures contre ces liens extérieurs. Aujourd’hui, comme le désir de nos États est de toucher plutôt à ce que l’homme possède qu’à ce qui est l’homme lui-même; comme ils ne tendent nullement
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à exercer ses forces physiques, intellectuelles et morales, ainsi que le faisaient les anciens, bien que d’une manière exclusive, mais à imposer comme des lois leurs idées et rien que leurs idées, la nature des restrictions * apportées par eux à la liberté supprime l’énergie, cette source de toute vertu active, cette condition nécessaire de tout développement large et complet Chez les anciens, l’augmentalion de la force compensait l’exclusivisme; chez les modernes, le mal qui résulte de l’amoindrissement de la force est augmenté par l’exclusivisme. Partout cette différence entre les anciens et les modernes est évidente. Dans les derniers siècles, ce qui attire surtout notre attention, c’est la rapidité des pas faits en avant, la foule et la vulgarisation des inventions industrielles, la grandeur des œuvres fondées. Ce qui nous attire surtout dans l’antiquité, c’est la grandeur qui s’attache à toutes les actions de la vie d’un homme et qui disparaît avec lui; c’est l’épanouissement de l’imagination, la profondeur de l’esprit, la force de la volonté, l’unité de l’existence entière, qui seule donne à l’homme sa véritable valeur (1). L’homme, et spécialement sa force, son développement, voilà ce qui excitait toute l’activité; chez nous, on ne s’occupe trop souvent que d’un ensemble abstrait dans lequel on paraît presque oublier les individus; ou, du moins, on ne songe nullement à leur moi intérieur, mais à leur tranquillité, à leur bien-être, à leur bonheur. Les an-
(1) Voyez, sur ces préférences pour l'antiquité, ce qui est dit vers la fin de la notice du traducteur.
tO
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ciens cherchaient le bonheur dans la vertu; les modernes se sont appliqués trop longtemps à développer la vertu par le bonheur (1), et celui même qui vit et exposa la morale dans sa plus haute pureté (2), croit devoir, par une série de déductions artificielles, donner le bonheur à son homme idéal, non pas comme un bien propre, mais comme une récompense étrangère. Je ne veux plus insister sur cette différence, et je finis par une citation de Y Éthique d’Aristote : « Ce qui est propre à chacun, suivant sa nature, est la chose la meilleure et la plus douce. Aussi plus l’homme vivra selon la raison, mais sans s’en écarter jamais, plus il sera heureux (3). »
Les auteurs qui ont écrit sur le droit public ont déjà
(1) Cette différence n’est jamais plus frappante que dans les jugements portés sur les philosophes anciens par les modernes. J’extrais comme exemple un fragment de Tiedemann sur l'un des plus beaux morceaux de la République de Platon : « Quanquam autem per se » sit juslitia grata nobis ; tamen si exercitium ejus nullam omnino n afferret utilitatem, si juslo ea omnia essent patienda, quæ fratres » commémorant, injuslitia justitiæ foret præferenda ; quæ enim ad » felicilatem maxime faciunt nostram, sunt absque dubio aliis præpo- » nenda. Jamcorporis cruciatus, omnium rerum inopia, famés, infa- » mia, quæqne alia evenire justo fratres dixerunt, animi illam ejus- » titia manantem voluptatem dubio procul longe supcrant, essetque
v » adeo injustitia justitiæ antehabenda et in virtutum numéro collo- » canda. » (Tiedemann, In arguments Dialogorum Plalonis, lib. II, de Repub ! ica.) ( Noie de l’auteur.)
(2) Kant, Du plus grand bien dans les éléments de la métaphy-
sique des mœurs (plus exactement : Principes fondamentaux de la métaphysique des mœurs, Riga, 1 78f>) , et dans la Critique de la raison pratique. (Note de l'auteur.)
(3) To GIXEtOV SXaaTtO Tïl ÇUOEl, XpïTlOTCV X*t Yifîl (TTOV Eo6’ St* <JT<;)
x«t tw âvOpuiru ftr, b xara tov vsov ptc.ç, eursp aaXiara toutc av6puwoç, euro; ap* x*i to^aiasvEOTCiTs;. (Aristotelis Hfhxuv, Ntxtpa/.. 1. X, c. 7, in fine.) ( Note de l'auteur.)
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plus d’une fois discuté la question de savoir si l’Étal doit avoir en vue seulement la sûreté, ou le bien général, matériel et moral, de la nation. La préoccupation de la liberté de la vie privée a conduit à la première de ces deux assertions, tandis que l’idée naturelle que l’État peut donner autre chose encore que la sûreté, jointe à une restriction abusive, possible mais non nécessaire de la liberté, a fait admettre la seconde (1). Celle-ci est incontestablement la plus répandue dans la théorie comme dans l’application. On le voit dans les principaux systèmes de droit public, dans les codes modernes, faits d’après les théories philosophiques, et dans l’histoire des ordonnances de la plupart des États. Agriculture, métiers, industrie de tout genre, commerce, arts, sciences môme, tout tire sa vie et sa direction de l’État^jCes principes ont fait que l’étude des sciences politiques a changé de forme, comme le prouvent les sciences de l’économie politique et de la police, d’où sont nées des branches d’administration entièrement neuves, telles que des chambres de commerce, d’économie politique et de finances. Si général que soit ce principe, il me semble qu’il mérite d’être plus
(1) L’histoire nous montre cette dernière théorie existant nonseulement dans les livres des philosophes ou dans les lois des Etals, mais encore dans le sentiment public. Dans l’ancienne France, par exemple, les circonstances firent « qu’on voulut la royauté ; qu’on la voulut forte pour qu’elle contînt les grands, et capable d’opprimer les petits, afin qu’elle eût le moyen de les protéger. » Ce point a été justement signalé par un écrivain éminent, dont le caractère et la posilion considérable conservent aujourd'hui, dans le midi de la France, les traditions d’un large libéralisme, professé par lui alors qu’il était au pouvoir. (Voy. M. de Rémusat , Politique libérale , p. 30.)
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rigoureusement étudié, et cette étude (1)... [on doit lui donner pour base l’homme considéré comme individu et ses plus hautes destinées].
(1) C’est ici que commence, dans le manuscrit original, la lacune dont il est parlé dans l’introduction du traducteur.
ÉTUDE DE L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU, ET DES FINS DERNIÈRES LES PLUS ÉLEVÉES DE SON EXISTENCE.
La dernière et la plus haute fin de chaque homme est le développement le plus élevé et le mieux proportionné de ses forces dans leur individualité propre et particulière. — Les conditions nécessaires pour qu’elle soit atteinte sont la liberté d’action et la variété des situations. — Application immédiate de ces principes à la vie intérieure de l’homme. — Leur justification par l’histoire. — Principe fondamental pour cette étude tout entière auquel conduisent ces considérations.
Le vrai but de l’homme, non pas celui que le penchant mobile de chacun, mais celui que la raison éternelle et immuable lui assigne, c’est le développement le plus large et le mieux proportionné de ses forces dans leur ensemble. Toutefois l’extension des forces humaines exige encore une autre condition qui se relie étroitement à la liberté, la diversité des situations. L’homme, même le plus libre, le plus indépendant, quand il est placé dans un milieu uniforme, progresse moins (1). Cette diversité est d’abord une conséquence
(1) Cette condition, exigée par Humboldt, l’a été rarement chez nous. Beaucoup, et des meilleurs, paraissent même la repousser. M. de Rémusat n’est pas de ce nombre. Il dépeint et combat la tendance de ceux pour qui la formation d’une matière sociale similaire et malléable dans toutes ses parties a été, en France, la véritable
ÉTUDE DE L’HOMME
de la liberté, et puis c’est une répression qui, loin d’enchaîner l’homme, donne aux objets qui l’entourent une forme quelconque; de sorte que ces deux choses n’en sont pour ainsi dire qu’une seule. Il est bon cependant, pour la clarté des idées, de les bien séparer et de les distinguer l’une de l’autre. Chaque homme ne peut agir en une fois qu’avec une seule et môme force ou plutôt son être ne se livre tout entier qu’une seule fois à une action donnée. Aussi l’homme paraît-il créé pour la spécialité exclusive, puisque son énergie s’affaiblit dès qu’elle s’étend à plusieurs objets. Mais il échappe à ce spécialisme étroit quand il travaille à réunir ses forces isolées, souvent exercées isolément, à faire agir, dans chaque période de sa vie, celles qui sont près de s’éteindre en môme temps que celles qui commencent à briller, et à multiplier ces forces au lieu de multiplier les objets sur lesquels il agit. Ce que produit ainsi l’union du passé et de l’avenir avec le présent résulte encore, dans la société, de
œuvre nationale du Pouvoir (\oy. Politique libérale, p. 59 et suiv.).
— D’autres sont tombés dans une méprise différente. Ceux-ci ont reconnu l’importance de la diversité comme élément de la liberté ; puis, frappés du caractère uniforme de nos lois actuelles et du caractère tout opposé des lois de l’ancienne France, ils ont affirmé que celles-ci étaient plus favorables au libre développement des forces humaines. C’est ce que l’on trouve dans le livre de M. Raudol: La France avant la Révolution, 1847. L’erreur est manifeste, et Tocqueville a bien su s’en garder (voy. l'Ancien régime et la Révolution). Dans l’ancienne France cette diversité n’était que la diversité dans le pouvoir, sinon dans le despotisme. Ce n’est certes pas celle-là que Humboldt réclame et que les amis de la liberté doivent désirer.
— Notre auteur revient plus loin sur cette idée pour la mettre plus vivement en lumière. (Voyez le chapitre suivant» § 1.)
Punion avec nos semblables. Dans toutes les périodes de la vie, chaque homme n’atteint cependant que l’une des perfections qui forment pour ainsi dire le caractère de tout le genre humain. Par les rapports qui naissent des qualités essentielles des êtres, les uns doivent nécessairement s’approprier les richesses des autres. Un tel lien, favorable au progrès du caractère, que l’expérience nous montre existant chez tous les peuples, c’est, par exemple, l’union des deux sexes. Mais si, dans ce cas, la diversité aussi bien que le désir de l’union se manifestent d’une façon moins énergique, ni la première ni le second ne sont moins forts; ils sont seulement moins apparents, quoiqu’ils agissent plus puissamment, même quand cette diversité disparait, et entre personnes du même sexe. Ces idées, mieux étudiées et plus exactement développées, conduiraient peut-être à une plus juste explication d’un phénomène utilisé dans l’antiquité, surtout chez les Grecs, par le législateur lui-même : je veux parler de ces liaisons que l’on a souvent et toujours à tort appelées, soit amour ordinaire, soit simplement amitié. L’utilité de pareilles liaisons pour le progrès de l’homme se reconnaît au degré d’indépendance que garde chacune des parties, dans l’intimité qui les unit. Car sans cette intimité, l’un ne peut pas suffisamment comprendre l’autre; mais, d’un autre côté, l’indépendance est nécessaire pour faire que celui qui comprend puisse s’approprier ce qu’il a compris. Toutefois ces deux conditions exigent la force des individus et une différence pas trop grande , afin que l’on puisse comprendre
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l’autre; et pas trop petite, afin que l’un puisse admirer et désirer pour soi-même ce que l’autre possède. Cette énergie et cette différence variée s’unissent dans l’originalité de la force et de l’éducation, d’où dépend en dernière analyse toute la grandeur de l’homme, vers laquelle l’individu doit toujours tendre, et que celui qui veut agir sur les hommes ne doit jamais oublier. De même que cette propriété, que ce caractère propre est le produit delà liberté de l’action et de la diversité des agents, de même elle les crée à son tour. La nature inanimée elle-même, dont la marche est toujours régulière et soumise à des lois immuables, paraît cependant avoir plus d’originalité aux yeux de l’homme qui s’est formé lui-même. Il se fond en elle pour ainsi parler, et il est vrai de dire, dans le sens le plus élevé, que chacun aperçoit l’abondance et la beauté qui l’entourent, suivant qu’il la garde l’une et l'autre dans son sein (1). Mais combien l’influence de cette cause ne s’exerce-t-elle pas davantage quand l’homme ne se borne plus à sentir et à percevoir des impressions extérieures, mais quand il devient lui-même actif?
Cherche-t-on à déterminer ces idées avec plus d’exactitude, en les appliquant plus immédiatement à l’individu, tout se réduit ici à la Forme et à la Matière. La forme la plus pure, avec la plus délicate enveloppe, nous la nommons idée ; la matière la moins pourvue de forme, nous la nommons perception sensible. La
(1) Système de l’identité du subjectif et de l'objectif. Comp. chap. v, et les notes.
forme naît de la combinaison des matières. Plus ’a matière est abondante et variée, plus la forme est sublime. Un enfant divin ne peut être le fruit que de parents immortels. La forme redevient pour ainsi dire la matière d’une forme plus belle encore. Ainsi la fleur se change en fruit, et ce fruit lui-même fournit la semence d’une nouvelle tige qui se couvrira de fleurs. Plus la variété augmente avec la délicatesse de la matière, plus grande est la force, car plus intime est la liaison. La forme parait pour ainsi dire se fondre dans la matière et la matière dans la forme; ou bien, pour parler sans figure, plus les sentiments de l’homme contiennent d’idées et plus ses idées contiennent de sentiments, plus sa supériorité devient inaccessible. De cet accouplement éternel de la forme et de la matière, de la diversité et de l’unité dépend la fusion de l’homme dans l’homme, des deux natures réunies, et de cette fusion dépend sa grandeur. Mais la force de cette union dépend de la force de ceux qui s’unissent. Le plus beau moment dans la vie de l’homme est le moment de la fleur (1). Le fruit de la forme la moins gracieuse, la plus simple, fait deviner la beauté de la fleur qui sortira de lui pour s’épanouir. Tout se précipite vers la floraison. L’objet qui naît immédiatement est bien éloigné de la forme charmante à laquelle il arrivera plus tard. La tige grosse et lourde, les feuilles larges, pendant chacune de leur côté, ont besoin d’une forme
(I) Delà fleur, de la maturité ( Nouveau Muséum allemand, 1 791 , 22, 23 juin). ( Note de l'auteur.)
ÉTUDE DE L’HOMME
plus achevée. Elle apparaît graduellement aux yeux, quand on considère la tige; des feuilles plus tendres se montrent comme pour s’unir; elles se resserrent plus étroitement, jusqu’à ce que le calice paraisse donner satisfaction au désir de la plante (1). Cependant le règne végétal n’est pas favorisé du sort. La fleur tombe et le fruit reproduit immédiatement la tige, qui, d’abord informe, se parfait aussitôt Quand la fleur se flétrit chez l’homme, elle fait place au fruit qui est plus beau; et l’infini éternellement insondable voile à nos yeux le charme du fruit le plus magnifique. Or, ce que l’homme reçoit du dehors n’est que la semence. Si belle qu’elle soit en elle-même, c’est l’énergie de son activité qui doit la rendre féconde. Mais sa bienfaisante influence sur l’homme existe toujours en proportion de ce qu’elle est elle-même originale et vigoureuse. Pour moi, l’idéal le plus élevé de la société des êtres humains serait l’État où chacun se développerait par lui-même et suivant sa propre volonté. La nature physique et morale rapproche ces hommes les uns des autres, et , de même que les luttes de la guerre sont plus glorieuses que celles du cirque, de même que les combats des citoyens irrités sont plus honorables que ceux des mercenaires qu’on pousse, de même les luttes entre les forces de tels hommes prouveraient et produiraient en même temps la suprême énergie.
N’est-ce pas là ce qui nous attache si vivement à l’antiquité grecque et romaine? Et non-seulement nous,
(1) Gœlhe, Des métamorphoses des plantes. ( Note de l'auteur.)
mais tous les âges, si éloignée, si reculée que soit pour eux cette époque ? N’est-ce pas parce que les hommes dans ces temps eurent à soutenir de si rudes combats contre te sort et contre leurs semblables ? Chacun d’eux y puisa de la force, agrandit ses qualités originelles ; chacun y trouva pour soi-même une forme nouvelle et admirable. Chaque âge qui suit doit être au-dessous de ceux qui l’ont précédé; — et avec quelle rapidité cette décadence ne s’augmentera-t-elle pas dans l’avenir! — Il est au-dessous pour la variété : variété de la nature, les immenses forêts sont défrichées, les marais desséchés, etc.; variété de l’homme, elle se détruit par le progrès de communication et d’union dans les œuvres humaines ; et cela par les deux raisons indiquées plus haut (1). C’est là une des principales causes qui rendent si rare l’idée du beau, de l’insolite, de l’étonnant. La stupéfaction, la couardise, la découverte de ressources nouvelles et inconnues rendent aussi moins souvent nécessaires les résolutions subites, imprévues
(1) Cette observation a été faite une seule fois par Rousseau dans Émile. (Note de fauteur.) — Voici en quels termes : « Il faut avouer que les caractères originaux des peuples, s’effaçant de jour en jour, deviennent en même raison plus difficiles à saisir. A mesure que les races se mêlent et que les peuples se confondent, on voit peu à peu disparaître ces différences nationales qui frappaient jadis au premier coup d’œil. Autrefois chaque nation restait plus renfermée en ellemême ; il y avait moins de communications, moins de voyages, moins d’intérêts communs ou contraires, moins de liaisons politiques et civiles de peuple à peuple, point du tout de ces tracasseries royales appelées négociations, point d’ambassadeurs ordinaires ou résidant continuellement; les grandes navigations étaient rares ; il y avait peu de commerce éloigné, et le peu qu’il y en avait était fait, ou par le prince même, qui s’y servait d’étrangers, ou par des gens méprisés qui ne donnaient le ton à personne et ne rapprochaient point les na-
ÉTUDE DE L’HOMME
et pressantes. Car d’abord la pression des faits extérieurs sur l’homme est moins considérable parce que l’homme est muni déplus d’instruments pour y obvier; ensuite, il n’est plus guère possible de leur résister avec les seules forces que la nature a données à chacun et que chacun n’a qu’à employer. Enfin la science plus perfectionnée rend l’invention moins nécessaire, et l’enseignement qu’on reçoit vient encore émousser la faculté que nous avons d’apprendre (1). Mais il est incontestable que quand la variété physique s’amoindrit, une variété morale et intellectuelle plus riche et plus consolante vient prendre sa place ; des nuances, des différences frappent notre esprit plus raffiné; elles pénètrent notre caractère moins fortement accusé, mais plus délicatement cultivé, et influent sur la vie pratique. Si ces nuances eussent existé, sans doute l’Antiquité, ou du moins les penseurs de ce temps ne les eussent pas laissées passer inaperçues. 11 en a été du genre humain tout entier comme de l’individu. Ce qu’il
tions. Il y a cent fois plus de liaisons maintenant entre l’Europe et l'Asie qu’il n'y en avait jadis entre la Gaule et l’Espagne : l’Europe
seule était plus éparse que la terre entière ne l’est aujourd'hui
» Voilà pourquoi les antiques distinctions des races, les qualités de l’air et du terroir marquaient plus fortement de peuple à peuple les tempéraments, les ligures, les mœurs, les caractères, que tout cela ne peut se marquer de nos jours, où l'inconstance européenne ne laisse à nulle cause naturelle le temps de faire ses impressions, et où les forêts abattues, les marais desséchés, la terre plus uniformément, quoique plus mal cultivée, ne laissent plus, même au physique, la même différence de peuple à peuple et de pays à pays. »
(Émile, lib. V, Des Voyages.)
(1) Voyez plus loin (chapitre V) une application de ceci faite à l’art militaire.
y avait de grossier a disparu; ce qu’il y avait de délicat est resté. Sans doute cela serait heureux si le genre humain élait un homme, ou si la force d’une époque, de môme que ses livres et ses découvertes, passait aux âges suivants. Mais il n’en est pas ainsi. Il est vrai que notre civilisation a aussi son genre de force ; et c’est peut-être par la mesure de sa délicatesse qu’elle surpasse la force de l’antiquité ; mais reste à savoir si tout ne doit pas commencer par une civilisation primitive, fille de la barbarie. Partout la sensibilité est le premier germe et la plus vive expression de toute idée. Ce n’est pas ici le lieu, ne fût-ce que de tenter cette recherche. De ce qui précède, il résulte que nous devons veiller sur notre force, sur notre originalité, et sur tous les moyens de les entretenir.
Je considère donc comme acquis que la vraie raison ne peut désirer pour l’homme d autre état que celui où non-seulement il jouit de la plus entière liberté de développer en lui-même et autour de lui sa personnalité propre ; mais encore où la nature ne reçoit des mains de l’homme d'autre forme que celle que lui donne librement chaque individu, dans la mesure de ses besoins et de ses penchants bornée seulement par les limites de sa force et de son droit. A mon sens, la raison doit maintenir ce principe dans son intégrité, sauf ce qui concerne la conservation de l’homme. Cela doit toujours servir de base dans toute étude politique, et spécialement pour la solution de notre question.
TRANSITION A NOTRE VÉRITABLE ÉTUDE. — DIVISION. — DU SOIN DE L’ÉTAT POUR LF, BIEN POSITIF, ET EN PARTICULIER POUR LE BIEN - ÊTRE PHYSIQUE DES CITOYENS.
Étendue de cette division. — Le soin de l’Etat pour le bien matériel des citoyens est mauvais : — il produit l’uniformité ; — il diminue la force ; — il trouble et empêche l’influence des actes extérieurs et purement corporels, et celle des rapports extérieurs, sur l'esprit et le caractère des hommes; — il s’exerce nécessairement sur une foule hétérogène ; — il compromet ainsi l’individu par des règles générales, qui ne pèsent sur chacun que par suite d’erreurs considérables; — il empêche le développement de l’individualité et de l’originalité personnelle de l’homme; — il rend plus difficile l’administration même de l’Etat, multiplie les charges nécessaires pour y arriver, et devient la source d'inconvénients de toute sorte ; — enfin il déplace les points de vue justes et naturels de l’homme dans les plus graves matières. — Justification contre la prétendue exagération des inconvénients signalés. — Avantages du système opposé au système que l’on combat. — Principe fondamental tiré de ce chapitre. — Moyens employés par l’Etat dans sa préoccupation pour le bien positif des citoyens. — Différence du cas où une chose est faite par l’Etat, comme Etat, et celui où elle est faite par les citoyens isolés. — Examen d’une objection : Le soin de l’Etat pour le bien positif des citoyens n’est-il pas nécessaire? Sans lui, ne serait-il pas impossible d’arriver au même but, d’obtenir les mêmes résultats nécessaires? Preuve de cette possibilité, surtout grâce à l’action spontanée et commune des citoyens. — Supériorité de cette action sur l’action de l’Etat.
Eh se servant d’une formule tout h fait générale, on pourrait déterminer comme suit la véritable étendue de l’action de l’État : tout ce qu’il pourrait faire pour