DU SOIN DF. L’ÉTAT POUR LA SÛRETÉ
c’est l’extrémité redoutable qui fait que toute âme active s’éprouve, se retrempe en luttant contre le danger, le labeur, la peine, qu’elle se modifie par suite en une foule de nuances à travers la vie humaine, et qu'elle donne à la personnalité entière la force et la variété, sans laquelle la légèreté n’est que la faiblesse, l’unité que le vide.
On me répondra qu’à côté de la guerre il existe des moyens analogues de développement; qu’il est des dangers physiques dans beaucoup de professions; qu’il est, si je puis ainsi parler, des dangers moraux de toute nature, qui peuvent atteindre le grave et ferme politique dans son cabinet, comme le libre philosophe dans sa cellule solitaire. Mais il m’est impossible d’abandonner l’idée que dans ce cas-ci, comme toujours, toute entité purement intellectuelle n’est que la fleur d’une entité physique (1). Sans doute le tronc sur lequel cette fleur peut naître vit dans le passé. Mais la pensée du passé s’éloigne sans cesse; les hommes sur lesquels elle agit deviennent de plus en plus rares dans le peu-
(1) Ces mots renferment l'application d’une théorie qui jouit quelque temps d’une grande vogue dans l'école romantique allemande. On peut lui donner en français le nom de Philosophie de l’idenlité ( Identitatsphilosophie ). Elle établit, entre l’ordre physique et l’ordre intellectuel, un parallélisme bien plus rigoureux que ne le fit l'école sensualiste de Condillac. Suivant ses adeptes, toute pensée, tout sentiment repose sur un fait, ou plus exactement, sur un objet matériel correspondant. Par conséquent, suivant Humboldt, le danger purement moral qui assiège les résolutions du politique, ou les spéculations du penseur, dans leur cabinet d’étude, manque de base, de réalité et par suite d'efficacité. Pour que le danger puisse agir efficacement sur le développement humain, il faut que ce danger presse tout à la fois l’intelligence et le corps, l’âme et la vie ; or, la guerre seule réunit