DU SOIN DE L’ÉTAT POUR LA SÛRETÉ
pie; et sur ceux-là même son action devient de jour en jour plus faible. Les autres travaux, bien que dangereux, tels que la navigation, l’exploitation des mines, etc., sont plus ou moins dépourvus de cette idée de grandeur et de gloire qui se rattache étroitement à la guerre. Et, en réalité, cette idée n’est pas chimérique. Elle repose sur la conception de la puissance supérieure. On s’efforce d’échapper à l’action des éléments, de la subir avec résignation plutôt que de la vaincre :
Aucun homme Ne doit se mesurer Avec les dieux (1).
Le sauvetage n’est pas la victoire. Ce que le sort favorable nous envoie, et dont tirent parti le courage ou la sensibilité de l’homme, n’est ni le fruit ni la preuve de la puissance suprême. Ajoutons que dans la guerre chacun croit avoir le droit de son côté; chacun croit venger une offense. Et l’homme simple, sous l’empire d’un sentiment que, de son côté, l’homme le plus
à un haut degré cette double condition. — Telle est, en quelques mots, l'idée métaphysique et l’application qu’en fait Humboldt dans ce passage. Contentons-nous d’observer que, pour le plus grand nombre, la guerre ne présente qu’un danger purement physique? Quand deux de ces armées comme notre temps sait les organiser se trouvent en présence, est-ce que le simple soldat a à faire vraiment œuvre d’intelligence? Evidemment non. Et quant à l’enthousiasme, on le lui représente souvent comme mauvais. Par suite la guerre, telle qu’elle existe aujourd’hui, ne peut aider que bien rarement le développement de l’homme. Il n’en peut être ainsi que quand chaque soldat sait et veut ce pour quoi il se bat. Voyez du reste ce qui est dit un peu plus loin.
(1) Gœthe, Poésies, Des limites de l'humanité.
civilisé ne saurait nier, songe bien plus à laver son honneur qu'à prendre ce dont il a besoin pour vivre.
Personne ne voudra me concéder que la mort du guerrier qui tombe en combattant soit plus belle que la mort héroïque d’un Pline, ou, pour citer des hommes que peut-être on n’admire pas assez, que la mort d’un Robert ou d’un Pilâtre de Rozier. Mais ces exemples sont rares; et qui sait si, outre ceux-là, on en pourrait découvrir d’autres? Aussi n’ai-je choisi pour la guerre aucun cas particulièrement favorable. Qu’on prenne les Spartiates aux Thermopyles. Je demande à tout venant quelle est l’influence d’un tel exemple sur une nation? Je sais bien que l’on peut montrer, que l’on montre en effet, le môme courage dans toutes les situations de la vie. Mais ira-t-on blâmer l’homme sensé qui se laisse entraîner par ce qui est la plus vivante manifestation de ces sentiments ? Peut-on nier qu’une telle manifestation agit du moins sur la foule en général? Et, malgré tout ce que j’ai entendu dire de maux qui seraient plus terribles que la mort, je n’ai encore vu aucun homme qui jouît de la plénitude de la vie, et qui, à moins d’être un fanatique, méprisât la mort. Il est vrai qu’il existait de tels hommes dans l’antiquité; en ces temps où l’on estimait encore la chose plus que le nom, le présent plus que l’avenir. Ce que je dis ici des guerriers ne s’applique qu’à ceux qui, moins éclairés que ceux de la République de Platon, prennent les choses, la vie et la mort, pour ce qu’elles sont, qu’à ces guerriers qui ont devant leurs yeux la grandeur et qui prennent la grandeur pour en-