‹ Essai sur les limites de l'action de l'étatChapitre 8 sur 77 · ABANDONNES. XXXIII · texte numérisé non relu

ABANDONNES. XXXIII

dont chaque page respirait l'admiration pour ces idées courait risque de n'inspirer que de la répulsion. Humboldt avait plus de tact qu'il n'était nécessaire pour juger l'inopportunité du moment et la disposition défavorable des lecteurs. C'est ainsi qu'on explique le sort de ce livre, dont la publication était si impatiemment désirée par l'auteur, et qu'il jugeait avec tant de faveur au moment même où il était sur le point de l'abandonner pour toujours.

Quant aux circonstances qui ont fait que ce livre, après avoir dormi plus de cinquante ans au fond d'un portefeuille, a pu apparaître au grand jour de la publi* cité, on aura bientôt fait de les dire. On savait par les lettres de Humboldt qu'il existait deux exemplaires manuscrits de l'œuvre, et que pendant Tété de 1792 l'un, l'original, se trouvait entre les mains de Schiller, l'autre, la copie, entre celles de Biester. Deux lettres de Humboldt il Schiller du 7 décembre 1792 et 18 janvier 1795 nous apprennent tout ce que l'on sait aujourd'hui du sort de cette copie ; elle revint k Humboldt puis fut prêtée par lui. Quant à l'originfll, que Humboldt prie Schiller de lui renvoyer dans la lellre du Hi janvier 1703, il fut rendu à l'auteur et resta toujours en sa possession, tl fut découvert en 1850 & Ottmachaii,

UCUr L'oaVRAGfi PEaDU,

ce beau domaine de fiilésie doriaé k Humboldt k titre de récompense nationale. G'eit sut ce maninerit qu's été fait« la ptvmièrs édition du livre. Nous la deTOB< aui soins du docteur Edouard Cauer. qui l'enrichît d'une notice ^eine d'iadépeudaoce et de piété pourlt méiDoire d« Guîllaume dé Humboidt. Celle notice ooin a fourtii la plupart des détails bJt>Uograpfaiquea qui précèdent

Cet estimable écrlTain a éprouvé dans raccwnplitsement de ■■ tJLnfae une oontrariéM facile à comprendre et & partager. Le manuscrit présents une lacune qui n'a pu £tre qu'imparfaitement comblée. Il manqué six feuillets, du troisième au huitième. Ces six feuilles contenaient les derniers mol« du chapitre premier, le Chapitre ii tout entier et la première partie du efas" pitre ni. Le chapitre ii st la première partie dii oha* pitre III a^ADt été imprimés dans la Th^ia, n'est dans ce Journal que le docteur Oauer a retrouvé ces mor* ceaux. Par malheur, quelque* lignes au commehcement «t deux pages au moins à Ifl fin n'ont été ni imprimées dans le journal de SchilUr, ni retrouvées dqns le lUBnUBcrit. La première leeune est d'une étendue et d'une imporlance fort restreinte : il ne nous manque ici que quelques phrases qui donnaient au chapitre premier sa

PUIS BtiTHOUVË ET PUBLIÉ. XXXT

coaclusion> et nous n'avoDS presque rien perdu de la {WBsie 4» l'auteur en e«t endrôt La laeun» estettiiit ealre la fin ée IHmprimé et ta reprise eu manuscrit est beapeeup plus longue; elle cause une interruption trèsréelle et trè»-Genaitile dans la marche de la pensée. La tahlcneos indique bien quelles étakitt les idées expo- ■éw, Boals DODs aoroBs Ji m regretter te d^vetoppem«Bt, joaqa'à ee qu'on soit parveBB.à retroBT^, soft la cepls envoyée à Bœster et renâue par lui, soit les sis tesillels de l'original que Schiller aura égarés ou qu'il MH»H^94 de PWifeyerà Humboldt avec le reste de wonMisMrit.

Dôtcetteespérance être trompée, l'œuvre telle qu'eite a été publiée par M. Caoer n'en est pas moins une acquisilioB plieuse pour ta littératore allemande et p0B la liKerlé,

Le problème capital poaé par Bumbc^dt, celui auqtiel se Ptttaobent tonte» tes graves qoeations <px'U agile, est celni-ei ;

Qutik tit féteadve des dtvoirs àe FEtat envers te) cilufetu ? Qutlle est par suite i'étenéue légitime de son aetimt

Dans son préambule, Humboldt observe que celte question a été bien rarenifmt examinée. Ce serait pour^

XlXVl l,E PHOBttMt,

tant une erreur de croire qu'elle a été uréée par lui. Le grand débat des droits de l'Ëtat sur l'individu et des droits de l'individu vis-à-vis de l'État est ouvert depuis l'antiquité (1). Platon, Aristote, Cicéron, Plularqu^, y ont dit leur mot. Ils ont fait une part bien étroite à l'individu. Les Germains, du fond de leurs Torèts, n'ont point pris doctemenl sa défense, mais ils l'ont chanté; et leurs chants sauvages, dont l'écho affaibli murmure encore dans les vieilles épopées venues jus^qu'à nous, sont le premier document que les philosophes individualistes, en remontant l'histoire de l'Europe, puissent trouver, pour l'opposer aux tradiUons grecques et romaines.

Au moyen âge le développement de la personnalité humaine est simultanément favorisé et combattu;

Favorisé par la chevalerie, combattu par les institutions monastiques et le servage.

Tandis que Léonidas et ses compagnons, en se portant aux Thermopyles, se sacrifient volontairement pour la République, le chevalier « en parlant pour la guerre ii, obéit à un sentiment tout privé, si je puis ainsi dire : ti Çk, s'écrie-t-il, amenez-moi mon des-

=,Coo^lc

SON HISTOIRE. XXXVU

» trier. Ma bien-aimée m'ordonne de quitter mon pays, 1) et je m'éloigne, et je m'en vais chevaucher au loin, B pour lui plaire (1). »

Mais si la chevalerie développe la personnalité de quelques seigneurs, le monastère l'étouffé presque partout et presque toujours. Pour un saint Bernard, combien d'àmes, qui auraient fleuri au grand air, se sont séchées entre les murs du couvent, hrisées par la règle uniforme, inflexible I

Le servage, qui courbe l'homme durant toute sa vie SUT la même motte de terre, sous les mêmes redevances et les mêmes humiliations, fit longtemps des peuples de l'Europe de vastes troupeaux.

L'histoire nous montre dans le mouvement communal du XI' siècle en Italie, du su' siècle en France, le réveil de l'individualité, lasse de sa longue compression. A la faveur des luttes entre les dominations d'alors, le Sacerdoce et l'Empire qui s'entr'affaiblissent et n'ont plus le loisir de tourmenter l'homme jusqu'à son foyer, les habitants des villes construisent pour eux un modèle d'organisation politique qui donne à chacun la liberté civile et développe chez tous l'es-

(1) Voj. OelaTe d'ABBaitl^r, le* Cktvalitrs pottet àe l'Àttemagite, p. 12.

crrëtifu. e

XXXTIU UOTBH ACB.

prit d'acUon, d'assistance réciproque, d'inspiration créatrice (1).

Les écrivains commencent à disserter de ces choses, lis le font avec violence, incertitude, coDlradiction. Dante, dans la Divine Comédie, exalte les tendances municipalea, favorables à l'individu; puis dans son traité Demonarehia, il écrase l'homme entre les deus puissances, la temporelle et la spirituelle, entre l'empereur, auquel il livre le corps, et le pape, auquel il livre l'&roe.

Les guerres de religion, qui ensanglantèrent tant de pajs, sont unedes formes hideuses que revêt la légitime revendication des droits de l'individu. Les dissidents, quels qu'ils soient, réclament, et les pouvoirs établis refusent de leur accorder l'exercice de la liberté individuelle la plus précieuse de toutes, la liberté de conscience.

Avec la Renaissance commença un mouvement d'idées remarquable et bizarre, qui s'est de nouveau produit au commencement de notre xix" siècle. Un certain nombre d'écrivains, émus des misères effroyables qui dévoraient l'humanité, cherchèrent le

(1) Vo;. AtigusIiD Tbierrj, Essai tur i'hiUairi du tiers iiat.

SEIZIfeMB SIÈCLE. IXXIX

moyeii de les éteindre. Dans leurs écrits, ils déTeloppërent des plans diversement chimériques qui cependant ont touâ un caractère commun ; L'État est chargé du devoir et inrésti du pouvoir illimité d'agir seul contre ces mauxi L'individu est anéanti; il n'a aucuh effort à faire dans cette lutte que l'Élat soutiendra pour lui; il n'a qu'à obéir d'abord, et à se trouver heureux ensuite. C'est k ce mouvement que se rattachent l'^Cf^te de Thomas Morus, la Cité du toleil de Campanella, ta Nmtvelie Atlantide de Harrington, VHitioire 4tt Sévarrnnbei de Vaïrasse d'AIais (1).

On sait comment notre Rabelais traita ces rêves. Lai aussi créa sa République ; mais « pour reigle il ne lui » donna que cette clause : Fais ce que voudras. » II ajoute ces paroles que les réfbrmateurs de tous les temps devraient méditer l « Toute iBur vie (aul cilojens de " Thélème) étoit employée non par lois, slatutii bu " reigleg, mais selon leur vouloir et franc arbitre.... 1 Parce que gens libères, bien nés, bien iftStruictSj « conversans en compagnies honnestes ont par nature " un inslinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits B vertueux, et retire de vice ; lequel ilz nommoient

(I) Vajei sur les ntopiiles de 1b nenaiiianee les Iranux de H. Franck.

XL BENAJSSAIfCE.

11 honneur. Iceus, quand par vîle subjection etcon- D traiucte sont déprimés et asservis, détournent la » noble affection par laquelle àvertu franchement ten- > doient, à déposer et enfraindre ce joug de servitude. » Car nous entreprenonstousjours choses défendues et » convoitons ce que nous est dénié. » [Gargantua , chap. LTii.)

Depuis la Renaissance, les progrès énormes des pouvoirs monarchiques absolus, leurs prétentions à réglementer tout depuis la foi jusqu'à la fabrication du drap, la soumission des peuples, le manque d'indépendance des écrivains, firent que le problème des droits de l'individu s'assoupit, sans s'éteindre toutefois entièrement.

n est indiqué dans les œuvres de Leïbnitz, dans celles de Bossuet, dans celles de Locke. Mais pour le retrouver dans les écrits de ces grands hommes il faut faire acte d'érudit attentif, nulle part il n'est mis en lumière. On l'aperçoit bien de temps en temps, mais toujours caché derrière des questions d'un autre ordre, qui le recouvrent pour ainsi dire et le maintiennent dans un demi-jour plus obscur que clair.

Le xviu* siècle français, choseremarquable, l'a résolu avant de le formuler.

DIX-HOlnfeUE SIÈCLE. XL(

Rousseau, Mabiy, Morelli, adoptent la théorie antique et sacrifient l'indÎTiduàrÉtat.

Les pbysiocrates réserveut au premier l'indépendance sur un point, l'agriculture ; ce qui est déjà un progrès.

Enfin l'Assemblée constituante, se séparant en ceci de Rousseau, commence à dresser la liste des droits humains auxquels nul gouTernemenI, fût-ce le plus démocratique, ne doit jamais toucher.

Mirabeau l'inspirait. Jusqu'à sa mort, on peut dire que la liberté individuelle fut en bonne voie. Quelques années de calme, et elle aurait pris corps, elle serait devenue viable. Les événements, et le gouvernement auquel ils donnèrent le jour, l'étoufi'èrent. La liberté des personnes fut soumise à la loi des suspects, la liberté économique aux lois de maximum ; la liberté civile fut réglementée par le décret du 17 nivdse an II, qui enlevait au père le droit de disposer par testament de la moindre partie de son bien en faveur de l'un de ses enfants par préférence aux autres. Et l'on continuait à parler de liberté, on en parlait même fort bien (1],

(I) 11 Mt curieux de rapprocher cet trois fragmenlE des discouri de Robespierre {!), et surtout d'en remarquer les dates :

■ Si le législateur ne se défend pas de la manie qu'on a reprochée au gouvernement, de vouloir tout régler ; s'il veut donner à la liberté ce qui appartient i la conllancâ individuelle ; s'il veut faire lui-mima les affaires des particulier) et mettre pour aîasi dire les citoyens en

U.II L'INDITIDDALISMB ET LB BOCIALISHE

en disant qa'il était nécessaire de l'ajoumei. On l'ajourna si bieo, que pendant plus de vingt ana ceux qui pensaient à elle durent y penser en silence.

Après 1815, la question respective des droits de l'individu et des droits de l'État fut reprise par des hommes qui se firrat les héritiers des traditions de la Constituante. A leur t«te étaient Benjamin Constant, \'aaleuràuCours(lepoiili§uecoastiU^ionneU€,elïia.uaou, qui éciivilVSnaisur les garantie» individuellet.

Hais cette école trouva en face d'elle pour adversaire l'école des réformateurs démocrates.

cnratelle; l'il veut se metlre à ma place pour choisir moo défenseur •t moa bomma de confiance, «out le pritexte qu'il sera plus éolairi que moi gur mei propres intérète, alors, loin d'établir la liberté politique, il anianlil la liberté individuelle, et appesantit i chaque iii- *Unt euf no( têlei la plus ridicule et le plus insupportable de tous les jougs. * [Discouri sur la sappressUm des offices miniilérieti, séance da l'Asiemblèe canitituante du 14 décembre 1 7S0.)

« Chacun sait que Us lois sont faites pour assurer à l'homme le libre développeoient de ses facultés, et non pour les enchaîner ; que leur pouvoir se borne à défendre i chacun de nuire aux droits d'au- Irui Bans lui Interdire l'eiercice des siens, n (DiKOurt iur la lib*rl^ d« la presse. Paris, Imprimerie nationale, 1791, in-S" de 23 pafe», et séance de l'Assemblée constituante du 33 août 1791.)

« Fuyez la manie ancienrie des gouvernements de vouloir bop gouverner; laissez aux individus, laisseï aux ramilles, le droit de faire ce qui ne nuit point à autrui ; laissez aux communes le pouvoir de r^ler elles-mêmes levire prfipres afTaîrei en tout ce qtii ne tient pas essentiellement à l'administration de la république ; en un mol, rendes j) la liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas naturellement il rsutorité publique, et vous aurez laissé d'autant moins de prise à l'ambition et i l'arbitraire!! s (Discours sur ta Conittlution, (éaoce 4e la ConTontioD du 10 mai 1793.)

■.8.liMD.COOl^le

SODS U RESTIDBATION. KLIII

La première, dont les idées sa rapproeheat beaucoup des idées de Humboldt et découlent de la mërae souvm, revendique surtout la liberté. Si l'Ëtat la donne et l'assure, elle le tient quitte et laisse l'homme chargé du soin de se praourer à lui-même du mieux qu'il le pourra, mais sans violer le droit d'autrui, toutes les choses qui constituent le bonheur terrestre, dans le sens le plus large du mot,

. La seconde école se proposait surtout d'assurer à chaque individu une part éi]uitable dans la masse des biens sur lesquels la main de l'homme peut s'étendra. Hais cette répartition égale, il était impossible, selon eux, d'espérer la voir jamais se réaliser, si on laissait aux passions égoïstes de chacun l'action trop large qu'elle-s avaient eue jusqu'alors. Aussi, à l'imitation de leurs devanciers du xvi* sièfcle, confièrent-ils h l'État le soin de faire lui-même cette répartition. Pour cela ils le revêtirent d'une puissance à cAté de laquelle aucune liberté, politique ou ^utre, ne pouvait vivra. Celle de l'individu, ils la considéraient comnie une ennemie. Les plus modérés eurent pour elle une dér fiance profonde; la plupart l'étouffèreat fians remords. Dans leurs plans conçus en dehors de toute observation et de toute préoccupation des nécessités imposées par

XLIT LE SOa&USHE ET LA LIBERTÉ

le régime existant, l'individu garrotté était conduit de gré ou de force par l'État vers un bontieur dont l'idéal variait avec les goûts et le tempérament de cbaqae réformateur.

lisse mirent à refaire spéculativement la société. Il en est plus d'un qui poussa la hardiesse jusqu'à remanier l'homme moral et jusqu'à retoucher l'hoinme physique. On se rappelle les noms de Fourier, de Saiot- Simon en France, de Robert Owen en Angleterre. L'obscurité de leurs écrits, jointe à la nature mfime de leurs idées, a fnt que ces théoriciens n'ont eu qu'une influence fort indirecte sur la marche du siècle. Il faut les citer seulement pour rappeler combien les démocrates d'il y a cinquante ans étaient opposés aus idées libérales. Ils imposaient l'égalité, ils imposaient le bonheur ou plutdt leur bonheur à chacun.

~ Après 1830 le socialisme se transforma. Il devint plus intelligible, si je puis ainsi dire, mais son divorce avec la liberté ne cessa point.

Le gouvernement qui venait de s'établir était libéral^ mais libéral au profit d'une classe seulement. Là étaient son inconséquence et son vice. Le peuple souffrant, afiamé parfois, se voyant écarté, se croyant négligé ou dédaigné, en appela souvent à la force, et tout en

■.8.liMD.COOl^le

socs LE GOUVERNEUENT DE JUILLET. XLT

criant : Yixe la Liberté ! prêta ses bras et ses efforts à des chefs qui, s'ils étaient arrivés au pouvoir, auraient été bien plus autoritaires que les ministres de Louis- Philippe. Il est vrai qu'ils auraient usé de l'autorité en faveur et dans l'intérêt de tous. Liberté bourgeoise dans le gouvernement, hymnes libéraux chantés par l'insurrection, théories autoritaires guidant cette même insurrection, tel peut être défini le combat douloureux qu'eut à soutenir le gouvernement parlementaire de 1830 à 18ù8.

Le manifeste le plus connu des idées autoritaires et démocratiques alors en cours, se trouve dans un petit livre que M. Louis Blanc publia en 1839 sous ce titre : Organùatim du travail. L'auteur n'a pas, sans doute, envers la liberté le mépris que professaient pour elle les écrivains du phalanstère et du saint-simonisme ; il fait, pour la concilier avec l'autorité démocratique qu'il défend, les plus louables, les plus éloquents efforts (voy. page 139 de la cinquième édition). Iifais ces efforts sont vains. Qu'on en juge :

Après avoir établi la nécessité d'orçaniser le travail, voici, suivant l'auteur, les moyens à employer pour atteindre ce but. Ils sont exposés dans le dernier chapitre de l'ouvrage, celui qui est intitulé, Conc/astiwi (p. 102) :

XLTI LA DÈUOaBATIB AUTORITURB.

u Le gouvernement serait considéré comme le régun Ittteur tupfitM de la production, et inTest) pour i'acu complissement de sa tàohe d'une grande force. — » Cette tflche consisterait à 8e servir de l'arme même u de la concurrence pour faire disparaître la ooncuru renoe. — Le gouvernement lèverait un emprunt » dont le produit serait affecté à la création d'ateliers n sociaux (1), dans les branches les pins importantes u de l'industrie nationale, —r Cette création exigeant B une mise de fonds considérable, le nombre des afc- » liers originaires serait rigoureusement circonscrit ; a mais en vertu de leur organisation même, comme on :» le verra plus bas, ils seraient doués d'une force d'ez- H pansion immense. — Le gouvernement étant consi- » déré comme le fondateur unique des ateliers natio- » naux, ce serait lui qui rédigerait les statuts. Cette » rédaction, délibérée et votée par la représentation u nationale, aurait forme et puissance de loi. >

On voit quelle part reste à l'individu et à son action. Mais tout cela pour M. Louis Blanc est chose mauvaise : «De l'individualisme, dit-il, sort la concurrence; 1} de la concurrence, la mobilité des salaires, leur in-

(1) Cea mots sont soulignés dans le texte de l'auteur.

■.8.liMD.COOl^le

M. lODIS BL&NC XLTll

n suffisance. » De leur insufQsaace tous les malheurs, que l'État fera disparaître. Une fois l'atelier sooUl monté par l'État, on devine ce qui arrivera : o Dans i> toute industrie capitale, celle des machines, par » exemple, ou celle de la soie, ou celle du coton, ou » celle de l'imprimerie, il y aurait un atelier social n faisant concurrence à l'industrie privée. La lutte $en rait-eile bien longue F Non, parce que l'atelier social T) aurait sur tout atelier individuel l'avantage qui ré- » suite des économies de la vie en commun, et d'un » mode d'orgauigaiion où tous les travailleurs, sans » exception, sont intéressés à produire vite et bien, » (Page 105.) . C'est parfaitement clair !

Et la diversité dans l'action, entraînant la variété et par suite la beauté du caractère humain, cette grande idée si chère aux individualistes, à Mirabeau, à Humboldl? — C'est bien de cela vraiment qu'il est question 1 Agir avec diversité t L'État fera qu'on agira avec ensemble. — Ce sera certes fort triste, mais de plus, si cela était impossible? — ic Comment, reprend » M. Louis Blanc, faire agir avec ensemble les tiavailn leurs, serait déclaré impossible dans un pays oîi l'on D voyait, il y a quelque vingt années, un homme aaj-

XLVtll ESSAt DB CONCtUATION

» mer de sa TOlonté, faire vivre de sa vie, faire marcher » k son pas un million d'hommes I II est vrai qu'il s'an gissait de détruire. Mais est-il dans la nature des » choses, dans le destin providentiel des sociétés, que produire avec ensemble soit impossible, lorsqu'il est s si aisé de détruire avec ensemble 7 Au reste, les ob- D jections tirées des difficultés de l'application ne se- » raient pas ici sérieuses, je le répète. On demande o à l'Ëlat de faire, avec les ressources immenses et de s tout genre qu'il possède, ce que nous voyons faire H aujourd'hui à de simples particuliers. »

Ainsi, selon M. Louis Blanc, il faut douner à l'État l'autorité qu'avait l'empereur, pour arrêter l'action nécessairement dangereuse des tendances privées. Cette omnipotence sera légitime à une seule condition : que l'égalité dans la répartition des travaux et la distribution des biens soit par lui maintenue.

On peut dire que l'école socialiste suivit tout entière les tendances de M. Louis Blanc; et plusieurs de ses membres les exagérèrent.

Toutefois il se rencontra un homme qui, fort de son désintéressement et de son honnêteté, se fit l'interprète passionné des réclamations des classes souffrantes, et qui allia ou tenta d'allier avec ces réclama-

DC SOCIALISME ET DE tA ilBERTÉ. XUX

tions la défiance la plus jalouse contre les empiétements de l'État. Appartenantau socialisme, si on le considère simplement comme critique, il étudia avec conscience, dévoila avec audace les mystères et les iniquités de l'organisation sociale de son temps. On a reconnu Proudbon. Imbu, comme Humboldt, « du respect )e plus profond pour la dignité intérieure de l'homme et pour sa liberté », il se porta le défenseur de l'indt- Tidu contre tous ceux qui voulaient donner à PÉlal me grande force d'initiative, fouiîérisles, saint-simoniens, communistes, démocrates autoritaires. Nul ne demanda plus énergiquement que lui la suppression de H cette cinquième roue du chat de l'Humanité, qui n ta.it tant de bruit, et qu'on appelle, en style gouver- « nemental, l'État a (1). C'est lui qui, dans son ardeur décentralisatrice, disait en tète de sa grande œuvre de critique sociale : a Le plus parfait des gouverne- » ments serait la négation de tous (2). » Il faut l'entendre résumer, juger, bafouer les systèmes des réformateurs d'alors. L'ironie occupe dans sa critique une large place, mais cette ironie est du meilleur aloi;

«) $VilmM de» eontraHeliont économiques, U I, ch. ^ Edition de 18S0.

(3) Ibid., Prolotae, t. I, p. 37.

I SOGIAUSHB LIBËRàL DE PROnDHON.

elle ne marche jamais aeule, elle ne se produit jamais qu'après que les raisons les plus sérieuses oot été se— rieusemeDt développées.

Il prend d'abord la démocratie autopîtaire, et voici comme il la traite :

« Le système de M. Blanc se résume, dit-il, en trois

II points : — l* Créer au pouvoir une grande forée d'ini- » lialive, c'est-à-dire, en langage français, rendre » l'arbitraire tout-puissant pour réaliser une utopie. — » 2° Créer ou commandiler aux frais de FEt(U 4e» ateliers » publics. — 3° Eteindre l'industrie privée fous la cor)- .) atrrence de l'industrie nationale. — El c'est tout. — n M. Blanc ne saurait en disconvenir, son système est « dirigé contre l'industrie privée, et cbez lui lepouvoir, » par sa force d'initiative, tend à éteindre toute ini- I) tiative individuelle, à proscrire le travail libre. » L'accouplement des contraires est odieux à M. Blanc ; » aussi voyons-nous qu'après avoir sacrifié la concur- B rence à l'association, il lui sacrifie encore la liberté. M Je l'attends à l'abolition de la famille (1). m

Proudbon passe au communisme. H l'étudié dans Fourier, Saint-Simon, et dans M. Cabet, qui, dans les

(I) Syttème àt> controdiciioni économiquu, t. 1, p. 33t.

SOCIALISME LIBÉRAL DE PRODDBON. Ll

dernière^ années 4u règpa (ie Loui&-Philippe, se fit l'apôtre de cettp foi qiQrl-née. Il met ea pleine lumière les puérilités du communisme ascétique, les turpitudes du communisme épicurien, Q'autres avaient combattu

cette utopie, Proudbon Téerasa au dire d'un de

ses plus illustres adversaires, Frédéric Bastiat {1) : « Le communisme....... est le dégoût du travail, l'ennui

B de la vie, la suppression de la pensée, la mort du B moi, l'affirmation du néant. Le communisme dans « la science, comme dans la nature, est sjnonyme de iiibilisme, d'indivision, d'immobilité, de nuit, de sii> lence : c'est l'opposé du réel, le fond noir sur lequel 11 le Créateur, Dieu de lumière, a dessiné l'uni- II vers (2). u

Le socialisme non communiste ne lui échappe pas, Proudhon met le doigt sur ses vices, et par une ascension rapide, remonte jusqu'au vice primordial, jusqu'à la solution fausse donnée, par cette école, à la grande question examinée précisément dans le livre de Humboldt : « Le socialisme, dit-il, n'a pas compris que les Il services publics, ou exécutés par l'État, coûtent fort

(1) K propo« de l'incomparable Lettre à mon ami YiltegardeU», tommufiiiie, qui Corme le cliap. Xii des Contradictions économiqvei.

(2) ibié., i.ii.p. aso.

LU SOCIALISME UBÊBAL DE PBODDHON.

» au delà de ce qu'ils valent ; que la teadance de la B société doit être d'en diminuer incessamment le » nombre ; et que, bien loinde tubordonner la liberté indiï> vidxielle à VÉtat, (fest rÉlat,lacommutuaUéqt/ilfaul » toumettre à la liberté individuelle, m (là., t. Il, p. 283.)

Et ailleurs : « La liberté individuelle devrait-elle B être proscrite an nom de la liberté générale, laquelle j> se compose de la somme des libertés individuelles? n Quel serait le motif de cette proscription? Liberté ! » charme de mon existence, sans qui le travail est » torture et la vie une longue mort I C'est pour toi que » l'humanité combat dès l'origine, c'est pour ton règne u que nous sommes en travail de cette nouvelle et u grande évolution. Ne serais-tu donc que la mort de la D conscience, sous le despotisme de la société? et par B peur de te perdre, faudra-t-il chaque jour que je » t'immole? » (ïbid., L II, p. 276.)

Qu'on y prenne garde, ces éloquentes paroles dans la bouche de Proudhon ne sont pas seulement un dithyrambe sentimental. Elles renferment l'expression enthousiaste d'idées fort arrêtées et mûrement réfléchies.

Mais, voyez l'influence envahissante de certaines erreurs sur les esprits les plus élevés et les &mes les

SOCIALISME LIBÉRAL DE PKOUDHOn. LUI

plus droites. ProudhoD, si plein d'ardeur daos sod respect pour la personnalité et la liberté de l'individu^ si défiant vis-à-vis de l'État, qu'il voudrait l'annihiler, ProudhOD, dans d'autres endroits du môme livre, et quand il combat d'autres adversaires, se montre défiant envers la liberté individuelle, qu'il Domme avec défaveur l'individualisme ; il concède alors à l'Étal un rAle positif considérable. S'il repousse rudement les communistes , les économistes, ces libéraux en matière industrielle et commerciale, et les parlementaires, ces libéraux eu politique, n'ont guère à se louer de lui. Ce n'est point par la citation, bien facile à faire cependant, de quelques phrases détachées (1), que je veux faire voir les tendances contraires qui tiraillaient ce vigoureux esprit et le faisaient incliner tantôt vers la liberté, tantôt vers l'État J'aime mieux faire apparaître ces hésitations, dont quelques-unes peuvent s'appeler des contradictions, en reproduisant quelques idées fondamentales de l'auteur et en faisant voir le germe du despotisme, qu'elles contiennent.

ProudboD individualiste et libéral nous est connu. Soyons dans quels embarras certaines de ses théories

(1) VojM plui bai le chapitre i de Humtwidt, page 153, note 2.

XtV AMTlfieMIUIB

vont mettre son respect de l'individu et son amour de la liberté.

Ses commencements s'étaient signalés par une attaque furieuse contre la propriété. Plus tard le langage se tempéra, mais ses idées sur ce point restèrent bien longtemps les mâmes. Tandis que 'es socialistes respectaient la propriété et anéantissaient la liberté, Proudhon voulait anéantir la propriété et conserver la liberté. Il ne voyait pas que la première est tout à la fois la source et la garantie de la seconde. Le lien qui uqit les deu:^ droits ^st enfin devenu sensible à son intelligence. Vingt ans de méditations lui ont fait reconnaître son ancienne erreur, qu'il a loyalement rétractée, (Voy, Théorie de la propriété, 1865, chap, n et VII.)

Cette contradiction n'est pas la seule. Ses écrits en renferment d'autres dans lesquelles il parait avoir' persisté.

Les socialistes, frappés et indignés des misères de la plus nombreuse partie du genre humain, avaient dit : « Ce qui existe, c'est l'anarchie : il faut organiser le travail et assurer au travailleur le juste payement de son ouvrage. L'État seul peut se charger d'une entreprise pareille ; qu'il s'en charge donc, et qu'il n'écoute

DU 30GIAI.ISHE ET DE ti. UBBBTÈ. LV

pas les vaipee réclamations des intérêts individuels. Ce que vous appelez la liberté, c'est la voie ouverte au privilège, k l'égoïsme, ^ l'accaparement, à la pau- Frelé. » proud))on leur a dit leur fsit : Vous êtes des despotes !

D'autre part, les économistes, depuis Adam Smith, le créateur de la science nouvelle, jusqu'à MM. Dunoyer, Blanqui et Hicbel Chevalier, ses émînents interprètes, mettaient au-dessus de tout la liberté. Les malheurs et les misères qu'elle ne pouvait empêcher; le faible mis dans la main du fort ; le paupérisme grandissant ; la féodalité financière naissante, tous ces maus dégolaient leurs cœurs. Chacun d'eux recherchait et proposait sou remède. Mais tous voulaient conserver la liberté dans sa plénitude : • Organiser le ■travail l disaient-ils aux socialistes, mais c'est introduire le despotisme jusque dans l'atelier. Et puis qu'est-ce que cela î Le travail est tout argaaisé. o Et Proudhon, les traitant aussi durement, leur disait: Yons êtes des anarchistes sans entrailles ; les ouvriers meurent de faim. Le travail est livré au désordre et à l'iniquité. I^es choses ne peuvent pas demeurer telles. » Et voici comment il résolvait cette contradiction écowtiàqve : a Le travail est organisé? Non, répondait-iU

LVI mrOSSIBILITt DE CONCILIER

cela est cruellement faux. // faut organiier le travail ? Non; ce serait le despotisme.... Mais il faut que le tra^ vail s'oBGÀifiSE. {Contradictions économiques, 1. 1, p. &9.)

// faut que le travail s'organise! Et le philosophe croyait avoir trouvé ainsi la formule conciliatrice qui assurerait tout à la fois, au peuple l'équitable distribution des richesses produites par lui, à l'individu la conservation de son indépendance. Hais qui donc devra organiser le travail? Qui donc trouvera, rédigera, promulguera cette loi d'organisation réclamée aussi haut par Proudhon libéral que par les socialistes autoritai-» res ? Qui en assurera l'exécution f Qui la sanctionnera ? Il faut bien que ce soit quelqu'un. Ce ne doit pas élre l'État, au dire de Proudhon ; que deviendrait l'indîvidu?quedeviendraitlalibertél Soit Qui donc alorst L'autorité communale^ Mais ce sera toujours l'autorité, ce sera toujours le despotisme. Et s'il faut que ma liberté soit tuée, peu m'importe qu'elle le soit par un gouvernement ou par une municipalité.

J'entends : ce sera la libre convention des individus qui se réuniront par groupes, et arrêteront entre eux cette loi d'organisation (1), portant non plus sur les

LE SOCIALISUB ET I.A UDERTÉ. LVU

apports, mais sur le travail des associés. Fort bien. Hais je ne veux entrer dans aucan de ces groupes. Ayant foi dans ma force, je préfère l'isolement. Si vous prononcez contre moi le compelle intrare, vous deicnez des socialistes purs; vous anéantissez ma liberté. Si TOUS me laissez libre de demeurer à mes risques et périls en debors de la convention, de deux choses l'une : ou je serai vainqueur, et bouleverserai, sans sortir de mon droit, votre prétendue organisation spontanée du travail ou je serai vaincu; vos vastes

associations écraseront mon industrie, et je serai contraint, sous peine de périr de faim, de devenir un des T&tres, et de me soumettre, eu la maudissant, k celte loi que vous aurez rédigée sans m'entendre. Ce n'est plus le despotisme de l'État, ce n'est plus le despotisme de la commune; c'est le despotisme des associations, aussi redoutable que les deux autres (1). Toujours la même conséquence, toujours la mort de la liberté individuelle (2).

La situation singulière de cet honnête esprit oscillant

(1) Vojei le chapitre m de Humboldt.

{2} Dix ans plui tard, Proudhon déclarait celte question formidabU {IJe la juitice dont ta rëvotulion et dam l'Ë'glisa, élude première, chapitre n). Ses admirateurs reconnaîtront qu'il ne l'a point résolue rigoureutemenl par le principe de la mutualité, »i bien ei^posâ d'ailleurs din* la CapaeUi polUiqvt des clatset ouvriires.

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