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CHAPITRE DIXIÈME

Des Bibliothèques.

l n’étoitguère possible de traiterdes livres chez les anciens, sans consacrer au moins quelques pages à leurs bibliothèques ; mais les travaux qu’ont publiés sur ce sujet des savants du premier ordre ( i) ne nous permettent pas l’espoir de trouver là-dessus quelque fait nouveau et intéressant : si donc nous nous y arrêtons, ce sera pour ainsi dire par manière d’acquit, en glissant rapidement sur les détails historiques généralement connus, pour n’insister que sur quelques notions moins saillantes, et qui, par conséquent, ont été plus négligées, nous voulons parler de la disposition intérieure des bibliothèques.

La plus ancienne collection de livres dont il soit fait mention dans l’histoire est celle que réunit le roi égyptien Osymandias, dans son immense palais de Thèbes : sur la porte de la salle qui les renfermoit, étoit écrite cette célèbre inscription : Trésor des remèdes de l’âme*, ou plus prosaïquement, Pharmacie de V âme , 1&tçs7ov (2); on ne

dit pas si cette collection étoit publique ou exclusivement réservée à l’usage du prince. La première bibliothèque que nous trouvions dans l’ordre chronologique, après celle d’Osymandias, est la bi-

(1) Voyez entre autres Struvius , Bibîiotheca historiæ litterariæ selecta , ouvrage terminé par Jugler, qui l’a publié en 3 vol. in-8. Jena, 1754. La Notice sur les bibliothèques est dans le ier volume , ch. 2, 3, 4 et 5. Tous les travaux antérieurs, et ils sont en très-grand nombre, s'y trouvent mentionnés,

(2) Diodore de Sicile, î, 4g.

bliothèque ouverte au public athénien par Pisistrate. Cette collection fut enlevée et transportée en Perse par Xerxès ; mais les Athéniens la recouvrèrent dans la suite, grâce à la libéralité de Seleucus Nicanor (i). Au deuxième siècle, Athènes renfermoit plusieurs belles bibliothèques (2). De ce nombre étoit celle qu’y fit construire l’empereur Adrien près du Panthéon, qu’il orna de marbre de Phrygie, de statues, de peintures, d’or et d’albâtre (3). Du temps de Pisistrate, Polycrate , tyran de Samos. un peu plus tard Cléarque, premier tyran d’Héraclée-du-Pont (4) , et le poète Euripide , eurent de nombreuses collections de livres. Athénée (5) , louant Larensius de son zèle à rassembler des livres grecs, dit qu’il l’emportoit en cela sur Polycrate de Samos, Pisistrate , tyran d’Athènes , Euclide l’ Athénien, Nicocrate de Chypre, Euripide le poète, Aristote le philosophe et Nélée qui conserva les livres de ce dernier. La bibliothèque d’Aristote ne passa dans les mains de Nélée qu’après avoir appartenu à Théophraste (6). Nélée la vendit à Ptolémée Philadelphe , qui la réunit aux autres livres achetés par lui à Athènes et à Pihodes, et envoya le tout dans cette fameuse bibliothèque d’Alexandrie dont nous parlerons tout à l’heure (7). Quant aux livres d’Aristote qui, après avoir été longtemps enfouis par les héritiers de Nélée, furent vendus plus tard à Apellicon de Théos et transportés d’Athènes à Rome par Sylla(8), la manière dont Strabon en parle ne permet pas de douter qu’il ne s’agisse des œuvres mêmes du célèbre philosophe , de celles de Théophraste et des copies qu’en avoit fait faire Apellicon.

La collection formée par Aristote donna , s’il faut en croire Strabon, aux successeurs d’Alexandre, l’idée de cette célèbre bibliothèque d’Alexandrie, qui compta jusqu’à 700 mille volumes (g). Elle fut fondée par Ptolémée Soter, dans le quartier de la ville nommé Brucchium , et probablement contiguë à ce musée, où les

(1) Aulugelle, Vï, 17, cf. Athënëe, I, 4.

(2) Aristid. ap. Photium, cod. 24G, p. 1 2 3 r , e'd. Genèv., 1 G 1 2 .

(3) Pausanias in Atticis, p. 16 et 17, ëd. Syîburg, 1 583 .

(4) Memnoa apud Phot., biblioth., cod. 224, p. 704, ëd. Genève, 1612.

(G) Strabon , XIII , t. IV, 2® part., p. 202, trad. fr. Plularq., Sylla, c. 26.

(7) Athënëe, 1. c .

(8) Strabon et Plutarque, 1. c.; Lucien , adv. indoct., c. 4.

(9) Ammien Marcel! , XXII, xvr, i3. Aulugelle, VI, 17.

savans, réunis par le roi en une espèce de corporation, avoientune promenade, un lieu garni de sièges pour leurs conférences et une grande salle pour prendre leurs repas. Lorsque la bibliothèque du Brucchium, parles soins de Ptolémée Philadelphe et de ses successeurs, eut atteint le chiffre de 4°o mille volumes , on songea à former dans un autre endroit une bibliothèque supplémentaire. Les livres nouveaux furent donc réunis dans le Sérapeum , et ceux-ci s’élevèrent, à lalongue, au nombre de 3oo mille. Le Brucchium ayant été incendié lorsque César se rendit maître d’Alexandrie , les 4oo mille volumes qu’il renfermoit périrent dans les flammes (i) ; il ne resta plus que les 3oo mille volumes du Sérapeum. Mais, dans la suite , cette bibliothèque s’augmenta de toute celle des rois de Pergame dont Antoine fit présent à la reine Cléopâtre (2), et elle subsista ainsi jusqu’à la destruction du temple deSérapis sous Théodose.

Le premier directeur de la bibliothèque d’Alexandrie fut Démétrius de Phalère, qui apporta à sa formation un grand zèle et une grande activité (3). INous trouvons après lui, sous Philadelphe, Zénodote d’Ephèse ; Eratostliène , sous Evergète ; Apollonius de Rhodes et Aristonyme, sous Ptolémée Epiphane ; Aristophane de Byzance, sous Evergète II; sous Tibère, un grammairien nommé Chærémon ; et peu après, Denys, fils de Glaucus (4).

Le fondateur de la bibliothèque de Pergame fut, selon Strabon (5), Eumène, fils d’Attale premier au 11e siècle avant J.-C~ Lorsque cette bibliothèque fut donnée par Antoine à la reine d’Egypte, elle renfermoit, dit Plutarque (6), 200 mille volumes simples cL'ZF'xJâir, c’est-à-dire, selon Schwarz (7), des volumes qui ne contenoient chacun , suivant l’usage , qu’un seul livre du même ouvrage. Il 11e faut donc pas se laisser imposer par ces nombres de 200, 3oo, 400, 700 mille volumes, qui, à la rigueur, sembleroient

(1) Se'nèque, de Tranquill . anim., c. 9. Orose, 1. 6, c. i5.

(2) Tertullien , Apolog. XVIII, cité par Juste- Lipse, Syntagm. de Biblioth., c. 2, et Plutarque, Vie d’Antoine, c. 58.

(3) Josephe, Antiq. jud., XII, 11, 1.

(4) Voy. Suidas et Heyne, opusc. acach, tom. I, p. 129. Bonamy, Mém, de l’Acad. des inscr. et belles-lettres, éd. in-12, t. i3, p. 628 et suiv., p. 638.

(5) Liv. XIII, 2e part, du t. IV, p. , tr. fr.

(6) Vie d’Antoine, c. 58.

(7) II, xi, p. 65.

prouver que la bibliothèque d’Alexandrie étoit presque aussi considérable que notre grande Bibliothèque royale. Si l’on pense à l’exiguïté des anciens volumes , on comprendra facilement que l’immense collection des Ptolémées renfermoit peut-être moins de matières que plusieurs de nos bibliothèques particulières.

La littérature et les livres ne furent en honneur à Rome que fort tard. Lorsque Carthage eut succombé sous les armes de Scipion, les bibliothèques trouvées dans cette capitale n’excitèrent en aucune manière la convoitise des vainqueurs; ils en firent présent aux roitelets de l’Afrique et ne réservèrent que les 28 volumes de Magon sur l’agriculture, qu’ils voulurent, à cause de l’utilité du sujet, faire traduire en latin (1). La première collection de livres un peu considérable qui se soit vue à Rome est, suivant Isidore de Séville (2), celle que Paul-Emile y apporta, l’an 160 av. J.-C., après la défaite de Persée. Vint ensuite la bibliothèque de Sylla, composée des livres d’Apellicon de Théos, que le dictateur avoit enlevés à Athènes. Parmi les trésors que Lucullus rapporta de ses guerres d’Asie, et dont il orna sa maison de T usculum, il faut compter une précieuse collection de livres , qu’il se fit gloire d’augmenter encore et dont il permit le libre accès aux sa vans et aux littérateurs, surtout aux Grecs (3). Mais, à cette époque, l’amour des livres coinmencoit à se répandre ; des libraires étoient établis à Rome, et de riches personnages avoient des esclaves lettrés, continuellement occupés aux travaux de transcription. Atticus avoit , comme nous l’avons vu, ou une riche bibliothèque, ou, suivant les commentateurs, un fonds considérable de livres à vendre. Dans tous les cas, ses livres étoient toujours à la disposition de Cicéron (4) et probablement de bien d’autres personnes; nous avons vu que Cicéron avoit la plus grande envie des livres d’Atticus, et qu’il destinoit à les acheter toutes ses économies (5). A peu près dans le même temps qu’il en exprimoit si vivement le désir , il reçut en présent de Papirius Petus, frère de Servius Claudius, la bibliothèque de ce dernier (6); c’est peut-être cette collection qu’il fit transporter dans sa maison

(1) Pline, XVIII, 5.

(а) Orig., VI, 5.

(3) Isidor., ibid. Plutarque, Vie de Lucullus, c. 4a*

(4) Ad Attic., IV, i4.

(5) Voy. plus haut, p. 200.

(б) AdAtticum, I, ao.

d’Antium, et dont le classement et la disposition furent confiés aux soins de Tyrannion, aidé de deux esclaves lettrés d’Atticus. Les bibliothèques commençoient, comme on voit, à sortir de la capitale et à se répandre dans l’Italie. Cicéron, étant à Cumes, trou voit un trésor de lectures instructives dans l’ancienne bibliothèque de Sylla, qui avoit passé entre les mains de L. Cornel. Sylla Faustus, son fils (i).

Cependant César songeoit à doter Rome d’une bibliothèque publique; il chargea Yarron de former et de classer une collection de livres grecs et latins aussi considérable que possible (2); mais l’histoire ne dit pas que ce projetait jamais reçu d’exécution. En effet , la première bibliothèque publique que Rome ait possédée fut fondée par Asinius Pollion et magnifiquement ornée par lui des dépouilles des Dalmates (3). Deux vers d’Ovide prouvent qu’elle étoit située dans un temple de la Liberté.

Necme, quæ doctis patuerunt pr/mnlibellis,

Atria Libertas tangere passa sua est (4).

Après la défaite définitive des Dalmates, Auguste fit construire, avec leurs dépouilles , un monument entouré de portiques, dans lequel Octavie consacra une bibliothèque en l’honneur de son fils Marcellus (5). Cette bibliothèque, qui prit le nom d’Octavienne, étoit probablement double, c’est-à-dire composée de livres grecs et latins. Suétone dit, en effet, que le grammairien Melissus, affranchi de Mécène , reçut la mission de classer les bibliothèques dans le portique d’Octavie (6). Telle étoit aussi la bibliothèque palatine que fonda Auguste dans son palais même à côté du temple d’Apollon (7). Ce fut peut-être cette collection dont le classement fut

(1) Ego hic pascor bibliotheca Fausti, Ad Attic., iv, 10.

(2) Bibliothecas græcas et latinas, quas maximas posset, publicare, data M. Varoni cura compararxdarum ac digerendarum. Sueton., Vie de César, c. 44.

(3) Pline, VII, 3i ; XXXV, 2. Isidore , VI , 5. Pline (VII, 3i) dit : Bibliotheca quæ prima in orbe ab Asinio Pollione ex manubiis publicata Romæest. Il y a évidemment erreur ; il faut lire avec Juste* Lipse :quæ, prima in urbe, ab, etc.

(4) Tristes, III, 1, 71 .

(5) Dion, XLIX, 43. Plutarq., Vie de Marcellus, à la fin.

(6) De illustr. gramm., c. 21 .

(7) Suétone, Vie d’Auguste, ch. 29. Dion, LIII, 1 . Horace, épîfr. 1, iit, 17.

confié au grammairien Pompeius Macer, qui reçut d’Auguste 1s défense de rendre publiques certaines productions de la jeunesse de César (i). Higynus , affranchi d’Auguste, semble, d’après la courte notice que lui consacre Suétone , avoir eu la direction de la bibliothèque entière du palais, prœfuit palatinœ bibliothecœ (2). Juste- Lipse rapporte cependant deux anciennes inscriptions qui prouvent que chaque partie de la bibliothèque, c’est-à-dh’e la partie grecque et la partie latine, avoit un préposé particulier. L’une est l’épitaphe d’un certain Julius .Félix , directeur de la bibliothèque grecque palatine. ( a bibliotheca grœca palatina ) ; l’autre est l’épitaphe d’Antiochus , conservateur , sous Tibère , de la bibliothèque latine d’Apollon ( a bibliotheca latina Apollinis) (3). Une autre inscription publiée par Orelli (4) nous fait aussi connaître un Grec nommé Alcibiade , qui étoit à la fois conservateur de la bibliothèque latine du palais et secrétaire de l’empereur pour les lettres latines, scriba ab epistolis lalinis. Le bibliothécaire désigné dans les inscriptions que nous venons de citer par les mots a bibliotheca se nommoit aussi custos (5). Les bibliothèques de Rome étoient-elles toutes soumises à une direction générale ? c'est ce qu’on pourvoit conclure de la notice de Suidas sur ce Benys, fils de Giaucus, que Heyne croit avoir été directeur de la bibliothèque d’Alexai>drie après le philosophe Chærémon. Benys vint à Rome sous Néron et y vécut jusqu’à l’empire de Trajan. Il fut, dit Suidas, préposé aux bibliothèques et secrétaire des empereurs (6).

Tibère fonda, dans la partie du palais qu’il habitoit, une bibliothèque qu’on appela bibliothèque de Tibère , ou bibliothèque de la maison de Tibère (7). Juste-Lipse attribue à Vespasien l’établissement de celle qui étoit contiguë au temple de la Paix, dans laquelle Aulugelle trouva un traité, qtr’il avoit longtemps cherché, de L. Ælius, précepteur de Varron (8). Trajan construisit, sur le

(1) Suétone, Vie de César, c 66.

(2) Idem, de illustr. grammat., c. 20.

(3) Just. -Lipse, Syntagm. de bibliotjiecis, c. \i.

(4) Orelli, Select, inscr., n° 4 1 .

(5) Ovide, Tristes, III, j, 63.

(6) Ked tcov £iChroô)îx,ù)V 'zrçovtrTi; , za) rvv IkigtoKcov kcc) ‘ZïçzgCsicùvêyevsroj Kcù à'Troitçjui&TMv*

(7) Aiiîugell., XIII, 19. Yopiscus, Vie de Probus, c. 2,

(S). Aulugelle, XVI, 8.

forum auquel il donna son nom , une bibliothèque qui fut depuis transportée dans les Thermes de Dioclétien ( 1). Aulugelle la nomme bibliothèque du temple de Trajati. Yopiscus, qui en parle en quatre endroits différens , l’appelle toujours bibliothèque JJlpienne (2), du nom d’Ulpius , qui étoit le nom de famille de cet empereur. Enfin il y avoit encore une bibliothèque considérable au Capitole : elle périt dans un incendie, probablement celui qui arriva sous Titus, et qui détruisit aussi la bibliothèque Octavienne et plusieurs autres monumens considérables (3). Domitien déploya un grand zèle pour la restauration de ces collections précieuses; il fit venir des livres de tous côtés , entre autres d’Alexandrie , où il envoya exprès des copistes pour copier et collationner différens ouvrages. Le nombre des bibliothèques publiques s’accrut encore sous les empereurs suivans ; au temps de Constantin , Rome en comptoit vingt-neuf , parmi lesquelles la bibliothèque Palatine et la bibliothèque Ulpienne étoient les plus considérables (4).

Ces collections publiques ne durent pas peu contribuer à entretenir chez les particuliers l’amour des livres. Déjà, du temps de Sénèque, le luxe des bibliothèques étoit poussé à Rome à un degré inimaginable. Une bibliothèque étoit regardée dans une maison comme un ornement nécessaire ; aussi en trouvoit-on jusque chez les gens qui savoient à peine lire, et si considérables que la lecture des titres des livres auroit seule rempli la vie du propriétaire (5). C’est vers ce temps que vint à Rome le grammairien Epaph redite de Chéronée , qui ramassa jusqu’à trente mille volumes de choix (6). Plus tard , Sammonicus Severus , précepteur de Gordien le jeune , laissa à son élève la bibliothèque qu’il avoit reçue de son père, et qui se montoit à soixante-deux mille volumes (7).

Les riches Romains âvoient des collections de livres dans leurs maisons de campagne. Lorsqu’une maison de ce genre étoit léguée avec son mobilier, les livres et la bibliothèque qu’elle contenoit fai-

(O Dion, LXV1II, iG. Vopiscus, Hist. de Probus, c. 2.

(2) Vie d’Aurélien, c. 1,8. Vie de Tacite, c . 8. Vie de Probus, c. 2 .

(3) Orose, VII, 16. Dion , LXVI, 24.

(4) P . Victor , Descriptio Pmmæ , à la suite de la Notice des dignités de l’empire, publiée par Labbe, à Paris, en iCôi, in-iS, p. 261 .

(5) Sénèque, de Tranquill. anim.,c.g.

(6) Suidas.

(7) J . Capitolin, Vie de Gordien le j., c. 18.

soient partie du legs ( 1 ). On peut citer pour exemple la bibliothèque de Jules Martial , de Pline le jeune, et les nombreuses collections de Silius Italicus (2).

Enfin nous trouvons , dès le 11e siècle , des bibliothèques publiques dans de petites villes de l’Italie : Tibur en possédoit une assez bien fournie , située dans un temple d’Hercule (3). Pline le jeune nous apprend lui-même qu’il avoit prononcé un discours pour l’inauguration de la bibliothèque de Corne, sa patrie (4); et l’ensemble de sa lettre prouve que cette collection avoit été formée peut-être en entier, mais bien certainement en partie par lui et sa famille (5)* Dans une ancienne inscription découverte à Milan , nous trouvons, entre autres choses , que Pline le jeune avoit donné , pour la réparation ou l’entretien de cette bibliothèque {in tutelam bibliothecœ ), une somme de 100,000 sesterces (environ 25, 000 francs) (6).

Les chrétiens héritèrent du zèle des littérateurs romains pour la formation de collections bibliographiques : S. Pamphile , prêtre et martyr, posséda jusqu’à trente mille volumes (7), dont il fit présent à l’église de Césarée. Saint Jérôiiie et Gennadius , au rapport d’Isidore de Séville, recherchèrent dans tout l’univers les ouvrages des écrivains ecclésiastiques , et en dressèrent un catalogue. Les exemples et les préceptes de ces hommes célèbres firent naître, au sein des institutions monastiques , cette foule de copistes aux travaux desquels nous devons la conservation de ce qui nous reste des anciennes littératures. Les empereurs romains, lorsqu’ils eurent transporté à Constantinople le siège de leur autorité, s’occupèrent de former aussi, dans la nouvelle capitale, une collection de livres. Une loi de Yalens, de l’an 372 , institua des gardiens pour cette bibliothèque , et y établit sept copistes , quatre grecs et trois latins , pour transcrire les livres nouveaux et renouveler les an-

(1) Instructo fundo legato, libri quoque et bibliotheca quæ in eodem fundo suntlegato continentur. Pauli Sentent. III, vi, 5i .

(2) Martial VII, 17. Plin. jun., II, xvii, 8 ; III, vu, 8.

(3) Aulugclle, IX , i4. XIX, 5.

(4) Plin. I, viii, 2.

(5) Onerabit hoc modestiam nostram , etiamsi Stylus ipse fuerit pressus demissusque , propterea quod cogimur cum de munificentia paretftum nostrorum tum denostra disputare.

(6) Orelli, Select, inscr., n° 1 172.

(7) Isidore, Origin VI, 6.

ciens (i). Cédrénus raconte que, sous l’empereur Basiliscus, un incendie dévora, dans la bibliothèque de Constantinople , cent vingt mille volumes (2). Nous trouvons encore dans l’Histoire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres (3) la mention d’une collection de livres formée à Constantinople , et qui survécut à la chute de l’empire grec. Des scrupules religieux portèrent Amurat IV à la livrer aux flammes.

Chez les Romains comme chez nous , le mot de bibliothèque avoit trois acceptions différentes : il signifioit tantôt une collection de livres, tantôt l’édifice ou la partie de l’édifice où étoit conservée cette collection, tantôt, enfin , les casiers ( pegmata ) dans lesquels étoient déposés les volumes(4), absolument comme les rouleaux de papier chez nos marchands de papiers peints. Les cases pouvoient avoir de trois pieds à trois pieds et demi de long, s’il faut en juger d’après le dessin donné par Schwarz, d’un ancien marbre trouvé à Nimègue , et sur lequel est sculptée une bibliothèque remplie de rouleaux. Chaque volume présentent celle de ses tranches dans laquelle étoit inséré le pittacium , qui , retombant sur la tranche , offroit aux yeux le titre de l’ouvrage. Les fascicules , qui réunissoient plusieurs volumes d’un même ouvrage, étoient placés tout attachés dans les cases des bibliothèques ; on en a trouvé quelques uns à Herculanum (5).

Les cases se nommoient nidi , comme celles des magasins de librairie (6) ou bien foruli (7) , capsœ (8) , peut-être même loculL Nous trouvons du moins le mot de locvlamentum dans Sénèque (9) pour désigner un casier, un assemblage de plusieurs cases , ce que, dans nos bibliothèques, nous nommons une travée, et que les anciens appeloient une armoire, armarium (10). Les armoires destinées aux livres carrés renfermoient des rayons à rebord formant plu-

(1) Code The'od., XIY, ix, 2 ; t. iv, p. 202.

(2) Mabillon, De re diplom., I,. 8, p. 33.

(3) Éd. in-i 2, tom. IV, p. 6^4 et suiv .

(4) Digeste, XXXII, tu, 7 . Festus.

(5) A. de Jorio, offic. de’ papiri, p. Go, not. gg, et pl. A cc. Bx»

(6) Martial, VII, 17.

(7) Juvêual, III, 219 et vet. scholiast. h. 1. (8) Digeste, XXXIII, x, 3.

(9) DeTranquill. anim.,c. 9.

(10) Au moyen âge, ce mot désignoit la bibliothèque entière, etarmarius le bibliothe'caire .

sieurs étages de plans inclinés, sur lesquels les livres étoient placés à plat, à côté les uns des autres, occupant ainsi une place égale à leur largeur. Celle de leurs tablettes sur laquelle le tiire étoit écrit se trouvoit ordinairement en dessus exposée aux yeux. Dans les deux dessins de ce genre d’armoires publiés par Pancirol (i) , on voit qu’on ne s’astreignoit pas toujours à écrire le titre du livre sur la même tablette ; il étoit tantôt sur un des plats, et tantôt sur l’autre.

Dans les bibliothèques des riches Romains , les armoires étoient quelquefois en bois de cèdre avec des ornemens d’ivoire (2). Il semble même , d’après un passage du Digeste , que quelques-unes étoient entièrement en ivoire (3). Ce luxe dans l’ornement des bibliothèques se prolongea jusqu’après la chute de l’empire d’Occident ; car, dans la Consolation philosophique de Boèce, ouvrage écrit un peu avant l’année 526, il est encore question de bibliothèques dont les murs sont ornés d’ivoire et de verre, complos ehore et vitro parictes (4). Juste-Lipse , qui cite ce passage , s’en autorise pour avancer que les armoires n’étoient pas adossées aux parois latérales, mais élevées au milieu de la salle, comme c’étoit, dit-il, rusage de son temps dans les bibliothèques publiques. Nous avons bien de la peine à croire que les anciens , dont les ouvrages exigeoient une si grande place , se soient volontairement privés de la moitié de l’espace qu’ils pouvoient mettre à profit dans leurs bibliothèques. Pline le jeune dit formellement que la collection de livres qu’il avoit à sa maison de campagne étoit renfermée dans une armoire fixée au mur, en forme de bibliothèque. Parieti ejus (cubiculi) in bibliothecæ speciem armarium insertum est, quod non legendos libros , sed lectitandos capit (5). La pièce dans laquelle ont été découverts les manuscrits d’Herculanum est fort petite ; deux hommes avec les bras étendus peuvent en toucher les extrémités. Il y avoit, en effet, dans le milieu , une armoire isolée dont on pouvoit aisément faire le tour , remplie de livres des deux côtés. Mais aux murailles, dans tout le contour de la pièce, étoient adossées d’autres armoires qui ne s’élevoient que jusqu’à hauteur d’homme (6).

(1) Notice des Dignités de l’empire, fol. 109 vers, et norect.

(2) Se'nèque, de Tranquill. anim., c. 9.

(3) Ut dicimus eboream bibliothecam émit , XXXII, ni, 7.

(4) Cité par Juste-Lipse, Syntagma de bibliothecis, c. 9 .

(5) Epist. Il, xvn, 3.

(6) Offic . de’ papiri, p . 12. .

Ce fait semble prouver que l’usage des échelles étoit inconnu dans les anciennes bibliothèques de Rome ; car, si quelqu’un devoit sentir le besoin de gagner de l’espace en hauteur pour distribuer sa collée» tion de livres, c’étoit à coup sûr le philosophe épicurien , propriétaire de la maison des papyrus à Herculanum, dont le cabinet a v oit à peine dix ou douze pieds carrés. Cependant , comme Sénèque , dans sa brusque sortie contre le luxe des bibliothèques , parle de casiers étagés jusqu’au toit, loculamenta tecto tenus instructa , nous n’osons nous prononcer sur cette question d’une manière trop affirmative. Nous constatons seulement un fait, c’est qu’il y avoit, avant le ne siècle de notre ère, des bibliothèques disposées comme les nôtres, dont les rayons étoient loin de s’élever jusqu’au plafond. Dès lors on n’a pas besoin , pour interpréter le passage de Boèce , de soutenir que les armoires fussent exclusivement dans le milieu de la pièce ; elles pouvoient être le long des murs, et laisser encore, dans la partie supérieure de ces murs, assez de place pour des ornemens en verre et en ivoire ; à moins qu’on ne préfère donner un autre sens aux paroles de Boèce , et dire, ce qui se peut faire à la rigueur, qu’il a voulu parler simplement d’armoires à cadres d’ivoire et à panneaux en verre adossées aux murailles.

Un autre fait que l’autorité de Juste-Lipse a presque fait passer en force de chose jugée , c’est que les armoires des bibliothèques publiques étoient numérotées. La seule preuve qu’on puisse en donner est cette phrase de Yopiscus : la bibliothèque Ulpienne renferme, dans l’armoire sixième, un livre d’ivoire, etc. (i). Cette preuve est-elle bien convaincante? et n’auroit-on pu, sans que chaque armoire portât un numéro d’ordre , désigner la position de l’une d’elles relativement* aux autres? Peut-être pensera-t-on que l’adjectif numérique sextus , par sa position après le substantif , est bien l’expression d’un chiffre réel; nous laissons cette question au jugement des philologues.

Ce qui paroît un peu moins douteux, c’est que les bibliothèques des anciens étoient cataloguées. Nous venons de voir , par un passage d’Isidore de Séville, que S. Jérôme et Gennadius avoient fait un catalogue de leurs collections de livres. Pline le jeune, se proposant de faire connoître tous les ouvrages de son oncle à Macer,

(i) Habet bibliotheca Uipia in armario sexto, librum elephantinura , etc. Vie de Tacite, c. 8.

qui se plaisoit à les lire, lui dit : Je ferai, pour vous , l’office d’un catalogue, fungar indicis pcirtibus(i). «Prenez, dit Sénèque, le catalogue des philosophes, sume in manus indicem philosopliorum , l’aspect seul de tant de travaux suffira pour vous réveiller et vous engager à faire aussi quelque chose (2). » C’étoit peut-être un catalogue raisonné, une espèce de manuel de bibliographie que cet ouvrage du grammairien' Aurelius Opilius intitulé Pinax , dans lequel il écrivoit par deux initiales son surnom , que Suétone trouvoit écrit par une seule dans la plupart des catalogues et des titres de ses livres, inplerisque indicibus et titulis (3). Enfin, Quintilien voulant, sans s’exposer au reproche d’ignorance , se dispenser de citer un grand nombre de poètes d’un ordre inférieur : Il n’est personne, dit-il, quelque étranger qu’il soit à la poésie, qui ne puisse prendre dans- une bibliothèque et insérer dans ses ouvrages le catalogue des poètes. Si donc j’èn passe quelques-uns sous silence, ce n’est pas qu’ils me soient inconnus (4)* Ces catalogues étoient-ils de simples inventaires , ou bien l’inscription de chaque ouvrage y étoit-elle suivie d’une indication propre à faire sur-le-champ trouver la place assignée au livre dans la bibliothèque ? c’est ce qu’il est même impossible de conjecturer. Nous avons rencontré dans les manuscrits de la Bibliothèque royale quelques catalogues de bibliothèques monacales du xne et du xme siècle. Ce sont des inventaires purs et simples sans numéros d’ordre : seulement ils sont divisés par chapitres , correspondans aux diverses parties du système bibliographique de l’époque. 11 peut donc se faire que les ouvrages inscrits dans un chapitre n’occupassent pas, dans la bibliothèque, la même place que ceux qui étoient marqués dans un chapitre différent. Il pouvoit, par exemple, y avoir une armoire pour les exemplaires de l’Écriture sainte, une autre pour les Pères, une troisième pour les philosophes , une quatrième pour les grammairiens , ainsi de suite.

Revenons aux bibliothèques de l’antiquité. En reconnaissant qu’il y avoit en Italie des collections publiques de livres , il étoit évidemment inutile d’accumuler, comme on l’a fait, les citations,

(1) Plin. jun., III, v. 2.

<2) Sénèque, épître 39.

(3) De illustr. grammat., c. 6.

(4) Nec sane quisquam est tam procul a cognitione eorum (poetarum) resnotus, ut non indicem certe ex bibliotheca sumptum transferre in libros suos possit. Inst. orat. X, 1, tora. I, p. 709, ed. varior.

afin de prouver que les bibliothèques étoient pour les littérateurs des lieux de rendez-vous et qu’on y avoit disposé des sièges pour leur commodité. Tout ce qu’on peut faire remarquer, c’est qu’on y permettoit les réunions par groupes et les conversations, ainsi que le prouve, d’une manière péremptoire, le 19e chapitre du i3e livre d’Aulugelle. On pourrait conjecturer, d’après un autre passage du même auteur, que le prêt des livres au dehors n’étoit pas interdit aux conservateurs des bibliothèques publiques. Aulugelle étoit à Tibur avec plusieurs amis de son âge dans la maison de campagne d’un homme riche, où, au milieu des chaleurs de l’été, ils se rafraichissoient en buvant de la glace fondue. Parmi eux étoit un péripatéticien qui s’évertuoit à leur prouver, en invoquant Aristote , que la glace fondue , très-salutaire, du reste, pour les plantes, étoit tout à fait nuisible à l’homme. Ne pouvant les convaincre, il alla chercher à la bibliothèque de Tibur, qui étoit alors dans le temple d’Hercule et assez bien garnie de livres, l’ouvrage même d’Aristote dont il invoquoit l’autorité et le leur apporta (1).

Outre le bois de cèdre, l’ivoire et le verre, on employoit encore, pour l’ornement des bibliothèques, le marbre et l’or. Les habiles architectes, dit Isidore de Séville (2), ne dorent pas les plafonds des bibliothèques, parce que l’éclat de l’or peut nuire aux yeux; ils les pavent en marbre vert, couleur qui est salutaire à la vue. On peut conclure de cette phrase que ces précautions n’étoient pas toujours observées et que les marbres blancs et les dorures enrichissoient quelquefois les pièces destinées à renfermer des livres ; mais leurs ornemens les plus répandus, c’étoient les portraits et les statues des grands hommes dont elles renfermoient les ouvrages. « Je « ne dois pas, dit Pline l’Ancien, omettre ici une invention moderne.

« Depuis quelque temps on consacre dans les bibliothèques , en « or, en argent, ou du moins en airain, les bustes des grands « hommes dont la voix immortelle retentit dans ces lieux; et « même, quand leur image ne nous a pas été transmise, nos regrets « y substituent les traits que notre imagination leur prête ; c’est ce <» qui est arrivé pour Homère, et certes je ne conçois pas de plus

(1) Sed quum bibendæ invis pausa fieret nulla, promit e bibliotheca Tiburti, quæ tune in Herculis templo satis commode instructa libris erat, Àristotelis librum, eumque ad nos adfert. Noct. attic.,XIX, 5.

(2) Origin., VI, 1 1 .

% grand bonheur pour un mortel que ce désir qu’éprouvent les « hommes de tous les siècles de savoir quels ont été ses traits. L’u- « sage dont je parle fut établi à Rome par Asinius Pollion , qui « le premier, ouvrant une bibliothèque publique, rendit le génie « des grands écrivains le patrimoine des nations. Je ne pourrois dire « si les rois d’Alexandrie et de Pergame, qui se disputèrent la gloire « de fonder des bibliothèques, n’ont pas fait la même chose avant « lui (i). » Outre l’or, l’argent et le bronze, les anciens employoient, pour faire des bustes ou des statues, la cire, l’ivoire, le marbre (2) et le plâtre (3). Les simples portraits trouvoient aussi place dans les bibliothèques ; 011 pourvoit le conjecturer peut-être d’après ce passage où Pline le jeune dit en parlant de Silius Italicus (4): ïl possédoit plusieurs maisons de campagne, et dans toutes, beaucoup de livres, beaucoup de statues, beaucoup de portraits qu’il conservoit, ceux de Virgile surtout, avec une grande vénération. Ordinairement on ne recherchoit les portraits des hommes'célèbres qu’après leur mort. Pline le jeune dit , en parlant de Pompeius Saturninus , qui vivoit encore : S’il avoit vécu parmi nos aïeux , nous rechercherions avidement , non-seulement ses livres , mais encore ses portraits (5). Dans la lettre suivante, il loue Titinius Capito, qui plaçoit dans sa maison, partout où il pouvoit, les portraits des Brutus, des Gassius, des Caton. Le seul homme vivant dont Pollion admit l’image dans sa bibliothèque fut Varron (6) , et cette exception lui fit d’autant plus d’honneur que Varron étoit son rival en érudition et en science. Plus tard on trouve plusieurs exemples de statues d’hommes vivans placées dans les bibliothèques, soit publiques, soit particulières.

Une inscription étoit ordinairement tracée au bas du portrait ou de la statue. Martial a composé un quatrain pour mettre au bas de son portrait, que Stertinius avoit fait mettre dans sa bibliothèque, parmi ceux de plusieurs autres hommes célèbres (7). N unie ri en,

(1) Hist. nat., XXXV, 2, trad.fr. de M. Guérouit.

{2) Juvénal, II, 4 .

(3) Plin. j., IV, vii, 1.

(4) III, vii, 8.

(5) Si inter eos quos nunquam vidimus floruissct, non solum Hbros ejus, verum etiam imagines conquireremus. Epîtr. I, xvi, 8.

(6) Pline, VII, 3i.

(7) Voy. Epigrammes, IX, 1.

au rapport de Vopiscus (i), étoit si éloquent, qu’on lui décerna une statue dans la bibliothèque Ulpienne, non en sa qualité de César, mais en sa qualité de rhéteur. Au bas de la statue étoit cette inscription: Nvmeriano caesari oratori temforibvs syispotentissimo. Enfin Sidoine Apollinaire nous apprend lui-même qu’une statue portant son nom lui fut consacrée, sans doute par l’empereur Avitus , son beau-père, dans la bibliothèque de Trajan (2)* Il n’est guère possible de déterminer avec précision la place que les statues occupoient dans les bibliothèques. S’il étoit parfaitement prouvé que les casiers 11e s’élevoient jamais au delà de la hauteur d’un homme, nous pencherions à croire qu’elles étoient sur les corniches mêmes des armoires ou sur les petites colonnes qui les séparoient. Juste-Lipse pense qu’elles étoient placées sur de petits pupitres, devant l’armoire où étoient les livres des auteurs qu’elles représentoient. Il cite ce passage un peu amphibologique de Juvénal :

Indocti primum , quamquam plena omnia gypso Chrysippi invenias : nam perfectissimus horum est Si quis Aristotelem similem vel Pittacon émit,

Et jubet archelypos pluteum servare Cleantlias (3).

Le mot plut eus , comme nous l’ayons remarqué ailleurs d’après Isidore et un vieux commentateur de Juvénal, est synonyme ftarmarium et ne désigne pas ici un pupitre ou un socle de statue. D’un autre côté, une statue placée sur un pupitre devant une armoire pleine de livres auroit été assez embarrassante. Peut-être étoient-elles aux côtés de l’armoire comme placées en sentinelles pour en garder les trésors ; c’est du moins un des sens les plus plausibles qu’on puisse donner au dernier des vers de Juvénal que nous venons de citer. Cette interprétation ne rendroit pas plus obscur le sens de cet ancien distique, qui étoit placé au bas de la statue de Virgile, et qui est rapporté par Juste-Lipse :

Lucis damna nihil tanto nocucre poetæ

Quem præsentat honos carminis et plutei (4).

Cet honos plutei s’expliqueroit par le soin qu’on auroit eu de placer

(1) Notice sur Nume'rien , au commencement.

(2) Epître i6,liv. IX.

(3) Satire II, 4.

(4) Syntagm. debibliot., c. 10,

la statue du poêle soit au-dessus, soit à côté de l’armoire, pluteus^ qui étoit spécialement consacrée à conserver les divers exemplaires de ses œuvres. De même ceux qui, dans la 10e lettre du ier livre à Atticus, lisent plutealia sigilla , au lieu de putecilia sigillata , doivent entendre ces mots de statuettes propres à orner les armoires d’une bibliothèque; car, comme le fait observer Juste-Lipse, si avant Pollion on n’admettoit pas dans les bibliothèques les portraits des grands hommes, on y plaçoitau moins les images des Dieux.

Nous terminerons ce chapitre par une note très-succincte sur les collections de livres formées à différentes époques dans notre patrie et en indiquant l’origine de la plus riche collection que possède aujourd’hui la France.

En Gaule, les lettres ne cessèrent d’être cultivées en dehors des monastères que lorsque la puissance romaine y fut entièrement anéantie. Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont en Auvergne, nous fait encore connaître, au ve siècle, plusieurs collections de livres particulières, la plupart dans la Gaule méridionale. Ce sont, entre autres, les bibliothèques de Loup, professeur à Périgueux (i)$ celle du consul Magnus à Narbonne (2), celle de Rurice , évêque de Limoges (3), enfin la plus riche et la plus curieuse de toutes, celle que Tonance Ferréol possédoit, dans sa maison de Prusiane, sur les bords du Gardon, non loin des frontières du Rouergue (4).

Au vme siècle nous trouvons une collection de livres formée par Charlemagne, et que ce prince, par son testament, ordonna de vendre, pour en distribuer le prix aux pauvres (5). Cette prescription ne fut pas observée ou bien une nouvelle collection fut créée par Louis le Débonnaire, car il y eut une bibliothèque du palais jusqu’après Charles le Chauve. Ebbon, depuis archevêque de Reims, Garward, dont Eginhard a inséré six vers élégiaques dans la vie de Charlemagne, et Hilduin , depuis abbé de Saint-Bertin, furent successivement préposés à la garde et à la conservation de cette collection (6).

Enfin il paroît, par le testament d’Everard, comte de Frioul au ixe siècle (7), que l’exemple des empereurs avoit engagé des particu-

(1) Epîtr. VI II, il.- — (2) Carm. XXIV, 90 sq. — (3) Epîtr. V, i5. —

(4) Epîtr. II, 9, cf. Carm. ultim.

(5) Eginliard, Vie de Charlem., à la fin.

(6) Histoire littéraire, tom. IV, p. 223 sqq.

(7} Spicilége, éd, in-fol., tom. II, p. 87 G sq.

liers à amasser des livres. Mais, depuis le vie siècle jusqu'au xiv% c’est dans les monastères qu’il faut chercher les bibliothèques un peu considérables. Nous renvoyons à l’histoire littéraire de la France ceux qui seroient curieux de quelques détails sur chacune des collections monastiques. Il nous suffira de dire ici que, dans toutes les maisons religieuses , une bibliothèque étoit regardée comme aussi indispensable qu’un arsenal dans une place forte : de là le proverbe : Claustrum sine armario , quasi castrum sine armamentario. On devine aisément à cette allusion que les bibliothèques monastiques étoient surtout des collections de livres religieux ; néanmoins les compositions purement scientifiques et littéraires n’en étoient jamais exclues. Il existe, au contraire, une foule de preuves de l’ardeur avec laquelle les moines recherchoient les anciens ouvrages grecs et latins, du soin qu’ils mettoient à les transcrire, à introduire dans le texte la plus grande correction possible (i). C’est, sans contredit, à leurs travaux que nous devons tout ce qui nous reste des écrivains de l’antiquité ; c’est dans les bibliothèques des monastères que les premiers imprimeurs, qui furent aussi les premiers érudits, trouvèrent la plupart des manuscrits précieux sur lesquels furent d’abord publiés les chefs-d’œuvre de la littérature grecque et romaine. Les soins les plus minutieux étoient sévèrement prescrits pour la conservation de ces trésors bibliographiques; un religieux devoit demander pardon comme d’une faute punissable d’avoir laissé tomber un livre ; il devoit veiller avec soin à ce que ceux qu’il empruntait à la bibliothèque du couvent ne fussent exposés ni à la fumée ni à la poussière ; la moindre tache arrivée par sa négligence étoit un sujet d’un grave reproche. Enfin le prêt des livres, même lorsqu’ils ne dévoient point sortir de la maison, étoit soumis à des garanties bien autrement efficaces que dans nos bibliothèques publiques. Le sacristain ou le bibliothécaire, armariuSy dans les monastères où cette charge existoit, dévoient nonseulement inscrire l’emprunt, mais encore exiger de l’emprunteur un gage qui n’étoit remis qu’au moment où le livre étoit restitué (2). Voilà comment les moines entendoient la conservation des livres ; aussi possédoient-ils déjà de riches collections, lorsque nos rois

(1) Vo y. , dans les Ann. de philos, chrétienne de janvier et février 1889 , les articles intitulés : Des Bibliothèques au moyen âge.

(ît) Stat. cartus, H, xvi, 9; I, xli, 3. Voy. aussi Fclibicn, Hist. de Taris pièces justifie., t. III, p . 177,

commençoient à peine à réunir quelques rares manuscrits, plutôt encore pour leur usage particulier que dans une vue d’utilité publique.

Au xuie siècle, les croisades, qui imprimèrent aux esprits une impulsion si puissante dans de nouvelles voies, occasionnèrent en France le premier essai de bibliothèque publique. Saint Louis, excité par l’exemple d’un prince d’Orient qui ramassoit des livres de tous côtés, fit faire des exemplaires de l’Ecriture sainte, des Pères de l’Eglise, et d’autres ouvrages ; il en forma une collection qu’il mit à la disposition des savans, des professeurs et même des étudians; mais, par une étrange aberration, le saint roi détruisit luimême l’avenir que se pouvoit promettre une si sage institution, en dispersant ses livres et en les distribuant par testament entre divers monastères. Une collection semblable, commencée par Philippe le Bel, ne parait pas non plus avoir subsisté après la mort de ce prince (i). Ce fut seulement vers la fin du xiv® siècle, sous le règne de Charles Y, que se forma, à Palis, une collection bibliographique devenue , depuis, la plus considérable et la plus riche des bibliothèques de l’Europe. D’après l’inventaire de la bibliothèque du Louvre, dressé en 1377 par Gilles Mallet (2), qui en fut le premier garde, elle se composoit de 900 manuscrits répartis dans trois étages d’une tour du palais nommée, à cause de sa destination, 'Tour de la librairie . Tels furent les modestes commencemens de notre magnifique Bibliothèque royale qui, indépendamment de ses riches collections de médailles, d’antiques, de cartes et d’estampes, possède au moins 70 mille manuscrits et 900 mille volumes imprimés.

(1) Histoire îitte'raire , toin. XYl, p.

(1) Publié par extrait dans l’Hist. de l’Acad. des inscr., t. I , p. 4ai, et eu entier par M. Yan Praët. 1 vol. in- 8, chez Crapelet, i83;.

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