‹ Essai sur les livres dans l'antiquitéChapitre 22 sur 23 · VII · texte numérisé non relu

VII

(2) "Vie d’Auguste, c. 87.

(3) Ibid . , c . 64 .

(4) Néron, c. 52 .

(5) Suét., vie d’Auguste , c . 87

même livre, et se borner ensuite à remplacer par de nouvelles copies celles qu’il aurait vendues ; de cette manière, il n’étoit jamais pris au dépourvu et ne s’exposoit pas à perdre sans aucun fruit des dépenses considérables. Avec de tels procédés un livre pouvoit n’avoir qu’une seule édition d’une durée indéfinie.

Si l’auteur, non content de quelques corrections partielles, faciles à introduire dans les copies déjà faites de son ouvrage, entreprenoit une révision complète de cet ouvrage, le refondoit, l’abrégeoit ou l’augmentoit, les copies qui en étoient faites après cette révision formoient alors une nouvelle édition. Martial, par exemple, donna une deuxième édition de son dixième livre, dans laquelle il corrigea soigneusement le peu qu’il conserva de la première édition, et ajouta beaucoup d’épigrammes nouvelles :

Festinata prior decimi mihi cura libelli Elapsum manibus nunc revocavit opus.

Nota leges quædam, sed lima rasa recenti ;

Pars nova major erit; lector utrique fave (i).

Plus tard le poète abrégea encore ce dixième livre en même temps que le onzième, et les publia tous deux ensemble en les dédiant à Domitien :

Longior undecimi nobis decimique libelli Arctatus labor est et breve rasit opus.

Plura legant vacui , quibus otia tuta dedisti :

Hæc lege tu, Cæsar ; forsan et ilia leges (2) .

Les traductions diverses , faites par différentes personnes , d’un ouvrage en langue étrangère étoient regardées comme autant d’éditions du même ouvrage. Isidore de Séville compte sept éditions des Livres saints. Ce sont, d’abord la version des Septante, ensuite celles d’Aquila, de Symmaque, de Tliéodotion ; puis cette version vulgaire (3) qui, ne portant pas de nom d’auteur, étoit simplement appelée quinta editio ; enfin la double traduction d’Origène, formant les sixième et septième éditions , que l’auteur avoit enrichies d’une concordance avec les éditions précédentes.

Il nous reste à parler de quelques moyens employés soit par les auteurs, soit par les libraires pour procurer aux ouvrages en vente

(O Epigr. X, 2 .

(2) Ibid., XII, 5.

(3) La Vulgate, Isid.,Orig., VI, 4.

un prompt écoulement. Ici encore on pourra peut-être appliquer ce dicton si rebattu, mais si vrai : Rien de nouveau sous le soleil. Les auteurs sérieux visoient à mériter l’approbation du public éclairé en ne publiant que des ouvrages solides, instructifs, irréprochables surtout pour le style. Dans cette vue, ils ne se lassoient pas de les revoir, de les corriger, de les limer , c’étoit leur mot (i). Non contens de cela, ils les lisoient et les communiquoient à leurs amis, recevoient les critiques, les discutoient, les admettoient en tout ou en partie ; en un mot, ils ne publioient que lorsqu’ils étoient satisfaits et d’eux-mêmes et du jugement de leurs aristarques (2). Les partisans de la littérature facile, les écrivains paresseux et efféminés contre lesquels Perse s’indigne avec tant d’énergie, employoient de tout autres moyens pour captiver la faveur du public; ils s’éloignoient des bons modèles, et, pour flatterie mauvais goût des lecteurs, n’hésitoient pas à descendre à leur niveau. Les idées et le style de ces écrivains se ressentoient de cette affectation prétentieuse qu’ils apportoient, comme on a vu, dans les récitations. Mais c’étoit surtout dans la composition du titre de l’ouvrage que se concentroient tous les efforts de leur esprit alambiqué. Aulugelle et Pline l’Ancien , dans leurs préfaces , ont donné de ces titres à la mode une liste qui sufliroit à défrayer pendant longtemps nos modernes auteurs de rêveries poétiques et sentimentales. Rayons , prairies , fleurs , fruit , corne d'abondance , problèmes , découvertes , conjectures : tels étoient les titres que les auteurs grecs et latins se plaisoient à mettre en tête de leurs livres, sans doute sans s’inquiéter beaucoup du rapport qu’ils avoient avec le sujet.

Ces titres, écrits ensuite en grosses lettres sur les devantures des boutiques de librairie et sur les colonnes et les murailles destinées aux affiches, excitoient vivement la curiosité des lecteurs. Pour aider à leur effet, les éditeurs faisoient copier séparément un ou deux chapitres, une ou deux pièces de vers de l’ouvrage qu’ils alloient mettre en vente , et les faisoient répandre dans le public. Pline le jeune allègue cet exemple à Lupercus pour s’excuser de lui avoir envoyé seulement une partie d’un discours sur lequel il lui demande son jugement. Si vous ne pouvez, lui dit-il , juger

(1) Voy. Pline et Martial passim, Forcellini et Gessner, au mot lima.

(2) Plin. jun., VII, xvii , 7 ; xx, 1 , etc .

de l’ensemble , vous pourrez au moins me dire votre avis sut' ie morceau que je vous envoie, comme vous pourriez prononcer sur le mérite d’une tête sculptée sans pouvoir toutefois j uger de l'exactitude des proportions entre cette tête et le reste de la statue. Et il ajoute : nec alia ex causa principia librorum circumferuntur , quant quia existimatur pars aliqua , etiam sine ceteris , esse per fecla (ï). Ces espèces d’extraits, envoyés en forme de spécimen pour donner un avant-goût de l’ouvrage, dévoient sans doute indiquer, comme nos prospectus, le lieu et le jour de la mise en vente, le prix du livre et les autres détails qu’il importent aux acheteurs de connoître. Si, de plus, on fait attention que la propriété littéraire n’étoit pas garantie, que tout libraire pouvoit faire copier et vendre pour son compte un livre aussitôt qu’il étoit répandu , on sera porté à croire que 1e libraire à qui Fauteur confioit d’abord son manuscrit devoit chercher les moyens de se réserver l’exploitation exclusive de l’ouvrage aussi longtemps que possible. La meilleure manière d’arriver à ce but étoit de ne mettre en vente aucun exemplaire avant de s’être assuré d’avance, pour le livre, un nombre considérable de souscripteurs, et la distribution des prospectus et des spécimens devoit aider puissamment au succès de cette petite ruse commerciale.

Ce moyen de se procurer du débit étoit, du reste, fort légitime; en voici un qui l’est beaucoup moins : Sur le déclin de l’empire d’Occident, à l’époque où la littérature païenne s’éclipsa devant les savans travaux des Pères de l’Eglise catholique, des libraires ne craignirent pas , dans l’intérêt de leur commerce , de publier de fort mauvais ouvrages sous l’autorité çFuii nom illustre - de là les écrits faussement attribués à S. Cyprien, à S. Augustin, à S. Ambroise, etc. Cette supercherie, qui passa facilement dès l’abord, grâce à la célébrité du nom qu’on mettoit en avant, ne se put découvrir pendant le moyen âge, époque entièrement dépourvue de critique, et trompa les amateurs des lettres jusqu’après la renaissance (2).

Eckliard (3) signale une erreur du même genre, mais qui auroit eu une cause toute différente. Les libraires de l’antiquité avoient,

(1) Pliu. j., ïl, v} 1 2 .

(a) Eckharff, p. 4S.

(3) Ibidem .

à ce qu’il paroît, la coutume, comme les copistes du moyen âge et nos modernes éditeurs, de mettre leur nom sur les livres qu’ils publioient; il est arrivé de là que, dans des temps d’ignorance, on a pris quelquefois dans les anciens manuscrits le nom du libraire pour celui de l’auteur. C’est ainsi que les vies des grands capitaines, écrites suivant l’opinion la plus accréditée, telles que nous les avons aujourd’hui par Cornélius Népos, ont été longtemps attribuées à Æmilius Probus, libraire (i) du temps de Théodose, et même imprimées d’abord sous son nom. De combien d’erreurs pareilles sommes-nous peut-être encore aujourd’hui les dupes!

(i) C’est Ëckharil qui le qualifie ainsi.

Page 1