‹ Essai sur les livres dans l'antiquitéChapitre 3 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des substances sur lesquelles on a écrit dans les temps anciens.

monter à l’origine du monde si i’on vouloit admettre , sur la foi des historiens , certains faits d’une authenticité douteuse. Ainsi , d’après une vieille tradition conservée par Josephe (i), un fils d’A-

brique, les premières découvertes dues au génie de l’homme. Un

byloniens , pendant 720 années, déconsigner sur des briques leurs observations astronomiques (2). Peut-être quelques débris de ces registres antiques se retrouveroient-ils aujourd’hui parmi les briques écrites qui couvrent encore le sol de Babylone , ou parmi celles que divers voyageurs y ont recueillies pour enrichir les musées etles bibliothèques de l’Europe. C’étoit sur des tessons, b<r7çciKci, que les Grecs écrivoient leurs suffrages , d’où le nom d’ ostracisme donné à la peine du bannissement infligée par le peuple. Les plus beaux monumens de l’art étrusque sont aussi sur la terre cuite

es anciens ont écrit sur une foule de matières diverses;

chacun des trois règnes de la nature a fourni son tribut à Sfei^^leur industrie.

Nous possédons, écrits sur la pierre et sur la brique, des documéns historiques de l’antiquité la plus reculée ; mais il faudroit re-

dam auroit gravé sur deux colonnes , l’une en pierre et l’autre en

fait qui trouvera moins d’incrédules, c’est l’usage où furent les Ba-

(1) Antiq. Jud. I, 11, 3, éd. Haveroamp. (a) Pline, Hist. nat., vu. 57, ed. Harduin.

couverte descriptions. Qui ne connoît les nombreux monument épigraphiques de ce genre publiés par Fabretti , Baldini , Muratori , Gberard , etc. ? Enfin nous citerons comme spécimens très-curieux d’écriture sur brique les tessons découverts , il y a près de vingt années , aux environs de Sienne et d’élepliantine , sur les bords du grand désert : ils sont écrits en langue grecque , et portent des quittances d’impositions délivrées sous les règnes de Marc-Aurèle , d’Adrien, d’Antonin et de Vespasien.

La pierre et les métaux assuroient à l’écriture une bien plus longue durée. Aussi voit-on les peuples , dans l’enfance de leur civilisation, confier au bronze ou à la pierre leurs lois, leurs traités, tous les mommiens d’une haute importance. Avant l’invention du papyrus, dit,Lucain (i), les Egyptiens écrivoient leurs hiéroglyphes sur la pierre. Les nombreuses inscriptions qui, en Egypte, couvrent les statues, les obélisques, les murailles des temples, sont autant de pages de son histoire. Après leur sortie d’Egypte, les Hébreux gravèrent sur des tables de pierre la loi qui leur fut donnée sur le mont Sinaï. Une des plus anciennes sources de l’histoire grecque est, sans contredit, la chronique de Paros, tracée sur les marbres d’Arondel , conservés à Oxford (2). Parmi les marbres écrits qui ornent le musée du Louvre , est-il besoin de citer les marbres de Choiseul, dans la salle des Cariatides, registres des dépenses faites par le gouvernement d’Athènes pendant la 22e année de la guerre du Péloponnèse? et les marbres deWointei, espèce de nécrologe, où sont inscrits les noms des soldats grecs morts pour leur patrie en Egypte, en Chypre , à Mcgare , etc. ? Ces précieux monumens sont antérieurs à notre ère de plus de quatre siècles.

Le jaspe , la cornaline, l’agate et plusieurs autres pierres pré^* cieuses, ont également servi à perpétuer le souvenir des laits historiques par le moyen de l’écriture. On peut voir plusieurs échantillons de ces pierres écrites au musée du Louvre , et dans le cabinet des antiques , à la Bibliothèque royale. Ce riche dépôt renferme aussi un des plus curieux spécimens d’écriture sur pierre que l’on coîmoisse. C’est un cône de basalte qui a été trouvé dans l’Eu-

(1) sasis tantum volucresque feræque

Sculptaque servabant magicas animalia linguas.

Pharsal. ni, v. 5 s>{.

(2) Publies, eu 16 9, par Seldciq en 1676, par Prideaux.

phrate : il est couvert de caractères cunéiformes dans le genre de ceux qu’on a copiés sur les ruines de Persépolis et de Van.

L’usage d’écrire sur la pierre s’est perpétué pendant tout le temps de la civilisation grecque, et même longtemps après l’époque où les livres sont devenus d’un usage universel. A Pompeï , en avant de l’édifice appartenant à la corporation des foulons,, est une façade divisée par des pilastres , entre chacun desquels on écrivoit les décrets et autres actes de l’autorité ( i ). Il paraît même qu’au temps de Polybe on traçoit de courts résumés historiques sur les murs intérieurs des maisons. Peut-être étoient-ce des inscriptions placées au-dessous de certaines peintures à fresque, et destinées à en faciliter l’intelligence aux spectateurs (2). Les Scandinaves convoient jadis à la pierre les principaux événemens de leur histoire ; ils écrivoient sur l’os, la corne ou le bois les faits d’une moindre importance (3). On trouve même quelques chartes sur pierre , et nous pourrions en citer plusieurs d’une époque assez récente qui existent encore en original. Nous nous contenterons d’indiquer la charte de liberté accordée, en 1198, aux hahitans de Montélimart par Gérald-Aymar et Lambert, fils du seigneur du lieu : elle est encastrée dans un des murs de l’hôtel de ville de Montélimart.

Que les anciens aient gravé sur le bronze leurs statuts religieux , leurs lois, leurs traités, c’est un fait qui n’a pas besoin de preuves, ïl suffit de rappeler , pour les Grecs , les deux tables d’Héraclée , publiées par Mazzoclii (4) ; pour les Romain s , . les lois des Douze Tables (5), les traités avec Carthage, rapportés par Polybe, qui avoit vu les originaux (6): enfin les trois mille tablettes de bronze, qui périrent dans bincendie du Capitole, sous Viteîlius (7). Des actes moins solennels, des sénatus-consultes, par exemple, ont été consignés sur des tables de bronze ; tel est celui qui défendit ,

(1) Letronne, d’après Mazois. Recherches sur l ' Egyptey\). 4-27, notes.

(2) Polybe, V. 33.

(3) 'Voy. bchwarz. De orncimentis librorum apiid reteres , ed. Leuschuer, Leipsig, 1766, in -4. Dissert. 1, § 2.

(4) In regii Herculanensis musœi œreas tabulas Heracleenses commentera* Naples, 1 754-55, in-fol . , 2 vol.

(5) Tit.-Liv. , ni, 57 .

(6) Polyb. Hist. jii, 26 .

(7) Suétone. Irespas. yju, 12,

Fan 566 de Rome , la célébration des bacchanales (i), et dont une copie, trouvée par un laboureur calabrais, vers le milieu du dernier siècle, est aujourd’hui conservée dans le musée de Vienne (2). Quelques autres décrets, dictés, à la vérité, par la flatterie, furent écrits , vers l’an 710 de Rome , en lettres d’or sur des colonnes d’argent (3). C’est sur une table de bronze qu’Annibal fit graver cette longue inscription bilingue, qu’il consacra au cap des Colonnes, dans le temple de Junon Lacinienne, inscription qui contenoit, en lettres grecques et puniques, l’état de ses troupes et la suite de ses exploits (4). Schwarz a soupçonné que les Romains étoient allés jusqu’à faire des livres de bronze; il s’appuie d’un passage où Cicéron met le livre des Douze Tables au-dessus des bibliothèques de tous les philosophes (5). Il auroit pu citer deux passages encore plus formels d’Hyginus (6) , qui prouvent que les concessions faites â des colonies, l’arpentage et les délimitations de ces terrains étoient consignés dans les livres de bronze, in ceris libris , qu’on dépqsoit ensuite dans les archives de l’empereur. Et ce n’étoient pas seulement des actes publics que l’on inscrivoit sur des tablettes, d$ bronze ; on conserve encore à Lyon un exemplaire sur bronze du discours prononcé par Claude , en l’an 48 , lorsqu’il fut question de compléter le sénat par l’adjonction des principaux habitans de la Gaule chevelue (7). Des monumens bien moins importans, des lettres de recommandation , des congés donnés aux soldats étoient aussi gravés sur des tablettes de bronze ; il nous reste de ces sortes d’actes une foule d’originaux.

Les exemples de l’écriture sur plomb remontent à l’antiquité la plus reculée. « O, s’écrie Job, répondant au subite Eildad, si « mes discours étoient consignés dans un livre ! . . . s’ils étoient « tracés sur du plomb avec un poinçon de fer (8) 1 » Dion Cassius (9)

. (1) Tite*Live, xxxix, 18, 19.

(2) Voyez-en un fac-similé dans le Nouv. trait, de diplom.,.t. 11, pl.xxiv, à la ptige 35g.

(3) Dion Cassius, xliv, 7.

(4) Polybe, ht, 33. Tite-Live, xxvin, 46.

(5) Bibliothécas omnium philosophorum unus videtur xii tabularum libellus superare. De orat., 1, 4 L

(6) De limitibus conslït. dans Gœsius, ed. 1674, p. 191-193.

(7) Tacite, sînn. xi, 24, et Brottier, notes, t. ii, p. 348 etsuiv.

(8) Job, xix, 24.

(g') Hist. rom., lvîx, 18 =

dit qu’avant la mort de Germanicus on avoit découvert, dans la maison qu’il habitait , des ossemens humains et des lames de plomb, sur lesquelles le nom du héros étoit écrit avec des imprécations. Nous apprenons du même auteur que le consul Hirtius , assiégé dans Modène , écrivit à Decius Brutus sur une lame de plomb trèsmince qui fut roulée comme un morceau de papier (1), et qu’un nageur fut chargé déporter à sa destination. Néron, pour entretenir sa voix , couvroit sa poitrine d’une lame de plomb ; c’est l’expression de Pline (2). Suétone, rapportant le même fait, nomme cette lame du papier de plomb , plumbea charta (3) , désignation qui se trouve aussi dans Josephe, p.ohvCS'ivov? yjjLÇTèLÇ (4)- Cette dénomination remarquable atteste l’usage où étoient les anciens d’écrire sur des lames de plomb. Il paroît meme qu’ils avaient le secret de les rouler en volumes. Ainsi les actes publics, au rapport de Pline (5) , ontété, avant l’invention du papyrus (oupîutôtavant son importation en Italie) , consignés dans des volumes de plomb. Pausanias (6) raconte qu’Epaminondas trouva , dans un vase déterré sur le mont Ithome, des lames de plomb fort minces ployées en forme de rouleau , et sur lesquelles étoit écrit tout ce qui concernoit le culte et les cérémonies des grandes déesses. Nous aurons occasion , plus tard, de parler des tablettes composées de plusieurs lames de plomb jointes ensemble, et des tablettes de cire d’un usage universel dans l’antiquité.

Ulpien (7), énumérant les différentes sortes de livres carrés en usage de son temps , nomme les livres de parchemin , de papyrus , à? ivoire ou de toute autre matière , et les tablettes de cire. Il y avoit donc , au commencement du 111e siècle , des livres en ivoire différons des tablettes. Yopiscus (8) les nomme elephanlini , et d,it que les sénatus-consultes qui concernoient les empereurs fu-

(1) cùffm rsç Tl ^aprtov, ibid., xlvi, 36. Cf. Frontin. De Stratagem., w, i3»

(2) Hist. nat., xxxiv, 5o.

(3) In Néron., c. 20.

(4) Contra Apion., 1, 34.

(5) Hist. nat , xm, 21 .

(6) P. 1 37 , 1 3, ed. Xyland et Sylburg. Francfort, i583, in-foî:

(7) Digeste, xxxn, 1, 62. Si (libri) in codicibus sint, membraneis , Tel chartaceis, veletiameboreis, velalterius materiæ, velin ceratis codicillis, etc.

(8) In lacit., c. 8. Yoy, aussi les comment, de Casa 11 bon et de Sa u mai se sur ce passage .

rent longtemps écrits sur des livres de ce genre. Les tablettes ou T pour nous servir d’une expression moderne , les feuillets qui coinposoient les livres d’ivoire, ont dû être gravés comme les plaques de bronze ou les lames de plomb , lorsqu’on leur confioit des monumens auxquels il falloit assurer une longue durée ; mais des passages formels d’anciens auteurs ne permettent pas de douter qu’on n’ait aussi écrit sur l’ivoire avec de l’encre noire. Ainsi , dans une comédie de Plaute , une servante répond à sa maîtresse , qui lui demande de la céruse pour se blanchir les joues : « Autant vaudroit vouloir blanchir de l’ivoire avec de l’encre. » Et un flatteur répond : « Voilà un bon mot sur l’encre et sur l’ivoire (1). » Mais un passage plus formel encore, c’est l’épigramme de Martial, intitulée Pugillares eborei, où l’on voit que ceux dont la vue affoiblie distinguoit difficilement l’écriture sur la cire écrivoient à l’encre noire sur des tablettes d’ivoire (2).

Quelquefois, pour épargner aux enfans l'ennui des premières leçons, on tailloit, à leur usage, des morceaux d’ivoire en forme de lettres. Quintilien (3) approuve cette méthode , qui étoit déjà répandue de son temps, et que, trois siècles plus tard, saint Jérome (4) recoin mandoit encore.

Quelques commentateurs ont pris les Ubri elephcintini , dont parle Vopiscus, pour des livres faits avec des intestins d’éléphant. Nous apprenons, en effet, par Isidore de Séville (5) que cette matière a voit anciennement servi à recevoir récriture. La bibliothèque de Constantinople , incendiée sous l’empereur Basiliscus , renfermoit , dit-on (6) , un exemplaire de l’Iliade et de l’Odyssée, écrit en lettres d’or sur un intestin de dragon long de 120 pieds. Pour en finir avec les faits d’une authenticité douteuse , nous mentionnerons ici

(1) Una opéra ebur attramento candefacere postules.

— Lepide dictum de attramento atque ebore,

Mostellar. I, ni, v. 102.

[1) Languida ne tristes obscurent lumina ceræ, iS’igra tibi niveuin littera pingit ebur.

Martial, xiv, 5.

(3) Instit. orat. I, 1, 2G, ed. Lemaire.

(4) Ad Lætam epist. 67, alias 7 .

(5) Orig. vi, 1 2 .

(6) Zonar. Annal, xiv, 2, ed. Du Gange. C.edrenus compend. histor «tf. Paris, 1647, p. 35 1, c.

le diplôme tracé en lettres d’or sur une peau de poisson , diplôme que Puricelli (i) indique parmi les monumens curieux conservés dans la bibliothèque ambroisienne de Milan.

Venons à des faits plus certains. Les Juifs se servoient encore, au siècle dernier, dans leurs cérémonies religieuses , d’exemplaires des livres saints écrits sur des rouleaux de peau tannée (2). On sait avec quelle scrupuleuse fidélité, dans tout ce qui touche à leur religion , les sectateurs de la loi de Moïse se sont toujours conformés aux traditions antiques. On peut donc regarder d’avance comme très-ancien chez les Hébreux l’usage d’écrire sur le cuir tanné. Nous trouvons , en effet, dans Josephe (3), que les soixantedouze interprètes envoyés par le grand pontife Eléazar à Ptolémée Pliiladelphe , pour faire la version grecque des livres saints , offrirent au roi , entre autres présens , une copie de ces livres en lettres d’or sur des peaux très-minces. Chez les Grecs, ces sortes de peaux étoient appelées diphtlières (JYçârfçst/). Les Ioniens, dit Hérodote (4) , nomment diphtlières même les livres de papyrus , parce que, lorsque cette dernière substance leur manquoit, ils écrivoient. sur des peaux de chèvre et de brebis. S’il faut en croire Diodore de Sicile (5) , une loi prescrivoit aux Perses de consigner leurs annales sur des bandes de cuir qu’on appeloit diphtlières royales. L’emploi de cette substance, pour recevoir l’écriture, n’a pas été étranger aux Romains. Ulpien (6) en fait mention dans un passage remarquable, où l’on voit que les testamens étoient parfois écrits, soit sur du parchemin , soit sur le cuir tanné de quelque animal. Enfin nous trouvons encore , chez les Celtes , les diphtlières sacrées nommées, suivant Hesychius, CecçziKcwcii (7).

Parmi les curieux exemples d’écriture sur cuir , qui ne connoît la fameuse veste où Pétrarque fixoit les pensées qui se présentoient à son esprit lorsqu’il étoit à la promenade , et qu’il manquoit de

(1) Cite par Mabilion. De re diplom. ï, vin, 3.

(2) Montfaucon a vu quelques-uns de ces rouleau*, qu’il mentiouric dans sa Paléogr. gr. , p. 17, et dans son Antiq . expliq., tom. 111, p. 35o.

(3) Antiq. jud. xii, 1 1, 10.

(4) Liv. v, c. 58, ed. Schweigh.

(6) Liv. n, c. 82, ed. Wesseling.

(6) Digeste xxxvn, xi, 1 : Sive igitur tabulæ sint ligneæ , sive cujuscunque alterius materiæ ; sive chartæ, sive rnembranæ sint; vel'si e corio alicujus aninialis : tabulæ recte dicentur.

(7) Tom. i, p. 692, ed. Albert,

papier ou de parchemin ? Ce vêtement , couvert d’écriture et de ratures , étoit encore , en , conservé par Sadolet comme un précieux monument littéraire. Du reste , il ne faut pas attribuer au célèbre poète italien l’honneur de cette invention. Les Parthes , du temps de Pline , écrivoient sur leurs vètemens (i), et , dans le moyen âge, un abbé recommandoit à ses moines, lorsqu’ils trouveroient quelque ouvrage de saint Athanase , de le transcrire sur leurs habits , si le papier leur manquoit.

Le cuir tanné étoit écrit d’un seul côté , et ordinairement du côté où avoit été le poil ; mais il y avoit encore une autre manière de l’employer. Autant qu’on peut en juger, en combinant ensemble deux passages assez obscurs d’Hesychius (2) , les Cypriotes écrivoient avec un style sur des peaux d’animaux enduites de cire, ce qui avoit fait donner à leurs maîtres d’école le nom de A iqQep<x,hoiqoç, mot composé de S'iyUpei peau , et de ciheiq>s7v , oindre.

Il faut bien prendre garde de confondre les diplithères , qui étoient , comme nous l’avons dit, de simples peaux tannées, avec le parchemin, en latin membrana , pergamenum , en grec S'spg.ct, et dans le moyen âge, pspCpâvtt, , et même 7rspyctuivn. Le parchemin se fait avec la pellicule intérieure de la bête , celle qui adhère immédiatement à la chair. On distingue aujourd’hui le parchemin proprement dit , qui est fait avec de la peau de mouton , du vélin fabriqué avec de la peau de veau. L’un et l’autre étoient probablement connus des anciens , quoique nous ne trouvions pas qu’ils les aient distingués.

Il est assez difficile d’assigner une époque précise à l’invention du parchemin. Yarron , cité par Pline (3), raconte qu’Eumène , roi de Pergame , voulant fonder une bibliothèque , la jalousie engagea Ptolémée à prohiber l’exportation du papyrus , et qu’à cette

(1) Malunt Parthi vestibus litteras intexere. Pline , xiu, 22.

Il est vrai que le mot intexere signifie broder. Cependant nous avons un passage de Tibulle où il a la signification d’écrire :

Nec tua, te præter, charlis intexere quisquam Facta queat.

Eleg., iv, 1, 5.

(2) Voy. aux mots cihei'7ryçiov et «hçôefetÂ-o/Çor. Voy. aussi Hemsterhusius, comment, sur Pollux, l. x, c. xiv, n° 45.

(3) Hisi. nat., xm, 21. Mox æmulatione circa bibliothecas regum Ptolemæi etEumeuis, supprimente chartas Ptolemæo, idem Varro membranas Pergami tradidit repertas.

occasion le parchemin fut inventé à Pergame. INous apprenons de Strabon (i) que le fondateur de îa bibliothèque de Pergame fut Eumène, deuxième du nom, dont le règne commença Fan 197 avant Jésus-Christ, et dura 89 ans ; mais il faut bien remarquer que Yarron n’attribue pas expressément l’invention du parchemin à Eumène ; il dit seulement qu’à l’occasion du démêlé survenu entre ce prince et Ptolémée , le parchemin fut inventé à Pergame. Cette découverte a-t-elle eu lieu sous Eumène, ou bien sous Attale II, son successeur ? c’est ce qui reste dans l’incertitude. Il n’y a donc aucune contradiction entre ce passage de Pline et l’opinion d’Elien (2) et de saint Jérôme (3) , qui fixent au règne d’Attale II l’époque de l’invention du parchemin.

L’auteur inconnu d’un ancien traité sur le papyrus (4) va jusqu’à nommer l’inventeur. D’après lui , le grammairien Cratès , qui étoit à la cour du roi de Pergame , jaloux de ce qu’Aristarque avoit décidé Ptolémée à envoyer du papyrus aux Romains, parvint à tirer de la peau des animaux des membranes propres à recevoir l’écriture. Il persuada au roi Attale d’en expédier à Rome , où on leur donna le nom de pergamenum , en mémoire de celui qui les avoit envoyées. Ce passage s’accorde merveilleusement avec celui de saint Jérôme , que nous venons de citer plus haut , et dans lequel il ne manque , pour être parfaitement identique avec celui-ci , que le nom du grammairien Cratès (5). Or nous savons que ce Cratès fut envoyé en ambassade à Rome par un des Attales ; et l’on peut présumer que ces précieux parchemins , qui furent expédiés aux Ro-

(1) Livr. xii, p. G24.

(2) Nous avons vainement cherche' le passage d’Élien relatif à l’invention- du parchemin , mais son autorité, est invoquée par Schwarz, De ornant. libr.7 D. iv, § 20, et Ju-st. bips., Syntagm. de biblioth c. 4.

fe (S) Ad Chromât. Jovin et Euseb., epist. 7 , alias 43. Chartdm defuisse non puto, Ægypto ministrante commercia. Et si alicubi Ptolæmeus maria clausisset, tamen rex Attalus membranas a Pergamo miserat, ut penuria chartæ pellibus pehsaretur. Unde et pergamenarum nomenad hune usque diem, tradente sibiinvicem posteritate , servatum est.

(4) ïlgfi gaprim • Ce passage est cité par Du Gange. Gloss, med. et inf, grœcil. au mot M SfxCpcLVct.

(5) L’invention du parchemin est encore attribuée à Cratès, par un auteur byzantin du xiic Siècle. Jean Tetzès dit, dans ses Chiliades , l. xii, v. 34$ ;

O rov '^TTclhOV yÇCJLppaLTlHQÇ êtyëVÇSV’ • • • T àf TdLÇ

(j.spÇçccIvctç.

mains , faisoient partie des présens adressés par le roi de Pergame à un peuple ami , et dont l’alliance lui étoit si précieuse, Suétone (i) fixe de cette manière l’époque de l’ambassade de Cratès.

« Cratès de Mallos , dit-il , contemporain d’Aristarque , fut envoyé « au sénat par le roi Attale, entre la seconde et la troisième guerre « punique , vers l’époque de la mort d’Ennius. » Aristarque vivoit, sous Ptolémée Philométor , dont il avoit élevé le fils, vers la 1 56e olympiade (2), an de Rome 5g8-6oi. La troisième guerre punique a commencé vers Lan de Rome 602 ; et la mort d’Ennius tombe vers l’an 584 de Rome (3), Toutes ces dates, à l’exception de la mort d’Ennius , qui arriva sous le règne d’Eumène , concordent avec celui d’Attale II, commençant vers l’an de Rome 5g4 > et finissant vers l’an 6i5 (av. J.-C. 1 59-138). C’est donc à peu près au milieu du 11e siècle avant notre ère qu’il faudroit placer l’invention du parchemin. Nous ne devons pas dissimuler que des savans , dontlenom fait autorité, assignent à cette substance une origine bien plus ancienne (4) ; car ils traduisent par parchemin le mot grec S'iqQéça dans les passages d’Hérodote et de Josephe que nous avons rapportés plus haut (5). Mais ils s’accordent tous pour reconnoître qu’on trouva à Pergame le secret de le perfectionner, et que de là vint le nom de membrana pergamena ou simplement pergamenum, dont nous avons fait le mot parchemin. Cette opinion ne diffère de la nôtre qu’en ce qu’elle attribue improprement le nom de parchemin à ces peaux tannées très-minces, dont on se servoit avant la découverte faite sous les rois de Pergame.

Les premiers essais ne furent pas très-heureux ; on ne fabriqua d’abord qu’un parchemin jaunâtre, peu fait pour contenter ce besoin d’élégance que les Romains apportoient en toutes choses. Aussi trouvèrent-ils bientôt le secret de fabriquer du parchemin blanc. Ils ne tardèrent pas à s’apercevoir que cette nouvelle substance avoit le double inconvénient de fatiguer la vue et de se salir trèsvite; mais probablement ces défauts étoient compensés par quelques qualités; car on continua à fabriquer du parchemin blanc;

(1) De illustré grammat., c. 1 .

(2) Voy. Suidas.

(3) Pitisc. in Sueton., ad 1. c.

(4) M on 1 faucon, Pal. grec., p. i4, 17. Guiland et Caylus qui le cil t Mcmde L'sJc. des Inscrit, xxvi, p. 275, Schwarz, De orn lib. 1, 2.

(5) f^oy. ci- dessus, p. 9.

seulement on lui donna, sur un des côtés, une teinte jaune arti-» ficielle, ce qui le fit appeler membrana bicolor (i). Voilà , à notre avis, la seule manière d’expliquer l’apparente contradiction qui existe dans le chapitre d’Isidore de Séville , consacré au parchemin ( 2),

Pour que cette teinte jaune pût remédier au double inconvénient signalé par Isidore , il falloit qu’elle fût appliquée au recto du parchemin , c’est-à-dire au côté qui de voit recevoir l’écriture (3). C’est probablement de ces feuilles à deux couleurs que parle Quintilien, lorsqu’il recommande aux personnes qui ont de mauvais yeux l’usage du parchemin comme favorable à la vue (4).

Dans les tablettes où l’on écrivoit des deux côtés , la couleur jaune étoit sans doute appliquée au verso comme au recto de la feuille. Du moins , Juvénal , parlant de tablettes de parchemin (5), n’emploie pas le mot de membrane à deux couleurs , mais celui de membrane jaune.

Croceæ membrana tabellæ Impletur.

Outre le parchemin blanc et le parchemin jaune , les anciens se servoient encore de parchemin pourpre. Ce dernier, au dire d’Isidore (6) , étoit réservé pour les encres d’or et d’argent. On peut en voir des nombreux échantillons à la Bibliothèque royale. Ils sont aujourd’hui , pour la plupart , non plus d’un rouge vif, mais d’un violet foncé. Montfaucon (7) avoit remarqué la même altération dans tous les manuscrits en vélin pourpre qui avoient passé sous ses yeux. Aussi penchoit-il à croire que cette teinte violette étoit leur couleur primitive.

(1) Perse, sat. ni, v. 10.

(2) Orig. vi , ii. Membrana fiebant primum coloris Intel , id est crocei ; postea vero Romœ candida membrana reperla sunt. Quod apparuit inhabile esse , quod et facile sordescant, acîemque legentium ledant...., et plus bas : membrana candida naturaliier existunt ; luteum membranum bicolor est quod a confectore una tingitur parte, id est crocatur.

(3) Casaubon a émis l’opinion contraire. Comment, sur Perse, sat. m, 1 .

(4) Instit. orat. X, m, 81. Scribi optime ceris in quibus facillima est ratio delendi : nisi forte visus intirmior membranarum potins usura exiget , quæ j u vaut aciem.

(5) Jur., sat. vu, v. 23.

(6) Orig. vi, 11.

(7) Paleogr. gr., p. 5,

Muratori a publié un petit traité remontant au temps de Charlemagne sur Fart de colorer le parchemin , le marbre et les métaux. Cependant, à cette époque , la fabrication du parchemin commençoit à être négligée ; elle le fut bien davantage par la suite. En général , la tenuité et la blancheur sont , dans les manuscrits en parchemin, des caractères d’ancienneté. Parmi ceux qui remontent au delà du vie siècle , on en trouve que l’on diroit, au premier coup d’œil, écrits sur du papier glacé.

La cherté du parchemin fit naître Frisage de gratter les vieux livres pour en faire servir les feuilles une seconde fois ; usage funeste , qui détruisit beaucoup d’écrits anciens , et leur substitua des compositions mystiques. Les parchemins sur lesquels on a effacé la première écriture pour en mettre une nouvelle se nomment palimpsestes : on en trouve un exemple dans la première moitié du vie siècle (i). L’usage s’en répandit au ixe, et dura jusqu’à l’invention du papier de chiffe. On effaçoit l’écriture de plusieurs manières. Tantôt on trempoit le parchemin dans l’eau bouillante , tantôt on le passoit à l’eau de chaux vive ; d’autres fois on enlevoit la superficie écrite (2). Ordinairement 011 grattoit le parchemin avec la pierre ponce (3) ; mais, pour que cette opération ne nuisît en rien à la netteté de l’écriture , on passoit ensuite sur la feuille de la craie en guise de sandaraque (4). C’est pour cela que , dans les statuts de l’ordre de Cîteaux , la craie est comptée parmi les choses nécessaires à l’écrivain (5) , et que Jean de Garlande , énumérant les instrumens dont se servent les clercs ou copistes, termine sa liste par la pierre ponce , le grattoir et la craie (6).

Les bénédictins du dernier siècle , à force d’adresse et de patience, parvenoient à déchiffrer, sur les palimpsestes, quelques lignes de la première écriture ; mais, depuis que la chimie est venue en aide aux archéologues , on a pu faire complètement revivre les pages effacées; et c’est ainsi qu’ont été rendus à la jurisprudence les institutes de Gaius ; à la philosophie, le traité de Cicéron sur la

(1) Grég. de Tours, Hist. Fr., v.45. Aimoin, de Gest. Franc., m, 4o.

(2) Nouv. trait, de diplom., 1. 1, p. 48?..

(3) Y o y. les passages de Grégoire de Tours et d’Aimoin, cités plus haut.

(4) Schwarz, De ornant, hbr. vi, 17.

(5) Du Cange, Gloss., au mot cornu.

(fi) Yoy. mon Paris sous Philippe le Bel, p. 602 <

république; à l’histoire, des fragmens de Tite-Live et les sommaires des neuf derniers livres de Denys d’Halicarnasse.

C’est au règne végétal que nous devons les matières les mieux appropriées à l’écriture, et celles qui ont été le plus universellement répandues. Les feuilles d’arbre sont, d’après Pline (i) , la première substance sur laquelle on ait tracé l’écriture. Quelquefois on écrivoit sur de simples feuilles ; ainsi Ænée supplioit la sibylle de Cumes de prononcer elle-même ses oracles, au lieu de les écrire sur des feuilles d’arbre, que le vent pou voit enlever (2) : ainsi les Syracusains , dans leurs délibérations , consignoient leurs; votes sur des feuilles d’olivier, 7î£t clKcl> d’où leur mot pétalisme , qui, chez eux , correspondoit à l’ostracisme des Athéniens (3). Mais il paroît que , dans l’antiquité la plus reculée , on faisoit avec les feuilles de palmier une espèce de tissu qu’on pouvoit ployer en volume : In palmarum foliis primo scriptitatum , dit Pline; et Isidore (4) ajoute aux feuilles du palmier celles de la mauve : Libri... scribebantur. .. textilibus malvarum foliis atque palmarum. Il appuie son assertion d’un passage d’Helvius Cinna , envoyant à un de ses amis les vers d’Àratus , écrits dans un livre de feuilles de mauve :

Hæc tibi Arateis multum invigilata lucernis

Carmina

Levis in aridulo malvæ descripta libeîlo (5).

Les peuples de la Perse , de l’Inde et de l’Océanie écrivent encore sur des feuilles d’arbre. Dans les Maldives , on se sert de la feuille du makarekau, qui a un pied de large sur trois pieds de long. La Bibliothèque royale possède plusieurs manuscrits tracés sur des feuilles d’arbre. Quelques-unes sont simplement taillées et polies ; d’autres sont vernissées et dorées de telle manière , qu’au simple coup d’œil on ne sauroit reconnoître leur nature.

(1) Hist. nat., xm, 21, conf. Isidor., orig . vi, 12.

(2) Foliis tantum ne carmina manda,

Ne turbata volent rapidis ludibria ventis.

Ipsa canas oro.

Æneid. vi, 74, conf., Juvenal, sat. vin, vers. 126.

(3 J Diodor. sicul, xi, 87 .

(4) xiii, 21 .

(5) Orig. vi, 12.

Âpres les feuilles des Arbres , ou employa l’écorce (i) , et d’abord l’écorce extérieure , que, sans doute, on se contentoitde dégrossir pour en enlever les aspérités. Les premiers liabitans de l’Italie en faisoient, ait-on, des tablettes pour écrire leurs lettres (2). Elle servoit parfois à des usages plus solennels ; les prophéties des prêtres de Mars avoient été transcrites sur de l’écorce (3). Cassiodore (4), après s’être plaint de la rudesse de cette substance, sur laquelle les anciens pouvoient à peine tracer les caractères , ajoute : « Il étoit « peu convenable de confier de doctes écrits à des tablettes qui « n’étoient pas même polies. » L’écorce lisse et brillante du cerisier faisoit cependant une exception. On pouvoit graver des vers sur le tronc même de l’arbre, et enlever ensuite, pour la conserver , la partie écrite de l’écorce. C’est ce qui semble résulter des vers suivans de Calpurnius (5) , poète bucolique de la fin du 3e siècle ï

Die âge, nam cerasi tua corlice verba notabo,

Et decisa feram rutilant! carmina libro

Et plus loin (6) ;

Nonnullas iieet cantare eboreas Et cantus viridante licet mihi condere Libro.

L’expérience , en éclairant les anciens peuples sur les inconvéniens de l’écorce proprement dite , les conduisit à essayer l’écorce intérieure, celle qui touche immédiatement à l’aubier. Cette substance, qu'on empruntent au pin, au sapin, au hêtre ou au tilleul (7), pouvoit être employée de plusieurs manières. Quelquefois on gravoit simplement les lettres sur l’écorce fraîchement arrachée ; c’est ainsi que les coureurs, envoyés en avant pour observer ou reconnoître l’ennemi, correspondoient avec les généraux (8).

Le plus souvent on en fabriquoit une espèce de papier ; du moins est-il certain qu’il y a eu des volumes d’écorce.

(1) Pline, xni , 21 .

(2) S. Jerôme , ad Niceam epist. viij. Alias 42.

(3) Symmaque, epist. iv, 34.

(4) Yar. lect. xi, 38. Erat indecorum, fateor , doctos sermonescommittere âabulis impolitis.

(5) Eelog. III, v. 43.

(6) Eclog. iv, v. i3o.

(7) Pline , xvi, i4.

(8) Pline, ibid. Scribit in recenti (cortice) ad duces explorator , incidcns litteras a succo.

Saint Jérôme (i), Cassiodore (2), Isidore de Séville (3) prétendent que, de la coutume d’écrire sur l’écorce nommée en latin liber, est venu l’usage de ce mot liber, pour désigner les livres, et du mot librarius , signifiant copiste, ou faiseur de livres. On peut regarder comme assez généralement adoptée dans l’antiquité une étymologie émise par ces trois auteurs ; aussi , tout inepte qu’elle est au jugement dé Saumâise (4) , elle 11’en prouve pas moins ce que nous avons à établir, c’est qu’on à fait des livres en écorce. Les lois romaines nous fournissent, d’ailleurs , deux passages qui mettent le fait hors de doute. « Le mot de livres , dit Ulpien, s'étend à tous les v volumes de papyrus , de parchemin ou de toute autre matière : « il embrasse aussi les volumes d’écorce , comme en font quelques « personnes, ou de toute autre substance du même genre (5).»

Paulus dit à peu près la même chose : « Un legs de livres com- « prend les volumes en papier , eh parchemin et en écorce (6). » Il faut remarquer les mots philyra et tilia ; le second signifie proprement tilleul ; l’autre est un mot grec qui a la même acception. Il semble qu’on n’auroit pas donné à ces deux mots la signification générique d’écorce employée à recevoir l’écriture , si l’écorce du tilleul n’eût été consacrée à cet usage de préférence à toute autre (7). Du reste , ces deux mots , quoique se traduisant l’un par l’autre , n’avoient pas tout à fait la même signification ; les bandes les plus déliées de l’écorce intérieure se nommoient philyrœ ; les tiliœ étoient moins fines (8).

(1) Ad Niceam epist. 8. Alias 42.

( 2) Variar. lect. xi , 38 .

(3) Orig. vi, i3.

(4) Ineptiunt grammatici qui libros, hoc est CiCkia, ex eo dictos putant, quod olim in îibris, id est corticibus, scriberetur.... De modo usur., p. 4oG.

(5) Librorum appellatione continentur qmnia volumina, sive in charta, sive in membrana sint, sive in quavis alia materia : sed et si in phylira aut in tilia , ut nonnulli conjîciunt, aut in quo alio corio, idem erit dicendnm Digest., xxn, 1, 5î. — On a cru voir dans ce passage l’usage des rouleaux de cuir; mais le mot alio, qui pre'cède corio, prouve que cette dernière expression doit s’entendre d’une substance ve'ge'tale semblable à l’ècorce. Pline appelle aussi corium une bande de papyrus. Voy. Hist. nat., xur, 24.

(6) Libris legatis , cbartæ volumina , membranæ et philuræ continentur. Recept. sentent. III, vi, 87.

(7) Suidas définit, en effet, le tilleul une espèce d’arbre dont l'écorce ressemble au papyrus ; d’où on peut conclure qu’on l’employoitau même usage.

(8) Pline, xvi, 25.

On a, sans doute, remarqué, dans le passage d’ Ulpien, les mots ut nonnulli conficiunt ; ils prouvent qu’au me siècle les livres d’écorce commençoient à devenir rares ; Martianus Capella , écrivain du siècle suivant , ou tout au moins de la seconde moitié du ve, distingue encore les livres d’écorce des livres de papyrus ou de parchemin , et dit aussi que les premiers sont rares (i). Cependant l’écorce de hêtre fut encore employée, pour le commerce épistolaire, au moins jusqu’à la fin du vie siècle. Fortunat écrit à son ami Flavius : « Si k vous manquez de papyrus, écrivez-moi sur de l’écorce de hêtre ; « vos lettres ne m’en seront pas moins agréables (2). »

Scribere quo possis discingat fascia fagum ;

Cortice dicta legi fit mihi dulce tua.

Enfin, Bernhard Pez (3) donne l’indication d’un livre écrit en 832 sur de l’écorce d’ormeau. C’est une histoire manuscrite de Charlemagne et de la fondation du monastère de Kempten, par un certain Gotfridus Kerren, qui s’intitule le plus petit des scribes dans la chancellerie de Charlemagne. A la fin du manuscrit, on trouve l’annotation suivante : Exemplarfuit scriptum Campidonœ, pro libr aria , super cortice ulmio (4) ; mais ces deux dernières lignes sont d’un scribe du xvie siècle, qui a peut-être confondu du papyrus avec de l’écorce. Bien des paléographes habiles , sans en excepter Mabillon , sont tombés dans lajnême erreur; aussi, quoique ce fondateur de la diplomatique, quoique Montfaucon, D. Toussain, Schwarz et bien d’autres soutiennent avoir vu du papier d’écorce , on peut douter qu’il en existe aujourd’hui quelque échantillon dont l’authenticité soit parfaitement constatée.

Nous n’avons pas encore épuisé la liste de toutes les substances employées autrefois pour recevoir l’écriture. Déjà , pourtant, on

(1) Alii ex papyro, quæ cedro perlita fuerat; alii carbasinis voluminibus complicati libri ; ex ovillis multi quoque tergoribus, rari vero in philyræ cortice notati. Libr., 1, p. m. 44, cite par Schwarz. De ornam. libr., iv, 8.

(2) Fortunat., lib. vii, carm. xvm, dans la Maxima bibliothecavelerum patrum , tom. x, p. 669.

(3) Thés, anecd., 1. 1, p. xiij, dans Schwarz. De orn. libr., iv, 8.

(4) On trouve encore, à des époques très-modernes, l’écorce employée à défaut de papier. La bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés possédoit plusieurs lettres écrites sur de l’écorce par les missionnaires du Canada ; une, entre autres, du P. Poncet, jésuite, datée de l’an 1647. Yoy. Montfaucon , dans les Mêm. de l’ Acad, des inscr., t. v, p. 6o4.

peut dire qu’il n’y a eu aucune matière propre à cet usage qui n’ait été connue et mise en oeuvre dans l’antiquité. On ne s’étonnera pas, sans doute, que, dans cette longue énumération, nous n’ayons pas introduit un certain ordre chronologique ; que nous n’ayons pas noté lé moment où telle substance a commencé à être en usage, celui où elle a cessé d’être employée pour faire place à une autre. Une pareille précision est impossible. Toute recherche à eé sujet n’aboutiroit qu’à des conjectures plus ou moins plausibles, et qu’une découverte nouvelle pourvoit à chaque instant démentir. Qui auroit cru, il y a cent années, qu’un savant de notre siècle iroit arracher aux tombeaux de la vieille Egypte des fragmens de papyrùs beaucoup plus anciens que les plus anciens marbres de nos musées? Et, lorsque Champollion a révélé à l’Europe ces frêles débris d’une antiquité si prodigieuse , il n’y a peut-être pas eu un seul archéologue assez présomptueux pour oser concevoir l’idée qu’on pût faire un pas de plus dans la nuit du passé. Et pourtant ce pas a été fait. L’Angleterre possède une planche de sycomore, auguste fragment d’un cercueil royal, trouvé en iBSy dans la troisième des pyramides de Memphis. Si l’inscription gravée sur ce morceau de bois a été bien lue, comme tout porte à le croire , voilà un monument qui remonte, oserons-nous le répéter? à cinq mille neuf cents ans!!! C’est à donner le vertige (i). Rétrogradons de quelques siècles : avant l’invention du papier de Chine, qui date à peu près de deux mille ans (2), les Chinois écrivoient sur des planches de bois, sur des tablettes de bambou, ou sur des plaques de métal, dont quelques-unes sont encore conservées comme des restes curieux de temps très-anciens (3). Nous retrouvons, en Grèce et en Italie, l’usage de graver sur des planches de bois les monumens de quelque importance. Vers le milieu du ier siècle de notre ère, il existait encore à Athènes, dans le Prytanée, quelques débris des tables de bois, ct^oveç, sur lesquelles , quatre cents ans auparavant , Solon avoit écrit ses lois. Ces tables, jointes en forme de prismes quadrangulaires, et traversées par un axe, furent d’abord dressées perpendiculairement

(1) Voy. Eclaircissement sur le cercueil du roi Mycerinus, tracl. de l’aûgl. parM. Lenormant, pref.p. 6, et le facsimilê qui est en têle de la brochure.

(2) Freret, Mém. de V Acad, des inscr. ellelles-lettres, éd. in-12, t. xxiii,

p. 437 et suiv.

^3) V. le Mém. de Freret et du Halde. Description de la Chine , 1. 11, p. 3>3gt

ilans la citadelle, où, tournant au moindre elFort sur elles-mêmes, elles présentoient successivement le code entier des lois aux yeux des spectateurs (i). Celles de Dracon avoient, sans doute aussi, été publiées sur bois, ce qui faisoit dire, longtemps après, à un poète comique cité par Plutarque (2) : « J’en atteste les lois de Solon et « de Dracon , avec lesquelles maintenant le peuple fait cuire ses « légumes. »

A Rome , avant l’usage des colonnes et des tables de bronze , les lois étoient gravées sur des planches de chêne qu’on exposoit dans le Forum. C’est ainsi que les lois de Numa furent publiées par Ancus Marcius d’abord , et plus tard par le grand pontife Papirius (3). Les annales des pontifes , où s’inscrivoient , jour par jour, les principaux événemens de l’année (4), étoient écrites , probablement à l’encre noire , sur une planche de bois blanchie avec delà céruse et qu’on appeloit album (5). Cette planche étoit exposée devant la maison du pontife, et des peines sévères étoient portées contre celui qui auroit osé l’enlever ou la changer, en raturer ou en altérer le texte. Les annales des pontifes cessèrent vers l’an 633 de Rome (6) ; mais l’usage de l’album se maintint longtemps encore, puisque nous trouvons dans le code théodosien (7) des lois publiées sur une table enduite de céruse. Le bois étoit encore en usage pour les actes privés ; un passage du Digeste , que nous avons déjà cité (8) , prouve que les testamens étoient parfois écrits sur des tablettes de bois. Enfin, au ive siècle, on faisoit aussi des lettres en buis pour apprendre à lire aux enfans (9).

(1) Voy. Saumaise, De mod. usur., p. io3. Barthélémy, Anachars., tom. Ier, p. 275, édit. in-18, 181 5, et Pollux qu’il cite.

(2) Plutarch., Vie de Solon, tom. I, p. 366 , ed. Pieiske. Voy. A. Celle. noct. att. II , 12.

(3) Denys d’Halicarn., liv. III, p. 178.

(4) Voy., pour la composition de ces annales, M. Leclerc, Des journaux chez les Romains , p. i5et suiv.

(5) Cicer. de Orat. II, 12; Tite-Live, I, 32.

(6) Voy. M. Leclerc, ouvr. cit., p. 101.

(7) vu, 20, xi, 27 .

(8) Voy. page 9, note 6.

(9) S. Jérôme ad Lœtam. Dans la villa Laurentina de Pline le jeune, le buis qui ornoit les jardins étoit planté et taillé de manière à former des lettres qui produisoient tantôt le nom du propriétaire, tantôt celui de l’artiste qui avoit dessiné les bordures. Epist. V, vi, 35, ed. Schaeffer, i8o5.

L’usage des tablettes de bois s’est perpétué jusqu’après la chute de l’empire d’Occident. Fortunat , dans sa lettre à Flavius (i) , se plaignant de la rareté de ses lettres , lui dit : « Si vous êtes fatigué « du latin , écrivez-moi du moins en hébreu ; écrivez-moi en grec. . . « Peignez sur des tablettes de frêne les caractères barbares de l’ai— <t pbabet runique , ou qu’une petite verge unie vous tienne lieu de « papyrus. »

Barbara fraxineispingatur rura tabellis,

Quodque papyrus agit virgula plana valet.

L’écriture runique dont parle ici Fortunat, ayant pour caractère distinctif l’absence presque totale de lignes courbes, étoit formée, dans le principe , par un certain nombre de petites baguettes ( vir gulœ planœ ), que l’on combinoit ensemble ; d’autres fois elle étoit tracée à l’encre ( pingehatur ) sur des tablettes de bois de frêne. Les paysans de la Norwége et de la Suède se servent encore de calendriers gravés sur de petits bâtons et de tablettes de bois indiquant les principales fêtes de l’année.

Enfin il paroît qu’on a parfois écrit sur des copeaux , ou rubans de bois que le rabot enlève en glissant sur une planche. Nous en avons deux exemples à deux époques bien éloignées. Le premier remonte au iye siècle avant l’ère chrétienne. « Celui-là, dit Théo- « phraste (2), est d’une avarice sordide , qui , lorsqu’il a remporté « le prix de la tragédie , consacre à Bacclius un ruban de bois , « Tcuviciv fyhivnvr sur lequel est inscrit le nom du Dieu. »

L’autre exemple est plus moderne, mais aussi plus remarquable. Pancirol dit avoir eu en sa possession quelques pages très-anciennes composées de minces rubans de bois collés ensemble , et portant des caractères lombardiques; d’où il conclut que les Lombards (3) fabriquoient une espèce de papier à leur usage , en réunissant des copeaux avec de la colle.

Nous avons déjà cité le passage où Pline (4) énumère les subs-

(1) Citée page 647, note 2.

(2) Caract., p. 4go, éd. d’Heinsius. Leyde, i6i3, in-i’ol.

(3) Langobardi tenues tilias e tabula abrasas glutineque compactas pro charta habuerunt : quarum paginæ quædam vetustissimæ, eorum caractcribus scriptæ\, apud me extant, Thcs. rar., lect. ! , 28 , cité par Schwarz. De ern. libr. iv, 8 .

(4) Hist, nat , un, 21 ,

tances sur lesquelles on a écrit avant l’invention du papyrus, Apresi les feuilles d’arbres et l’écGrce , il nomme les volumes de plomb pour les actes publics, et ceux de toile, lintea , pour les affaires privées. Est-ce à dire que du temps de Pline on ne se fût jamais servi du linge pour les actes publics ? La religion , du moins paroît avoir consacré , chez tous les peuples, l’usage de l’écriture sur toile ; on peut citer , pour l’Egypte , les linges écrits trouvés dans les boîtes de momies , et les rituels conservés au musée égyptien dans le palais du Louvre. À Athènes, les noms de ceux qui s’étoient signalés dans un combat étoient inscrits sur le voile de Minerve (i). L’an de Rome 4% > les Samnites préludèrent à la guerre contre les Romains par un sacrifice solennel ; un vieux rituel écrit sur de la toile régla l’ordre et les détails de la cérémonie (2). C’est dans des livres semblables qu’étoient consignés les oracles sibyllins (3). Les livres historiques simplement nommés par Tite-Live librilintei dévoient avoir aussi quelque caractère religieux, puisqu’ils étoient déposés dans le temple de Monéta, où le vieil annaliste Liçinius Macer les avoit consultés (4). Enfin, sousles premiers empereurs chrétiens , nous trouvons l’usage de publier les lois sur des morceaux de toile de lin, mappœ linte<r, (5),

La toile servit aussi à des usages moins solennels. Aurélien avoit fait écrire jour par jour toutes ses actions dans des livres de lin qui furent conservés , après sa mort , dans la bibliothèque ulpienne, à Rome (6). Les plans cadastraux tracés sur des toiles étoient déposés dans les archives de l’empereur (^). Enfin des compositions littéraires furent aussi écrites sur des livres de toile ; ils sont nommés carbasina volumina dans le passage de Martianus Gapella, que nous avons cité plus haut (8). Sidoine Apollinaire , au ve siècle^ çcrivoit ses poésies légères sur des morceaux de linge (9).

S’il faut s’en rapporter à un passage des lettres de Symmaque ,

(1) Suidas, au mot TT'&nrKùc,

Ça) Tite-Live, x, 38.

(3) Symmach. Epist. iv , 38 , et Claudian. de bello Getico , vers a33. Ils

étoient aussi écrits sur du papyrus. Yoy. Tibulle, 11, y, 17. ^ ^

(4) Tite-Live, iv, 7, 20, a3.

(5) Cod. Theodos. xi, tit. 27.

(6) Vopisq. in Aurelian., c. 1.

(7) Hyginus, ap. Gœsium, p. i§3.

(8) Voy. page 18, note 1. Le carbasus désignoàt une espèce cl® linon, usa, tissu plus fin que la toile ordinaire.

(g) Epist. ix, i,6, vers 33 et 34*

l’usage des volumes de soie étoit répandu dans la Perse (i) ; mais nous ne le trouvons pas ailleurs, du moins bien constaté. En France, jusqu’au siècle dernier, on avoit coutume, dans les universités, de faire imprimer sur du satin les exemplaires de thèses que l’on destinoit à des personnages d’importance. De là cette boutade du poète satirique qui , ayant à peindre une femme avare , et faisant profit de tout, l’affuble d’un

Jupon bigarré de latin,

Qu’ensemble composoient trois thèses de satin.

Il est impossible d’assigner une date à l’invention du papyrus. Yarron ne la fait remonter qu’à l’époque de la fondation d’Alexandrie ; mais Pline (2) , qui rapporte cette opinion, la réfute par le témoignage de Yarron lui-même, de Cassius Ilemina et de plusieurs autres écrivains, relatif à la découverte, faite l’an de Rome 5 71, deslivres de Numa écrits sur papyrus (3) . Pline ajoute d’abord que la sibylle de Cumes avoit présenté à Tarquin le Superbe trois livres sur papyrus, dont deux avoient été brûlés par elle ; le troisième n’ayant péri que dans l’incendie du Capitole , arrivé du temps de Sylla (4). Il raconte enfin que le consul Mucianus avoit lu dans un temple de Lycie une lettre écrite sur papyrus par Sarpédon du temps de la guerre de Troie. Il existe maintenant, dans les divers musées de l’Europe, un nombre considérable de papyrus grecs, démotiques et hiéroglyphiques. Plusieurs papyrus grecs ont été publiés; ils remontent à 12 5, 127, 1 45 ans avant notre ère (5). Le musée de Berlin possède des manuscrits démotiques de la même antiquité (6). Parmi les papyrus démotiques du musée du Louvre, il existe un contrat daté de la 1 ae année dePtolémée Philadelphe, 27 3 avant J.-C. (7). Mais ces vénérables débris des siècles passés paroi-

(1) Tu etiam sericis voluminibus aeliæmenio more infundi litteras mea$ præcipis. Ad Protad. 1. iv, epist., 34.

(2) Hist. nat.,xm, 21, 27.

(3) Voy. aussi pour ce fait Tite-Live, xr, 29.

(4) Voy. Solin. Polyhist., c. a, A. Gell. 1, 19; Denys d’Halicarn., libr. iv,

(5) Peyron, Pap. grceci regii Taurinensis musei Ægyptii. Turin., 1826; in-4,p. 48. Letronn e. Fragment inédits cl’ anciens poètes grecs, tirés d’un papyrus appartenant au musée royal , etc., Paris, Didot, 1 838, in-8, p. 17,32.

(6) Peyron., ouvr. cite', p. 87.

(7) Champollion, Rapport sur la collection égyptienne acquise a Livourne, pag. 6.

Iront presque modernes à côté de ceux que Champdllion le jeune a fait connoître au monde savant, dans ses lettres sur la colléetion du musée de Turin.

La deuxième lettre, adressée au duc de Blacas (i) , fait mention de contrats portant leur date, qui remontent à quinze, seize et dixsept cents ans avant l’ère vulgaire. « J’eusse été m pi-même, dit-il, « effrayé d’une telle antiquité , si ce frêle morceau de papyrus ne « sortoit des hypogées d’Égypte, où aucune autre cause de destruc- « tion, si ce n’est l’homme seul, ne peut faire disparoitre les objets « qu’on y renferma jadis avec tant de soin, et si, surtout, je n’a- « vois trouvé , dans les papyrus tirés de ces mêmes catacombes , « une nombreuse série de pièces pareilles , formant une chaîne « presque continue de dynastie en dynastie, et qui lient, pour « ainsi dire, cette époque, si prodigieusement reculée dans l’ordre « actuel de nos idées , avec des temps plus rapprochés ; je veux « dire avec l’époque, comparativement plus moderne, où les suc- « cesse urs d’Alexandre usurpèrent à leur tour le trône des Plia- « raons. »

La plante nommée papyrus par les Égyptiens, et CîÇhcç par les Grecs, est une espèce de roseau de la famille des cypéracées. « Sa tige est nue , triangulaire au sommet , au moins de la gros- « seur du bras , haute de huit à dix pieds , rétrécie à sa partie suit périeure , et terminée par une ombelle composée très-ample , « d’un aspect élégant, entourée d’un involucre à huit larges folioles « en lames d’épée (2), » Du temps de Pline, le papyrus croissoit dans les marais de l’Égypte ou dans les endroits où le Nil débordé s’élevoit de deux coudées au-dessus du sol; il venoit aussi en Syrie et dans l’Euphrate , aux environs de Babvlone , où l’on avait aussi le secret d’en faire du papier (3). Aujourd’hui le papyrus croît naturellement en Sicile ; Bruce l’a trouvé en Syrie, dans le Jourdain ; en deux différents endroits de la haute et de la basse Egypte , dans le lac de Tzana et dans le Goudero , en Abyssinie (4). Mais les témoignages des voyageurs sont trop peu d’accord entre eux, ponr qu’on puisse affirmer positivement que cette plante existe encore

(1) Pages 42, 58, 59, 60.

(2) Diction n. des sciences natur.

(3) Pline, xm, 22 .

(4) Voy. en ylbj ss., in-4, tr. fi\, tom.-v, p. 10 el suiv»

maintenant dans le pays dont elle faisoit jadis la principale richesse.

Tous les détails relatifs à la fabrication du papyrus nous ont été conservés par Pline (i); mais les trois chapitres qu’il a consacrés à cette matière sont parfois si obscurs , que , malgré de nombreux commentaires e< même diverses expériences tentées sur du papyrus de Sicile , l’interprétation de quelques passages reste toujours incomplète. On sent que nous ne pouvons discuter tous les points difficiles dans lesquels nous croirons devoir nous éloigner des explications proposées jusqu’ici : pour cela seul il faudroit un volume. Nous nous contenterons de renvoyer nos lecteurs aux travaux de Guilandinus , de Saumaise , de Cyrillo , de Caylus , de Montfaucon (2); et nous allons exposer la fabrication du papier d’Egypte, telle que nous l’entendons d’après le seul guide que l’antiquité nous ait laissé pour cette matière.

La tige seule du papyrus , longue d’environ quatre pieds , étoit bonne à faire du papier : on la séparoit longitudinalement en deux parties égales. Ensuite, avec une aiguille (3), on enlevoit des bandes de papyrus aussi minces et aussi larges que possible. Ces bandes se nommoient , en latin , philyrœ. Les meilleures étoient les deux qu’on enlevoit d’abord dans chaque partie de la tige , c’est-à-dire celles qui formoient le centre de la plante ; les autres diminuoient de qualité, à mesure qu’elles se rapprochoient de l’écorce. Avec les premières , on fabriquoit le papier de première qualité ; avec les

(2) Guiland. Papy rus , hoc est commeniarius in tria C. Plinii majoris de papyro capita, ex recensione HenriciSalmuth. Amberg., i6i3,in-8.— Saumaise, Comment, sur Vopisc. in Pirmum, c. 3. — CyrilliD. M. Monograph . papyri. Parme, 1796, in-fol. — Montfauc., Dissertation sur laplante appelée papyrus , sur le papier de coton et sur celui dont on se sert aujourd’hui ; dans les Mêm. de 1 Acad, des inscrip. et belles-lettres, t. vi,p. b 92. — Caylus, Dissert, sur le papyrus , ibid., tom. xxin, p. 198. — M. Dureaudela Malle a depuis longtemps en portefeuille une savante dissertation sur le papyrus-., qu’il a lue a 1 académie des inscriptions, et qu’il nous a obligeamment communiquée. Enfin nous connoissons les résultats des expériences qu’a faites M. Stoddhart sur le papyrus de Sicile , et nous regrettons vivement qu’il n ait point encore fait connoître les procédés qu’il a mis en usage.

(3) M. Stoddhart n’a pu enlever les lames du papyrus de Sicile qu’avec un instrument très-tranchant. Peut-être, dans le texte de Pline, faut-il lire acie au lieu de acu.

secondes, le papier de seconde qualité ; avec les troisièmes, celui de troisième qualité , ainsi de suite. La première qualité de papier se nomma d’abord hiératique ou sacrée , parce qu’elle étoit réservée pour la composition des livres saints : la flatterie lui fit donner ensuite le nom de papier auguste ou royal (i) ; par le même motif, le papier de seconde qualité fut appelé livien , du nom de Livie, femme de l’empereur. La dénomination de hiératique ne s’appliqua plus, dès lors, qu’au papier de troisième qualité. Une autre espèce de papier étoit connue sous le nom à’amphilhéâtrique , parce qu’il étoit fabriqué à Alexandrie , dans le quartier de l’amphithéâtre; mais ce papier étoit susceptible de grandes améliorations. Fannius , grammairien de Rome , parvint , en le remaniant , à étendre un peu sa largeur et à polir sa surface. Le papier, ainsi refait, prit le nom de papier fannien et rivalisa avec le papier auguste ; celui qui n’avoit pas subi ce remaniement garda le nom d’amphithéâtrique , et resta au quatrième rang. Le papyrus qui croissoit aux environs de Sais, en grande quantité, mais en qualité inférieure , servoit à faire le papier de cinquième qualité , qu’on appeloit papier saïtique. En sixième lieu venait le papier lénéotique, ainsi nommé d’un quartier d’Alexandrie où on le fabriquent (2) ; de qualité inférieure , il se vendoit au poids. Au dernier rang se plaçoit le papier emporétique ou papier marchand ; il n’étoit nullement propre à recevoir l’écriture, et ne servoit qu’à faire des serpillières ou des enveloppes pour les autres espèces de papier.

Isidore (3) , qui ne dit rien du papier amphithéâtrique , place 1© ténéotique au quatrième rang; au cinquième, le saïtique; au sixième, un certain papier cornélien , qui auroit été fabriqué par Cornélius Gallus, préfet d’Egypte sous Octave; mais, comme ce dernier n’est point nommé dans Pline , écrivain pourtant bien plus rapproché qu’Isidore du temps où vivoit Cornélius Gallus , il est permis de croire qu’il y a confusion dans le passage de l’évêque de Séville , et qu’il a voulu parler peut-être du papier claudien , dont nous aurons à nous occuper tout à l’heure.

Nous terminerons cette énumération en indiquant le papier de grand format , qu’on nommoit macrocolle, et qui avoit un pied

(1) lsidor., Orig.,\ 1, 10.

(2) lsidor., Orig . , vi , 10,

(3) Orig., vi, 10.

de largeur (r& doigts). Pline signale un inconvénient grave dans ce papier, c’est que, si on arrachoit une seule bande , on endommageoit un plus grand nombre de pages. Nous tâcherons d’expliquer plus tard cette remarque presque énigmatique : contentons-nous d’observer, pour le moment, que ce désavantage ne fit pas renoncer les anciens aux macrocolles. Il paroît même que, dans le moyen âge, on augmenta encore la dimension de ces feuilles , car il existe des chartes sur papyrus dont la largeur est de deux pieds françois (i).

Voici comment on procédoit à la fabrication de ces diverses espèces de papier : Sur une table inclinée, et mouillée avec de l’eau du Nil, on étendoit, les unes à côté des autres, des bandes de papyrus , aussi longues que la plante avoit pu les fournir, après qu’on en avoit retranché les deux extrémités , c’est-à-dire l’ombelle et la racine; on les humectent encore avec de l’eau du Nil. Cette eau, pénétrant les lames du papyrus , délayoit les sucs qu’elle pouvoit contenir ; par là elle perdoit sa limpidité , devenoit trouble et acquéroit uue viscosité suffisante pour tenir lieu de colle et assujettir entre elles les bandes de papyrus, dans le sens de leur longueur (2). Sur ces bandes longitudinales on en posoit transversalement d’autres, qui, coupant les premières à angle droit, formoient, avec elles, une espèce de claie. Les feuilles, plagulœ , ainsi faites , étoient soumises à l’action d’une presse, puis séchées au soleil ; ensuite on les réunissoit en un rouleau, scapus (3), qui, du temps de Pline, contenoit vingt feuilles. Au ive siècle , la main de papyrus , comme nous dirions aujourd’hui, n’étoit plus que de dix feuilles (4). C’est d’une main de papyrus que Cassiodore dit, dans une de ses lettres (5) : Hœc ter go nweo aperit eloquentibus campum , copiosa semper assistit et quo fiat habilis in se revoluta colligitur dum ma gnis tractatibus explicetur.

Il y avoit une grande différence de largeur entre les diverses

(1) Voy. Mabill. De re diplom., I, ix, 3.

(2) De Jussieu, dans le Mëm . de Gaylus déjà cite'.

(3) Ce mot vient du grec c TXM'TToV, dorique (rKcCTTOÇ , signifiant bâton, rameau*

(4) Parmi les dons faits par Constantin à l’eglise de Rome et au pape Sylvestre, on remarque les objets suivans : Chartas decadas i5o; Chartas decadas Zoo; idem 4 00 ; papyrum racanas libras, mundas Mille ; papyrum mundum racanas 5oo, etc. Anastase le bibliothécaire , vol. 11, p» i5 et 16, éd , fabrotti. Taris, i64g.

(5) Variar. xi, 38.

espèces de papier d’Egypte. Les meilleurs , c’est-à-dire les papiers auguste et livien , avoient treize doigts ; le papier hiératique eu avoit onze ; le fannien , dix ; l’amphithéâtrique , neuf ; le papier saïtique étoit beaucoup plus étroit : il n’égaloit même pas la largeur du maillet; enfin, le papier emporétique ou marchand n’avoit que six doigts de largeur. Dans toute espèce de papier, ce qu’on estimoit c’étoit la finesse, le corps, la blancheur, le poli.

L’empereur Claude fit fabriquer une espèce de papier auquel il donna son nom , et qui enleva le premier rang au papier auguste ; celui-ci , en effet , étoit si mince , qu’il pouvoit à peine supporter le bec du roseau, buvoit l’encre et laissoit paroître au verso, comme autant de ratures, les lettres écrites au recto. Claude fit donc fabriquer son nouveau papier avec deux élémens différens : la chaîne étoit composée de bandes de seconde qualité , qui servoient à faire le papier livien, et la trame de bandes de la première espèce, avec lesquelles on faisoit le papier auguste. Nous avons vu que les papiers auguste et livien avoient treize doigts de large ; Claude augmenta encore cette largeur ; il la porta à un pied et demi , ou 24 doigts : ces avantages firent préférer son papier à tous les autres. Le papier auguste continua à être employé de préférence pour les lettres , et le papier livien , qui étoit composé entièrement de bandes de la seconde qualité, garda son nom et son rang.

Dans le quatorzième livre de Martial , où les titres des épigrammes sont de Martial lui-même ( 1 ) , et où il a voulu noter alternativement les présens de luxe et les dons plus modestes (2) qu’on s’envoyoit réciproquement à l’époque des saturnales , les chartœ majores sont mises en opposition avec les chartœ episto lares (3). On ne peut guère douter, d’après ce qui précède, que ce papier à lettres ne soit le papier auguste , et que , par le nom de chartœ majores , le poëte n’ait voulu désigner le papier claudien ou la macrocolle, qui seuls étoient plus grands que le papier royal. Ailleurs (4) , le même écrivain parle de la macrocolle ou du papier claudien, charta major, et des chartœ minores , par lesquelles il entend , sans doute , toutes les autres espèces de papier de moindre dimension.

(1) Voy. êpigr. n.

(2) Voy. epigr. IAvers5.

(3) Epigr. x et xi .

Page 1