I, XL V
Avant de parler des remaniemens que le papyrus subissoit à Home, il est naturel de rechercher à quelle époque il y a été importé pour la première fois. La découverte faite, en 5^ i , des livres de Numa, découverte racontée par Tite-Live et par Pline, étoit attestée, au rapport de ce dernier, par Cassius Hemina, L. Calpurnius Piso, Sempronius Tuditanus , Varron , Valerius Antias. Ces livres renfermoient des statuts religieux libros juris pontificii. Or on sait que Numa avoit écrit, en effet, des livres de ce genre ; ils avoient été consultés par Tullus Hostilius , et des extraits en avoient été publiés par son successeur (i). La découverte d’un exemplaire de ces livres, faite à une époque où les Romains, dans toute hypothèse, connoissoient bien le papyrus et en faisoient usage, est attestée par un annaliste presque contemporain , Cassius Hemina ; par Pison , qui a écrit moins de soixante ans après l’événement; par Antias , qui florissoit du temps de Sylla. On ne peht guère opposer, à un fait aussi positif, que le fameux interdit jeté si longtemps sur l’Égypte, qui auroit empêché l’exportation du papyrus jusqu’au milieu du vie siècle avant notre ère. Mais comment admettre que cet interdit ait été aussi sévère qu’on le suppose , lorsque dans cette étroite vallée du Nil, si anciennement civilisée, on découvre journellement des objets d’art de la plus haute antiquité dont la matière première ne se trouve pas dans le pays ; lorsque , dans les temps les plus reculés de l’histoire hébraïque , on voit les fils de Jacob en communication avec le royaume des Pharaons? Peut-on supposer que les ports de l’Egypte aient été fermés aux Tyriens et aux Phéniciens, ces grands entrepositaires des premiers temps? Et si, comme on ne peut guère en douter , ces peuples apportent à l’Égypte les productions des autres pays, peut-on croire qu’à leur tour ils n’aient pas disséminé dans l’univers, alors connu, les richesses de l’Égypte? Eux, les inventeurs de l’écriture, regardés tels du moins dans l’antiquité ; eux qui importèrent cet art sublime dans la Grèce , qui déjà y avoient transporté , sans doute , les câbles de papyrus, dont nous trouvons, dans Homère, la mention formelle (2), n’auroient ni connu ni répandu le papier de papyrus ! Mais, dit-on, avant le règne d’Amasis , la Grèce n’avoit eu que des poètes ; depuis , la prose prit un rapide développement. Il n’y a que cin-
(1) Tite-Live, I, xxxi, xxxn.
(2) Odyss. xxi, 390,
tjuante ans de Denys de Milet à Hérodote , quarante d’Hérodote à Thucydide, preuve que jusqu’à Denys les procédés de transcription avoient été fort imparfaits. Sans examiner ici jusqu’à quel point la poésie peut se passer du secours de l’écriture, connoît-on tous les essais de prose qui ont précédé Thucydide , Hérodote et surtout Denys de Milet ? Il s’est écoulé quatre cents ans entre Villehar*dhuin et Bossuet , et Villehardhuin n’a pas été notre premier chroniqueur.
En résumé, on ne peut assigner une époque à l’introduction du papyrus en Italie ou en Grèce ; mais tout porte à croire que l’une et l’autre l’ont connu au début même de leur civilisation.
Pline signale, dans le papier d’Égypte, plusieurs défauts, dus les uns à la négligence, les autres à la cupidité des fabricans égyptiens. Pour cacher ces défauts le plus possible, ils ne manquoient jamais, lorsqu’ils ployoient le papier en rouleau , de mettre en dessus les plus belles feuilles , en dedans celles qui offroient quelques imperfections. Ces défauts étoient de plusieurs sortes : il y avoit des papiers grossiers et raboteux sur lesquels il étoit difficile d’écrire (i). Pour remédier à cet inconvénient, on donnoit dans un excès contraire ; on polissoit les feuilles avec un morceau d’ivoire ou une coquille ; cette opération donnoit plus d’éclat au papier , mais l’encre pénétroit bien moins une feuille parfaitement lissée , et l’écriture étoit moins durable. Quelquefois on avoit mal mesuré la quantité d’eau nécessaire pour coller les bandes ; ce vice du papier se reconnoissoit à l’odeur, et encore plus sûrement par un battage des feuilles ; car alors l’eau mise en trop grande abondance sortoit sous les coups du maillet. Souvent les feuilles de papyrus étoient couvertes de taches. Enfin , si, par hasard, sur une feuille de papyrus terminée, il se trouvoit quelque solution de continuité, soit dans la chaîne, soit dans la trame, le fabricant remplissoitle vide par une petite bande de papier si adroitement collée, que l’œil le plus perçant n’y pouvoit rien découvrir; mais , lorsque le roseau de l’écrivain arrivoit à cette espèce de soudure, la lettre disparoissoit sous une tache d’encre qui s’imprégnoit dans le papier.
Le papier d’Égypte se vendoit parfois à Rome avec ses défauts. Ainsi Pline le jeune se plaint des feuilles grossières ou spongieuses sur lesquelles on ne peut pas écrire charlœ scabrœ bibulœve . Mais
ti) Pline j., VIII, xv, a.
ordinairement on le colloit de nouveau avant de remployer, et té procédé étoit déjà en usage du temps des Gracques. La colle com^ mune se composoit de fleur de farine délayée avec de l’eau bouillante dans laquelle on jetoit quelques gouttes de vinaigre. La mie de pain fermenté, détrempée dans l’eau bouillante, formoit une colle de meilleure qualité, moins épaisse, et qui donnoit au papier une finesse égale à celle d’une étoffe de lin ; l’une et l’autre dévoient être employées dans les vingt-quatre heures. Après avoir couvert avec cette colle la feuille de papyrus , on la pressoit dans la main pour l’égoutter , ensuite on la déplioit et on l’étendoit à coups de maillets ; chaque feuille subissoit deux fois cette opération.
Rome n’avoit donc pas des fabriques de papier proprement dites , mais seulement des ateliers où celui qui arrivait d’Égypte recevoit une nouvelle préparation. Ce fait explique un phénomène remarquable que présentent les travaux exécutés à Naples , pour le déroulement des manuscrits d’Iierculanum. On vient à bout , quoique avec beaucoup de peine , de dérouler les papyrus grecs ; mais les volumes latins sont tellement saturés d’une espèce de colle résineuse , que les feuilles épaissies se déploient très-difficilement : on ne peut même en obtenir que des fragmens qui , s’échappant sans aucun ordre , présentent à l’œil des mots , des syllabes ou même des lettres isolées , et que des lacunes considérables ne permettent pas de rattacher à un texte un peu suivi (i). Aussi, en 182.5, sur 2,366 pages qu’on avoit obtenues en déroulant des manuscrits, il n’y en avoit que quarante de latines : toutes les autres étoient en langue grecquç. M. le chanoine A. de Jorio, à qui nous devons ce fait, ajoute (2) : « Les experts croient, avec raison, que « les difficultés particulières que présente cette espèce de papyrus « naissent non-seulement de sa souplesse (le Uni lenitas de Pline), « mais encore de la différence de son apprêt . » Il nous semble évident que les manuscrits grecs ont dû arriver d’Alexandrie tout confectionnés, tandis que les volumes latins ont été écrits à Rome, sur des papyrus retravaillés d’après les procédés que nous avons décrits.
La première feuille du scapus ou rouleau de papier portoit une inscription qui contenoit le nom du fabricant, la date et le lieu de
(1) Herculan. volum., t. Il, pref., p. vu.
(a) Officina dei papyri, p. 3a.
la fabrication, et le nom du cornes largitionum , sous la juridiction duquel étoient les papeteries (i). Cette feuille se nommoit protocole (2) * ce qui signifioit première feuille collée. On peut voir un singulier exemple de protocole dans le facsimilé publié parM. Champollion- Figeac , de la bulle donnée l’an 876 par le pape Jean VIII en faveur de l’abbaye deTournus(3). L’inscription elle-même, quiétoit en tête de la main de papyrus , fut appelée protocole , et c’est cette inscription , et non la première feuille entière , que Justinien (4) déFendit aux tabellions d’arracher dans le papier destiné aux actes publics ; car jamais on ne se seroit avisé de détruire , comme inutile, une feuille de trois ou quatre pieds cle long , parce qu’elle auroit porté une inscription de deux lignes.
Les fragmens les plus modernes que nous possédions de papier d’Égypte ont ati moins sept siècles d’antiquité; ils sont, en général, d’une couleur sombre, et si fragiles, que pour les conserver on est obligé de les coller sur du carton ou sur du fort papier. Le papyrus neuf , au contraire , avoit de la consistance ; il suffit , pour le prouver , de rappeler les rudes épreuves que lui faisoient subir , afin de l’améliorer , les marchands de Rome. De plus , sa couleur étoit parfaitement blanche (5) , et plusieurs auteurs anciens ont comparé cette blancheur à celle de la neige (6). Combien de temps falloit-il pour détruire, dans le papier d’Égypte, ce gluten d’où venoient sa souplesse et sa couleur ? c’est ce qu’on ne pourvoit dire. Un passage de Symmaque nous apprend seulement que cette substance se détériorait promptement , et , chose singulière , qu’on lui préféroit l’écorce pour transcrire les ouvrages dignes d’être conservés (7)?
(1) "Voy. la Novelle de Justinien, que nous allons citer tout à l’heure.
(2) 7irf>edTO)ioKXoVy protocollum.
(3) Chartes latines sur papyrus, premier fascicule. Paris, Didot, i836,in-fol.
(4) Novelle, 44, c. 2.
(5) Ausonne, épîtrc 4, vers 73, et suiv.
quum tibi
' Cadmi nigellas filias
Melonis albarn jillam Notasque furvæ sepiæ Cnidiosque nodos prodidit.
Les anciens appeloieut le Nil Melo. Voy. Festus.
(6) Kæc enim tergo niveo aperit eloquentibus campum . Et plus bas : Junct ura sine rimis, continuitas de minutiis, visceranivea virentium herbarum, etc. Cassiodor. variai'. xi, 38.
(7) Itaue me ludos facis, ut quæ apud te incuriosius loquor, in styli eau-
Il paroît qu’anciennement tout le papier qui se consoimnoit ert Europe y étoit importé de l’Egypte. Le tyran Firmus , qui s’étoit révolté sur le bord du Nil, se vantoit d’avoir assez de papyrus et de colle pour nourrir une armée ; assertion que Casatfbon entend du prix des objets , et Saumaise des objets mêmes (i). Les principales fabriques étoient à Alexandrie , « cette riche , opulente et pro- « ductive cité , dans laquelle personne ne vivoit inactif ; les uns y « fabriquoientdu verre, les autres du papier (2) . >» Nous avons avancé que le papyrus étoit connu , en Grèce du temps d’Homère , à Rome sous Numa, mais sans pouvoir appuyer cette opinion d’ancun passage positif. Le plus ancien passage que nous connoissions propre à constater un grand commerce de papier d’Egypte se trouve dans Théophraste, disciple d’Aristote (3). Après avoir décrit les divers usages de la plante de papyrus , il ajoute : et les feuilles à écrire , si renommées parmi les nations étrangères , y. ai èp.<pa,vé(TTct,Tci Si) tovç eç6> rk CiChict. Mais il arrivoit quelquefois que la récolte de papyrus manquoit en Egypte ; l’importation alors étoit peu considérable, et la disette de papier se faisoit sentir en Europe. Il y en eut une si considérable sous Tibère , qu’elle causa des troubles dans Rome. Pour les apaiser , le sénat fut obligé de nommer des commissaires, qui distribuèrent à chaque citoyen du papier selon ses besoins (4). A la fin du ive siècle , le papyrus étoit rare en Afrique. Saint Augustin , écrivant à Romanius sur du parchemin à défaut de papier , lui annonce qu’il lui enverra prochainement son livre sur la religion catholique , pourvu que le papier ne lui manque pas (5). Au vie siècle, les marchands égyptiens apportoient du papyrus à Marseille ; mais il paroît que le commerce intérieur n’avoit pas assez de vie pour répandre cette denrée dans le
dices aut tiliæ pugillares censeas transferenda ne facilis senectus papyri scripta corrnmpat. Symmaqne, epist. îv, 34.
(1) Vopisc. in Firm., c. 3, et les commentaires de Gasaubon et de Sau maisesur ce passage. Observons, en passant, que la colle de farine, inventée à Rome pour le papyrus, étoitaussi employée en Egypte au moins au 111e siècle.
(2) Vopisc., 6'aturn., c. 8.
(3) Liv. iv, ch. 9.
(4) Pline xm, 27 .
(5) Non hæc epistola sic inopiam charlce indicat , ut membranas saltem
abundare testetur Scripsi quiddam de catholica religione quod tibi
volo ante adventum meura mittere, si charta intérim non c/esit. Epist. w , alias 1 1 3 .
nord de la Gaule. Grégoire de Tours , répondant à un livre diffamatoire, de Félix , évêque de Nantes , s’écrie : « O si Marseille t’a- « voit eu pour évêque ! ses vaisseaux t’auroient apporté non de « ,1’huile ou d’autres épices , mais seulement du papier, pour que « tu pusses plus à l’aise écrire contre la réputation des gens de « bien ; mais le manque de papier met des bornes à ton bavar- « dage ( i). » On peut encore citer la lettre où Fortunat (2), se plaignant de la rareté des lettres de Flavus, lui indique divers moyens de suppléer au manque de papier.
Les Arabes, maîtres de l’Egypte au vue siècle, continuèrent à fabriquer du papier avec le papyrus ; la bulle de Jean VIII , en faveur du monastère de Tournus, qui est datée de l’an 876, porte , sur sa première feuille, un protocole de trois lignes en grosse écriture arabe cursive. Il est néanmoins probable que l’invasion musulmane ralentit considérablement le commerce extérieur de l’Egypte , et que le papyrus devint plus rare en Europe et dans l’empire grec de Constantinople , où cette rareté devoit principalement se faire sentir. D’un autre côté, l’usage des palimpsestes, qui se répandit beaucoup au ixc siècle, annonce une disette de parchemin , dont nous ne saurions , du reste , démêler la cause. Ces circonstances favorisèrent en Orient, et parmi les Grecs , la vogue du papier de coton , qui avoit été inventé à la Mecque vers la fin du ■VIIIe siècle (3). Ce papier, nommé en grec orne êoptCeuctyof, dans le latin du moyen âge, charta bombycina, cultunca ou damascena , se répandit promptement dans tout l’Orient, et finit par y faire tomber le papier d’Egypte. Au xne siècle, l’évêque Eustatlie, dans son commentaire sur Homère (4) , dit formellement que l’art de faire du papyrus 11’est plus pratiqué. Vers le même temps , notre papiqr de chiffon servoit déjà à faire des livres. Pierre le Vénérable, nommé abbé de Ciuny en 1122 , dit, dans son Traité contre les Juifs: « Les livres que nous lisons tous les jours sont faits de peaux de « mouton, de bouc ou de veau, de papyrus ou de papier de cliif-
(1) Sed paupertas cliartœ finem iraponit verbositati. Hist, franc., y. 5, éd. Guadet et Taranne.
(2) An tibi cliarta parum peregrina merce rotatur?
Non amor extorquet quod neque tempus habet.
Scribere quo possis discingat fascia fagum , etc.
Voy. ci-dessus, pages.
(3) Andrès ( delV origine , progresso e slato aiiuale d’ogni littei alura) . Parme, 1782, 5 vol. gr. in-4, tom, I, p. 20j.
(4) Odyss. xxr, vers 390.
* fon (i). » En 1189, Raymond Guillaume, évêque de Lodève , donna à Raymond de Popian plein pouvoir de construire, au milieu de l’Hérault, un ou plusieurs moulins à papier , sous l’obligation d’un cens annuel de trois mines d’excellent froment et de trois mines d’orge (2). Le papier de chiffon devoit donc être assez commun dès la fin du xiie siècle ; son invention , qui remonte au moins au commencement du même siècle, acheva de ruiner, en Occident, le commerce de papyrus , et, de plus , mit fin à l’usage , trop longtemps répandu, de faire de nouveau servir les anciens parchemins après avoir enlevé la première écriture.
Le papyrus même, dans l’Occident, servoit à bien d’autres usages qu’à recevoir l’écriture. A Rome, on en faisoitles bûchers sur lesquels on brûloit les corps morts (3). Saint Grégoire le Grand (4) raconte que dans l’église de Saint-Etienne , près d’Ancône , l’huilè ayant manqué pour les lampes , le moine qui étoit chargé de leur entretien les remplit d’eau, et, suivant l’usage, mit le papyrus, qüii brûla comme s’il avoit été dans l’huile. Mais c’étoit la plante ou une partie de la plante travaillée exprès , plutôt que le papier dé papyrus, qu’on employoità cés divers usages. Dans les passages que nous venons de citer , nous trouvons bien le mot papyrus , mais jamais le mot char ta, qui désignoit le papier d’Egypte. Déplus, nous savons que les marchands apportoient en Europe non-seulement du papier, mais encore des plantes égyptiennes, et probablement des plantes de papyrus. Grégoire de Tours (5) parle d’un saint anachorète d’une sobriété remarquable, qui se nourrissoit, pendant le carême , avec les racines des herbes égyptiennes dont les ermites se servoient , et que lui fournissoient les marchands.
Nous 11’insisterons donc pas sur ces faits , qui ne rentrent point, du reste, dans le plan que nous nous sommes tracé.
(1) Talèm (librum) quales quotidie in usu legendi habcmus , utique ex pellibus arietum, hircorum , vel vitulorum , sive ex biblis vel juncis orientalium paludum, aut ex rasuris velerum pànnorum. Biblioth. Cluniæ, col. 1070, A.
(2) Ce renseignement, très-incomplet dans leGallia christiana, tom. vi, 54o, est tiré d’un recueil manuscrit d’anciennes chartes lait par les be'ne'dictins de S. - Guilhen-le-Désert , et qui est aujourd’hui en la possession de M. R. Thomassy.
(3) Martial, vin, 44; x, 97.
(4) Dialogues , liv. I, c. 5. Voy. aussi Gre'goire de Tours, Vie des Pères, ch. 8 , § 8, éd. Guadet et Taranne. — - Saint-Paulin, vers sur la Nativité d<5
! saint Félix , etc.
(5) Hist. franc., vi, G.
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