Valère Maxime, IV
élever en hommes d'élite ces fils de deux illustres races. Tibérius apprit la philosophie avec l'Italien Blossius de Cumes, ami d'Antipater de Tarse. Son professeur d’éloquence fut le rhéteur Diophanès, Grec banni de Mitylène, exilé qui peut-être influa sur l'âme précoce de son élève, s’il lui conta, comme on peut croire, les révoluüions socialistes, les confiscations arbitraires, les victoires allernées des riches et des pauvres qui bouleversèrent si cruellement les petites cités helléniques, plusieurs siècles avant notre ère. C'était l'usage que les jeunes Romains de disünction fussent enrôlés de bonne heure, pour l'avancement de leur carrière. On les attachait, par faveur, à l'état-major d’un général. Tibérius, vers l’âge de seize ans, servit en Afrique sous Scipion Émilien, son beau-frère, et monta le premier, dit-on, à l'assaut d’une forteresse. La guerre achevée, il devint questeur, et, quelques années plus tard, fut chargé d’une mission à Numance, ville d'Espagne assiégée en vain par le Consul Mancinus, le. plus malheureux des généraux romains, selon Plutarque, malgré sa bravoure et
son talent.
Tibérius arrivait à point; le Consul battait en retraite. Les gens de Numance, dans une sorlie, entourent l’armée. Mancinus veut parlementer : l'ennemi s’y refuse et déclare ne se fier à personne, si ce n'est au quesleur Gracchus, dont le père avail jadis enchanté les Espagnols par sa loyauté surprenante chez un haut fonctionnaire de Rome. — Tibérius négocie le traité, abandonne le camp, sauve ainsi plus de vingt mille hommes, et rentre à Rome, — où l'accueille une émeute.…
Les Romains n'admettaient jamais qu'un général füt en droit de capituler. Leur point d'honneur était là-dessus très sensible et leur ingénieuse mauvaise foi décidait en pareil cas que les généraux, les questeurs, les tribuns militaires, ayant traité sans pouvoir spécial, n’engageaient pas la République : on les livrait à l’ennemi, on effaçait la parole jurée. Fort heureusement pour Tibérius, les familles des soldats d'Espagne appuyèrent le brillant questeur, irresponsable de la défaile et sauveur de vingt mille citoyens. Scipion Émilien fit agir ses influences au profit de son jeune beau-frère; et, finalement, tout fut
rejeté sur l'infortuné Mancinus. Le résultat de
cette affaire fut un commencement de popularité et d'attention accordée aux mérites de Tibérius; mais la bourgeoisie éclairée, la noblesse lui reprochèrent toujours ce début.
A celte époque, Tibérius s'affilia sans doute — par adoption — à quelque famille plébéienne, de la même manière que les patriciens de Florence républicaine se faisaient inscrire, au xiv° siècle, dans les corps de métiers et d’arts. Le petit-fils des Scipions fut élu tribun (620 — 134). — Tibérius élait jeune, instruit, honnèle, agréable au peuple, et sans expérience de la vie. L’abaissement des mœurs, la laideur des caractères, le contraste des conditions mirent dans son cœur un émoi douloureux. Ses hérédités lui donnaient de la droiture, son éducation forüifiait son idéalisme. Sa faiblesse fut sa croyance en l'efficacité absolue du pouvoir : ses contemplations l’attrislaient, mais il était plein d'illusions. Aussitôt qu'il connut son devoir, Tibérius ne marchanda rien, n’hésita pas sur une rupture avec de puissants intérêts;
encouragé par ses flatteurs, naïvement sûr de