‹ Essai Sur Les Lois Agraires Sous La République RomaineChapitre 55 sur 75 · Cicéron, in Rullum, I · texte numérisé non relu

Cicéron, in Rullum, I

2. L’exposé qui suit est emprunté au de Officiis, I, 21-22. Ce trailé, composé dans l’âge mûr de Cicéron, résume toute son expérience, révèle le fond de sa pensée; et les idées rappelées au texte animent la série des jugements contradictoires de Cicéron sur les Gracques (in Rullum, 11, 8; de Ora-

tore, 1, 9; de Legibus, NII, 10; etc.), — jugements prudents devant la plèbe et sincères dans l'intimité.

tout citoyen la jouissance de son patrimoine. Il blâmait le tribun Philippus d’avoir insisté sur le nombre infime de Romains pourvus d'un capital, car la tendance d’un tel langage lui paraissait trop favorable à l'établissement de l'égalité des biens, — qui serait, disait}, le pire des fléaux. Cicéron confondait les lois agraires et les lois sur la remise des dettes dans une mésestime toute pareille; et il les jugeait, non seulement périlleuses, mais impolitiques, éveillant toujours la rancune de ceux qu'elles lèsent, et rarement la reconnaissance de ceux qui en bénéficient : sans compter l'injustice qu'il pouvait y avoir à dépouiller un individu de ses possessions séculaires, pour enrichir un indigent.

La loi Servilia' ne comportait, à vrai dire, presque point d'expropriations, — au sens le plus large du mot. — Loin de là, Rullus confirmait dans leurs possessions actuelles tous les détenteurs de terres, y compris les adjudicataires des biens confisqués par Sylla, les possessores sullant;

les derniers vestiges, jusqu'alors donnés à bail,

1. Cf. Plutarque, Ciceron, 16, 17; Cicéron, in Rullum, passim.

du domaine public italien (forêt Scantia, pays de Capoue, de Stella...) seraient seuls repris, réassignés. Le mécanisme de la loi consistait principalement en combinaisons de vente et d'achat destinées à la fondation de colonies populaires en Italie : vente du domaine public provincial (immobilier et mobilier), de Carthage, Carthagène, Corinthe, Sicile, Égypte, Macédoine, Chypre, Asie Mineure.….; et achat de domaines privés sur le territoire italien. Dix commissaires (Decemviri), — nommés pour cinq ans par seize tribus désignées au sort sur les trente-cinq qui formaient le collège électoral, — investis d’un pouvoir exorbitant et quasi dictatorial, — choisis parmi les citoyens présents à Rome et secondés par deux cents subalternes, — dirigeraient les opérations. Aux ressources créées par les ventes s’adjoindrait le produit des nouvelles taxes établies dans l'Orient de l'Empire; et les généraux — sauf Pompée — seraient tenus de remettre aux Décemvirs le butin non versé au Trésor et non dépensé en travaux.

Par l'effet du temps et de l'expérience, les des-

seins des réformateurs avaient subi, comme on

voit, des changements considérables. Au socialisme sompluaire, primitif, un peu puéril, de la loi licinio-sextienne, Tibérius Gracchus avait substitué d’impossibles essais de reprise révolulionnaire. Puis Caïus Gracchus et après lui ses imitateurs — Saturninus, Livius Drusus — s'étaient

astreints à combiner la politique coloniale et la

politique agraire, employant à cette œuvre de progrès certaines ressources exceplionnelles

(telles que les trésors de Cæpio). La loi Servilia reprenait, mais amendait leurs tentatives : remplaçant les moyens extraordinaires par des moyens permanents, elle inaugurait le système de l’agrarianisme d’État.

Il convenait de prendre parti, — Cicéron n'y tarda guère. Par elle-même, la loi était forte : on y sent la pensée de César; mais, pour exécuter cette loi, il fallait des héros d’intégrité, des gens scrupuleux, irréprochables, dénués d'ambitions politiques, de cupidités pécuniaires. En fait, aux mains de ses auteurs, c’élait une arme de discorde, de tripotages et d'oppression. — Né patricien, le tribun Rullus avait beau négliger sa tenue,

porter des cheveux longs et la barbe inculle,

afficher des dehors truculents ‘, tout le monde se souvenait quand même qu'il était gendre de Valgius, honnête homme qui s'était enrichi à spéculer avec Sylla. Le tribun eût été fort aise de faire acheter par le Trésor, de changer en espèces trébuchantes les biens raflés par son beau-père. Et, derrière Rullus, il yavait la meute des amis de Catilina, secrètement inspirés par César : César endetté, sans prestige, mais redoutable et concentré, mesurant ses forces dans l'ombre et qui les essayait déjà.

Le jour de son entrée en charge (1* janvier 691— 63), Cicéron prit la parole, au Sénat, contre la loi. Sa harangue fut brève, mais d’une énergie inconnue; elle rassura les Sénateurs sur les projets de l’aomme nouveau. L'argumentation en était rapide, comme il sied entre gens du même avis, qui n'ont pas à se convertir, mais seulement à se concerter : — « Moi Consul, disait Cicéron, on ne vendra point la forèt Scantia, on ne dilapidera point nos richesses! Imaginez les spoliations et

les scandales qui suivraient le vote d’une telle

1. « Truculentius se gerebat », dit Cicéron, in Rullum, I, 8.

loi! Cette loi n’est pas même applicable; en tout cas, elle ne profiterait qu'aux satellites des Décemvirs. Ces gens-là relèveraient Capoue, la cité corruplrice, la ville des plaisirs, la vaniteuse rivale de Rome, — ils se partageraient les terres fécondes de Campanie, qui ont échappé aux Gracques, à Sylla! Mais je tiendrai tète à Rullus : la mullitude entendra ma voix, subira mon autorité! Je suis un Consul populaire, et la loi agraire de Rullus est bien moins populaire que MO...

Au Sénat, l'effet fut immense... Les tribuns n'osaient rien répondre. Atlerrés, ils se relirèrent. —— Le Sénat, escortant le Consul, se rendit en masse à l'assemblée populaire, où Rullus évita de paraîlre. D'avance, la cause était gagnée. Cicéron prononça un discours magistral où 1l reprenait, une à une, toutes les objections sommairement indiquées au Sénat : il les développait, insistait sur elles, prodiguait les tirades enflammées, répandait les paroles flatteuses, appropriait avec une science achevée ses paroles à son auditoire, ne négligeait aucun argument sus-

ceptible d’impressionner la populace. Le Consul

montra Capoue restaurée! les Décemvirs devenus dix rois, les plus belles campagnes italiennes distribuées selon leur caprice, l’atteinte portée aux droits du peuple, le stratagème des seize tribus désignées par un sort complaisant, enfin les généraux de Rome asservis aux politiciens, — l’exception ridicule ou suspecte admise en faveur de Pompée et à laquelle répondait mal l’inéligibilité des absents, si évidemment destinée à exclure Pompée du décemvirat.

La foule ne demandait qu'à se laisser convaincre, quand l’habile dignitaire insinuait : —

« Les tribuns comptent garder l'argent, ils vont l'entasser dans leurs caisses, et le peuple n'en verra rien. Si les riches refusent de vendre leurs biens au Trésor, comment les y forcera-t-on?

— Subira-t-on leurs exigences? — Vendront-ils au prix qu'ils voudront? — Ils achèteront les Décemvirs; et, à l’heure des répartitions, tout le territoire campanien sera donné aux hommes riches, — le vulgaire recevra quelques pieds de terre dans les déserts de l’Apulie.. Auprès du

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