‹ Essai Sur Les Lois Agraires Sous La République RomaineChapitre 64 sur 75 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

César, dès qu'il fut au pouvoir (janvier 695 — 59), s'occupa de satisfaire aux engagements qu’il avait pris, comme candidat, envers les Chevaliers et la plèbe. Le Consul demanda aux Sénateurs de ratifier les actes de Pompée en Orient, de reviser le contrat des publicains, et enfin d'adopter une loi agraire qu'il avait rédigée en tenant compte des objections raisonnables, formulées d'ordinaire contre ces projets.

Cette loi agraire de César ‘ ordonnait : 4° la répartition du domaine de Campanie entre les

citoyens pauvres, pères de trois enfants au moins;

1. Cf. Appien, Il, 10; Suétone, Cæsar, 20; Velleius Paterculus, IT, 44; Dio Cassius, XXXVIIL, 1.

2° l'achat, aux frais du: Trésor, de terres privées, situées en Italie et qui seraient distribuées: de la même façon, si le territoire de Capoue ne:suffisait pas. Une commission de vingt membres. (dont César ne ferait point partie) conduirait les. opérations. Mais personne ne serait forcé de vendre à l'État ses terres; et le prix des acquisitions ne serait point réglé au caprice des commissaires, mais d'après les rôles antérieurs del'impôt, où étaient consignées les déclarations des propriétaires sur la valeur de leurs biens. Les lots assignés en exécution de la loi seraient ina— liénables pendant vingt ans.

La résistance, au Sénat, fut d'autant plus opi-niâtre que la conduite de César paraissait plus. correcte et l'ensemble de ses projets à peu près. irréprochable ‘. Sa conception de la réforme agraire indiquait un esprit patient, réfléchi, pratique, et capable de discerner entre les chimères.

impossibles et les mesures réalisables. Contre le

1. Dio Cassius, XXXVIIT, 2. — Sur la question de savoir si César présenta plusieurs lois agraires, successives et partielles, ou une loi générale et unique, cf. Napoléon III, Histoire de Jules César, L. I, p. 381, note 2, et Marquardt, Manuel des: anliquilés romaines.

partage de la Campanie et le relèvement de Capoue, on ne pouvait guère invoquer que des superslitions absurdes et battues en brèche, depuis les Gracques, par tous les tribuns. L’affectation aux besoins populaires des ressources créées par les conquêtes orientales était voulue par l'opinion. L’inaliénabilité des concessions individuelles pendant une période de vingt ans avait plus de chances d’être respectée que l'inaliénabilité perpétuelle, édictée en vain par Tibérius Gracchus et Sylla; et ce laps de vingt années suffisait à protéger les premières générations de nouveaux agriculteurs. Enfin, les précautions d'équité ingénieuse qui limitaient les pouvoirs des répartiteurs ou qui excluaient César de la commission agraire élaient une réponse aux objections les plus sensées de Cicéron et du Sénat contre la loi de Rullus.

César intlerpella lour à tour les Sénateurs, les priant de donner leur opinion, promettant d’amender ses projets, si cela était nécessaire, et de respecter leurs avis. Mais les Sénateurs étaient fort embarrassés.. L'orateur habitué à discourir,

en leur nom, dans les cas difficiles, à envelopper

de pensées sublimes leurs sentiments inavoués, — Cicéron n'était pas là... Il avait bien hésité à venir, ne sachant quelle décision prendre : se prononcer contre la loi (c'était dangereux, mais honorable, écrivait-il‘)}; ou bien s'en aller en voyage; ou enfin... défendre la loi, comme César l'en faisait prier. — Cette dernière attitude surtout le séduisait étrangement, en ce qu’elle lui offrait l’occasion d’un rapprochement avec Pompée, avec César, la paix avec la multitude, et du calme pour ses vieux jours; mais il craignait de se contredire et de se mentir à lui-même : finalement, il était parti, et, de ses villégiatures, il observait non sans aigreur et commentait les événements ?. — Caton demanda la parole, non pour combattre la loi agraire : cela ne se pouvait faire décemment, — mais pour attaquer de nouveau la pélition des publicains ?. Or, les règlements du Sénat autorisaient chaque orateur à disserter tant qu’il voulait, tant qu'il pouvait... Cette garantie de liberté

se changea, dans la circonstance, en un procédé

Page 1