CHAPITRE II
Jamais aucun peuple n'a exploité ses victoires plus audacieusement que les Romains : annexer un territoire malgré les hommes qui l'habitent, opprimer leur liberté, exiger un tribut public et des marques d'humiliation, c'élait trop peu pour les assouvir; peut-être n'était-ce pas dans leur esprit le but de la guerre. La supériorité des armes a toujours accru directement, par la spoliation des vaincus, la richesse des citoyens de Rome. — D'autres empires se sont formés par l'union de peuplades d'abord hostiles, puis soumises et fondues entre elles par un premier groupe belliqueux. Les Romains n'ont jamais
respecté le droit d'autrui à l'existence : ils tuaient
pour voler, n’épargnaient les peuples vaincus que gorgés de leurs dépouilles, professaient pour les étrangers un mépris dur et tranquille ‘. Tant qu'ils s'élevèrent, leur conduite fut celle d’une association régulière de malfaiteurs; leurs premiers scrupules furent un signe de décadence. Cette candeur dans le crime est abominable, mais elle n'est pas sans grandeur. Elle est surtout frappante dans les temps primitifs, parce qu’alors l'hypocrisie des apparences trompe moins sur les réalités. Un peuple vaincu était pour Rome un
peuple mort. Au second siècle de notre ère,
1. On est tenté de voir en eux, dès les origines, une bande d’assassins, dont l’inconscience héroïque fit une nation. Fustel de Coulanges distingue à vrai dire entre l'asile du Capitolin, ouvert dès la naissance de Rome à tous les gens sans feu ni lieu, mais enfin simple bois sacré situé en dehors de la ville, et la cité du Palalin, fondée par les colons d’Albe, « déjà organisés en société, distribués en gentes et en curies, ayant des cultes domestiques et des lois ». (Cilé antique, p. 152.) Mais pourquoi ces hommes s’élaient-ils séparés d’Albe, et comment faisaient-ils appel aux bandes d’aventuriers qui sillonnaient le Latium, s'ils n'étaient eux-mêmes « ni un ramas d’aventuriers, ni un mélange accidentel d’éléments hétérogènes », el, « dès le premier siècle de leur histoire, une race noble et pure, vouée au culte saint de Vesta? » — comme affirme à son tour Em. Belot (Chevaliers romains, préface). À une époque si barbare, un chef de bandits comme Romulus pouvait être, au surplus, un chef religieux De nos jours encore, la cupidité et la violence sanguinaires ne sont pas incompatibles avec le respect superstilieux des rites chez les brigands d'Italie ou les sauvages africains.
Appien, Grec d'Alexandrie, écrit froidement « Les Romains, à mesure qu'ils dominaient les divers peuples d'Italie, leur enlevaient une partie de leur territoire : sur ce territoire, ils fondaient des villes; ou bien ils envoyaient des colons romains dans les villes déjà fondées. Ces colonies leur servaient de places fortes *. » La proportion de territoire ainsi enlevé n'était pas fixe. Arbitraire par sa nature et modelée aux circonstances, chaque mesure de dépossession subissait leur influence. Tantôt l'esprit de prévoyance, un désir farouche de vengeance commandaientune extrême rigueur envers des adversaires opiniâtres, qu'il importait d'anéantir. Ailleurs, la victoire plus facile, moins de rancune dans la défaite faisaient prévoir des sujets complaisants, peut-être des alliés futurs. Puis il fallait peupler ces terres conquises; les besoins de la République variaient avec ses facultés.
Chassées par l’envahisseur, les victimes des expropriations n'avaient souvent d'autre res-
source que de se réfugier à Rome, d'en augmenter