‹ Essai sur les maladies de l'oreille interneChapitre 2 sur 35 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

JEAN-ANTOINE SAISSY.

C'EsT une récompense inséparable du mérite modeste , que le souvenir honorable qui s'échappe de sa tombe; il s'attache à sa mémoire, il s'unit à ses ouvrages, et la postérité, en posant sur le cercueil la couronne d’immortelles, se complait à suivre l'existence de l’homme qui l'éclaire et l'enrichit de ses travaux. Tels sont les sentiments qu'inspirent la mémoire, les travaux et la vie du docteur Saissy, médecin aussi instruit que modeste, dont toute la vie fut consacrée à la culture des sciences et au soulagement de l'humanité.

Jean-Antoine SAISSY naquit le 2 février 1756, à Mongins, près de Grasse, sous le beau ciel de la Provence. Son père, cultivateur aisé, n'avait point ouvert d'autre carrière à son fils que celle qu'il honorait lui-même ; mais il Jui laissait cette douce liberté qui peut faire germer le bien

ou le mal, surtout dans un climat brülant où les penchants ont souvent toute l'impétuosité des passions. Des livres de médecine tombent entre les mains d'Antoine Saissy, il les lit avec avidité , ils lui décèlent sa vocation, et rien ne peut plus le détourner d’une carrière vers laquelle il se sent entrainé. Son père cède à ses instances. Antoine Saissy veut puiser aux premières sources de l'instruction : il se rend à Paris, et y cultive à la fois toutes les branches de la science à laquelle il s'est consacré. Mais déjà une partie de sa vie s'était écoulée au milieu des champs, et à vingt-deux ans il ne possédait d'autre instruction que celle qu'il avait , pour ainsi dire, conquise sur le magister du village et sur les livres qu'il avait pu se procurer. Antoine Saissy nous présente ici un exemple frappant du pouvoir de la volonté et d'un penchant bien décidé : commetant d’autres savants, honneur des sciences et des siècles, il sut réparer par letravail les injurés du temps passé; 1l se hâte d'étudier avec soi toutes les règles et les profondeurs de ces langues qu'il avait négligées, parce qu'il n'avait eu besoin jusqu'alors que du langage de la nature et de l'habitude pour exprimer ses Vives pensées. Cependant , ayan! trop long-temps entendu et parlé le langage de la Provence, il ne put se débarrasser de cet accent qui donnait à ses paroles, quelquefois une teinte de brus-

querie, d'autres fois, une vive expression, image de l’activité de son ame et de la vivacité de son imagination.

Antoine Saissy resta plusieurs années à Paris, et y suivit avec ardeur les professeurs les plus distingués, depuis 1777 jusqu'en 1782. Ses cerüficats sont ornés des noms et deséloges de Louis, de Chopart, de Perilhe, de Pelletan, d'Hévin, de Lassus, de Ferrand, etc. Tous annoncent son ardeur pour les sciences, plusieurs proclament les récompenses honorables qu'ilremporta.

En 1783 , Antoine Saissy fut recu, par concours , chirurgien interne du grand Hôtel-Dieu de Lyon , et y entra en même temps pour exercer ses fonctions. Il en sortit en 1756, et obtint de l'Administration de lÆ6pital général de Notre-Dame-de-Pitié du pont du Rhône et grand Hôtel-Dieu de Lyon, des certificats qui prouvaient toute sa capacité et la manière honorable dont il avait rempli ses fonctions de chirurgien interne et celles de répétiteur pour les cours d'anatomie et de chirurgie.

Une imagination vive, un peu d'ambition, une santé à toute épreuve, décidèrent Antoine Saissy à accepter les propositions de la Compagnie royale d'Afrique. En quittant l'Hôtel-Dieu, il partit comme médecin et chirurgien-major des comptoirs établis sur les côtes barbaresques. Quorque le temps n'eût pas perfectionné le jugement

de notre confrère, il sentit combien était pernicieuse la méthode pertubatrice des médecins de ces contrées; il devina, pour ainsi dire , que l'on traitait des inflammations par des phlegmasiques, et que l’on embrasait au lieu d'éteindre. Il fit une médecine douce, il combattit quelquefois des inflammations plutôt que d'adresser des médications occultes à des idéalités; il fut heureux parce qu'il fut sage, et sa réputation franchit même les murs du sérail. Le dey de Constantine l’attira près de lui pour soigner un de ses enfans qu'il eut le bonheur d'arracher à une mort presque certaine. Ce prince fit tous ses efforts pour se l’attacher et le fixer auprès de lui, mais notre confrère connaissait les conséquences de ces superbes faveurs : il savait quels orages succédaient souvent à la reconnaissance outrée de ces tyrans aussi ignorants qu'orgueilleux , tour à tour généreux, ingrats, prodigues de bienfaits et d'horribles supplices (1). Antoine Saissy voulut éviter les chances de fortunes si diverses, et il fut rappelé parlesouvenir decette belle France où l'ignorance barbare ne régnait pas sur des peuples d’ilotes.

Peu de temps après son retour en France, en 1789, le 26 juin, Antoine Saissy soutint, devant le collége de chirurgie de Lyon, une

(1) Un journal annonçait dernièrement que le sultan avait ordonné à son premier médecin de guérir son premier visir, sous peine de mort.

thèse sur l'inoculation de la petite-vérole, et fut recu membre de ce collége. Dans le courant de la même année, il se fit recevoir médecin à l'université de Valence, titre dont il avait besoin pour exercer toutes les parties de l’art de guérir. C'est dans cette même année que le docteur Saissy épousa la fille de M. Thenance, praticien distingué de Lyon, à qui l’on doit des considérations importantes sur les accouchements et le forceps qui porte son nom.

Le docteur Saissy s'occupait de toutes les branches de l’art de guérir, mais il s'était, à l'exemple de son beau-père, livré plus particulièrement aux accouchements, partie importante de la médecine qui, dans notre ville, n'est pas, comme dans beaucoup d'autres , restreinte au rôle mécanique d’accoucheur : presque toujours, le médecin éclairé qui s’adonne à la pratique des accouchements, continueses soins et passe du rôle d’accoucheur à celui de médecin ; &’est de cette manière honorable qu'exercait le docteur Saissy. C'est avec une pratique aussi pénible, que notre estimable confrère se disposait à remporter une des plus honorables couronnes décernées par la première académie de l'Europe.

Une question importante fut proposée par l'Institut sur les phénomènes physiologiques qu'éprouvent les animaux endormis pendant l'hiver, sur la nature et les causes de ces phénomènes, etc.

Cette question était grande et demandait de longues et pénibles recherches. Il fallait prendre la nature sur le fait, il fallait, pour ainsi dire, hiverner avec les loirs, les marmottes, les chauves-souris. Notre confrère ne fut poiut découragé par les difficultés de ce travail, il ne vit que le plaisir de s'instruire , d'arracher ses secrets à la nature, et la gloire d'éclairer les sciences naturelles. Ses désirs furent accomplis, et son ouvrage fut couronné par l'élite des savants de l'Europe : le 4 janvier 1808, l'Institut lui décerna le prix, noble et douce récompense, aussi honorable pour le corps qui la donne que pour le talent qui sait la mériter. Le docteur Saissy publia bientôt son ouvrage (1), auquel le public savant rendit le même hommage que l'Institut.

En 1810, il envoya à l'Institut une observation précieuse sur le croup. Cette maladie semblait toute nouvelle, et paraitre, pour ainsi dire, sur l'horizon médical : beaucoup de gens ne se doutaient pas que jusqu'alors on l'avait confondue avec d'autres affections, spécialement avec l'esquinancie. Cette maladie, qui moissonnait impunément depuis long-temps , frappa les espérances d'un trône et réveilla l'attention des sa-

(1) Recherches expérimentales, anatomiques, chimiques, etc., sur la physique des animaux mammifères hivernans, etc.

vants et des gouvernements. Une foule de mémoires sur le croup parut, et le docteur Saissy fut un des premiers à payer son tribut. [l avait obtenu la membrane croupale par lexpectoration provoquée. MM. les professeurs Cuvier, Hallé et Pinel, firent le rapport le plus honorable de ce travail. Toutes les sciences étaient cultivées avec succès par le docteur Saissy : on l'a vu remporter des prix sur des points importants d'histoire naturelle, traiter avec honneur des questions de médecine; nous le verrons avec le même avantage sur un autre terrain, et la physique et la chimie recevoir les hommages de son culte. En 1617, il présenta à l'institut son intéressant mémoire sur le dégagement de la lumière par la compression du gaz : il prouva, par des expériences faites avec les savants professeurs Molets et Reymond, que le dégagement de la lumière est dü à l'oxygène, que l'expérience faite sur les autres gaz bien purs, n'en produit point. « La pro- «priélé de s'échauffer appartient à tous les gaz, « dit le docteur Thénard; mais, d'après M. Sais- « sy, celle de dégager la lumière par ce moyen, « nappartientqu'àl'oxigène, au chlore et à l'air; « l'oxygène la posséderait à un plus haut degré « que le chlore, et celui-ci à un plus haut degré « que l'air... Ce quil y a de bien certain, dit « encore le professeur Thénard, c'est que par « la pression il se dégage bien plus de lumière

« du gaz oxygène que de l'air, et qu'il ne s'en « dégage point des gaz acide, carbonique, azote, « hydrogène, etc. (1). » Le docteur Saissy a donc prouvé une grande vérité ; il suffirait pour lui en accorder la gloire, de citer l'approbation du professeur Thénard et celle de l'Institut. Pendant les douze dernières années de sa vie, le docteur Saissy s'occupa particulièrement des maladies de l'oreille, et pour mieux connaitre les altérations de ce sens important, il en étudia avec soin l'anatomie et la physiologie. Pour cette étude minutieuse, il mit à contribution cette patience et cette constance qui l'avaient fait triompher dans ses travaux sur les animaux hivernants. Lorsqu'on connaissait le docteur Saissy, on ne pouvait concevoir comment cette imagination ardente pouvait se captiver sur des objets qui exigeaient tant de patience. Je ne suivrai pas l'auteur dans les détails de l'excellent ouvrage que nous publions, je dirai seulement que tout est le résultat de l'expérience et de l'observation; que c'est, le scapel à la main, quil démontre l’anatomie de l'oreille, et que c’est par de nombreux succès qu'il a prouvé la bonté de sa thérapeutique. C'est surtout avec une sagacité rare que notre honorable confrère savait découvrir les altérations des trompes d'Eustache, et c'était

(1) THÉNARD, Traité de chimie élémentaire, tom. I,

pag. 156, 3.° édition.

avec une adresse merveilleuse qu'il parvenait à les sonder et à y diriger ses injections. Si sa méthode n'est pas toute nouvelle, il n'en est pas de même de son procédé : ses canules, ses sondes, sont conformées de la manière la plus convenable pour arriver, par les fosses nazales, dans le pavillon de la trompe, et sa manière d'y procéder est tout à lui.

Le docteur Saissy adressa un fragment de cet ouvrage à la Société de médecine de Bordeaux, pour répondre à une question proposée par cette Société sur les maladies de l'oreille, et il fut encore couronné. Il a écrit plusieurs articles importants dans le Dictionnaire des Sciences médicales. La Société de médecine de Lyon possède dans ses archives un grand nombre d’observations qui lui ont été communiquées par le docteur Saissy. Dans ses dernières années, lorsque déjà il portait le germe de la maladie qui devait l'enlever, 1l lut, en différentes fois, les diverses parties de son ouvrage qu'il soumettait , avec sa modestie ordinaire, à la critique ou à l'approbation de ses collègues.

La plupart des Sociétés savantes s'étaient attaché le docteur Saissy ; il appartenait à l'Académie de Lyon, à la Société d'Agriculture et à la Société de Médecine de Ia même ville; à l'Académie de Turin, à celle de Rouen, de Dijon, aux Sociétés de Médecine de Bordeaux, Orléans, Marseille, etc.

Au déclin de la vie, ou dans les angoisses d'une maladie longue et incurable, l'homme est souvent ramené par le souvenir vers les lieux témoins de son enfance : l'espérance de les revoir sourit à son imagination affaiblie, et il lui semble puiser de nouvelles forces en se retracant ces sites délicieux et chéris, où 1l ne connut ni l'ambition, ni les chagrins amers de la vie. Tel était le docteur Saissy dans sa dernière année , il crut pouvoir retrouver la santé sous ce beau ciel de la Provence qu'il avait délaissé depuis si long-temps. Soutenu par l'espérance et les soins de ses fils, il entreprend ce voyage désiré; mais, vain espoir, la maladie augmente, l'hydrothorax se manifeste, et un nouveau désir le tourmente, c’est celui de venir terminer sa carrière dans sa patrie d'adoption, au nulieu de sa famille et de ses amis, là où ses travaux lui avaient accordé plus de gloire que de fortune.

Il y arrive le 5 mars 1822, non plus soutenu par l'espérance, mais seulement par la piété filiale, et deux jours après il y rend le dernier soupir avec le calme d'un homme de bien.

MONTAIN,

Secrétaire général de la Société de médecine, professeur de thérapeutique , ex-chirurgien en chef de la Charité, etc,

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