‹ Essai sur les monnaies de Charles 1er, comte de ProvenceChapitre 56 sur 183 · I. — DU GROS TOURNOIS DE PROVENCE EN ROYAUX CORONATS · texte numérisé non relu

I. — DU GROS TOURNOIS DE PROVENCE EN ROYAUX CORONATS

1. Vers le mois d'août 1231, les saliniers de Barre, Istres, Vitrolles et Lançon se plaignirent au sénéchal de Provence d'être payés, dans leurs livraisons de sel à la gabelle, au taux ancien d'estime mais en monnaie nouvelle d'une va'eur bien inférieure à l'ancienne. (1)

En 1259, Charles 1er et Guillaume de Baux, seigneurs de Berre et lieux voisins, avaient fixé le prix de l'émine du sel livrée à la gabelle comtale à 30 deniers royaux coronats, si elle y était transportée par eau et à 34 deniers, si elle l'était par terre.

Le gabeliier avait maintenu le prix de 1259, mais il payait en monnaie de 1331, de valeur beaucoup moindre, disaient les saliniers, et de là, procès et enquête.

Le sénéchal de Provence, saisi du litige, après avoir fait dresser, par l'archiviste Honorât, copie de la convention de 1259 déposée aux Archives royales de Provence, et s'être ainsi assuré de la vérité des plaintes, fit expédier, par le juge-mage

(1) Pièces jastîficatît«s. n» VTÏI.

de la Province^ une ordonnance d'enquête sur la valeur des monnaies. L'acte, signé par les conseillers de la cour du sénéchal, enjoignait à Raimond de Grasse, viguier de Marseille, et au clavaire et au juge des preniieis appels de cette ville de s'assembler immédiatement en commission extraordinaire pour procéder à l'enquête.

Huit témoins furent cités à comparaître et à déposer sous serment devant les magistrats marseillais. On leur laissa toutefois le temps de bien rappeler leurs souvenirs, de consulter leurs papiers, de conférer même entre eux, et alors seulement, c'est-à-dire après mûre réflexion, ils eurent à donner leurs témoignages.

Ces témoins avaient été choisis dans les diverses classes de la société, mais surtout parmi les commerçants et les industriels. C'étaient deux négociants, un apothicaire- épicier, un ^anneur, un bourgeois, un changeur en exercice et un de ses collègues retiré des affaires.

Le plus âgé de tous, Marcel Catalan, négociant, se rappela avoir vu, à Marseille, il y avait 65 à 68 ans, c'est-à-dire de 1263 à 1266, le change du gros tournois à i4 deniers, et plus tard à 14 deniers et i obole de royaux coronats.

Le tanneur, Bertrand de Rosset, donna un témoignage en tous points semblable.

Les autres témoins ne purent pas invoquer des souvenirs d'une aussi longue portée ; ils les arrêtèrent à 66, 50, 48 e* 45 ans ; leurs attestations, conformes entre elles, établirent le change du gros tournois, après 1270, à 15 deniers royaux coronats.

La dernière déposition, celle de Jean Arnulphe, changeur retiré des affaires, initia à la taille et au titre de la monnaie de change.

Les royaux coronats de Marseille, dit cet expert, se taillaient jadis, en 12^3 (les souvenirs de ce témoin s'arrêtent à

cette année), à 22 sous et 6 deniers au marc et leur loi était de 4 deniers moins une pite.

Plus tard, en iSOO, quand Adhémar de Strèges fut nommé directeur de l'atelier de Marseille, la taille des royaux coronats resta à 22 sous 6 deniers et le titre en fut abaissé à S deniers et i3 grains. Les témoins sont unanimes à attester la vérité de cette dernière déclaration. Quand il s'agit de faits passés il y à trente ans à peine, leur mémoire ne faiblit plus et n'hésite pas. Comment connaissez-vous le titre des royaux coronats de 1300? leur demande le viguier de Marseille. « De « visu et auditu, » répondent-ils.

Les commissaires du sénéchal avaient donc des notions précises sur l'abaissement du titre des espèces marseillaises, de 1283 à 1300 ; ils en connaissaient le change à partir de l'année 1263, mais leur mission n'était pas remplie. Ils auraient voulu atteindre, par les témoignages de l'enquête, à l'année de la convention comtale, à 1259 ; ils ne purent y parvenir.

Un an après, en 1332, l'administration provençale eut, une nouvelle fois, l'occasion d'étudier les points laissés obscurs par l'enquête de 1331, et un travail analogue à celui-ci fut entrepris, non plus à Marseille mais à Aix, à la requête de Blacas de Beaudinar et de Baucie des Baux, sa femme. Celle-ci avait reçu en dot de Hugues de Baux, son père, un revenu annuel de 65 livres de royaux coronats, à prélever sur le péage de Meyrargues. La propriété de ce revenu appartenait à la famille de Baux en vertu d'anciens droits, et les fermiers de péage avaient pris, sans contestation de la part des rentiers, l'habitude de payer la somme exacte de la rente en monnaie nouvelle. L'enquête de 1331 ayant ouvert les yeux aux propriétaires de la rente, ils demandèrent à leur tour le règlement , par experts, du change des anciennes espèces en espèces neuves.

Le sénéchal de Provence, Philippe de Sanguinet, le leur accorda par ordonnance du 24 mars 1332 et l'enquête fut ou-

verte à Aix le 5 mai suivant. Elle fut sommaire et même inexacte, comme on devait s'y attendre en demandant à des témoins étrangers à Marseille des renseignements sur une monnaie essentiellement marseillaise.

Les experts aixois firent remonter à 1250 et maintinrent pendant près d'un siècle une valeur de change appliquée, avec raison, par le jury de Marseille, aux seuls deniers fabriqués dans cette ville, en l'année 1300, et ils établirent à 15 deniers et 1 pite de royaux coronats le change d'un gros tournois au XlIIe siècle. (1)

Cette enquête fut, je le répète, sommaire, et les résultats n'en infirmèrent en rien ceux de l'enquête de 1331.

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