‹ Essai sur les monnaies de Charles 1er, comte de ProvenceChapitre 6 sur 183 · LES EMISSIONS · texte numérisé non relu

LES EMISSIONS

§ I. — PREMIÈRE ÉMISSION. — AOUT 1249. — TARASCON. — TOURNOIS PROVENÇAUX. — BILLON.

1. Il existe dans les archives de l'ancienne Cour des comptes de Provence un manuscrit précieux pour l'histoire des finances de ce pays. C'est l'état des recettes et dépenses provençales de l'année 1249, dénommé, du nom du com])tahle, Rationarium Ra'miundi Scriptoris.

Dans ce rationaire, certains paiements commencés en livres et sous royaux sont continués en livres et sous 'provençaux. Ces dernières espèces apparaissent au commencement du mois de septembre 1249.

Ainsi, les gages des clavaire et bailli de Grasse et les dépenses du palais et du château neuf de Nice, de l'octave de saint Jean à celle de saint André, sont payés en royaux pendant les trois premiers mois environ, et en provençaux, durant le reste du temps.

« Pro gagiis clavarii Grasse, ii s. per diem, de iiii. xx. xdie- « bus, viiii 1. regalium, et de LXix diebus, vi 1. xviiii s. pro- « vincialium. — Hugoni Staque bajulo, ab octabis S. Jobannis (( usque ad octabas S, Andrée, xv s. per diem, de un. xx. xiiii « diebus, lxx 1. x s. regalium, et de lxv diebus, xlviiii 1. xv s. « provincialium. — Propaga palaciiNicie,de eodem termine ad « eundem, liiii s. ii d. per diem, de un. xx. xv diebus, xii. xx. « XVII 1. V s. X d. regalium et de lxiiii diebus, viii. xx. xiii j. vi s. « viii d. provincialium. — Pro paga garnisionis castri novi de « Nicia, de eodem termine, xi s. vi d. per diem, de iiii.xx.xv « diebus, uni 1. xiid. regalium, et deLxiiii diebus, xxxvi l.xvi « s. provincialium » (1).

Ces exemples suffisent, je crois, à prouver l'évidence de la substitution officielle des provençaux aux royaux, au mois de septembre 1249.

Les cbartes et les rationaires provençaux du xiiF siècle désignent sous la dénomination de royaux ou royaux coronats, les deniers de billon au type et au nom d'Ildefonse, roi d'Aragon, comte et marquis de Provence.

Les royaux coronats couraient en Provence dès la fin du xii"^ siècle. Ils ne disparurent pas entièrement après l'émission des provençaux, mais devinrent, dès lors, une monnaie de cbange.

Il serait bors de propos d'en parler ici plus longuement. Les provençaux, mis en circulation dans les premiers jours de septembre 1249, — j'ai fourni les preuves du fait, — durent être frappes au plus tard à la fin du mois d'aoïit.

Le Ralionariurn Baimiuidi So^i/j^oris vient encore à l'appui de cette assertion ; je dirai plus : à mon avis, il en change la probabilité en certitude.

Le sénéchal Piei're d'Escantillis mourut le 22 août 1249, et

(1) Archives dép. îles Bouclies-ilu-Rliône. — Cour des Comptes de Provence, Série It, Am. Arm. d'.Mx^ 1, f" 28, r» et v.

maître Pliilippe, chapelain du Comte de Provence, prit la direction du gouvernement pendant la vacance de la sénescalie :

« Pro gagiis suis (magistri Philippi), ab octabis dicte Assump- « tionis usque ad crastinum Omnium Sanctorum, per lxiii dies (( quibus fuit Provincia sine senescallo,iii.xx.iiii 1. »

L'un des premiers soins du gouverneur intérimaire dut être d'envoyer en France, à Charles P»", la nouvelle de la moit de Pierre d'Escantillis.

Maître Philippe n'y manqua pas. Mais auparavant.il acquitta une dépense urgente : il paya le loyer de l'atelier monétaire :

« Pro loquerio domus ubi fabricatur moneta, x 1. — Duobus « nunciis missis in Franciam, pro morte senescalli^ iiii 1. »

Le texte ne porte pas : ^<hi fabricanda est, mais bien ubi fabricatur moneta.

La fabrication des provençaux était donc commencée lors du départ des courriers chargés d'annoncer la mort du sénéchal ; autant vaut dire lors de cette mort.

2. Le lieu d'émission fut très certainement Tarascon. De Tarascon, et non d'ailleurs, d'après le Rationarimn cité, les deniers neufs furent expédiés à destination d'Aix et de Nice, deux des principales villes du Comté, pour être de là distribués daus toute la Provence :

« Pro conducendis iii.c libris provincialium de Tharascone « Aquis et pro saumerio, xxviii s. »

« Pi'o conducendo moneta de Tharascone apud Niciam,

LXV s. (1). »

3. Le rationaire de Raymond nomme provençaux les nouveaux deniers. Les indications de paiement de gages, ci-dessus transcrites, en font notamment foi. Cette dénomination leur vint de leur légende : Provincialis. Plus tard, les mêmes deniers furent, à cause de leur type, appelés tournois. Pour éviter

(1) Rationaire cik', fo 20, v.

toute confusion, je les qualifierai désormais de tournois provençaux.

4. Enfin, delà substitution pure et simple des provençaux aux royaux, en septembre 1249, il est logique de déduire une sorte de similitude de ces deux espèces et corollairement de leur matière. Le provençal était donc, comme le royal, une monnaie non d'argent, mais de billon.

La fabrication de 1249 mit-elle en circulation de fortes sommes de deniers provençaux? Je l'ignore.

§ IL — DEUXIÈME ÉMISSION. — 30 MAI 1257. — MARSEILLE. — GROS ET DENIERS. — ARGENT ET BILLON.

Le xxc article des Chapitres de paix concédés en 1257 aux Marseillais, vaincus, par Charles Ie>", vainqueur, maintient, en le modifiant, le privilège du monnayage marseillais. Avant l'octroi des Chapitres de paix, la monnaie marseillaise était communale; après, elle redevint comtale.

Si ce n'était anticiper, je parlerais de son type à la tête de Charles I^r, et de sa légende au nom de ce prince, et je montrerais les bénéfices communaux de la fabrication, singulièrement diminués par les exigences régaliennes du seigneuriage, le droit monétaire du souverain .

L'émission marseillaise comtale débuta en 1257. On l'entrevoit en pleine faveur à travers les chartes, à 10 et 15 ans d'intervalle.

Nous possédons deux baux monétaires passés entre le gouvernement du Comte et les fermiers des ateliers comtaux do Saint-Eeniy et de Tarascon. L'un, de 1202-67, a pour objet la fabrication de tournois provençaux; l'autre, de 1272-74, de royaux coronats. Ces actes, très explicites, constituent de véritables monopoles de monnayage au profit des concessionnaires, et pourtant, par des réserves spéciales et expresses, le privilège marseillais y est maintenu envers et contre tous.

« Promisit Coines qiiod... non faciet fieri monctam aliquam, « per totam terram suam Provincie et Furcalqucrii, per aliqueni « alium (|uani per nos, pretcrquani nionetam... suam Fiii'cal- « qucrii, Massilie et Nicie (1). »

« In Provincia vero nec in comitatii Forchalclieiii, Massilia « excepta que habet monetam specialeni, non débet fieri aliqua « alia moneta nisi de voluntate dictoruin magistrorum (2). »

On pourrait avec raison conclure de ces textes au constant fonctionnement de l'atelier monétaire de Marseille, pendant tout le règne de Charles I'''".

§ III. — TROISIÈME ÉMISSION. — 1er MAI 1260. — SISTEROX. — FORCALQUÉROIS OU GUILLELMINS. — BILLON.

1. Le samedi, jour de la fête de saint Philippe et de saint Jacques, en l'année 1260, Charles P"" concéda à Giraud de Moret la direction viagère de la Monnaie de Sisteron : quamdiu dumtaxat vixerit Giraudus.

2. Sisteron était la ville la plus importante du comté de Forcalquier. Les souverains de ce pays en avaient fait une de leurs résidences habituelles. Ils y avaient un palais et un atelier monétaire. De l'atelier du comte Guillaume II étaient sortis, en masse considérable, les giiillelmins.

3. Les guillelmins du comte Guillaume avaient encore sous Charles pr un cours très répandu. La monnaie de Charles pr, frappée à Sisteron, dut être également recherchée. Imitée de la guillelmine, elle dut avoir la même clientèle et en recevoir le même et antique nom. Charles P>' la désignait sous l'appellation de monnaie forcalquéroise.

« Promisit idem Comes qnod iiifra lempiis predictum

(I) Pièces justificatives, n" IV, G.

(2; Pièces justificatives, n» VII, 8.

6 ESSAI SUn LES MONNAIES

(( (l^Oti-G?) non faciet fieri... preterquam monetam suam Fur- « calquerii (1). »

L'émission confiée à Giraud de Moret en 1260 n'était pas arrivée à son terme en 1262, et le texte cité semble lui octroyer une durée ou prorogation d'au moins cinq ans de plus. A la fin de 1272, l'émission avait cessé (2); s'il en eut été autrement, une clause de réserve aurait, dans le bail monétaire de cette année, garanti à Giraud de Moret l'exercice de son privilège de monnayage. Or, il n'en est rien, et seule, la monnaie marseillaise est nominativement mise à l'abri de l'interdiction.

Je n'ai pas de renseignements sur les sommes émises en forcalquérois, sous Charles 1er.

§ lY. — QUATRIÈME ÉMISSION. — 24 JUIN 1262. — TARASCON.

Les fermiers de l'atelier monétaire de Saint-Remy (l'acte de leur bail, en date du 23 mai 1262, est étudié au paragraphe de la (jme émission) furent forcés, par un article formel de ce contrat, de consentir au libre exercice d'un monnayage simultané; le lieu en était Tarascon ; la durée, du 24 juin 1262 à pareil jour de l'année 1263.

Ainsi, du moins, j'entends la formule de restriction insérée dans le bail de Saint-Remy :

« Salva tamen concessione ab ipso (Comité) facta monetariis « Tharasconi, a proximo festo sancti Johannis Baptiste in « annum. » (3)

Si l'atelier de Tarascon n'avait pas du faire concurrence à celui de Saint-Remy, la clause de garantie lui devenait inutile, et les mots a proximo fcslo dans le sens de a proximo preterito festo

(!) Pièces jusliUi-itives, ipIV, ft.

(2) Elle reprit plus lard. ~ Vers 1295, Charles 11 confirma à Giraud de Morel h concession faite par Charles 1er.

(3) Pièces jusliricativos, n" IV. 0.

DK CHARLES I*'' 7

n'avaient point do valeur réelle ponr les monnayeurs tarasconais.

En eflet, le bail de Saint-Remy, consenti le '23 mai 1862, aurait reculé au 24 juin 1261 le point de départ du monnayage tarasconais. La durée de ce monnayage, limitée à un an, aurait fini le 23 juin 1262. Or, aux termes du bail précité, l'atelier de Saint-Remy devait ouvrir le 24 juin 1262. Les monnayeurs de Saint-Remy auraient donc commencé à fabriquer le lendemain de la fermeture de l'atelier de Tarascon.

Dans de telles conjonctures, les Tarasconais n'avaient besoin d'aucun privilège.

Le sens deproxime venturo donne seul à la clause de réserve tarasconaise une portée réelle et appréciable. L'atelier de Tarascon ouvrait dès lors le 24 juin 1202 et pendant une longue année, celui de Saint-Remy essuyait sa concurrence sans pouvoir s'y opposer. J'ignore le nom, la matière et la quantité émise des espèces fabriquées à l'atelier de Tarascon en 1262-63.

§ V. — CINQUIÈME ÉMISSION. — 1262 (aVANT ET APRÈS). — NICE. — GÉNOIS.

1. L'atelier de Nice était en activité en 1262. Dans le contrat monétaire souvent cité de 1262, une môme sauvegarde assurait la liberté de fabrication des monnaies de Forcalquier, de Marseille et de Nice.

Je dois l'avouer : je ne soupçonnais pas le m.onnayage niçois sous Charles 1*='' ; la charte de 1262 me l'a révélé.

J'en ai trouvé la confirmation dans une semence arbitrale du mois de mars 1264. Il y est question de la monnaie frappée à Nice. L'original de cet acte est au Trésor des chartes de Toulouse (1); Dom Vaissètel'a édité dans son H fètoire du Languedoc (2).

(1) Sac 4. no 25, Archives de la Haute-Garonne.

(2) Edit. de Mège, T. VI, p. 1«0 1. xxvi, §99.

2. Je ne connais pas de monnaie comtale do Charles I*"", spécifiée dans les actes parrépithète de niçoise. J'ai vu des comptes dressés à Nice en monnaie du pays ; elle y est qualifiée de génoise. Cette monnaie (jéiioise de Nice désigne-t-ellc le produit de la fabrication comtale de cette ville? C'est mon opinion. Les espèces battues à Nice par ordre du Comte, auraient été, à mon avis, des imitations de la monnaie de Gènes et en auraient pris le type et le nom.

§ VI. SIXIÈME ÉMISSION. — 24 JUIN 1262-1267. — S\INT- UEMY. — TOURNOIS PROVENÇAUX. — BILLON.

1. Le 23 mai 1262, Jacques Ferrement, de la ville d'Albe, et Jean de Pontlevoi, de Tours, acceptèrent, par acte public, la ferme quinquennale du monnayage comtal de Provence. Charles Jci' la leur avait octroyée pour cinq années consécutives, et avait fixé au 24 juin 1262 leur entrée en exercice.

2. Saint-Remy fut le siège de l'exploitation du privilège. Saint- Remy, placé à peu près à égale distance d'Avignon, d'Arles et de Tarascon, n'est pas éloigné des rives de la Durance. C'était un lieu central. De France par le Rhône ; du Venaissin ; duDauphiné par le comté de Forcalquier, on arrivait aisément et par diverses voies à Saint-Remy. Un atelier établi au point convergent des routes les plus fréquentées du pays, et en communication facile avec Aix et la basse Provence, ne pouvait manqueide matière et d'alijnent. Le choix de Charles h'' fut lieureux et maintenu par ses successeurs.

2. On fabriqua à Saint-Remy, en 1262-67, des piovençaux, ou pour mieux être compris, des tournois provençaux. Jean de Pontlevoi, citoyen de Tours, était chargé de donner à la monnaie provençale l'aspect de la monnaie toui'noise.

A. Les provençaux tournois frappés à Saint-Remy étaient des deniers de billon. L'acte de prise on charge des fermiers l'in-

(lique clairement, en désignant les espèces à monnayer par ces termes: Provinciales miniiti.

5. La quantité de deniers à émettre fut limitée par le bail au minimum de 125,000 livres, ou soit de 30,000,000 de deniers. Les concessionnaires pouvaient, s'ils le jugeaient utile à leurs intérêts, dépasser indéfiniment cette limite, mais jamais ne rester au dessous.

§ VIL — SEPTIÈME ÉMISSION. — AOUT 1267. — TARASCON OU SAINT-REMY. — PROVENÇAUX CORONATS. — BILLON.

1. Le 5 août 1267 (1), le sénéchal de Provence, Guillaume Estendard, autorisait la circulation exclusive d'espèces neuves, et prohibait l'exportation du billon de Provence. Cette double mesure atteste une fabrication au début. Les fermiers, suivant l'usage, avaient obtenu, en entrant en fonctions, le retrait des vieilles espèces et le monopole de l'achat du métal nécessaire au monnayage. Pour faciliter leurs opérations d'approvisionnement, on leur avait permis d'établir pendant 40 jours, dans toutes les principales villes provençales et autre part, des tables de change de monnaies et d'achat de billon. Ils en avaient reçu le privilège du sénéchal, sous forme d'ordonnance, à la date du 21 août (2). Tous ces faits assignent à la septième émission la date du mois d'août 1267.

2. L'atelier était à Tarascon ou à Saint-Remy, les deux chefslieux monétaires du Comté sous Charles Je''. Peut-être un jour, à l'aide de nouveaux documents, documents à découvrir, veux-je dire, parviendra-t-on à décider entre les deux villes.

3. Les nouvelles espèces étaient des provençaux coronats, moneta novaprovincialiiim coronatorum ; ainsi les nomme l'ordonnance du 21 août.

(1) Pièces justifiealives, n» V, 5.

(2) Ibu1om,.*î.

4. Les provençaux coronats étaient des deniers de billon. Le paragraphe suivant le prouve avec évidence.

§ Vin. — HUITIÈME ÉMISSION. — 25 DÉCEMBRE 4272 - 1274. — TARASCON. — PROVENÇAUX CORONATS. — BILLON.

1. Guillaume de Gonesse, sénéchal de Provence, afferma le 4 des ides d'août 1272, à Guy Vital et Pierre Martin, bourgeois de Marseille, l'autorisation de fabriquer la monnaie royale de Provence. Le bail dura deux ans et commença le 25 décembre

Page 1