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Essai sur les monuments grecs et romains relatifs au mythe de Psyché

Le présent essai est avant tout une étude d'archéologie figurée. Considérée dans ses origines lointaines , la fable de Psyché pouvait donner lieu à des conjectures qui ne trouvent pas place dans ce travail. Les analogies que Ton a cru surprendre entre le mythe grec de Psyché et certaines idées orientales sont du domaine de la mythologie ; elles se réduisent d'ailleurs à des ressemblances douteuses doutTéludene saurait conduire qu'à des hypothèses. Il nous a semblé que , limitées à la Grèce et à l'Italie , nos recherches gagneraient en sûreté et en précision. Quelles que soient les origines du mythe, il revêt dans ces pays un caractère tout particulier ; sous l'influence de causes très-variées et très-complexes , il présente un développement original dont on peut suivre avec certitude les différentes phases. Tel est l'objet que nous nous sommes proposé*

Les auteurs anciens ne nous ont laissé aucun renseignement précis sur l'histoire du mythe. Le conte d'Apulée , au IV* livre des Métamorphoses , ne doit pas en être considéré comme une version réelle. Si quelques épigrammes de l'Anthologie et certains passages d'écrits philosophiques offrent parfois des idées analogues à celles du mythe , on ne peut songer à chercher dans ces textes isolés une doctrine régulièrement développée. Ils nous fournissent d'utiles rapprochements ; ils montrent que la littérature légère et la philo-*

i INTRODUCTION.

Sophie de l'Ecole s'inspiraient de conceptions très-répandues, et gardaient comme un reflet des croyances populaires ; mais ils ne présentent pas, dans un enchaînement continu, la suite d'idées qui constitue le mythe de Psyché. En l'absence de témoignages écrits , les monuments figurés pouvaient seuls nous apporter des notions certaines ; d'autre part , la richesse et la variété des documents de cet ordre nous permettaient de croire qu'aucun des points importants du mythe ne nous échapperait ; enfin , la nature même des monuments nous a paru répondre à toutes les exigences d'une enquête attentive.

Dans les travaux de ce genre, qui reposent sur l'analyse exacte d'idées morales et de sentiments souvent fuyants et mobiles, il importe d'en saisir l'expression propre, sans intermédiaires qui la faussent ou la dénaturent. On ne doit se flatter de retrouver ces sentiments dans leur infinie variété , avec leur accent personnel , leurs nuances précises , que si on peut en aborder la traduction la plus voisine et la plus vivante. Les textes eux-mêmes suffisent-ils toujours à nous mettre comme en contact avec la réaUté ? Quelque souplesse que puisse acquérir l'esprit dans un commerce continu avec la pensée des auteurs , est-il toujours assuré d'avoir compris Tintention vraie de l'écrivain , et de n'avoir pas suivi le penchant naturel qui nous sollicite à prêter aux idées antiques un tour moderne? La traduction d'une page empruntée à un auteur ancien nous fait sentir presque à chaque mot ce genre de difficulté. Dans cette lutte avec la pensée antique , parfois le meilleur nous échappe : à savoir l'intonation juste qui donne aux mots toute leur portée. En présence d'un monument figuré , il en va tout autrement. Aucun effort de critique ne remplace la communication .vive et rapide qui s'établit entre nous et des idées à tous égards bien différentes des nôtres , grâce aux formes matérielles qui les traduisent. La vue de ces expressions animées, conservant tout le mouvement et la vie de la réalité , offrant à l'œil des types , des costumes , des altitudes qui nous sont étrangers , nous amène par une sorte de surprise , et presque à notre insu , à chercher quelles formes de pensée ont pu les inspirer. Les voya-

INTRÔbÙCflON. 3

geurs savent à quel point l'aspect d'un pays nouveau , les manifestations extérieures de l'activité populaire , les faits les plus simples de la vie matérielle , facilitent l'intelligence de mœurs nouvelles. Les monuments figurés ne nous donnentils pas une éducation analogue , en nous montrant les formes mêmes dont s'entourait l'antiquité ? Au premier coup d'œil , ils invitent l'esprit à sortir de lui-même ; l'émotion que produit la vue du réel le conduit , mieux que le raisonnement , à renoncer aux jugements tout faits , à analyser les détails , et à chercher la vérité dans les nuances, plutôt que dans les conceptions générales, où l'imagination moderne risque d'usurper le rôle du sentiment juste de la vie antique. L'expérience répétée d'une pareille étude , en arrêtant l'attention sur des caractères certains et originaux , développe une sorte de tact qui saisit, sous les traits matériels, l'esprit des représentations figurées; ainsi s'éveille cette force d'intuition qui seule peut rendre au passé la couleur et la vie. Assurément, on ne saurait apporter trop de réserve dans Tusage de cette faculté brillante et dangereuse; mais peut-elle être mieux guidée que par le charme pénétrant des choses réelles et vraies?

Il est à peine besoin de faire observer que l'étude des monuments figurés n'est qu'un moyen pour atteindre , au delà de l'expression matérielle, le rapport de Tidée à la forme. Ces relations sont l'œuvre d'une faculté spéciale, qui s'épanouit avec un rare bonheur chez des peuples jeunes et artistes. Nous ne comp^^enons plus guère, sans un effort d'esprit, ce jeu facile d'une imagination prompte à traduire , sous une forme concrète, des sentiments et des pensées. L'esprit grec, entraîné par une pente naturelle à enfermer sa pensée dans les traits d'un contour précis, créait spontanément ce langage figuré dont les monuments ont gardé la trace. Mieux que les mots , des images pouvaient exprimer des alliances d'idées qui se font dans l'esprit populaire , des sentiments que dédaigne la langue des lettrés. Une fleur dans la main d'une déesse , un détail d'ajustement , une certaine façon de disposer les plis d'un voile, un geste, une attitude, c'étaient là autant de faits sensibles, intelligibles pour tous. Fixées par

les artistes , reproduites aussi bien par le ciseau le plus savant que par le pinceau du plus modeste potier, ces images agissaient sur l'esprit et sur Tâme de la foule; elles parlaient à son imagination, et s'imposaient à sa mémoire. Le Grec vivait au milieu d'elles ; il les retrouvait à toutes les heures de son activité quotidienne; il y rattachait tous les actes de sa conscience religieuse ; elles éveillaient en lui tout un ordre de sentiments qui constituaient sa vie morale. Ses croyances les plus intimes, ses émotions en face de la mort, ses craintes, ses espérances, empruntaient au langage figuré leurs moyens d'expression. Stèles funéraires , ex-voto , peintures de vases , tous ces monuments ont gardé le souvenir d'idées et de sentiments disparus, avec l'accent de la vie intime et comme la fraîcheur de la première heure ; ils redisent tous les mouvements de l'âme populaire , les émotions qui l'ont agitée, et les croyances dont elle a vécu.

S'il est nécessaire , en toute occasion , d'interroger les monuments figurés pour guider la critique et éclairer le témoignage des textes , il est bien des cas où cette étude offre plus qu'un précieux secours. Certaines croyances n'auraient pas d'histoire, si les marbres ne suppléaient au silence des témoignages écrits. Entre tant d'exemples qu'il serait facile de citer , le mythe de Psyché est un des plus frappants. Des formes d'idées très-populaires ont pu se développer à côté de la littérature , sans qu'aucun écrit en ait conservé le souvenir. Trop répandues pour que les écrivains en parlent autrement que par des allusions comprises de tous, négligées le plus souvent par la littérature et par l'histoire , elles n'en ont pas moins nourri les esprits pendant de longues périodes ; elles ont fait partie de cette sorte de patrimoine moral qui se transmet surtout par la tradition. De telles croyances n'ont quelquefois rien de commun avec les systèmes des philosophes ou les créations des poètes. Elles ont existé , parce qu'elles répondaient à certaines aspirations de l'esprit populaire; il ne faut en demander la raison qu'au sentiment qui les a inspirées , aux besoins de conscience qui en ont provoqué Téclosion , et surtout au génie particulier du peuple qui les a créées comme une expression toute spontanée

de sa foi morale ou religieuse. On a peine à croire que des croyances comme celle du mythe de Psyché ne doivent pas occuper une place importante dans l'histoire des idées morales ; elles ont eu leur rôle aussi bien dans l'activité de chaque jour que dans les grands mouvements d'idées qu'elles aident à expliquer. Le mythe qui nous occupe n'a-t-il pas prêté ses symboles au christianisme naissant, en même temps qu'il enseignait aux païens une morale épurée , bien voisine de la doctrine nouvelle? La nécessité de recourir à l'archéologie figurée pour retrouver l'expression exacte de pareilles idées n'échappera à personne. Seuls les monuments peuvent nous faire connaître certaines formes de la dévotion populaire , en nous montrant les symboles matériels qu'elles ont empruntés. Suivre sur les marbres l'origine , le développement des représentations figurées, étudier les altérations que des influences variées font subir à des types consacrés , c'est, croyons-nous, le plus sûr moyen d'atteindre tout un ordre de faits moraux dont on demanderait vainement l'histoire aux témoignages écrits. Il semblait naturel d'appliquer cette méthode à l'étude du mythe de Psyché. Du deuxième siècle avant J.-G. jusque vers le sixième siècle de notre ère, une longue suite de statues et de bas-reUefs témoigne de la popularité dont cette fable a joui , sans que des textes connus en aient conservé le souvenir. Il importait , avant tout , de recueillir les monuments relatifs à Psyché , de les décrire , en notant les particularités intéressantes. Les musées de Home et d'Italie, les ouvrages descriptifs , ont fourni la matière d'un catalogue , auquel sont venus se joindre les monuments que j'ai pu observer en Grèce (1). Le premier soin devait être ensuite de chercher des dates précises dans cet ensemble. Quelques monuments nous ont permis de fixer, pour les représentations figurées de la fable , des limites extrêmes , intéressantes par leur certitude. Elles montrent que la fable de Psyché était déjà consacrée par l'art près de quatre siècles avant

(l) Dans la section des pierres gravées , pour ne pas multiplier les numéros, les répliques d'un môme sujet sont le plus souvent groupées sous un seul chiflfre.

6 ÎNTAÛDUPTION.

qu'Apulée lui donnât une forme nouvelle et toute littéraire. Pour étudier les origines plastiques des représentations de Psyché , pour suivre dans ses différentes périodes le développement du mythe , le classement méthodique des monuments devait être notre principal secours. Ainsi se sont formées quatre grandes séries : les statues", les pierres gravées , les bas-reliefs funèbres et les représentations chrétiennes. Dans chaque série , il convenait de procéder du simple au composé , et de grouper toutes les œuvres qui offraient entre elles quelques ressemblances. Ce classement nous a paru répondre aux phases mêmes du mythe ; il nous en a montré rhistoire , les applications à un ordre déterminé d'idées morales , et enfin le rôle pendant une période de transition , quand le christianisme naissant emprunte aux croyances païennes quelques-uns de leurs symboles.

Otto Jahn avait déjà indiqué cette méthode dans une courte dissertation sur le mythe de Psyché (1). Appliquée à un plus grand nombre de monuments, elle nous a conduit à des conclusions un peu différentes , mais qui paraissent présenter toute la certitude qu'on peut espérer en pareille matière. Elles offrent tout au moins ce caractère de simplicité qui est le plus souvent la garantie du vrai. La méthode des séries comparées nous a permis de dégager quelques-unes des notions primitives qui forment le fond du mythe, et qu'on s'était plu à entourer d'un symbolisme excessif. Si l'on écarte les inteiprélations trop ambitieuses qui en faussaient le sens, la fable de Psyché apparaît comme une allégorie gracieuse , née sans effort dans l'esprit hellénique. On retrouve à l'origine du mythe un véritable jeu de mots. Le double sens du mot •j'ux^, qui signifie à la fois l'âme et une sorte de papillon de nuit , amène naturellement les Grecs à figurer l'âme sous cette dernière forme. Ainsi se développe une allégorie qui exerce le talent des artistes et le goût ingénieux des poëtes de l'Anthologie. C'est la première phase du mythe. La phi-

(l) Àrchaologische Beitrdge, 1847. Eros und Psyché ^ p. 121. Voyez Tindex bibliographique , oU sont indi(|uées les principales dissertatipns consacrées au mytbe.

losophie s'empare bientôt d'un symbole où les idées de rénovation et de vie future trouvent une expression toute préparée , et le symbolisme funèbre qui se fait jour à l'époque romaine, vers le deuxième ou le troisième siècle après J.-C, popularise , avec les idées du mythe , les représentations figurées qui les traduisent. Ce qui n'était d'abord qu'un simple jeu d'imagination devient un véritable dogme de philosophie populaire, embrassé avec ardeur par les âmes troublées , à une époque de transition. —

On ne sera pas surpris de voir une grave doctrine sortir d'une allégorie presque enfantine. De pareils contrastes sont bien dans l'esprit grec. La mythologie hellénique ne nous enseigne-t-elle pas, par de nombreux exemples, que les mythes doivent souvent leur origine à des jeux de mots , à de pures allitérations? Le travail de réflexion qui se fait après coup , et qui porte la trace de la philosophie platonicienne , ne condamne pas ces alliances d'idées, où l'école de Platon retrouvait d'ailleurs une forme de pensée qui lui était familière. Les mythes platoniciens montrent bien comment l'esprit grec sait allier le badinage aux idées les plus élevées. Il semble qu'il ne se tienne pas pour astreint à cette gravité de la forme que nous ne séparons pas des doctrines morales. Il se laisse volontiers séduire par une image spirituelle et vive ; il l'associe sans peine aux spéculations les plus sérieuses. Pouvait-il d'ailleurs trouver un symbole plus heureux et qui traduisît mieux , par la poésie de l'image ailée , le sentiment de vive espérance dont le mythe s'inspire? L'âme enfermée dans le corps mortel , comme le papillon dans sa chrysalide , prendra comme lui son vol au jour de la délivrance.

L'étude directe des monuments nous a conduit à distinguer une période grecque et une période romaine. Cette distinction , nous a-t-il semblé , n'avait pas été sufiisamment observée. Il est diflBcile de ne pas être frappé des caractères différents qu'offre le mythe en Grèce et en Italie; ils se marquent surtout par un fait : c'est l'application pratique que tait du f mythe le génie romain , en multipliant les symboles de Psy- | ché sur les monuments funéraires, à partir du deuxième siè- j

cle (!)• Faut-il demander la raison de ces différences aux changements que le temps amena dans les croyances antiques, au développpement croissant d'une sorte de mysticisme funèbre à l'époque gréco-romaine ? Ou bien faut-il admettre qu'elles s'expliquent par des formes d'esprit particulières aux deux peuples ? Il nous a paru qu'il fallait tenir compte de ces deux causes , et que la seconde , pour être plus générale , n'en a pas moins de force. On ne voit pas qu'en Grèce le mythe de Psyché ait été autre chose qu'une fiction charmante , moins religieuse que poétique , se prêtant , par sa grâce indécise , à l'expression des nuances les plus délicates de la passion ou d'une croyance populaire à l'immortalité. Si le sentiment qui l'inspire est empreint d'une certaine tristesse , la forme n'en laisse rien paraître. C'est là, semble-t-il , un des traits originaux du génie hellénique. Le Grec s'enchante de spéculations ; il semble qu'il trouve, dans l'exercice facile de sa pensée , un plaisir qui lui suffise ; une idée philosophique satisfait sa raison , sans entraîner sa conscience. A dire le vrai, l'allégorie de Psyché ne devient un mythe qu'en prenant place sur les sarcophages gréco-romains. L'esprit romain , possédé d'un besoin impérieux de haut enseignement moral , précise les idées du mythe et leur communique un caractère de netteté plus grande , avec un accent plus passionné. Les monuments présentent une véritable doctrine d'ensemble sur les destinées de l'âme ; ils témoignent c^nîrement que peu de croyances ont été plus populaires à partir du deuxième siècle de l'ère chrétienne.

Il y avait quelque intérêt à retracer l'histoire d'un mythe qui atteint son plein développement à une époque de transition , lorsque la limite qui sépare aux yeux de la foule le christianisme et le paganisme n'est pas encore nettement marquée. Avant le triomphe de la religion chrétienne , des idées étrangères à l'ancien paganisme se font jour sous le couvert des mythes antiques, et apportent au monde gréco-

(1) Psyché n'apparsdt sur les monuments funéraires helléniques que dans la i région de Sidon , à Tépoque gréco-romaine (Voir Renan , Mission de Phénicie , p. 895,396).

romain , avec des formes variées , des espérances et une morale nouvelles. Le mythe de Psyché nous apparaît comme une de ces croyances. Il est donc permis de croire que, si nos conclusions sont justes, elles ne sont pas sans valeur pour l'histoire des idées morales. Elles permettent, en outre, de saisir quelques-uns des traits qui composent la physionomie propre du génie grec. Elles montrent , une fois de plus , qu'il doit être étudié dans ses sources mêmes. A cette seule condition , on peut espérer acquérir à la science quelque part de

vérité- Athènes, 1876.

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