CHAPITRE II
LES TEXTES ANCIENS ÉTRANGERS AU RÉCIT d'APULÉE. CONCLUSION,
L'allégorie de Tâme tourmentée par les passions , qui forme comme la première phase du mythe , a inspiré à Méléagre toute une série d'épigrammes (1). Il ne faut pas chercher de sens mythologique dans ces petits poëmes, où la pensée, demi-sérieuse et demi-souriante, se plaît à des allusions souvent subtiles. La littérature légère rafïine sur le thème qui exerce en même temps la fantaisie des graveurs en pierres fines. Que le poète plaigne Timprudente Psyché , victime d'Eros (2) , ou qu'il la mette en garde contre la passion, c'est toujours une sorte de psychologie un peu raffinée qui personnifie les sentiments mis en jeu par le poète. On ne sait quelle part il faut faire à l'allégorie de l'âme et à l'équivoque de Psyché et du papillon. Il est probable que tout y est mêlé : les sous-entendus faisaient en partie le charme de ces œuvres légères.
lia littérature présente l'allégorie de Psyché comme une conception très-familière au public. Les épigrammes de l'Anthologie supposent tout un ordre d'idées plus élevées , dont le caractère platonicien n'est pas douteux. En rechercher l'origine dans les divers systèmes philosophiques et prétendre fixer avec certitude la forme que ces idées prenaient dans les esprits , ce serait une entreprise bien téméraire. La fable de Psyché présente plutôt le caractère d'un enseignement pratique et d'une croyance positive que d'une théorie spéculative. Nous devons nous borner à signaler les points de contact qu'elle offre avec la philosophie.
Le rapport des idées qui constituent le fond du mythe avec les
(1) Antholog,palat,, Y, 57; XIX, 80; XII, 132, etc.
(2) Antholog. palat., XÎÏ, SO: " ' "
croyances orphiques a déjà été signalé par Ottfried Mtiller. « La fable de Psyché repose bien évidemment sur l'idée orphique qui voit dans le corps la prison de Tâme ; suivant les doctrines orphiques en effet , Tâme passe sa vie sur la terre dans le souvenir d'une réunion pleine d'un bonheur ineffable avec Eros dans les iEones antérieures ; mais , repoussée par lui , elle brûle d'une flamme inutile, en attendant que la mort les réunisse une seconde fois (1) »
On ne saurait entrer ici dans un examen détaillé des doctrines orphiques. Il suffit de rappeler que les principales idées du mythe , la chute , la déchéance , la purification et le retour à un état plus heureux , trouvent des analogues dans les dogmes de l'orphisme. L'idée du corps considéré comme une prison, et de la vie présente infligée à l'âme comme une punition, est un des dogmes principaux des Orphiques ; le témoignage de Platon, sur ce point, est concluant (2). L'idée de souillure entraine celle de purification ; entre les rites de la purification, qui tiennent une si grande place dans les mystères orphiques (3), et les épreuves de Psyché, le rapport est frappant. Si l'on ne peut conclure avec rigueur à l'origine orphique de la fable de Psyché , il faut reconnaître que la parenté avec les mystères de l'orphisme est évidente.
C'est surtout dans la philosophie platonicienne que se révèlent les plus grandes ressemblances avec les idées du mythe. Passant des mystères orphiques dans les doctrines du platonisme, la théorie sur l'âme déchue , qui traverse des épreuves pour arriver à la vie bienheureuse, a trouvé dans les écrits de Platon et de l'école platonicienne sa plus haute expression. Ces idées sont trop connues pour qu'on y insiste. On sait toute l'importance que Platon attribue aux purifications (4) ; elles lavent l'âme des souillures qu'elle a contractées dans le corps , prison mortelle dont la mort seule la délivre. L*auteur de VAxiochus est pénétré des mêmes idées : « Nous sommes une âme , être immortel , enfermé dans une pri-
(1) Handhuch, § 397. .
(2) « Kal yàp (riitià tivéç çacriv autà eTvat Tijç ^X^^i ^^ TeOa^Aptivifjç év t$ vuv wap6vTt. Kal ôioti a5 toutw <nrui,aCvei & àv (ni{i.a(vip i\ ^x^ » "^^^ tatjx^ <ni(ia ôpO(5c xaXeî(i6ai. Aoxouai (lévtot' (j.ot \iâXi(ttol OéaOat ol àjjwpl X)p9éa toOto tè 6vo(ia , ôç 5CxY)v ôi6ou(ni; tïj; <^ux^Ç » ^^ ^"h Svexa ôifiwdt • toutov 6è wepÉêoXov êx^tv, tva (r(o2^T]Ta(, 8e(r(j.wTTip(ou eixova » ( Platon, Cratyle, § 38, p. 264, éd. Bekker). — Cf. Naegelsbach, Die Nachhomerische Théologie, p. 403 et 404.
(3) Pausanias, 1. IX, c. XXX, 50. — Platon. De republicà, II, § 7, p. 348, éd. Bekker. — Apulée, De apolog, , p. 142.
(4) Gorgias, i 105, p. 276, éd. Bekker.
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^n mortelle ; pour notre mal , la nature nous a entourés de ce corps pour lequel les joies sont obscures , fugitives , mêlées de douleurs , les maux clairs , durables , sans mélange de plaisirs. Elle a ajouté les maladies, les altérations des sons, les maux intérieurs. L'âme, qui y est comme mêlée et qui souffre de ces douleurs , regrette l'éther céleste dont elle est sœur ; elle en est altérée ; elle voudrait y revivre , y retrouver les chœurs de danse. Ainsi, sortir de la vie, c'est passer du mal au bien (1). »
La fable de Psyché a tous les caractères d'un mythe platonicien. Elle pourrait prendre place parmi ces récits où Platon donne un tour familier aux idées les plus hautes de sa philosophie. S'il est difficile d'en trouver une forme précise dans les écrits du platonisme, on ne peut méconnaître le caractère élevé et spiritualiste dont elle est empreinte. Sans doute le platonicien Apulée , en composant son conte , s'est souvenu des doctrines du philosophe grec. Imbu des idées platoniciennes qu'il avait étudiées avec ardeur à Athènes, écrivant à un moment où la fable de Psyché occupait dans les croyances une large place , et prenait le caractère d'un enseignement moral , il a pu tenir compte d'une allégorie inspirée par la philosophie de son maître. Il est curieux de retrouver en Attique, à Képhissia, la représentation de Psyché sculptée sur l'un des sarcophages qu'on croit être ceux de la famille d'Hérode Atticus (2). On serait tenté de supposer qu'Hérode, hôte et ami d'Apulée, avait gardé, de son commerce avec l'Africain, un goût très- vif pour les idées du mythe ; et que cette prédilection allait jusqu'à les adopter comme un dogme de philosophie pratique. Toutefois , si l'allégorie platonicienne a pu se présenter à l'esprit d'Apulée, il faut reconnaître qu'il l'a singulièrement perdue de vue. La forme a altéré le fond ; l'idée première a disparu, travestie par la fantaisie de l'écrivain , et du mythe il n'est resté qu'un conte tout mondain, sans portée philosophique.
Après Apulée, quand les mythes disparaissent pour faire place aux interprétations d'un scepticisme savant , la philosophie éthique conserve la trace d'idées bien voisines du mythe de Psyché. Dans une lettre de consolation à sa femme (3), Plutarque montre l'âme captive dans le corps, a comme un oiseau prisonnier, » et y perdant, par un long contact avec la matière, le souvenir des choses divines. Au quatrième siècle, les rhéteurs de l'Ecole d'Athè-
(1) Àxioehus, 365, 366.
(2) Voir le n<» 170 de notre catalogue.
(3) Lettre X* Çonsolatio ad fu^orem, p. 6U. B\
nés se font l'écho de ces croyances, devenues des lieux communs. Un sophiste d'Athènes , le maître de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze, Himérius, montre l'âme ailée , jouissant des vérités éternelles , puis, par sa faute, perdant ses ailes et tombant dans un corps mortel. Elle vit dans l'ignorance; mais elle retrouve parfois sa dignité première. Le souvenir des beautés entrevues la ramène par intervalles à sa vie primitive, jusqu'au jour où elle renaît pour jamais à une existence glorieuse (1). Faut-il voir dans cette page un pur exercice de style , ou bien n'y trouvons-nous pas un souvenir affaibli des grandes idées platoniciennes? Au moment où les sophistes en font un sujet d'exercice littéraire , elles sont en grande faveur auprès de la foule , sous la forme du mythe de Psyché. C'est en effet aux troisième et quatrième siècles qu'il faut rapporter le plus grand nombre des sarcophages, souvent grossiers et négligés , où est figurée Psyché. Cette fable aurait eu une période d'application pratique à une époque de transition , alors que les esprits flottent indécis entre le paganisme déjà à demi ruiné et le christianisme naissant.
Des rapprochements que nous avons tentés', il résulte que la fable de Psyché a tous les caractères d'un mythe platonicien. Il serait facile de multiplier les citations , si l'on pouvait par là restituer tous les traits du mythe. Mais de pareilles croyances n'ont avec la philosophie dogmatique qu'un rapport lointain. On n'en trouve pas la raison dans les doctrines d'une école; elles ne relèvent que du sentiment populaire; si elles participent de certains systèmes, elles gardent, malgré des ressemblances manifestes, une forme originale, et comme leur accent personnel. Les monuments figurés nous ont montré la fable de Psyché dans les applications diverses qu'elle subit, et qui lui prêtent tour à tour des caractères très-variés et très- précis. Il reste à marquer la physionomie même du mythe, telle qu'elle se dégage de cette étude.
(1) « "Exei 6è <S6e ^M^h Qe^a ît*^ veoteXiQ;. Tt5v xaXXCcrcwv àû xal (jieYf^TTwv èîTiTYiôeufjiàTwv ôpéyeTai • fixe yàp ôwaSà; 6eou YevofJiévYi xai iroUàxiç èv t^ Tiepicpopqt tô T^; àXTiOeCaç «eôiov l6ou(ya xai tûv èxet ôeajjtàxwv i\L<foçrfi€ï(ja tyj; ôéa; • èireiSàv (tvv- Ti»x^^ f tvî x^v\(ja\i.ésv\ y ireptf f uévTwv aùx^ twv lUTepûv , t6v x^Se olx^aat xoirov <j(a\i.a weptOetiévY) ôéÇiQxai , xàv èii' ôXC^ov et; tt^v èvavxCav xux^QV TteffoOaa , Xiqôyiç %&y èxeï 6ea(jLàx(ov è(j.wXTi(r6^ , où iiéxpt iravx6ç dtirxepoç xe (levet, xai èv àyvoicf xaxavaXCcJxei xèv pCov. 'AXX' èitetSàv ïôip x( xtov x^SexoXwv , èYetpexat xe xal irpà; èxsïva x^ lAvint^ï çépexat, & ttox' eTôev , Ôxe (lexà xûv ôetov îrepl xèv oùpovèv otOxèv lorpéçexo. Kivt)- 0et(Ta ôè ^iexewpowoXeï xe , xal xèv èxeî xoirov ÇiQxeï , xal xà ôvxa wepiepYoÇexai » (Himérius. OratioXlY, 12, p. 74, éd. Didot).
CONGLtJSION. 77
Vidée première est toute grecque ; elle repose sur l'analyse délicate et passionnée de ce qu'il y a de plus mystérieux dans l'âme humaine. Race énergique, faite pour l'action, développant à l'extrême toutes leurs facultés, les Grecs avaient eu de bonne heure le sentiment très-vif du contraste douloureux que présente l'homme ; un désir infini de perfection , et l'impuissance d'y atteindre ; une vague idée de chute , et l'orgueil de destinées plus élevées. La littérature grecque trahit souvent ce sentiment mélancolique , si contraire en apparence à l'esprit hellénique ; mais la race la plus ambitieuse et la plus hardie devait ressentir avec force combien sont étroites les limites imposées à l'essor de nos plus généreuses ambitions.
Ce sentiment douloureux se retrouve au fond du mythe. C'est la tristesse inséparable de l'amour ; elle accompagne les élans les plus passionnés de l'âme pour a];teindre une plénitude de bonheur qui la sollicite sans cesse et toujours lui échappe , par une loi de notre nature limitée et imparfaite. Dans le Phèdre (1), Platon analyse avec un charme exquis le mélange d'ivresse joyeuse et de . découragement que l'âme éprouve devant la forme achevée où elle retrouve l'essence même de la beauté; il la montre émue, inquiète et ravie ; ses ailes renaissantes la travaillent ; elle est en proie à une vive douleur, « comme l'enfant dont les gencives sont agacées par les efforts que font les premières dents pour percer. > Cette douleur, qui prend sa source dans les ravissements les plus profonds que Tâme humaine puisse goûter, a toujours paru à l'esprit grec un signe mystérieux de déchéance. Contradiction constante entre la noblesse de nos désirs et l'infirmité de notre nature : toute la philosophie platonicienne est pleine de cette idée, qui trouve dans le mythe une force d'expression singulière. C'est Psyché, privée de ses ailes, séparée d'Eros, son compagnon divin, et condamnée à vivre dans le corps d'argile pétri par Prométhée , prison mortelle, devant laquelle l'âme déchue hésite, recule, semble demander grâce, et où elle apportera le souvenir d'une origine divine. Mais la philosophie consolatrice qui inspire le mythe ne peut se résigner à voir- dans la chute de l'âme le dernier mot de sa destinée. Elle distingue, parmi les aspirations confuses de la nature humaine vers un état meilleur, la plus élevée, la plus pure, et la plus insaisissable ; c'est le sentiment passionné qui soulève l'âme , et la sollicite sans cesse vers une source inconnue de béatitude. Cette force intime et mystérieuse lui inspire des élans
(1) Phèdre, 251. A. B.
plus vifs, par la promesse d'un bonheur profond ; mais de sévères épreuves doivent en être le prix. Purifiée par la souflPrance, Tâme retrouvera la suprême harmonie ; eUe goûtera , avec une entière plénitude , la joie de se confondre dans une union éternelle avec l'objet de ses plus ardents désirs.
Le fond même du mythe, c'est l'exaltation de l'amour. Un souffle de platonisme anime toute cette doctrine, une des plus élevées et des plus consolantes qu'ait connues l'antiquité. Platon semble en avoir donné comme la formule, lorsqu'il écrit : « Louons l'amour!... il nous fournit les plus puissants motifs d'espérer que, si nous rendons aux dieux le culte qui leur est dû , il nous rétablira après cette vie dans notre nature première , guérira nos infirmités, et nous donnera un bonheur sans mélange (1). »
Si le goût des Grecs a trouvé, pour exprimer de telles pensées , une forme empruntée à une des passions de l'âme , il faut voir au delà du symbole , limité et incomplet. L'amour n'est ici que l'expression la plus parfaite du sentiment religieux. Que l'imagination grecque se soit inspirée d'un sentiment purement humain, il n'y a pas lieu de s'en étonner : la philosophie populaire qui a créé le mythe ne pouvait parler à l'âme un langage plus intelligible, ni éveiller des émotions plus profondes et plus intimes. Mais la pensée antique va plus loin ; par delà l'amour humain, elle s'adresse à tout ce qui dans l'âme aspire à une vie nouvelle , où tout est joie, lumière et harmonie; elle met d'accord deux sentiments également impérieux , et pourtant contraires : la tristesse religieuse, signe de déchéance , qui est au fond de nous, et l'espérance invincible qui en est la compagne.
De telles idées supposent un travail de réflexion déjà fort avancé. Le mythe de Psyché n'est pas un mythe primitif , éclos au temps où les sens de l'homme lui font percevoir dans les forces naturelles tout un monde de divinités. C'est un mythe moral , né dans une période de réflexion. Il faut déjà une grande puissance d'analyse, et une extrême finesse d'aperception pour démêler les désirs confus et les aspirations vagues qu'il symbolise. Ces délicatesses n'appartiennent pas aux âges primitifs , où les ambitions morales ne sont pas encore éveillées , et où l'énergie de l'action violente étouffe dans l'âme le sentiment dlmpuissance qu'elle trouve en se repliant sur elle-même. Le mythe de Psyché ne pouvait naître qu'au sein d'une société déjà mûre, assez éprouvée pour ressentir cette sorte de fatigue douloureuse que trahit la pensée du mythe ,
(l) Banquet t p. 193 et suiv., éd. Bekker.
assez jeune encore, et assez riche d'imagination pour qu'une allégorie poétique pût s'y développer librement , comme une forme spontanée de l'esprit. Par là , il se distingue nettement des fables primitives , aussi bien que des allégories froides et raisonnées par lesquelles l'hellénisme vieilli s'applique à remplacer les anciennes croyances. Il apparaît comme une expression très-particulière et originale du génie grec. Si la part de la réflexion y est grande, on ne surprend aucune trace d'effort dans cette conception qui paraît née naturellement , par un jeu facile de l'imagination. Quelque tristesse qu'il y ait au fond de la pensée du mythe , il semble qu'elle pèse peu sur l'esprit grec , et que l'hellénisme répugne à traduire autrement que par un symbole empreint d'une grâce élevée les idées les plus douloureuses. C'est le même sentiment qui inspire les représentations funéraires de l'Attique; et l'on ne peut s'empêcher de songer aux peintures de vases et aux marbres où l'idée de la mort n'apparaît qu'avec .discrétion, tempérée et ennoblie par la distinction calme de la forme plastique. Il serait intéressant de pouvoir déterminer avec exactitude quelle place le mythe de Psyché a occupée dans les croyances morales de la Grèce et quel degré d'action il a pu exercer sur la conscience religieuse des Grecs ; mais les témoignages certains font défaut. Il est permis de croire qu'il doit être rangé parmi ces croyances populaires auxquelles Platon fait allusion, et qu'il recommande comme « le meilleur radeau pour traverser la vie (i). » Il a pu être un des dogmes de cette philosophie courante , moins savante que celle de l'Ecole, mais plus répandue, qui donne une juste idée de l'élévation ou de l'abaissement des idées morales chez un peuple. Ce que l'on peut affirmer, grâce au témoignage des monuments figurés , c'est que le mythe revêt des caractères très-différents en Grèce et en Italie. C'est à Rome qu'il trouve une application pratique. La dévotion populaire emprunte aux principales idées du mythe des symboles funèbres , où on lit clairement la croyance à une vie future et l'espérance d'une destinée meilleure. Il n'en est pas de même dans le monde grec. Psyché ne figure sur aucun monument funéraire de pur style hellénique. Si elle apparaît sur les sarcophages gréco-romains de Saïda , les inscriptions qui l'accompagnent se bornent à répéter la brève formule de l'adieu,
(l) « AeTv yàp wepl àuTà Sv yé Tt toijtwv ôtairpàÇacrÔai , fi {ia6eîv ômi êxet, ^ eOpeiv, 9i , el Taux' àSuvatov , tèv youv péXticxTOv tûv àvÔpwitivwv Xoywv Xaêévxa xal ôuce- ^eXe-pcâxaTov, iitl toutou ôxou(j.£vov, &(j%&g in\ ay^ebic/^^ xivSuveuovTa SiaicXet^aai tàv p(ov... » (Phédon, XXXV, 85).
a XpYidxè xal ofXuTce (1) » » saiis que les croyances du mythe y laissent des traces appréciables.
Ces différences tiennent à des causes très-complexes. Il semble qu'on doive surtout en trouver la raison dans la forme de l'esprit religieux des Grecs. Les Hellènes paraissent peu préoccupés d'affirmer sur les monuments funéraires une croyance bien précise à la vie future. On sait les difficultés que soulève l'étude des marbres et des vases peints dont le caractère funéraire est le plus incontestable. L'idée de la mort ne s'y fait jour qu'avec une extrême discrétion. Telle stèle athénienne qui représente une femme se parant de ses bijoux , et recevant un écrin des mains de sa suivante, telle autre où les parents et les amis du mort lui disent le dernier adieu, ont pu donner lieu à des interprétations très-diverses et contradictoires (2). La forme exquise, calme et souvent souriante , atténue ce que l'idée a de grave ; on a pu douter que la pensée d'une autre vie fût venue troubler les esprits , et leur imposer la méditation des grands problèmes religieux. Il est du moins certain que les croyances relatives à la vie future tiennent peu de place dans la religion grecque. Si l'activité intellectuelle des Grecs s'est exercée sur ces graves questions, on est tenté de croire que la raison les y poussait, plus que le sentiment. Le mythe de Psyché, qui se présente à nous comme la solution du plus important des problèmes , garde en Grèce le caractère d'une allégorie réfléchie et poétique. Il est douteux que la conscience religieuse des Hellènes y ait puisé des motifs de croire et d'espérer.
A Rome , il en est tout autrement ; le témoignage des monuments figurés est formel sur ce point. Aux deuxième et troisième siècles de l'ère chrétienne , le mythe de Psyché occupe une large place dans les croyances populaires ; il a ses dévots qui y trouvent un dogme consolant et une pure doctrine. Les idées du mythe jouissent d'une faveur singulière ; il est peu de sujets plus fréquemment représentés sur les sarcophages que le groupe d'Eros et Psyché unis dans un embrassement divin. Sans doute le mythe de Psyché donnait lieu à des interprétations très- variées. Chacun l'accommodait aux exigences de sa conscience et aux besoins de son sens religieux ; c'était pour quelques-uns un véritable dogme, un article de foi ; pour d'autres une allégorie qui prêtait à la tendresse des survivants un symbole touchant ; pour d'autres enfin ,
(1) Corpus inscr. Grœc, n" 6934. — Cf. Renan, Mission àePhénicie, p. 381.
(2) Voyez le mémoire de M. Ravaisson sur le vase de Myrrhine et les has-reliefs funéraires des Grecs en général. Paris, 1876.
une sorte de formule mythologique , au même titre que les autres mythes païens. Il est impossible de déterminer exactement ces nuances du sentiment religieux. Toutefois, un examen attentif des monuments nous fournit de curieux indices sur le degré de popularité auquel le mythe a pu atteindre. On est frappé de voir la représentation de Psyché figurer le plus souvent sur des sarcophages d'une exécution peu soignée, évidemment destinés aux pauvres gens. Ces lourdes sculptures n'ont qu'une faible valeur pour l'historien de l'art ; mais elles offrent un intérêt très-vif pour l'histoire des idées morales. La raideur même de l'attitude consacrée, le souci scrupuleux d'exactitude que trahissent les figures, jusqu'à l'effort naïf du sculpteur inhabile pour donner au visage des deux amants une expression de béatitude , tout cela témoigne clairement que la fantaisie et la mode n'ont aucune part dans le choix du sujet. La tradition du mythe est déjà forte ; elle a créé une sorte de type religieux , qui s'impose aux artistes. Le libre caprice où se plaisaient les graveurs en pierres fines et les sculpteurs grecs a fait place h une sorte de convention hiératique, fidèlement respectée par les artisans qui décorent les sarcophages.
Ces monuments si grossiers ont pourtant leur prix. Ils disent assez avec quelle force les idées du mythe ont pénétré dans les classes moins favorisées, et comment une doctrine consolante a pu leur apporter les espérances qu'elles demandaient en vain à la vieille religion nationale. Plus qu'un autre, le mythe de Psyché se prêtait à un genre de dévotion tout populaire. Les esprits les moins cultivés y trouvaient , sous une forme qui parlait à leur imagination, une philosophie dont le commentaire était tout de sentiment. Cette allégorie à la fois gracieuse et élevée leur plaisait par sa forme un peu vague ; elle flattait en même temps, suivant la foi éclairée ou naïve de chacun , les plus nobles espérances , ou un obscur instinct d'immortalité. Un tel enseignement moral était bien fait pour nourrir dans l'âme d'une foule ignorée tout un ordre de sentiments qui , chez les chrétiens, trouvait dans la doctrine évangélique une pleine satisfaction. Les classes les plus humbles , celles-là mêmes où le christianisme naissant formait de nombreux adeptes , ne devaient-elles pas se sentir entraînées vers cette doctrine séduisante entre toutes , pleine de promesses , et dont le dernier mot est l'amour ?
On peut à coup sur attribuer au mythe de Psyché un rôle important parmi les croyances qui , aux deuxième et troisième siècles, se partageaient les esprits. Il apparaît très-nettement comme un des dogmes qui se substituent aux anciennes formes du paga-
nisme et rajeunissent la religion officielle , frappée de sécheresse et de stérilité. La religion romaine, avec ses rites monotones, son formalisme étroit , ne suffit plus à donner aux âmes l'aliment qu'elles cherchent. Durant cette période de transition , les esprits se tournent de tous côtés vers des croyances nouvelles venues de Grèce ou d'Asie. Les classes populaires embrassent avec ardeur des doctrines propres à apaiser l'inquiétude et à satisfaire le besoin de foi religieuse qui tourmentent le monde romain. Tandis que la Grèce , moins troublée , assistant à un travail paisible de fusion entre les mythes anciens et une philosophie plus raisonnable, trouvait le calme dans les souvenirs toujours vivants de ses légendes, l'esprit romain aspirait à des doctrines plus précises ; il demandait aux croyances les plus diverses des émotions religieuses et parfois une direction morale. Si les uns s'adressaient aux rites bouffons ou sanguinaires de l'Orient, les autres se rattachaient aux idées nouvelles qui se faisaient jour sous le couvert des mythes païens. L'indécision même des croyances antiques servait cette sorte de rénovation du paganisme. Le mythe de Psyché , les mystères de Bacchus apportaient des idées d'immortalité étrangères à l'ancienne religion ; le besoin de croire donnait à ces symboles un accent et une portée qui équivalaient à une véritable renaissance. On ne doit point s'étonner de voir parfois mêlées et confondues les croyances du mythe et celles des mystères dionysiaques. Les monuments figurés montrent souvent Psyché associée aux scènes joyeuses qui traduisent pour les croyants des mystères les promesses de rénovation et de vie future. Aux yeux de la foule , les nuances délicates de la morale du mythe pouvaient bien se confondre avec les doctrines plus grossières et plus sensuelles du culte de Bacchus; mais cette confusion même est pour nous un enseignement précieux ; elle témoigne que le mythe de Psyché doit prendre place auprès d'une des croyances qui furent les plus chères aux derniers jours du paganisme.
Un des caractères les plus originaux du mythe de Psyché, c'est qu'il a pu fournir au christianisme des symboles destinés à déguiser aux yeux des païens les dogmes de la foi nouvelle. Il n'y a pas d'exemple qui fasse mieux comprendre combien la limite est mal définie à l'origine entre le christianisme et le paganisme. De curieuses inscriptions offrent des formules qui semblent dictées par un sentiment presque chrétien (1). On connaît
(l) Voir l'inscription de Doxato, publiée par M. Heuzey, Mission de M<icé^ doinBf p. 128.
la chambre sépulcrale d'un prêtre de Bacchus Sabazius , qu'on a pu prendre pour un tombeau chrétien (1). Le mythe grec de Psyché a eu cette singulière fortune de prêter au christianisme ses gracieux emblèmes. Cet emprunt n'est pas l'effet d'un simple hasard ; il n'a pas été fait sans discernement. Le goût sévère des premiers chrétiens a su distinguer parmi les mythes païens celui qui se rapprochait le plus de la doctrine évangélique, et pouvait couvrir de ses symboles les mystères de la religion naissante. Le choix des fidèles pouvait-il être plus heureux? La doctrine chrétienne dit que la chair est une prison et que moiu*ir est la délivrance; mais le mythe ne montre-t-il pas aussi l'âme captive et aspirant à la vie divine ? S'il fallait une preuve nouvejle de la haute portée morale des idées que nous avons essayé de retracer, 'on la trouverait à coup sûr dans cette sorte de consécration qu'elles reçoivent du christianisme.
La doctrine de l'amour de Dieu ne pouvait être sévère pour une philosophie dont*le fond est l'amour épuré , immatériel , presque divin, et qui, expliquant par une déchéance passagère les contradictions de notre nature , fait entrevoir à l'homme , dans la vie future , le triomphe de ses plus chères espérances. Par une coïncidence siiigulière , un poète chrétien a retrouvé , grâce à une intuition secrète , une des formes allégoriques du mythe. " Pour Dante, comme pour les Grecs aux jours florissants de l'hellénisme , l'âme ailée est le papillon divin enfermé dans une enveloppe mortelle jusqu'à l'heure de la délivrance :
a Non v'accorgete voi clie noi siam vermi , » Nati a formar Tangelica farfalla (2) ? »
(1) Voir, ihid., p. 26, note 2.
(2) Purgatoire, 1. X.